Part 2
Je rendis ma lettre à Diego de Solarte, très riche marchand, qui est aujourd’hui Consul Mayor de Lima. C’est à lui que mon maître Juan de Urquiza m’avait adressé. Il m’accueillit en sa maison avec grâce et affabilité et, peu de jours après, me remit sa boutique, m’appointant à six cents pesos l’an. Et je m’y employai fort à son gré et contentement.
Au bout de neuf mois, il me dit de chercher ma vie ailleurs. Voici pourquoi. Il avait chez lui deux jeunes sœurs de sa femme avec lesquelles, et surtout avec une qui me plaisait davantage, j’avais coutume de m’ébattre et folâtrer. Or, un jour que j’étais sur l’estrade à me peigner, couché parmi ses jupes et me jouant dans ses jambes, il nous vit par aventure à travers la grille de la fenêtre et l’entendit qui me disait d’aller au Potosi chercher de l’argent et que nous nous marierions. Il se retira, tôt après m’appela, me demanda mes comptes, me congédia, et je m’en allai.
Me voilà donc mal à l’aise et mal paré. On levait alors six compagnies pour le Chili. J’allai m’enrôler comme soldat dans l’une d’elles et reçus sur l’heure deux cent quatre-vingts pesos de solde. Mon maître Diego de Solarte l’ayant su, en fut très marri. Il n’en demandait pas autant, paraît-il. Il m’offrit de faire diligence auprès des officiers afin qu’on me rayât du rôle et de rembourser l’argent que j’avais reçu. Mais je n’y consentis point, disant que mon inclination me portait à faire du chemin et à voir le monde. Bref, je fus incorporé dans la compagnie du capitaine Gonzalo Rodriguez et, avec mille six cents hommes de troupe dont était Mestre de Camp Diego Bravo de Sarabia, je partis de Lima pour la cité de la Concepcion qui en est éloignée de cinq cent quarante lieues environ.
CHAPITRE VI
_Arrivée à la Concepcion de Chili, elle y trouve son frère, passe à Paicabi, prend part à la bataille de Valdivia, gagne une enseigne, se retire au Nacimiento, va au Val de Puren, revient à la Concepcion et y tue deux hommes et son propre frère._
Nous arrivâmes au port de la Concepcion après vingt jours de route. C’est une cité passable ayant titre de Noble et Loyale. Elle a un Évêque. Nous fûmes bien accueillis, vu la faute de gens qu’il y avait au Chili. Le gouverneur Alonso de Ribera envoya un ordre de nous faire débarquer immédiatement, lequel fut apporté par son secrétaire, le capitaine Miguel de Erauso. En entendant son nom, je me réjouis et compris que c’était mon frère. Je ne l’avais jamais vu et ne le connaissais point, car il était parti pour les Indes alors que je n’avais que deux ans; mais j’étais informée de lui, bien que j’ignorasse sa résidence. Il prit la liste de la troupe et passa, demandant à chacun son nom et son pays. Quand il fut à moi et qu’il ouït mon nom et ma patrie, lâchant la plume, il m’accola et se mit à me faire cent questions sur son père, sa mère, ses sœurs et sa petite sœur Catalina la nonne. J’y répondis comme je pus, sans me déceler et sans qu’il se doutât de rien. Il continua sa liste et, l’achevant, m’emmena dîner chez lui. Je me mis à table. Il me dit que le préside de Paicabi où j’étais destiné était triste logis à soldats et qu’il parlerait au Gouverneur pour me faire changer de garnison. Après dîner, il m’emmena chez le Gouverneur et, après lui avoir fait son rapport sur l’arrivée de la troupe, le pria en grâce de lui laisser prendre dans sa compagnie un des nouveaux venus, jouvenceau de sa terre, le seul qu’il eût vu depuis son départ du pays. Le Gouverneur me fit entrer et, en me voyant, je ne sais pourquoi, dit qu’il ne me pouvait laisser permuter. Mon frère piqué sortit. Un moment après, le Gouverneur le rappela et lui dit de faire à son gré.
Donc, les compagnies parties, je demeurai avec mon frère, comme son soldat, mangeant à sa table, quasi trois ans durant, sans qu’il se doutât de rien. Je l’accompagnai quelques fois chez une maîtresse qu’il avait, puis j’y retournai seul. Il le vint à savoir, entra en soupçon et me défendit d’y remettre les pieds. M’ayant guetté, il m’y surprit encore, m’attendit à la sortie, me tomba dessus à coups de ceinturon et me blessa à la main. Force me fut de me défendre. Au bruit, survint le capitaine Francisco de Aillon qui mit la paix. Mais je dus entrer à San Francisco, par peur du Gouverneur qui était roide. Il le fut en cette occasion. Mon frère eut beau intercéder, il m’exila à Paicabi et j’y restai trois ans.
Il me fallut donc aller à Paicabi et y tâter de la misère, trois ans durant, après avoir auparavant joyeusement vécu. Nous étions toujours les armes à la main, à cause de la grosse invasion d’Indiens qu’il y a là. Finalement le gouverneur Alonso de Sarabia arriva avec toutes les compagnies du Chili. Nous nous joignîmes à lui et nous logeâmes, au nombre de cinq mille hommes, non sans incommodité, dans les plaines de Valdivia, en rase campagne. Les Indiens prirent et ruinèrent ladite ville de Valdivia. Nous leur sortîmes à l’encontre et, dans trois ou quatre batailles, toujours les maltraitâmes et défîmes. Mais à la dernière affaire, du renfort leur étant venu, la chose tourna mal pour nous. Ils nous tuèrent beaucoup de monde, plusieurs Capitaines et mon Alferez dont ils prirent l’enseigne. La voyant enlever, nous nous lançâmes derrière, moi et deux autres cavaliers, au milieu de la presse, foulant, frappant et recevant force horions. Bientôt, un des trois tomba mort. Nous poursuivîmes, nous atteignîmes l’enseigne. Mon camarade fut renversé d’un revers de lance. Je reçus un mauvais coup à une jambe, et je tuai le cacique qui portait l’enseigne et la lui repris, poussant mon cheval, foulant, occisant et blessant à merveille, mais aussi lourdement blessé, traversé de trois flèches et d’un coup de lance à l’épaule gauche, que je sentais cruellement. Enfin, je parvins jusqu’à nos gens et me laissai choir de cheval. Quelques-uns accoururent et, parmi eux, mon frère que je n’avais pas revu. Ce me fut un réconfort. On me guérit, et nous demeurâmes logés là. Au bout de neuf mois, mon frère m’obtint du Gouverneur l’enseigne que j’avais gagnée et je devins Alferez de la compagnie de don Alonso Moreno. Peu de temps après, cette compagnie fut donnée à don Gonzalo Rodriguez, mon premier capitaine. J’en fus fort aise.
Je fus cinq ans Alferez. Je me trouvai à la bataille de Puren, où mourut mondit capitaine, et commandai la compagnie six mois environ, durant lesquels j’eus, non sans diverses blessures de flèches, plusieurs rencontres avec les ennemis. Dans l’une d’elles, j’eus affaire à un chef Indien, déjà chrétien, nommé don Francisco Quispiguancha, homme riche, qui nous avait fort inquiétés par diverses alarmes. Bataillant avec lui, je le désarçonnai, il se rendit à moi et je le fis sur-le-champ brancher à un arbre. Le Gouverneur qui désirait l’avoir vivant en fut très fâché et dit que, pour ce fait, il ne m’avait point donné la compagnie. Il la donna au capitaine Casadevante, me réformant et me la promettant pour la première occasion.
Les troupes se retirèrent, chaque compagnie à sa garnison, et je passai au Nacimiento, bon seulement de nom et, pour le demeurant, une vraie mort. On y avait, à toute heure, les armes à la main. Je n’y restai que peu de jours, car le Mestre de Camp don Alvaro Nuñez de Pineda y vint, d’ordre du Gouverneur, et en retira, ainsi que d’autres garnisons, jusques à huit cents hommes de cavalerie pour le Val de Puren. J’en fus, avec d’autres officiers et capitaines. Nous allâmes audit Val et y fîmes, six mois durant, force dommages, dégâts et incendies de récoltes. Après quoi, le gouverneur don Alonso de Ribera me donna
licence de retourner à la Concepcion, et étant rentré avec mon grade dans la compagnie de don Francisco Navarrete, je m’y tins.
La fortune jouait avec moi à heur ou malheur. J’étais bien tranquille à la Concepcion, lorsqu’un jour, trouvant au corps de garde un autre Alferez de mes amis, j’entrai avec lui dans une maison de jeu du voisinage. Nous nous mîmes à jouer. La partie s’engagea au milieu d’une nombreuse assistance. Sur un coup douteux, il me dit que je mentais comme un cornard. Je tirai l’épée et la lui mis dans la poitrine. On se jeta sur moi, et il en entra tant au bruit que je ne me pus mouvoir. Un Adjudant, entre autres, me tenait particulièrement serré. L’Auditeur Général don Francisco de Perraga entra et m’empoigna, lui aussi, fortement. Il me secouait le pelisson, me faisant je ne sais quelles questions. Je répondais que par-devant le Gouverneur je ferais ma déclaration. Là-dessus, survint mon frère qui me dit en basque de tâcher de sauver la vie. L’Auditeur me prit par le collet du pourpoint. Je le sommai, la dague haute, de me lâcher. Il me secoua, je lui allongeai un coup à travers les joues. Il me tenait encore. Je le frappai derechef, il me lâcha, je tirai mon épée, la foule me chargea. Je reculai vers la porte, il y eut quelque embarras, je sortis et gagnai San Francisco qui est proche. Je sus que l’Alferez et l’Auditeur étaient restés morts sur la place. Le gouverneur don Alonso Garcia Remon accourut tout à la chaude et entoura l’église de soldats. Il la tint ainsi six mois. Il fit un ban promettant récompense à qui me livrerait, avec défense de me laisser embarquer en aucun port. Les garnisons et places fortes furent avisées et autres diligences faites. Enfin, le temps qui guérit tout tempéra cette rigueur et, les intercessions aidant, les gardes
furent retirées, le sursaut s’accoisa, je fus chaque jour moins resserré, je trouvai des amis pour me visiter et l’on en vint à découvrir que la provocation, dès le principe, était extrême et le péril et la nécessité urgents.
Sur ces entrefaites, un jour, mon ami don Juan de Silva, Alferez en activité, me vint voir et me dit qu’il avait eu des mots avec don Francisco de Rojas, de l’habit de Saint-Jacques, qu’il l’avait défié pour cette nuit même, à onze heures, chacun menant un ami, et qu’il n’avait personne autre que moi qui lui pût servir de second. J’hésitai un peu, craignant quelque coup monté pour me prendre. Lui, qui s’en aperçut, me dit:--Si ça ne vous va pas, rien de fait: j’irai seul, car je ne fierai mon flanc à nul autre.--Y pensez-vous? répondis-je, et j’acceptai.
Au coup de cloche de l’oracion, je sortis du couvent et allai à sa maison. Nous soupâmes et devisâmes jusqu’à dix heures. En les entendant sonner, nous prîmes les épées et les capes et gagnâmes vitement le lieu fixé. L’obscurité était si profonde qu’on ne se voyait pas les mains, ce que remarquant, je convins avec mon ami, pour nous reconnaître au besoin, de nous attacher chacun le mouchoir au bras.
Les deux autres survinrent, et l’un, que je reconnus à la voix pour don Francisco de Rojas, dit:--Don Juan de Silva?--Je suis là, répondit don Juan. Ils mirent la main aux épées et se chargèrent. Moi et l’autre nous ne bougions. Ils ferraillèrent, et bientôt je sentis que mon ami avait tâté de la pointe. Je me rangeai incontinent à son côté et l’autre auprès de don Francisco. Nous tirâmes deux à deux. Peu après, don Francisco et don Juan tombèrent. Moi et mon adversaire, nous continuâmes à nous battre, et je lui entrai le fer, suivant qu’il parut, au-dessous du téton gauche, lui perçant, à ce que je sentis, un double collet de buffle. Il tomba.--Ah! traître, cria-t-il, tu m’as tué! Je crus reconnaître la voix de celui que je ne voyais pas et lui demandai qui il était.--Le capitaine Miguel de Erauso, dit-il. Je demeurai éperdu. Il criait:--Confession! et les autres aussi. Je courus à San Francisco et dépêchai deux moines, qui les confessèrent tous. Les deux premiers expirèrent aussitôt. Mon frère fut porté chez le Gouverneur dont il était secrétaire de guerre. Médecin et chirurgien le vinrent panser et firent tout le possible. L’enquête fut ouverte. On lui demanda le nom du meurtrier. Il réclamait à toute force un peu de vin. Le docteur Robledo ne voulait pas, disant que cela lui ferait mal. Il insista. Le docteur refusa. Il dit alors:--Votre Grâce est avec moi plus cruelle que l’Alferez Diaz! Un instant après, il expira.
Là-dessus, le Gouverneur cerna le couvent et s’y jeta avec sa garde. Les moines et leur Provincial Fray Francisco de Otalora, lequel vit aujourd’hui à Lima, résistèrent. Le débat fut âpre, au point que des moines résolus dirent au Gouverneur de prendre bien garde que s’il entrait céans, il ne sortirait plus. Sur ce, il se modéra et rebroussa, laissant les gardes. Mort, ledit capitaine Miguel de Erauso fut enterré dans le même couvent de San Francisco. Du chœur, je le vis, Dieu sait avec quelle angoisse!
Je restai là huit mois, entre temps que se poursuivait le procès de rébellion, l’affaire ne me permettant pas de paraître. Grâce à l’assistance de don Juan Ponce de Leon qui me fournit cheval, armes et viatique, je trouvai moyen de sortir de la Concepcion et partis vers Valdivia et Tucaman.
CHAPITRE VII
_Elle va de la Concepcion à Tucaman._
Je commençai à cheminer tout le long de la côte de la mer, endurant rudes fatigues et soif, car nulle part je ne trouvai d’eau. En route, je fis rencontre de deux autres soldats fugitifs, et tous trois nous suivîmes notre chemin, résolus à mourir avant que de nous laisser prendre. Nous avions nos chevaux, des armes blanches et à feu, et la haute providence de Dieu. Nous suivîmes le haut de la Cordillère, sans trouver durant ces trente lieues de montée, non plus qu’en trois cents autres que nous fîmes, une bouchée de pain. L’eau était rare. Rien que des herbes, de petits animaux et quelques racines pour nous sustenter. De loin en loin, un Indien qui fuyait. Il nous fallut tuer un de nos chevaux pour en faire sécher la viande; il n’avait que les os et la peau. Ainsi cheminant, peu à peu, nous en fîmes autant des autres, restant à pied et sans nous pouvoir tenir. Nous entrâmes en une terre si froide que nous gelions. Nous rencontrâmes deux hommes adossés contre une roche. Tout réjouis, nous allâmes à eux, les saluant de loin et leur demandant ce qu’ils faisaient là. Ils ne répondirent pas. Nous approchâmes. Ils étaient morts, gelés, la bouche ouverte, comme s’ils riaient. Cela nous fit peur.
Nous passâmes outre et, la dernière nuit, en nous étendant sur la pierre dure, l’un de nous, n’en pouvant plus, trépassa. Nous n’étions plus que deux. Nous continuâmes. Le lendemain, vers quatre heures de l’après-midi, mon compagnon, ne pouvant plus marcher, se laissa choir en pleurant et expira. Je lui trouvai dans la poche huit pesos et poursuivis mon chemin, à l’aventure, chargé de l’arquebuse et du morceau de viande sèche qui me restait. On voit mon affliction. J’étais lasse, sans chaussures, les pieds ensanglantés. Je m’appuyai contre un arbre, je pleurai (je pense que ce fut la première fois), et je dis le rosaire, me recommandant à la Très-Sainte Vierge et au glorieux Saint Joseph, son époux. Je me reposai un peu et, me relevant, me remis en marche. Il me sembla reconnaître à l’air plus tiède que j’étais sortie du royaume de Chili et entrée dans celui de Tucaman.
Je marchai encore. Le lendemain j’étais à terre, harassée de fatigue et de faim,
lorsque je vis venir deux hommes à cheval. Je ne sus si je devais m’affliger ou me réjouir, ne sachant si c’étaient Indiens cannibales ou pacifiques. J’armai mon arquebuse sans pouvoir la lever. Ils approchèrent et me demandèrent où j’allais par là, si isolé. Je reconnus des chrétiens et vis le ciel ouvert. Je leur dis que j’étais égaré je ne savais où, rendu et mort de faim, et sans forces pour me lever. Ils eurent pitié, mirent pied à terre, me donnèrent à manger de ce qu’ils avaient, me montèrent sur un cheval et me menèrent à une ferme, à trois lieues de là, où, dirent-ils, était leur maîtresse. Nous y arrivâmes vers les cinq heures du soir.
La dame était une métisse fille d’Espagnol et d’Indienne, veuve, bonne femme, qui me voyant et apprenant mon désarroi et ma détresse, s’apitoya et m’accueillit bien. Toute compatissante, elle me fit aussitôt coucher dans un bon lit, me servit un bon souper et me laissa reposer et dormir, ce qui me restaura. Le lendemain matin, elle me fit bien déjeuner et, me voyant totalement dépourvu, me donna un bon habit de drap. Elle continua à me traiter de son mieux et à me régaler à merveille. Elle était bien à son aise et avait force bêtes et troupeaux. Et comme peu d’Espagnols viennent aborder là, elle eut, paraît-il, envie de moi pour sa fille.
Au bout de huit jours que j’étais là, la bonne femme me dit de rester pour gouverner sa maison. Je me montrai fort touché de la grâce qu’elle me faisait en mon désarroi et m’offris à la servir du mieux que je pourrais. Peu de jours après, elle me donna à entendre qu’elle verrait de bon œil mon mariage avec une fille qu’elle avait, laquelle était très noire et laide comme un diable, fort à l’encontre de mon goût qui a toujours été pour les beaux visages. Je lui témoignai une extrême joie d’un si grand bienfait si peu mérité, me mettant à ses pieds pour qu’elle disposât de moi ainsi que d’une chose à elle, recueillie comme épave. Je la servis donc le mieux que je pus. Elle me vêtit galamment et m’abandonna libéralement sa maison et son bien. Deux mois s’étant passés, nous allâmes à Tucaman afin d’effectuer le mariage. J’y demeurai deux autres mois, différant l’exécution, sous divers prétextes, jusqu’à ce que, n’en pouvant plus, je pris une mule et détalai. Et ils ne m’ont plus vu.
J’eus à Tucaman une autre aventure du même genre. Au cours de ces deux mois que j’y passai amusant mon Indienne, je fis par hasard amitié avec le secrétaire de l’Évêque, lequel me festoya et me mena souvent jouer chez lui. J’y fis connaissance de don Antonio de Cervantes, chanoine de cette église et proviseur dudit Évêque. Lui aussi, s’étant pris de goût pour moi, me pria plusieurs fois à dîner et finalement s’ouvrit à moi, me disant qu’il avait à la maison une nièce, fillette de mon âge, des mieux douées et bien dotée, que je lui avais plu, et qu’il lui semblait bienséant de la fiancer avec moi. Je me montrai fort soumis à son bienveillant vouloir. Je vis la
fille, elle me plut. Elle m’envoya un habit de beau velours, douze chemises, six paires de chausses de toile de Rouen, quelques cols de Hollande, une douzaine de mouchoirs et deux cents pesos dans un bassin, le tout en cadeau et par pure galanterie, sans préjudice de la dot. Je reçus le présent avec plaisir et haute estime et composai la réponse du mieux que je sus, en attendant de lui aller baiser la main et me mettre à ses pieds. Je celai ce que je pus à l’Indienne et, quant au reste, je lui donnai à entendre que ce gentilhomme, mû par son inclination pour moi, avait voulu fêter mon mariage avec sa fille qu’il estimait beaucoup. Les choses en étaient là, quand je doublai le cap et disparus. Je n’ai jamais su ce qu’il était advenu de la négresse et de la nièce du Proviseur.
CHAPITRE VIII
_Elle part de Tucaman pour le Potosi._
Parti de Tucaman, comme j’ai dit, je piquai droit sur le Potosi qui est à quelque cinq cent cinquante lieues de là. Je mis trois mois à les faire, chevauchant par terre froide et presque partout déserte. Je rencontrai bientôt un soldat qui allait du même côté. J’en fus aise, et nous fîmes route ensemble. Peu après, trois hommes, coiffés de monteras et armés d’escopettes, sortirent de huttes sises au bord du chemin et nous demandèrent la bourse. Il n’y eut pas moyen de les en détourner ni de leur persuader que nous n’avions rien à donner. Il nous fallut mettre pied à terre et leur faire tête. Nous nous tirâmes dessus, ils nous manquèrent; deux d’entre eux tombèrent, l’autre s’enfuit. Nous remontâmes à cheval et poursuivîmes notre route.
Finalement, à force de marcher et peiner, nous parvînmes au Potosi après plus de trois mois. Nous y entrâmes sans connaître personne, et chacun tira de son bord pour faire ses diligences. Quant à moi, je fis rencontre de don Juan Lopez de Arquijo, natif de la cité de la Plata dans la province de las Charcas, et m’accommodai avec lui pour camarero, qui est comme qui dirait majordome, avec salaire appointé à neuf cents pesos l’an. Il me confia douze mille moutons de somme du pays et quatre-vingts Indiens, avec lesquels je partis pour las Charcas. Mon maître y alla aussi. A peine arrivés, il eut avec d’aucunes gens des ennuis et débats qui finirent en querelles, prison et saisies, à la suite desquelles je dus prendre mon congé et m’en revenir.
De retour au Potosi, survint la révolte de don Alonzo Ibañez. Le corregidor don Rafael Ortiz, de l’habit de Saint-Jean, rassembla contre les rebelles qui étaient plus de cent, une troupe armée. J’en fus. Nous sortîmes et les rencontrâmes, une nuit, dans la rue de Santo Domingo. Au Corregidor qui leur criait:--Qui vive? ils ne sonnèrent mot et se retiraient. A une deuxième sommation, quelques-uns répondirent:--La liberté! Le Corregidor, avec plusieurs autres, au cri de: Vive le Roi! leur courut sus, nous autres le suivant à balles et taillades. Ils se défendirent. Après les avoir resserrés dans une rue, les prenant à revers, nous les chargeâmes si roidement qu’ils se rendirent. D’aucuns s’échappèrent. Trente-six furent pris et, parmi eux, l’Ibañez. Nous trouvâmes sept des leurs et deux des nôtres morts. Il y eut, des deux côtés, nombre de blessés. Quelques prisonniers furent mis à la torture et confessèrent leur dessein de se soulever avec la ville, cette nuit même. Aussitôt trois compagnies de Biscayens et de gens des montagnes furent levés pour la garde de la cité. Quinze jours après, ils furent tous pendus et la ville demeura tranquille.
Sur ce, à cause de quelque brave action que je dus faire ou que j’avais antérieurement faite, l’office d’adjudant sergent-major me fut octroyé. Je le remplis deux ans durant. Tandis que je servais ainsi au Potosi, le gouverneur don Pedro de Legui, de l’habit de Saint-Jacques, donna l’ordre de lever des gens pour les Chunchos et El Dorado, pays d’Indiens de guerre, à cinq cents lieues du Potosi, terre riche en or et pierreries. Don Bartolomé de Alba était Mestre de Camp. Il fit les préparatifs de l’expédition et, tout étant à point, au bout de vingt jours, nous quittâmes le Potosi.
CHAPITRE IX
_Elle part du Potosi vers les Chunchos._
Partis du Potosi vers les Chunchos, nous parvînmes à un village d’Indiens de paix nommé Arzaga, où nous demeurâmes huit jours. Nous prîmes des guides pour la route, ce qui ne nous empêcha pas de nous perdre et de nous voir en grand désarroi sur des roches plates d’où furent précipités cinquante mules chargées de vivres et munitions et douze hommes.
Entrant dans l’intérieur du pays, nous découvrîmes des plaines plantées d’une infinité d’amandiers pareils à ceux d’Espagne, d’oliviers et d’arbres à fruits. Le Gouverneur y voulait faire des semailles pour suppléer à la perte de nos vivres. L’infanterie n’y voulut point entendre, disant que nous n’étions pas venus pour semer, mais pour conquérir et récolter de l’or, et que nous trouverions notre subsistance. Ayant passé outre, le troisième jour, nous découvrîmes une peuplade d’Indiens qui nous reçurent en armes. Nous avançâmes. Sentant l’arquebuse, ils s’enfuirent épouvantés, laissant quelques morts. Nous entrâmes dans le village, sans avoir pu prendre un Indien de qui savoir le chemin.
A la sortie, le mestre de camp don Bartolomé de Alba, fatigué du poids de sa salade, l’ôta pour s’essuyer la sueur. Un endiablé petit gars d’une douzaine d’années, qui s’était perché sur un arbre en face la sortie, lui tira une flèche qui lui entra dans l’œil et le renversa, si grièvement blessé que, le troisième jour, il expira. L’enfant fut mis en pièces.