La Nonne Alferez

Part 1

Chapter 13,935 wordsPublic domain

COLLECTION LEMERRE ILLUSTRÉE

JOSÉ-MARIA DE HEREDIA

La

Nonne Alferez

_Illustrations de DANIEL VIERGE_

gravées par

PRIVAT-RICHARD

PARIS

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

_23-31, Passage Choiseul, 23-31_

1894

La Nonne Alferez

_Tous droits réservés._

JOSÉ-MARIA DE HEREDIA

La Nonne Alferez

ILLUSTRATIONS DE DANIEL VIERGE

GRAVÉES PAR PRIVAT-RICHARD

PARIS

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

_23-31, Passage Choiseul, 23-31_

1894

PRÉFACE

BIEN _qu’elle ait toute l’allure aventureuse et picaresque d’un roman de cape et d’épée, l’histoire de la Nonne Alferez est une histoire vraie. Elle sent même parfois terriblement fort la vérité. Catalina de Erauso a vécu, d’une vie exaspérée, comme disent les Espagnols. Le récit qu’elle en écrivit, de sa main plus dextre à manier l’épée que la plume, étonna ses contemporains. De graves historiens font mention de cette femme extraordinaire. Une première et une seconde_ Relacion _de ses exploits et hauts faits furent publiées coup sur coup, en 1625, à Madrid par Bernardino de Guzman et par Simon Faxardo à Séville. Lorsqu’elle revint en Espagne, l’élève bien-aimé du grand Lope, Juan Perez de Montalvan, composa et fit jouer à la Cour sa Comédie Fameuse de la Monja Alferez. Enfin, en 1829, M. Joaquin Maria de Ferrer imprima à Paris, chez Jules Didot, d’après un manuscrit de l’historien Muñoz, le texte complet de l’_Historia, _accompagné de nombreuses notes et de force pièces justificatives, actes de baptême, extraits de registres conventuels, attestations, états de services, enquêtes, requêtes, certificats et décrets royaux. Ce petit livre est aujourd’hui des plus rares. Il s’ouvre par une longue préface où l’éditeur, après avoir savamment disserté sur les sphinx, les hippogriffes, les acéphales, les androgynes et les hermaphrodites, compare Doña Catalina aux femmes illustres de tous les temps, à Sapho, à Aspasie, à Portia, à Sainte Thérèse et à Madame de Staël. Le portrait de l’héroïne gravé d’après une peinture du maître Sévillan Pacheco semble peu propre à justifier, du moins physiquement, cette comparaison. Doña Catalina, avec la golille, le hausse-col de fer et le pourpoint de buffle aux aiguillettes mal nouées, est, à vrai dire, peu avenante, d’aspect viril, militaire et rébarbatif. Nous avons un autre portrait d’elle, d’après le vif, à la plume. Dans sa dix-septième lettre de Rome, datée du 11 juillet 1626, le voyageur Pietro della Valle, le Pèlerin, comme on le nomme, écrivait à son ami Mario Schipano:--Le 5 de juin vint pour la première fois chez moi l’Alfiere Caterina d’Arcuso, Biscaïenne, arrivée la veille même d’Espagne. C’est une demoiselle d’environ trente-cinq à quarante ans.... Sa renommée m’était parvenue jusque dans l’Inde Orientale. Ce fut mon ami le P. Rodrigo de San Miguel, son compatriote, qui me l’amena. Je la fis depuis connaître à plusieurs Dames et à des Cavaliers dont l’entretien lui agréait davantage. Le Signor Francesco Crescentio, bon peintre, l’a portraicturée. Grande et forte de taille, d’apparence plutôt masculine, elle n’a pas plus de gorge qu’une fillette. Elle me dit avoir fait je ne sais quel remède pour se la faire passer. Ce fut, je crois, un emplâtre fourni par un Italien. L’effet en fut douloureux, mais fort à souhait. De visage, elle n’est point trop laide, mais assez fatiguée et déjà sur l’âge. Ses cheveux noirs sont courts, comme il sied à un homme, et mêlés en crinière, à la mode du jour. L’air est plutôt d’un eunuque que d’une femme. Elle s’habille en homme, à l’espagnole, porte l’épée bravement, comme la vie, avec la tête un peu basse et enfoncée dans des épaules trop hautes. Bref, elle a la mine plus d’un soldat que d’un mignon de Cour. Seule, sa main pourrait faire douter de son sexe, car elle est pleine et charnue, bien que robuste et forte, et le geste en a parfois encore je ne sais quoi de féminin._

_Telle fut la Nonne Alferez, doña Catalina de Erauso. Écoutez l’histoire de sa vie qu’elle va vous narrer elle-même. C’est une confession hardie, peut-être sincère, qu’elle commença d’écrire ou de dicter le 18 septembre de l’an 1624, alors quelle rentrait en Espagne sur le galion le Saint-Joseph. Ce fut sans doute pour occuper le désœuvrement de ces longues journées de traversée qu’allongent les calmes étouffants de la mer des Tropiques. Peut-être sentit-elle l’impérieux besoin de décharger sa conscience, son cœur trop lourds. Dans l’inaction forcée, prisonnière lasse de fouler les planches d’un pont de navire, elle se plut à revivre par la pensée les aventures d’autrefois, les courses à cheval à travers les Andes, en quête d’El Dorado, les querelles, les combats, les fuites, la fortune hasardeuse, la vie errante et libre. Elle l’a fait dans une langue nette, concise et mâle. Elle ne parle d’elle-même au féminin que très rarement, dans les cas désespérés, aux minutes de suprême détresse, alors qu’elle sent la Mort et qu’elle a peur de l’Enfer. Ce récit naïf et brutal reflète rapidement son âme et sa vie. Elles furent d’un homme d’action._

_LA NONNE ALFEREZ_

CHAPITRE I

_Son pays, ses parents, sa naissance, son éducation, sa fuite et ses courses à travers l’Espagne._

Moi doña Catalina de Erauso, je suis née en la ville de San Sebastian de Guipuzcoa, l’an mil cinq cent quatre-vingt-cinq, fille du capitaine don Miguel de Erauso et de doña Maria Perez de Galarraga y Arce, natifs et bourgeois de ladite ville. Mes parents me nourrirent dans leur maison avec mes autres frères jusques à l’âge de quatre ans. En mil cinq cent quatre-vingt-neuf, ils me firent entrer au couvent de San Sebastian et Antiguo, lequel est de nonnes Dominicaines. Ma tante doña Ursula de Unza y Sarasti, cousine germaine de ma mère, en était prieure. J’y fus tenue jusques à l’âge de quinze ans et il fut alors traité de ma profession. J’étais presque au bout de mon année de noviciat, lorsque je me pris de querelle avec une nonne professe nommée doña Catalina de Aliri, laquelle étant veuve, était entrée au couvent et y avait fait profession. Elle était robuste et moi fillette; elle me rudoya manuellement et je le ressentis.

La nuit du dix-huit mars de l’an mil six cent, vigile de Saint-Joseph, la communauté se levant à minuit pour chanter matines, j’entrai dans le chœur et y trouvai ma tante agenouillée. Elle m’appela et, me baillant la clef de sa cellule, m’ordonna de lui aller querir son bréviaire. J’y allai, j’ouvris, le pris et vis, pendues à un clou, les clefs du couvent. Je laissai la cellule ouverte et rapportai à ma tante sa clef et son bréviaire. Les nonnes étaient au chœur et les matines solennellement commencées. A la première leçon, je m’approchai de ma tante et lui demandai congé, sous prétexte que j’étais malade. Ma tante, me mettant la main sur la tête, me dit:--Va, couche-toi. Je quittai le chœur, allumai une chandelle, retournai à la cellule et, y ayant pris, outre les clefs du couvent, des ciseaux, du fil, une aiguille et quelques réaux de huit qui traînaient par là, je sortis, ouvrant et refermant les portes. A la dernière qui était celle de dehors, j’ôtai mon scapulaire et me lançai dans la rue, sans l’avoir jamais vue ni savoir de quel côté tirer ni où aller. Je pris à l’aventure et m’en vins donner en une châtaigneraie qui est hors la ville, derrière et tout contre le couvent. Je m’y cachai et y demeurai trois jours, m’accommodant et coupant de quoi me vêtir. Je taillai et me fis dans une basquine de drap bleu que j’avais, des chausses, et d’un cotillon vert de tiretaine que je portais dessous, un pourpoint et des guêtres. Ne sachant que faire de mon habit, je le laissai là. Je me coupai les cheveux et les jetai. La troisième nuit, je partis et, poussant à l’aventure à travers routes et villages, afin de gagner au large, je vins aboutir à Vitoria, à une vingtaine de lieues de San Sebastian, à pied et très lasse, sans avoir rien mangé que les herbes que je trouvais le long du chemin.

J’entrai dans Vitoria sans savoir où gîter. Au bout de quelques jours, je m’accommodai avec le Docteur don Francisco de Cerralta qui y occupait une chaire,

lequel m’accueillit facilement, sans me connaître, et m’habilla. Il était marié avec une cousine germaine de ma mère, à ce que je sus depuis; mais je ne me découvris point. Je demeurai avec lui quelque chose comme trois mois, au cours desquels, me voyant bien lire le latin, il se prit de plus de goût pour moi et me voulut faire étudier. Je m’y refusai, il s’entêta, insistant à renfort de mains. Là-dessus, je déterminai de le quitter, ce que je fis ainsi: je lui pris quelque monnaie, et m’arrangeant avec un muletier qui allait à Valladolid, à quarante-cinq lieues de là, je partis en sa compagnie.

En entrant à Valladolid où se tenait pour lors la Cour, je me plaçai comme page chez don Juan de Idiaquez, secrétaire du Roi. Il me vêtit proprement, et je pris le nom de Francisco Loyola. Je demeurai là sept mois, bien aise. Au bout de ce temps, une nuit que je me tenais à la porte avec un autre page, mon compagnon, mon père survint et s’enquit de nous si le seigneur don Juan était céans. Mon camarade répondit que oui. Mon père lui dit de l’aviser qu’il était là. Le page monta, et je restai avec mon père sans nous dire mot et sans qu’il me reconnût. Le page revint et lui dit de monter. Il entra, je le suivis. Don Juan sortit sur l’escalier et, l’accolant, s’écria:--Seigneur Capitaine, quel bon vent vous amène? Mon père lui répondit de telle sorte qu’il comprit qu’il avait quelque ennui. Il rentra, congédia une visite et revint. Ils s’assirent. Il demanda ce qu’il y avait de neuf, et mon père lui dit comme quoi sa fille s’était sauvée du couvent, ce qui l’amenait dans ces parages, à sa recherche. Don Juan témoigna d’en être très marri, autant pour le chagrin qu’en avait mon père et pour moi qu’il aimait fort, qu’à cause du couvent dont il était patron par fondation de ses ancêtres et du pays où il était né. Quant à moi, après avoir ouï l’entretien et les doléances paternelles, je me retirai, courus à mon appartement, pris mes hardes et sortis emportant à peu près huit doublons que je me trouvais avoir. J’allai à l’auberge où je dormis cette nuit-là et, ayant su qu’un muletier partait le lendemain pour Bilbao, je fis prix avec lui et, à l’aube, levai le pied sans savoir que faire ni où aller, sinon me laisser emporter du vent comme une plume.

Au bout d’un long chemin, une quarantaine de lieues, ce me semble, j’entrai dans Bilbao, où je ne trouvai ni gîte ni commodité. Et je ne savais que faire de moi. Sur ces entrefaites, quelques garçonnets s’avisèrent de m’entourer et dévisager tant et si bien qu’ils m’importunèrent. Il me fallut ramasser des pierres et les leur jeter. Je dus en blesser un, je ne sais où, car je ne le vis point. Là-dessus, je fus appréhendé au corps et tenu un long mois en la prison, jusqu’à ce qu’il guérit. Alors, on me lâcha. Les frais payés, il me restait quelque monnaie. Je sortis incontinent et partis pour Estella de Navarre, qui doit être à quelque vingt lieues. J’entrai à Estella et m’y accommodai pour page de don Carlos de Arellano, de l’habit de Saint-Jacques, en la maison et service duquel je demeurai deux ans bien traité et vêtu. Après quoi, sans autre raison que mon caprice, je laissai cette commodité

et passai à San Sebastian, mon pays, à dix lieues de là, où je me tins, sans être connu de personne, nippé et galant à merveille. Un jour, j’allai ouïr la messe à mon couvent. Ma mère y assistait aussi. Je vis qu’elle me regardait. Elle ne me reconnut pas. La messe dite, des nonnes m’appelèrent au chœur, mais je fis le sourd et, après force courtoisies, m’esquivai lestement. C’était au commencement de l’année mil six cent trois.

De là, je me rendis au port du Pasage qui n’est qu’à une lieue. J’y fis rencontre du capitaine Miguel de Borroiz dont le navire était en partance pour Séville. Je le priai de m’emmener, et m’appointai avec lui au prix de quarante réaux. Je m’embarquai, nous partîmes et arrivâmes promptement à San Lucar. Aussitôt débarqué, j’allai visiter Séville et, encore que tout me conviât à m’y amuser, je ne m’y arrêtai que deux jours et revins sans plus

tarder à San Lucar. J’y rencontrai le capitaine Miguel de Echazarreta, mon compatriote, lequel commandait une patache des galions dont était Général don Luis Fernandez de Cordova, dans l’Armada que, l’an mil six cent trois, don Luis Fajardo menait à la pointe de Araya. Je m’enrôlai comme mousse sur un galion du capitaine Estevan Eguiño, mon oncle, cousin germain de ma mère, lequel vit aujourd’hui à San Sebastian. Je m’embarquai, et nous partîmes de San Lucar le Lundi Saint de l’an mil six cent trois.

CHAPITRE II

_Elle part de San Lucar pour la pointe de Araya, Carthagène, Nombre de Dios et Panama._

Je passai quelques misères au cours du voyage, pour être novice dans le métier. Sans me connaître, mon oncle me prit en goût et me fit fête en apprenant d’où j’étais et les noms supposés de mes parents. Il ne me reconnut point, et j’eus en lui un soutien.

En arrivant à la pointe de Araya, nous y trouvâmes une flottille ennemie fortifiée à terre. Notre Armada l’en chassa. Finalement, nous gagnâmes Carthagène des Indes, où nous demeurâmes huit jours. Là, je me fis rayer du rôle d’équipage et passai au service dudit capitaine Eguiño, mon oncle. Nous allâmes à Nombre de Dios et y restâmes neuf jours. Et comme il nous y mourait force gens, on hâta le départ.

L’argent embarqué et tout mis à point pour retourner en Espagne, je fis à mon oncle un trait de conséquence en lui prenant cinq cents pesos. Sur les dix heures de nuit, cependant qu’il dormait, je sortis et dis aux gardes que le capitaine m’envoyait à terre pour affaire. Comme ils me connaissaient, ils me laissèrent bonnement passer. Je sautai à terre, et oncques plus ils ne me virent. Une heure après, on tira le canon de partance et, les ancres levées la flotte mit à la voile.

L’Armada partie, je m’accommodai avec le capitaine Juan de Ibarra, Facteur des Caisses Royales du Panama, lequel est encore vivant. Quatre ou six jours après, nous partîmes pour Panama où il habitait. Je restai environ trois mois avec lui. Ce n’était pas un bon marché que j’avais fait là, car il était chiche et je dus dépenser tout ce que j’avais tiré de mon oncle, si bien qu’il ne m’en demeura pas quatre maravédis. Il me fallut donc prendre congé afin de chercher ailleurs mon remède. En faisant mes diligences, je découvris Juan de Urquiza, marchand de Truxillo, avec lequel je m’appointai. Je m’en trouvai à merveille. Nous demeurâmes trois mois à Panama.

CHAPITRE III

_De Panama, elle passe avec son maître Urquiza, marchand de Truxillo, au port de Paita et de là à la ville de Saña._

De Panama, je partis sur une frégate avec mon maître Juan de Urquiza pour le port de Paita, où il avait une grosse cargaison. En arrivant à Manta, un si rude coup de vent nous assaillit que nous fîmes côte. Ceux qui savaient nager comme moi, mon maître et quelques autres, prirent terre; le reste périt. Nous nous rembarquâmes audit port de Manta sur un galion du Roi, ce qui nous coûta de l’argent. Bref, nous partîmes et arrivâmes enfin à Paita.

Mon maître y trouva, comme il l’espérait, toutes ses marchandises chargées en un navire du capitaine Alonso Cerrato, et m’ayant commandé de les décharger suivant leurs numéros d’ordre et de lui en faire à mesure remise là-bas, il partit. Je m’y embesognai aussitôt, déchargeant les marchandises et les lui remettant à mesure à Saña où il les recevait. Ladite ville de Saña est à quelque soixante lieues de Paita. Enfin, avec les dernières charges, je partis de Paita pour Saña. A l’arrivée, mon maître me reçut à bras ouverts, se montrant satisfait de ma bonne besogne. Il me fit faire sur-le-champ deux fort braves habits, l’un noir et l’autre de couleur, me traitant bien en tout. Il m’installa en une sienne boutique, me confia, tant en marchandises qu’en argent en compte, plus de cent trente mille pesos, et m’inscrivit sur un registre les prix auxquels je devais vendre chaque chose. Il me laissa deux esclaves pour me servir, une négresse pour cuisiner, et m’assigna trois piastres pour la dépense de chaque jour. Cela fait, emportant le reste de son bien, il partit pour la cité de Truxillo distante d’une trentaine de lieues.

Il me laissa aussi dans ledit registre la liste des personnes auxquelles je pouvais bailler à crédit la marchandise qu’elles voudraient et pourraient prendre, comme étant à son gré et sûres, mais suivant compte raisonné et chaque article couché sur le livre. Cet avis concernait particulièrement Madame doña Beatriz de Cardenas, personne de toute sa satisfaction et obligation. Après quoi, il partit pour Truxillo. Moi, je demeurai à Saña, en ma boutique, vendant conformément à la règle qu’il m’avait laissée, recouvrant et inscrivant sur le livre, avec mention du jour, mois et année, qualité, aunage, nom des acheteurs et prix, ainsi que ce que je donnais à crédit. Madame doña Beatriz de Cardenas commença à prendre des étoffes, continua et y alla si largement que j’entrai en doute. Sans qu’elle le pût soupçonner, j’écrivis tout par le menu à mon maître à Truxillo. Il me répondit que c’était bien et que, pour le cas de ladite dame, si elle me demandait la boutique entière, je la lui pouvais bailler. Sur quoi, gardant par devers moi cette lettre, je laissai courir.

Qui m’eût dit que cette sérénité devait m’être si peu durable et promptement suivie de si grièves peines! J’étais, un jour de fête, à la comédie, assis à la place que j’avais prise, lorsque, sans plus d’égard, un quidam nommé Reyes entra et se mit droit devant, sur un autre siège si collé à moi qu’il m’empêchait de voir. Je le priai de s’écarter un peu. Il répondit insolemment, je répliquai du même ton. Il m’enjoignit de sortir ou qu’il me couperait la figure. Me trouvant sans autre arme qu’une dague, je lui quittai le lieu, plein de rancœur. Quelques amis informés du fait me suivirent et m’apaisèrent. Le lendemain, un lundi, dans la matinée, tandis que j’étais occupé à vendre dans ma boutique, le Reyes passa devant la porte et repassa. J’y pris garde, fermai la boutique, saisis un couteau et, courant chez un barbier, le fis passer à la meule et affiler en scie. Je me mis une épée qui fut la première que je ceignis, et voyant Reyes qui se promenait avec un autre devant l’église, j’allai à lui par derrière et lui criai:--Holà! seigneur Reyes! Il se retourne, disant:--Qu’est-ce qu’on me veut?--Celle-ci est la figure qui se coupe! fis-je, le balafrant avec le couteau d’une estafilade à dix coutures. Il porta les mains à sa plaie, son ami tira l’épée et me vint sus. J’en fis de même. Nous ferraillâmes et je lui entrai ma pointe par le côté gauche. Il tomba. Je courus à l’église. Tôt après, le corregidor don Mendo de Quiñonez, de l’habit d’Alcantara, y entra, me traîna dehors, me mena à la prison (ce fut ma première) et me fit ferrer et mettre aux ceps.

J’avisai mon maître Juan de Urquiza qui était à Truxillo, à trente lieues de

Saña. Il accourut, parla au Corregidor et fit d’autres bonnes diligences, moyennant quoi il obtint l’allégement de ma prison. La cause suivit son cours. Je fus, après trois mois de plaids et procédures du Seigneur Évêque, restitué à l’église d’où j’avais été extrait. Sur ces entrefaites, mon maître me dit que pour sortir de ce conflit, éviter le bannissement et m’ôter du sursaut d’être tué, il avait imaginé une chose bienséante qui était de me marier à doña Beatriz de Cardenas dont la nièce était femme de ce même Reyes auquel j’avais coupé la figure; ce qui arrangerait tout. Il faut savoir que cette doña Beatriz de Cardenas était la mignonne de mon maître qui, par ce moyen, s’assurait de nous, de moi pour son service et d’elle pour son plaisir. Ils étaient, ce semble, tous deux d’accord, car après avoir été restitué à l’église, je sortais de nuit et allais chez ladite dame qui me caressait fort. Prétextant la peur de la Justice, elle me suppliait de ne pas rentrer nuitamment à l’église et de rester près d’elle. Une nuit, elle m’enferma, me déclara que malgré que le diantre en eût, il me fallait dormir avec elle et me serra de si près que je dus jouer des mains pour m’esquiver.

Je me hâtai de dire à mon maître qu’il ne pouvait être question d’un pareil mariage, que pour rien au monde je ne le ferais. Il s’y entêta et me promit des monts d’or, me représentant la beauté et qualités de la dame, l’heureuse issue de cette fâcheuse affaire et maintes autres convenances. Néanmoins, je demeurai ferme. Ce que voyant, mon maître me proposa de passer à Truxillo, avec les mêmes commodités et emploi. J’acceptai.

CHAPITRE IV

_De Saña, elle passe à Truxillo et tue un homme._

Je passai à la cité de Truxillo, Évêché suffragant de Lima, où mon maître m’avait levé boutique. J’y entrai et me mis à débiter en la même guise qu’à Saña, à l’aide d’un autre livre comme le premier, où je tenais compte des prix et crédits. Deux mois passèrent ainsi.

Un matin, vers les huit heures, j’étais, dans ma boutique, à payer une lettre de change de mon maître de quelque vingt-quatre mille pesos, lorsque entra un nègre qui me dit:--Il y a à la porte des hommes qui ont l’air d’être armés de rondaches. Je pris l’alarme, dépêchai mon receveur après en avoir tiré reçu et envoyai querir Francisco Zerain. Il vint incontinent et reconnut les trois hommes qui se tenaient à l’entrée. C’étaient Reyes, avec son ami, celui que j’avais couché d’une estocade à Saña, et un autre. Après avoir recommandé au nègre de clore la porte, nous sortîmes dans la rue. Aussitôt ils nous chargèrent. Nous les reçûmes et, nous escrimant, ma malechance voulut que j’allongeasse, je ne sais où, un coup de pointe à l’ami de Reyes. Il tomba. Nous continuâmes à batailler deux contre deux, avec du sang.

En ce point, survint le corregidor don Ordoño de Aguirre avec deux sergents. Il m’empoigna. Francisco Zerain gagna au pied et entra en lieu saint. Tout en me menant lui-même à la prison (les sergents étaient occupés avec les autres) le Corregidor me demanda qui et d’où j’étais. Ayant entendu que j’étais Biscayen, il me dit en basque de détacher, en passant devant la cathédrale, la ceinture de cuir avec laquelle il me tenait et de m’y réfugier, ce que je m’empressai de faire. Je me sauvai dans l’église, et lui resta à jeter les hauts cris.

Réfugié là, j’avisai mon maître à Saña. Il vint sans retard et tâcha d’accommoder l’affaire, mais il n’y eut pas moyen parce qu’on renforça l’homicide de je ne sais quelles autres vétilles. Il se fallut résoudre à me faire filer à Lima. Je rendis mes comptes, mon maître me fit faire deux habits, me donna deux mille six cents pesos et une lettre de recommandation, et je partis.

CHAPITRE V

_Elle va de Truxillo à Lima._

Parti de Truxillo, après plus de quatre-vingts lieues de route, j’entrai dans la cité de Lima, capitale de l’opulent royaume du Pérou, lequel comprend cent deux cités d’Espagnols, sans compter nombre de villes, vingt-huit Évêchés et Archevêchés, cent trente-six Corregidors, les Audiences Royales de Valladolid, Granada, las Charcas, Quito, Chili et la Paz. Lima a un

Évêque, une église cathédrale dans le goût de celle de Séville, bien que moins grande, avec cinq bénéfices, dix chanoines, six prébendes entières et six demi-prébendes, quatre cures, sept paroisses, douze couvents de moines et de nonnes, huit hôpitaux, un ermitage, tribunal d’Inquisition (il y en a un autre à Carthagène), Université, Vice-Roi, Audience Royale qui gouverne le reste du Pérou, et autres magnificences.