La "noire idole": Étude sur la Morphinomanie
Part 2
La plupart des marchands de soupe qui détiennent un sanatorium comme ils auraient la gérance d'un casino, d'un cercle ou d'un café-concert, pratiquent la guérison lente. Ils s'accommodent pour que l'opération marche avec un laisser-aller profitable. On y ménage si élégamment les gradations que parfois le malade qui, à son entrée dans l'_emporium_, prenait une dose minime de poison, a doublé, triplé, décuplé sa provende, après quelques semaines, pour le plus grand contentement du tenancier. Ces sortes de maisons, à l'ordinaire, sont fort agréables. On y rencontre des hommes sans scrupules et des femmes sans maris. La chère est savoureuse, les vins potables, la compagnie indulgente, le parc ombreux et ratissé. On flirte, on danse, et l'on décaméronne à dire d'experts, chaque malade étant d'ailleurs pourvu d'une solution vigoureuse et d'un outillage perfectionné. Le médecin en chef accorde à sa clientèle autant de plein-air et de liberté qu'elle en désire. Là, point d'infirmiers, de grilles inciviles, de portes ni de verrous. Certes, chez les docteurs Sollier, chez Comar, à la clinique du professeur J....... les règles sont étroites et la claustration plus sévère, à coup sûr, que dans une prison politique. Inversement, chez les entrepreneurs de guérison à date imprécise, tout concourt à l'émancipation de la clientèle qui se garde avec soin de pâtir et d'observer le moindre jeûne.
Dans une de ces boîtes, si j'ose m'exprimer ainsi, la plus heureuse entente régnait entre les morphinomanes et les pharmaciens de la localité. Ces habiles négociants tenaient des grammes de morphine tout pesés en petits paquets. Ils ne demandaient qu'un prix minime, environ douze fois la valeur de l'objet, mêlant ainsi les charmes de la bienfaisance au plus extrême désintéressement.
A l'autre extrémité, les docteurs Magnan, Dubuisson, Legrain, les uns à Sainte-Anne, l'autre, à Ville-Evrard, appliquent la méthode que pratiquait à Berlin, il y a vingt ans, le docteur Levinstein, méthode qui se borne à supprimer net la morphine du patient, inclus pour toute précaution dans une chambre haute, dûment verrouillée et capitonnée, afin de ne causer point au docteur qui «l'améliore» le déplaisir de compter un suicide au nombre de ses clients.
La méthode de la suppression brusque ne va pas sans tels inconvénients qui donnent à réfléchir aux personnes méticuleuses. Ainsi, dans la maison de santé même du professeur Levinstein, son collègue Wesphal eut l'indiscrétion d'en mourir. Comme, au bout d'un certain temps, il ne criait plus dans sa chambre, on alla voir ce qu'il faisait. Il avait rendu l'esprit, sans demander autre chose. A part, d'ailleurs, ce léger incident, la cure avait réussi parfaitement.
Le docteur Bérillon emploie à désensorceler ses morphinomanes la suggestion hypnotique. Il montre à ces infortunés une Pravaz pleine de liquide, non sans l'avoir, au préalable, imbue d'effluves magnétiques; mais il n'enfonce jamais l'aiguille dans leur peau. C'est, proprement, le souper de Sancho dans l'Ile de Barataria, ou, pour mieux dire, l'illusion des va-nu-pieds, qui grignotent leur croûte au soupirail des cuisines. Le morphinomane prend goût à ce régime platonique. Guéri pour jamais, à ce que déclare le taumaturge, il court néanmoins à l'officine la plus proche, acquérir avec une bonne seringue une solution de luxe, idoine à le réconforter.
Enfin, les docteurs Alice et Paul Sollier, dans leur sanatorium de Boulogne-sur-Seine, le docteur Comar, qui, pour les petites bourses, applique leur méthode villa Montsouris, dans le quartier de la Glacière, le docteur Noguès, à Toulouse, suivent la pratique d'Erlenmeyer, non sans l'avoir grandement perfectionnée. Le malade est sevré, dans la plupart des cas, en moins d'une semaine, surveillé de nuit et de jour par les deux docteurs et leurs médecins adjoints. Au lieu de faire traîner le supplice, d'en diluer en quelque sorte les affres et les tortures dans une suppression interminable qui soutire la vigueur du sujet et, pour de longs mois, le laisse anéanti, l'opération brève et rude, après un choc terrible, une agonie pour vivre, lui permet de réagir promptement. La chambre de gehenne est, en même temps, une chambre de résurrection. Reprenez l'espérance, vous qui entrez ici! Des soins ingénieux et doux atténuent, chez les docteurs Sollier, cette formidable épreuve. La beauté du site, le charme du décor concourent, un peu plus tard, à rendre au convalescent l'amour de l'existence normale que sa morne passion avait oblitéré.
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La démorphinisation ne commence, en réalité, qu'après le sevrage et la crise inhérentes aux premières heures d'abstinence. La dose importe peu. On est aussi bien morphinomane pour quelques centigrammes que pour plusieurs grammes; l'empoisonnement est le même, la cure aussi pénible dès que _l'état de besoin_ est créé. «Ce qui importe n'est pas ce que l'on prend, mais ce que l'on garde.» (Sollier.)
La morphine agit en paralysant les centres de la vie végétative, le nerf pneumogastrique, le grand sympathique. Aussi la guérison ne commence qu'autant que les émonctoires, largement ouverts par une médication appropriée, la peau, le foie, les glandes salivaires, l'intestin, ont évacué les éléments histologiques, dégradés par le poison et la funeste hygiène des morphinomanes.
Voici dans quel ordre se présentent à peu près les symptômes caractéristiques de la suppression rapide:
Quelque temps après la dernière piqûre--écrit un évadé--les douleurs se manifestent, sueurs froides, bâillements, inquiétude; bientôt une sensation d'arrachement continu dans les poignets et les genoux: c'est la question du brodequin. A part cette gêne locale, et tout à fait signalétique, nulle souffrance, à prendre ce mot dans sa commune acception; mais une angoisse telle que, pour la rompre, ne fût-ce qu'un instant, la blessure la plus cuisante, le «choc chirurgical» seraient les bienvenus. Supposez un être étouffé sous des oreillers ou bien encore plongé dans le vide, et qui, pendant trente-six ou quarante heures, ne parviendrait à respirer ni à mourir.
En même temps, l'esprit s'éveille, la mémoire s'illumine et la conscience, plus nette, ressuscite. Le séquestre qui pesait sur le cerveau est, à présent, levé. Les images abondent, les idées, les comparaisons heureuses, les paroles jaillissent d'elles-mêmes. C'est un besoin d'expansion, beaucoup moins turbulent, mais non moins impérieux que celui qu'on peut voir chez l'homme pris de vin, un état d'excitation véhémente qui se maintient à peu près deux jours et une nuit. Bientôt, le calme succède à l'orage. Cette cloison que la drogue homicide interpose entre son esclave et le monde gît enfin abattue. Les ténèbres de la Morphine font place au grand jour de la Vie. Inquiet d'abord, le sommeil reparaît, s'affirme, et l'on peut dire que le malade, aussitôt qu'il dort à son accoutumée, est évadé enfin des ergastules de l'opium. A la crise aiguë, à l'agonie pour vivre, succède un délicieux anéantissement, une lassitude aimable d'accouchée, une «paix alcyonienne», un sentiment de force et de plénitude inconnu depuis longtemps.
Peut-être convient-il de situer l'_état de désir_ (G. Dumas) à cette minute crépusculaire. Le besoin a disparu, la morphine a cessé de faire partie intégrante de la vie organique. Absorber du poison n'est plus un besoin vital. Mais, dans la dépression qui le domine, comment l'évadé ne songerait-il point aux décevants baisers de la fiole coutumière? Il faut, alors, une tension permanente pour fuir l'appel intérieur et ne _désirer_ plus l'injection béatifiante. Ce désir, néanmoins, s'efface peu à peu, quand l'organisme est suffisamment affranchi du poison, régénéré. D'où, la nécessité de prolonger la cure pendant un assez long terme. Le «Démon de la perversité» n'a rien à voir à cela; mais quand la menteuse vigueur de la morphine a disparu, tandis que la force naturelle se fait encore attendre, comment ne point évoquer le magistère qui, sans lutte ni retard, donne--il est vrai pour un formidable escompte--l'alacrité des sens et la jeunesse de l'esprit? D'ailleurs, nul ne parcourt la Forêt «muette de lumière», sans qu'il en rapporte quelque nostalgie, et ce n'est peut-être pas seulement vers Eurydice qu'Orphée a tourné la tête, avant que de franchir les portes du Hadès.
PARIS.--IMP. N. TRÉCULT, 8, RUE DANTON
ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR, 19, quai saint-michel, paris (5e)
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Œuvres Complètes de Paul Verlaine
Avant-Propos de Charles Morice
_Nouvelle Édition revue et corrigée sur les manuscrits originaux et sur les 1res éditions_
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Poèmes Saturniens.--Fêtes Galantes--La Bonne chanson.--Romances sans paroles.--Sagesse.--Jadis et Naguère (_vers_).
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Le TOME III: Élégies.--Dans les Limbes.--Dédicaces.--Epigrammes.--Chair. --Invectives (_vers_).
Le TOME IV: Les Poètes Maudits.--Louise Leclercq.--Les Mémoires d'un Veuf.--Mes Hôpitaux.--Mes Prisons (_proses_).
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Poésies religieuses. Préface de J.-K. Huysmans, Choix de poésies in-12 5 75
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_Les Manuscrits des Maîtres_:
PAUL VERLAINE. Sagesse. Un vol. in-4. Portrait à l'eau-forte, d'après Carrière. Reproduction autographique du manuscrit original. 30 »»
ARTHUR RIMBAUD. Poésies. Un vol. in-8 grand jésus, tiré à 500 exemp. Portrait à l'eau-forte, d'après Fantin-Latour. Reproduction autographique des poèmes publiés, en grande partie, sous le titre "Le Reliquaire" 30 »
PAUL VERLAINE. Fêtes Galantes. Reproduction en taille-douce du manuscrit original. Port. à l'eau-forte, d'après Fantin-Latour 30 »
HOMMAGE A PAUL VERLAINE
Publié en 1910 à l'occasion de l'érection du monument.--Poèmes de: Mallarmé--Moréas--Léon Dierx--Paul Claudel--Henry Bataille--E. Blémont--Paul Fort--Rémy de Gourmont--Francis Jammes--Ch. Morice--Comtesse de Noailles--Ernest Raynaud--Henri de Régnier--Laurent Tailhade--Emile Verhaeren--Vielé Griffin, etc. Héliogravure du monument de Niederhausern. 1 fort vol. in-4º couronne 15 »
ÉDOUARD DUBUS
Poésies complètes. _Quand les violons sont partis et Vers Posthumes._ Préface de Laurent Tailhade. in-12 5 75
TRISTAN CORBIÈRE
Œuvres complètes. _Les Amours jaunes_. Edition définitive avec portrait. Préface de Ch. Le Goffic 5 75