La Nonne Alferez

Part 5

Chapter 52,227 wordsPublic domain

De Cadix, j’allai à Séville où je demeurai quinze jours, me celant autant que possible et fuyant le peuple qui s’attroupait pour me voir vêtue en habits d’homme. De là, je gagnai Madrid. J’y restai vingt jours sans me montrer. On m’arrêta, je ne sais pourquoi, par ordre du Vicaire. Le comte de Olivares me fit aussitôt relâcher. Alors, je m’accommodai avec le comte de Javier qui partait pour Pampelune et lui fis compagnie et service environ deux mois.

De Pampelune, quittant le comte de Javier, je partis pour Rome, car c’était l’année sainte du grand Jubilé. Je m’acheminai par la France. Je souffris de cruelles misères, car, en traversant le Piémont, aux approches de Turin, je fus accusé d’être un espion Espagnol, arrêté, dépouillé du peu de deniers et d’habits que j’avais, et tenu cinquante jours en prison. Après quoi, ces gens ayant, à ce que je présume, fait leurs diligences et n’ayant relevé aucune charge contre moi, me relâchèrent. Mais ils ne me laissèrent pas continuer mon voyage et m’enjoignirent de rebrousser chemin, sous peine des galères. Je dus donc m’en retourner à grand’peine, pauvre, à pied et mendiant. Ayant gagné Toulouse de France, je me présentai au comte de Gramont, Vice-Roi de Pau et Gouverneur de Bayonne, auquel en venant j’avais apporté et remis des lettres d’Espagne. En me voyant, ce bon gentilhomme s’affligea, me fit habiller, me régala et me donna, pour la route, cent écus et un cheval. Je partis.

Je vins à Madrid et me présentai devant Sa Majesté, La suppliant de récompenser mes services que j’exposai dans un mémoire que je remis en Ses Royales mains. Sa Majesté me renvoya au Conseil des Indes. Je m’y adressai, avec les papiers que j’avais sauvés de mon désastre. Les Seigneurs du Conseil me virent et me favorisant, sur avis de Sa Majesté, je fus appointé à huit cents écus de rente viagère, un peu moins de ce que j’avais demandé. Ce fut au mois d’août de mil six cent vingt-cinq. Entre temps, il m’advint à la Cour quelques aventures de mince étoffe que j’omets. Peu après, Sa Majesté partit pour les Cortès d’Aragon et vint à Saragosse dans les premiers jours de janvier de mil six cent vingt-six.

CHAPITRE XXIV

_Elle part de Madrid pour Barcelone._

Je m’acheminai vers Barcelone avec trois amis qui allaient de ce côté. Ayant pris quelque relâche à Lérida, nous nous remîmes en route le Jeudi Saint, après midi. Vers les quatre heures du soir, nous approchions de Velpuche, bien joyeux et libres de souci, quand tout à coup, au tournant du chemin, d’un hallier sur la droite, sortent neuf hommes avec leurs escopettes, les chiens levés, qui nous entourent et nous crient:--Pied à terre! Nous ne pûmes qu’obéir et descendre de cheval, trop heureux de le faire vivants. Ils nous prirent armes, chevaux, habits et tout ce que nous avions, sauf nos papiers que nous leur demandâmes en grâce. Après les avoir examinés, ils nous les rendirent sans nous laisser un fil d’autre.

A pied, nus, honteux, nous poursuivîmes notre chemin et entrâmes à Barcelone le Samedi Saint de mil six cent vingt-six, dans la nuit, sans savoir, moi du moins, que devenir. Mes compagnons tirèrent je ne sais de quel côté, cherchant leur remède. Quant à moi, de porte en porte, récitant mon lamentable cas, je récoltai quelques haillons et une méchante cape pour me couvrir. La nuit s’avançant, je me réfugiai sous un portail, où je trouvai d’autres pauvres hères couchés. J’appris d’eux que le roi était céans et que le Marquis de Montes Claros, brave et charitable Cavalier que j’avais hanté et entretenu à Madrid, était à son service. Au matin, je l’allai trouver et lui contai ma disgrâce. Le bon seigneur s’affligea de me voir en si pitoyable état, me fit incontinent vêtir et, saisissant l’occasion, m’introduisit auprès de Sa Majesté.

J’entrai et relatai à Sa Majesté, fort ponctuellement, ma mésaventure. Elle m’écouta et me dit:--Comment vous laissâtes-vous détrousser?--Seigneur, répondis-je, je n’en pouvais mais.--Combien étaient-ils donc?--Neuf, Seigneur, avec des escopettes, les chiens levés, qui nous prirent en sursaut, au coin d’un hallier. Sa Majesté fit signe avec la main de vouloir mon placet. Je le baisai et le Lui remis.--Je le verrai, dit-Elle. Et Sa Majesté, qui était alors debout, sortit.

Je ne tardai guère à recevoir le mandat par lequel Sa Majesté ordonnait de me pourvoir de quatre rations d’Alferez réformé et de trente ducats de gratification. Sur ce, ayant pris congé du Marquis de Montes Claros, auquel je devais tout, je m’embarquai sur la galère courrière de Sicile, le San Martin, qui faisait route pour Gênes.

CHAPITRE XXV

_Elle va de Barcelone à Gênes et de là à Rome._

Partis de Barcelone sur la galère, nous arrivâmes rapidement à Gênes, où nous restâmes quinze jours. Un beau matin, il me vint à l’esprit d’aller voir le contrôleur général Pedro de Chavarria, de l’habit de Saint-Jacques. Il était, paraît-il, de trop bonne heure; sa maison n’était pas encore ouverte. Je me mis à me promener pour tuer le temps. Puis je m’assis sur un banc de pierre à la porte du prince Doria. Peu après, un homme bien vêtu vint aussi s’y asseoir. C’était un galant soldat, à la longue chevelure, que je reconnus au parler pour un Italien. Nous nous saluâmes. La conversation s’engagea. Bientôt il me dit:--Vous êtes Espagnol? Je lui répondis que oui.--J’en conclus que vous devez être glorieux, car, pour arrogants, les Espagnols le sont, bien qu’ils n’aient pas autant de poigne qu’ils s’en vantent.--Moi, je les vois en tout et pour tout très excellents mâles, répliquai-je.--Et moi je sais qu’ils ne sont tous que de la merda! Alors me levant:--Ne parlez pas de la sorte, car le dernier des Espagnols vaut mieux que le meilleur Italien.--Soutiendrez-vous votre dire? fit-il.--Certes!--Eh bien, soit, sur-le-champ! Je passai derrière un château d’eau qu’il y avait là. Il me suivit. Nous mîmes les épées au clair et commençâmes à ferrailler. Tout à coup je vois un

autre galant s’aligner à son côté. Tous deux s’escrimaient de taille et moi d’estoc. Je touchai l’Italien, il tomba. Il me restait l’autre, que je faisais rompre devant moi, quand arrive un bien gaillard boiteux, sans doute un ami, qui se met à son côté et me pousse vivement. Un troisième survient et se range auprès de moi, peut-être parce qu’il me vit seul, car je ne le reconnus pas. Bref, il accourut tant et tant d’amateurs, que ce devint une vraie bagarre, dont, tout bellement, m’étant retiré sans que personne s’en aperçût, peu curieux du dénouement, je regagnai ma galère où je pansai une égratignure que j’avais à la main. Le marquis de Santa Cruz était alors à Gênes.

De Gênes, j’allai à Rome. Je baisai le pied de Sa Sainteté Urbain VIII et Lui narrai brièvement, du mieux que je pus, ma vie, mes aventures, mon sexe et ma virginité. Sa Sainteté parut trouver mon cas étrange et m’octroya très gracieusement licence de porter habit d’homme, me recommandant de continuer à vivre honnêtement, de m’abstenir d’offenser le prochain et de me garder d’enfreindre, sous peine de la vengeance de Dieu, son commandement qui dit: Non occides. Là-dessus, je pris congé.

Mon cas fut bientôt notoire dans Rome et notable le concours de gens dont je fus entouré, personnages, princes, Évêques et Cardinaux. Toutes portes m’étaient ouvertes, si bien que, durant le mois et demi que je séjournai à Rome, rare fut le jour où je ne fus invité et fêté chez quelque prince. Particulièrement, un certain vendredi, sur l’ordre exprès et aux frais du Sénat, je fus convié et régalé par des gentilshommes qui m’inscrivirent sur le livre des citoyens romains. Puis, le jour de Saint-Pierre, vingt-neuf de juin mil six cent vingt-six, ils me firent entrer dans la Chapelle où je vis les cérémonies accoutumées de la fête et les Cardinaux. Tous ou quasi tous se montrèrent envers moi fort affables et caressants. Plusieurs me parlèrent et, le soir, me trouvant en une assemblée avec trois Cardinaux, l’un d’eux, c’était le Cardinal Magalon, me dit que mon seul défaut était d’être Espagnol. A quoi je répliquai:--A mon avis, Monseigneur, et sauf le respect que je dois à Votre Illustrissime Seigneurie, je n’ai que cela de bon.

CHAPITRE XXVI

_De Rome, elle va à Naples._

Après un mois et demi de séjour à Rome, je partis pour Naples. Le cinq de juillet mil six cent vingt-six, nous nous embarquâmes à Ripa.

Un jour, à Naples, me promenant sur le môle, je remarquai les éclats de rire de deux donzelles qui parlaient avec deux beaux fils en me regardant. Je les dévisageai. L’une d’elles me dit alors:--Madame Catalina, où allez-vous comme ça?--Vous administrer cent claques sur le chignon, dames putes, et cent estocades au ruffian qui vous oserait défendre! Elles se turent et me quittèrent la place.

ÉPILOGUE

C’est _là, sur le môle de Naples, en pleine querelle, au mois de juillet 1626, que la Nonne Alferez nous quitte brusquement. Ces arrêts sont fréquents chez les picaresques espagnols. Lazarille laisse le lecteur au milieu d’un chapitre; le Buscon de Quevedo ne finit pas. La querelle si bien entamée se termina-t-elle pour Doña Catalina, comme à l’ordinaire, par un trop heureux coup de pointe et quelque départ précipité? Ou plutôt ne fut-ce pas l’ennui d’écrire, le dégoût de vivre et de conter toujours la même vie?_

_Quoi qu’il en soit, ses traces se perdent durant quatre années. Nous la retrouvons en Espagne. A la date de 1630, on lit dans un journal manuscrit des choses de Séville cité par Muñoz:--Le 4 juillet, la Monja Alferez alla à la Cathédrale. Elle avait été nonne à San Sebastian, s’enfuit, passa aux Indes en 1603, y fut, pendant vingt ans qu’elle y servit, tenue pour castrat, revint en Espagne, alla à Rome où le pape Urbain VIII lui octroya dispense et licence de se vêtir en homme.... Le Capitaine Don Miguel de Echazarreta, qui l’avait jadis menée aux Indes comme mousse, y retourne en qualité de Général et l’emmène comme Alferez.--Effectivement, à la date du 21 juillet de la même année, au folio 160 du livre de Despacho, l’Alferez doña Catalina de Erauso est inscrit comme passager sur la flotte à destination de la Nouvelle Espagne, par cédule de Sa Majesté._

_Enfin, en 1645, le P. Fray Nicolas de Renteria, de l’ordre des Capucins, la rencontra plusieurs fois à la Vera Cruz où elle était connue sous le nom de Don Antonio de Erauso et faisait, avec quelques mulets et quelques nègres qu’elle avait, des transports de marchandises. Elle conduisit même Fray Nicolas et son bagage de la côte jusqu’à Mexico. Elle était tenue pour un brave sujet, dit le Révérend Père, de beaucoup de cœur et de dextérité; vêtue d’un habit d’homme, elle portait une épée et sa dague garnies d’argent. Elle pouvait être âgée de cinquante ans environ, bien bâtie, bien en chair, de visage basané, avec quelques petits poils de moustache._

_Et c’est tout. On ne sait plus rien de la Nonne Alferez doña Catalina de Erauzo. Elle disparaît sans retour. Mourut-elle dans son lit, de sa triste mort, comme dit un chroniqueur militaire? D’aucuns prétendent que son convoi de mules fut attaqué et qu’elle fut détroussée et assassinée par une bande de ces braves gens qui, dès lors, battaient les grands chemins, au Mexique. Son corps fut sans doute jeté dans quelqu’une de ces ravines profondes qui bordent la route de Vera Cruz à Mexico. D’autres croient qu’elle fut emportée par le Diable._

NOTE BIBLIOGRAPHIQUE

C’est _à l’obligeance de l’éminent érudit D. Pedro de Madrazo que nous devons nos renseignements sur la_ Relacion Verdadera _et la_ Segunda Relacion _imprimées à Madrid par Bernardino de Guzman en 1624 et 1625, et sur les manuscrits de_ La Vida y sucesos de la Monja Alferez, _dont l’un appartient à D. Sancho Rayon et l’autre à la Bibliothèque de la Royale Académie de l’Histoire. Ce dernier provient de Muñoz et a servi à M. de Ferrer pour établir le texte de l’_Historia _imprimée en 1829 par Jules Didot. L’année suivante, Bossange édita une très médiocre version française qui est aujourd’hui peut-être plus rare encore que l’original. Nous avons eu sous les yeux une autre édition de l’_Historia _(Barcelona, imprenta de José Tauló. 1838) qui n’est qu’une reproduction du texte de Ferrer_.

_Nous devons mentionner encore, dans le Musée des Familles de 1838-39, un article où, en quelques pages, la duchesse d’Abrantès a fort agréablement résumé la vie de notre héroïne. Enfin, M. Alexis de Valon_ (Nouvelles et Chroniques. _Dentu, 1851_), _dans un récit intitulé_ Catalina de Erauso, _a fâcheusement dénaturé cette figure singulière de la Monja Alferez, dont les Mémoires si caractéristiques nous ont paru dignes d’être fidèlement traduits en français._

J.-M. H.

_Achevé d’imprimer_

le treize mars mil huit cent quatre-vingt-quatorze

PAR

ALPHONSE LEMERRE

25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25

_A PARIS_

COLLECTION LEMERRE ILLUSTRÉE

Volumes in-32, illustrés de gravures sur bois, imprimés sur papier vélin.

Chaque volume: broché, 2 francs; relié: 3 francs.

PAUL BOURGET: _Un Scrupule_ 1 vol. Illustrations de Myrbach.

FRANÇOIS COPPÉE: _Rivales_ 1 vol. Illustrations de Moisand.

A. DE MUSSET: _Frédéric et Bernerette_. 1 vol. Illustrations de Myrbach.

ANDRÉ THEURIET: _L’Abbé Daniel_. 1 vol. Illustrations de Jeanniot.

A. DE MUSSET: _Le Fils du Titien.--Croisilles_ 1 vol. Illustrations de Paul Chabas.

STENDHAL: _L’Abbesse de Castro_. 1 vol. Illustrations de Paul Chabas.

PAUL BOURGET: _Un Saint_. 1 vol. Illustrations de Paul Chabas.

MARCEL PRÉVOST: _Le Moulin de Nazareth_ 1 vol. Illustrations de Myrbach.

J.-M. DE HEREDIA: _La Nonne Alferez_. 1 vol. Illustrations de Daniel Vierge.

EN PRÉPARATION

FRANÇOIS COPPÉE: _Henriette_. 1 vol. Illustrations de Orazi.

_Paris. Imp. Lemerre, 25, r. des Grands-Augustins._

End of Project Gutenberg's La Nonne Alferez, by José-María de Heredia