La Niania

Chapter 9

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L'image de ce bonheur que la mort allait lui ravir devait être la punition d'Antonine. La vie qu'elle allait quitter se faisait belle devant ses yeux comme à plaisir, pour lui inspirer des regrets plus amers. Tant de tendresse, de dévouement, de facilité à toute chose! Les obstacles s'étaient levés par enchantement, tout n'était plus qu'un rêve doré, le paradis s'ouvrait devant elle... Et il fallait renoncer à toutes ces joies.

Antonine pleurait, le visage dans ses mains. Dournof se pencha sur elle.

--Ne pleure pas, lui dit-il, tu me brises le coeur.

Elle leva sur lui ses yeux creusés par la souffrance physique et morale.

Au moment où tout est si beau, où nous n'avons plus qu'à être heureux, voir la vie m'échapper... Quelle dérision amère!

Dournof couvrait de baisers les petites mains fiévreuses de sa fiancée.

--Si tu ne souffrais pas lui dit-il à voix basse, je ne serais pat ici!

--C'est vrai, répondit-elle avec amertume; j'aurais épousé Titolof. Ah! s'écria la pauvre enfant, je ne sais pourtant pas méchante! Qu'ai-je fait pour tant souffrir?

--Dieu châtie ceux qu'il aime! dit la voix grave de la Niania, qui venait d'entrer en silence. Tu as mal fait, ma fille, de porter la main sur toi-même. Quand tu as voulu mourir, tu as offensé le Seigneur. Ton mal est le châtiment qu'il t'envoie!

--Mais elle guérira, Niania, elle guérira! reprit Dournof en regardant la vieille femme d'un air de supplication.

--Non, dit Antonine, je ne guérirai pas. Dieu n'est pas le jouet de nos caprices. Je lui ai demandé la mort comme un bienfait, il me l'a accordée...

Elle inclina la tête sur ses mains jointes et s'absorba dans ses pensées.

--Que son nom soit béni! dit-elle enfin. Maintenant je ne dois plus penser qu'à obtenir mon pardon.

Quand Dournof fut parti, quand la jeune fille fut arrangée pour la nuit dans son petit lit bleu, elle appela sa Niania qui couchait par terre auprès d'elle.

--Prie avec moi et pour moi, Niania, dit-elle, pour que Dieu me pardonne.

--Pauvre martyre, pensa la vieille femme, tu as gagné le ciel.

Désormais la Niania et son élève parlèrent du ciel tous les soirs: une paix céleste descendit sur la jeune fille. Le jour appartenait à Dournof, à sa famille, à ses amis; la nuit était réservée à la prière.

Ce n'est pas sans cruels retours d'amertume, sans larmes, sans accès de fiévreux désespoir, qu'Antonine renonça à la vie. Plus d'une fois, les mains levées vers le ciel, elle cria:

--Je ne veux pas! Je ne veux pas mourir!

Quand elle se croyait le mieux résignée, l'amour de la vie lui revenait plus fort et plus poignant que jamais. Ces luttes usèrent ses forces.

La docteur, afin de prolonger de quelques jours une vie si chère à tous, conseilla de la transporter à la campagne. On loua une maison à Pargolovo dans un site magnifique où les yeux se reposaient de tous côtés sur les souches massives des pins ou des sapins. Si quelque chose pouvait conserver les forces défaillantes d'Antonine, c'était l'air balsamique des arbres résineux.

Aux premiers rayons du soleil de mai, elle partit, non pour l'Italie, comme elle l'avait désiré, mais pour Pargolovo. Ce trajet d'une vingtaine de verstes à peine faillit lui coûter la vie. Dournof qui la soutenait sur son bras, appuyée sur des coussins, crut plus d'une fois qu'elle n'arriverait pas vivante. Elle atteignit cependant ce séjour. Le lendemain de son arrivée, la vue du lac, des bois qui l'entourent, l'aspect magique de la verdure à peine naissante qui commençait à pointer aux rameaux des saules, toute cette vie nouvelle qu'amène le printemps lui rendit un peu de joie. Elle espéra vivre.

En promenant ses yeux sur le paysage, elle les arrêta sur un petit monticule surplombant le lac, et que couronnait une petite chapelle construite en bois.

--Qu'est-ce que cela? demanda-t-elle.

La question imprévue n'obtint point de réponse: personne autour d'elle n'osait lui forger un mensonge.

--Ah! fit-elle en parcourant du regard les visages qui l'entouraient, je comprends; c'est le cimetière. On m'enterrera là, près du lac, ajouta-t-elle en indiquant l'extrême pointe: je veux que mon tombeau reçoive les derniers rayons du soleil.

Elle vécut un mois encore, dépassant les prévisions de la science, soutenue peut-être par le grand amour qu'elle portait à celui qu'elle laissait faible comme un enfant, et dénué comme un orphelin; puis, tout à coup, ses forces déclinèrent.

--Ecoute, dit-elle un soir à Dournof, je mourrai demain, j'en suis sûre. Rappelle-toi que tu dois vivre pour ta patrie et tes semblables. Tu deviendras riche et célèbre; pense à moi, alors, car j'ai renoncé à tout pour obtenir ce résultat. Tu te marieras..

Dournof fit un geste énergique.

--Tu te marieras, insista-t-elle, et tu feras bien. Tu auras des enfants qui seront ton image, tu en feras des hommes tels que toi... alors si Dieu me permet de te voir sur la terre, je serai tout à fait heureuse, tout à fait, entends-tu?

Le lendemain, comme elle l'avait dit, Antonine s'éteignit sans trop de souffrances; il y avait longtemps qu'elle avait épuisé le fiel de la coupe.

Sa mort frappa sa famille comme si elle n'était pas prévenue depuis longtemps. Dans sa chambre, la plus belle et la plus vaste de cette maison où l'on avait dressé pour l'y exposer la table funéraire, le vieux Karzof, devenu à moitié imbécile, allait et venait, touchant les mains de sa fille et ne pouvant se persuader que leur roideur était celle de la mort. La mère inquiète de mille détails, sentait moins son chagrin; l'heure du remords devait commencer pour elle lorsque la maison serait remise en ordre et quand aucun souci matériel ne la distrairait plus de son chagrin.

Dournof, qui depuis cinq nuit; n'avait pas dormi une heure sur vingt-quatre, veillait encore auprès du corps d'Antonine, avec le diacre chargé de lire les prières. Le diacre était remplacé toutes les trois heures, et Dournof restait là. De temps en temps, il se levait du siège qu'il avait adopté, et venait près de la jeune morte, arrangeait un ruban, un pli de sa blanche toilette nuptiale; il changeait de place une des fleurs dont le corps et la table étaient parsemés, puis, pieusement, comme une relique, il baisait le front et les mains d'Antonine, et retournait à sa place. Le sommeil l'y surprenait parfois; il appuyait alors sa tête contre la muraille et dormait quelques instants. Il se reprochait ces minutes dérobées à la contemplation des restes adorés qu'on allait venir lui enlever.

Le troisième jour, en effet, la maison se remplit de parents et d'amis; on enleva le cercueil de moire blanche, et l'on emporta la jeune fille à l'église.

Elle était si belle, ses traits avaient pris une expression si angélique, que l'on ne pensa point à couvrir son visage. On rabattit dessus le voile de mousseline qui l'entourait, et, sous le soleil de juin, elle prit ainsi, parée comme pour l'hymen, le chemin de la petite église.

Pendant le service funèbre, Dournof, toujours près du cercueil, la regardait d'un air jaloux. Quand, suivant l'usage, l'assistance vint donner le baiser d'adieu à la morte, il s'inclina après les parents, comme il était dans l'ordre, sur les mains de cire de sa fiancée, puis il laissa passer la foule.

Quand le dernier des assistants eut remplit ce pieux devoir, les sacristains s'approchèrent avec le couvercle. Il les écarta du geste.

--N'y a-t-il plus personne? dit-il à demi-voix.

On le regarda avec étonnement, mais nul ne répondit.

Alors il se pencha sur sa fiancée et baisa avec passion le front pur, les joues amaigries, les doigts émaciés d'Antonine, puis il prit lui-même le couvercle avec une sorte de rage, et, sans attendre d'aide, il le vissa solidement.

Les plus proches parents de la jeune fille avaient compris son désir et n'y mirent point d'obstacle: après les lèvres de Dournof, rien n'effleura plus le visage de celle qu'il n'avait pu obtenir comme sienne.

Une voix se fit entendre tout près de lui, pendant qu'on emportait Antonine vers la fosse, creusée suivant son désir à l'endroit où tombaient les derniers rayons du soleil couchant:

--Toi et moi seuls l'avons aimée; les autres ne l'ont pas connue.

Dournof se retourna et vit la Niania. Celle là non plus ne pleurait pas, mais la joie de sa vie venait de disparaître dans le trou du fossoyeur.

XVI

Les Karzof n'habitèrent pas longtemps la maison où leur fille avait rendu le dernier soupir. Bien différents de Dournof qui eût passé sa vie dans la chambre d'Antonine, à regarder la place où elle avait cessé de vivre, il leur était pénible de se trouver sans cesse dans un milieu qui leur rappelait les angoisses des derniers jours. Ils retournèrent en ville, et madame Karzof, toujours pratique, loua sa maison à des négociants anglais qui n'avaient pu trouver de villa à cause de la saison avancée. Ils retournèrent à Pétersbourg et reprirent leur existence accoutumée.

Karzof s'en allait à son bureau le matin, remplissait machinalement sa besogne, grondait quelque scribe négligent, donnait des signatures et des poignées de main, puis rentrait au logis. Là rien ne paraissait changé; mais jadis le piano d'Antonine, aujourd'hui muet, se faisait entendre dès le bas de l'escalier; à son coup de sonnette, la musique cessait brusquement, et, sur la porte ouverte du salon, il voyait apparaître la gracieuse silhouette de sa fille... Désormais, il entrait seul, la tête basse, remettait son pardessus à la Niania toujours morne et sévère, puis traversait le salon sans regarder autour de lui: il n'était pas d'objet dans cette pièce qui ne parlât au père navré de sa fille perdue?

Il allait retrouver sa femme. Celle-ci, assise auprès de la fenêtre, portant désormais des lunettes pour protéger ses yeux soudainement vieillis par les pleurs, tricotait des bas de laine pour son fils et son mari... Le père s'asseyait près d'elle, poussant un soupir, de chagrin autant que de fatigue, et, suivant une habitude de trente années, il demandait le récit des événements survenus en son absence.

Que lui dire? Il n'arrivait plus rien. Autrefois, la maison était pleine de mouvement et de vie. Les jeunes amies d'Antonine et leurs frères allaient et venaient sans cesse; il n'était point de jour où la sonnette ne retentît dix fois; mais qui pouvait venir désormais? Jean fuyait la maison, cette triste maison pleine de souvenirs douloureux, et n'y rentrait guère que pour la nuit. Il se reprochait bien parfois de délaisser ainsi ses parents,--mais il n'aimait pas à se trouver avec eux; la vue de leur chagrin, loin de lui inspirer la pitié, soulevait en lui une sourde colère.

--C'est leur bêtise, se disait-il, leur amour-propre aveugle qui a perdu notre Antonine bien-aimée!

Et la compassion achevait de mourir dans son coeur.

Jean était de ceux qui ne comprennent pas les erreurs de l'ignorance. L'éducation qu'il avait reçue et ses facultés naturelles le mettaient fort au-dessus du niveau de ses parents. Il ne s'en targuait pas, car il avait trop d'esprit pour tirer vanité d'une supériorité qui ne lui appartenait pas en propre, mais il ne comprenait pas les faiblesses et les imperfections d'une société moins éclairée; il pouvait les excuser, mais non les plaindre. Après le premier hébétement de la douleur, madame Karzof ne tarda pas à se révolter; elle ne pouvait supporter l'idée d'être en faute; son amour-propre, qui durant sa vie entière n'avait été éprouvé que dans des circonstances peu importantes, ne pouvait lui laisser supporter la pensée de la moindre erreur possible. Elle réfléchit pendant quelques semaines, se débattant sous l'accusation que portait sur elle sa propre conscience, et à force de chercher, elle trouva un autre coupable de la mort d'Antonine.

--Sais-tu, Karzof, dit-elle à son mari, un soir que, après leur dîner solitaire, les deux époux se retrouvaient seuls dans le cabinet du vieillard, sais-tu que sans Dournof, notre Antonine serait encore ici, belle et vivante?

Karzof hocha tristement la tête, sa conscience à lui ne s'accommodait pas si facilement d'une défaite, mais il ne voulait pas contrarier sa femme. Il garda le silence.

--Oui, répéta madame Karzof, c'est la faute de Dournof si nous avons perdu notre fille! c'est lui qui l'a entraînée dans cet amour absurde; s'il avait eu un peu de coeur, il aurait compris tout de suite qu'elle n'était pas faite pour lui, et il se serait tenu à l'écart... Je l'avais dit dès l'abord, et je le maintiens: c'était un coureur de dot!

--Antonine n'était pas bien riche, objecta timidement Karzof; je crois qu'il l'aimait pour elle-même.

--Tu n'y entends rien, reprit avec véhémence la mère irritée; s'il l'avait aimée pour elle-même, il aurait préféré le bonheur de notre fille à son propre bonheur, et il lui aurait conseillé tout le premier de faire un mariage sensé, un beau mariage qui satisferait tout le monde... Mais il ne pensait qu'à lui, l'égoïste.

--Il l'aimait, dit doucement le vieillard.

--Il l'aimait, la belle affaire! moi aussi, je l'aimais! et c'est parce que je l'aimais, que je voulais la voir riche et bien posée. Qu'est-ce que c'est, que cet amour qui ne sait que nuire!

Karzof pensa à part lui qu'il avait autrefois aimé sa femme d'un amour semblable à celui de Dournof, et que lorsqu'on la lui avait donnée, elle qui ne l'aimait pas, son bonheur avait commencé par être bien égoïste. Mais les idées du vieillard n'étaient plus bien nettes depuis quelques années, et s'il sentait bien que sa femme avait tort, il n'était pas capable de le lui dire. Il continua de se taire.

Depuis quelques instants la Niania était entrée dans le cabinet et avait commencé à préparer l'attirail du thé; madame Karzof n'y prit pas garde.

--C'est Dournof, reprit-elle, qui est cause de notre malheur, c'est son sot entêtement qui a poussé Antonine, pauvre agneau à chercher la mort; c'est un misérable et un lâche, il n'agissait que par intérêt.

La Niania s'arrêta près de la table et regarda madame Karzof. Celle-ci, emportée par sa colère, continua:

--Il voulait épouser Antonine, mais avec notre bénédiction, car il avait peur de la voir déshériter, et, sans dot, il n'avait pas besoin d'elle...

--- Madame, dit tout-à-coup la voix grave de la Niania, vous offensez Dieu.

--Eh? fit la mère qui ne put en croire ses oreilles.

--Vous offensez Dieu en calomniant l'innocent! Dournof aimait notre Antonine pour elle-même; il lui a proposé de s'enfuir...

--Que ne l'a telle écouté! gémit la malheureuse femme; elle vivrait, et j'aurais pardonné.

--Vous aviez dit à la pauvre sainte, qui est au ciel, que votre malédiction la suivrait partout si elle se mariait sans votre consentement; elle vous a crue,--elle a eu tort, puisque vous venez de le dire vous-même.

Madame Karzof ne trouva rien à répondre. Son mari écoutait en silence, comprenant à peine ce qui se passait auprès de lui.

--Vous avez un caractère comme les autres femmes, reprit la Niania, vous criez bien fort, et puis vous cédez à qui vous flatte; ni Antonine, ni celui qu'elle avait choisi, n'avaient un semblable caractère; ils écoutaient, se taisaient, et obéissaient quand c'était pénible; mais ce que vous demandiez ici; c'était contraire à la volonté du Seigneur. Oui, ils ont eu tort de vous croire, oui, ils auraient du vous désobéir,--mais Antonine était une fille trop soumise, elle a mieux aimé mourir que de pécher.

M. Karzof sanglotait dans son mouchoir, et des larmes auxquelles il ne prenait pas garde coulaient sur les joues du vieillard.

--Vous disiez tantôt que Dournof est coupable de la mort de notre agneau pascal? Ce n'est pas vrai, madame, et vous le savez bien, que ce n'est pas vrai! Antonine est morte de chagrin, et c'est votre faute, à vous, madame! Elle vous avait dit qa'elle en mourrait, vous ne l'avez pas crue,--parce que vous aviez dit la même chose autrefois; mais vous auriez dû savoir qu'elle avait un autre caractère que vous! Elle ne disait pas de paroles inutiles, notre Antonine, elle ne parlait pas de ses actions, elle faisait de son mieux sans rien dire. Oui, quelqu'un l'a tué notre Antonine,--et c'est sa mère qui l'a tuée.

--Niania! Niania! s'écria madame Karzof en se soulevant de son fauteuil.

--Je ne vous crains pas, dit doucement la vieille bonne. J'ai tant pleuré que ça m'est égal de mourir, et puis vous ne me ferez pas de mal. Mais c'est vous qui avez tué Antonine, tout de même.

--Hors d'ici! cria madame Karzof. Impudente, tu oses blâmer tes maîtres? Je te chasse! va-t'en!

--Ma femme, intercéda le vieillard, elle nous aime, elle élevé nos enfants... elle déraisonne, laisse-la tranquille...

--Hors d'ici! répéta la matrone irritée. Je te chasse! C'est toi qui es cause de notre malheur; tu as entraîné notre innocente au mal...

--Ah! madame! dit la vieille bonne en faisant le signe de la croix, que Dieu vous pardonne ce que vous dites! Je m'en vais... je m'en vais, et sans rien regretter. M. Jean vole de ses propres ailes maintenant, hélas! le nid est vide.. Je m'en vais, madame. La vieille femme s'inclina jusqu'à terre devant celle qu'elle avait servi depuis trente ans, puis se releva d'un air digne et sortit. L'instant d'après, une jeune femme de chambre, qu'on avait prise pendant la maladie d'Antonine, entra d'un air étonné, conviée à ce service pour la première fois, et acheva de préparer le thé.

Madame Karzof, plus contrariée qu'irritée pour le moment, garda le silence pendant quelques instants, puis, ne pouvant y tenir, demanda:

--Où est la Niania?

--Elle est sortie, madame, répondit respectueusement la jeune fille.

--Où est-elle allée?

--Je ne sais pas, madame, elle ne l'a pas dit.

Karzof regarda sa femme d'un air de reproche; elle détourna les yeux, et reprit son tricot sans rien ajouter.

XVII

Dournof était seul dans sa chambre; après une journée de travail assidu, il avait repoussé tel papier, qui encombraient son bureau, et, la tête appuyée dans ses deux mains, les yeux fixés dans le vide, il rêvait. C'était l'heure qu'il accordait à ses souvenirs; après le jour, employé aux courses, aux démarches, à l'étude des dossier, à la préparation de ses plaidoiries, il se donnait un moment de répit vers le coucher du soleil. Pendant ces jours brûlants de l'été, si tristes en ville, un flot continu d'équipages entraînait vers les îles les promeneurs altérés de fraîcheur et de verdure. Mais Dournof n'allait pas voir coucher le soleil à la pointe comme c'est l'usage; il restait chez lui, seul, concentré dans sa pensée, et revivait les quelques semaines où il avait épuisé la coupe de la joie la plus amère, auprès de celle qui lui était rendue et qu'il devait perdre. Le roulement lointain des voitures sur le pont Troitsky faisait un accompagnement sourd à la mélancolie de ses pensées, et ce n'était d'ordinaire que bien avant dans la nuit, lorsque le roulement s'était éteint et que l'orient se nuançait d'une bande rouge annonçant le prochain lever du soleil, qu'il se décidait à se jeter sur son lit.

Après la première effervescence aiguë de la douleur, Dournof, suivant la marche ordinaire des sentiments humains, était arrivé à cette période du deuil où l'on trouve une volupté amère à se plonger dans les souvenirs les plus déchirants; il se complaisait à se représenter Antonine agonisante, il essayait de se retracer le dernier regard si tendre et si désespéré de la pauvre enfant, qui le cherchait encore pendant que l'aube de la mort s'étendait sur ses yeux déjà aveugles; c'est là ce qu'il voulait revoir, et, dans ces images funèbres, pendant que son coeur torturé se tordait dans l'angoisse, il lui semblait se rapprocher de la chère envolée, au moins par le martyre qu'il subissait à plaisir.

Les rayons du soleil avaient quitté la chambrette, et la poussière du jour se reposait lentement sur le bord de sa fenêtre ouverte, lorsqu'il entendit sonner. Il secoua les épaules, maudit l'importun et resta immobile.

La sonnette s'agita encore après un court silence. Dournof hésita, fit un mouvement pour se lever, mais il lui en coûtait trop de faire entrer un importun, de chasser sa tristesse, pour répondre à quelque oisif entré par hasard; il remit sa tête dans ses mains, et voulut reprendre sa rêverie. Un troisième coup de sonnette, déchirant et précipité comme l'appel d'une âme en détresse, le fit tressaillir. Malgré lui, il se leva lentement et alla ouvrir.

--Niania! s'écria-t-il en apercevant sur le palier la figure sombre de la vieille femme. Niania! d'où viens-tu? Entre, entre, ma bonne!

Il rentra chez lui, elle le suivit.

--Assieds-toi, lui dit Dournof. Que me veux-tu, ma chère? Ah!... je suis content de te voir...

Il se tut, suffoqué par ses pensées. Il aimait sincèrement et tendrement cette vieille femme qui avait été la vraie mère d'Antonine. Inconsciemment il éprouvait du respect pour cette bouche austère, d'où étaient tombées sur eux les paroles qui préservent de la chute, et sur la mourante les dernières prières qu'entend l'oreille humaine. Il aimait ces mains ridées, désormais tremblantes, qui avaient enseveli le corps de sa bien-aimée, ces yeux qui avaient veillé son agonie, et pleuré sur son cercueil; cette vieille femme était désormais tout ce qui restait vivant sur la terre, de ce qu'il avait aimé, car les parents d'Antonine n'étaient rien pour lui.

--Je ne m'assoirai pas, dit la vieille femme, qui resta droite devant lui; j'ai une grâce à te demander, et ce n'est pas assis qu'on demande les grâces.

--Une grâce? Tout ce que tu voudras? fit Dournof. Je ne suis pas riche, mais tout ce que je possède...

La vieille femme fit un signe de la main.

--Ce n'est pas de l'argent qu'il me faut, dit-elle, ni rien de pareil. Je suis venu te demander, maître, si tu veux que je sois ta servante.

--Ma servante? fit le jeune homme surpris.

--Oui, répéta la vielle femme en s'inclinant jusqu'à toucher la terre de sa main pendante, ta servante, jusqu'à ma mort qui sera prochaine, je l'espère. Je ne veux pas de gages, j'ai beaucoup d'habits, je te demande le pain et le sel, et je veux te servir.

--Je le veux bien, répondit Dournof encore ébahi, mais pourquoi? Est-ce que tu ne veux pas rester avec les Karzof?

--Elle m'a chassée! dit la Niania, répondant à sa pensée intérieure, plutôt qu'à la question de Dournof: elle m'a chassée; vois-tu, toi et moi, nous sommes, à ce qu'elle prétend, coupables de la mort de notre ange défunt; tu vois qu'il n'y a pas moyen de faire autrement que de vivre ensemble! Des païens comme nous, fi!

Elle acheva sa phrase par un geste d'une amertume indicible. Dournof la regarda, et lut dans les yeux de la vieille femme un ressentiment profond contre ses maîtres... Toute la fidélités que les gens russes portent à leurs seigneurs s'était concentrée sur Antonine, et celle-ci l'avait emportée dans la tombe.

--Viens chez moi, dit-il avec bonté; viens, nous parlerons d'elle. Nous l'aimions, nous...

La Niania prit la main du jeune homme et la porta à ses lèvres avant qu'il eût pu la retirer.

--Tu es mon maître, dit-elle; je vais dire à ceux de là-bas que je suis à ton service. Je reviendrai demain. Peux-tu me loger?

--Là! dit le jeune homme en ouvrant une petite pièce sombre où il mettait ses habits et quelques livres.

--C'est bon, fit la Niania. Tu verras que je te soignerai bien.

Sans plus de paroles, elle sortit. Le lendemain, elle revint avec un paquet de hardes, et s'installa dans le ménage du jeune homme.

--Qu'ont-ils dit? fit celui-ci, non sans quelque curiosité, lors qu'il la vit arriver.

Elle fit un geste dédaigneux.

--Que j'étais une ingrate, une méchante, une misérable... Le vieux pleurait; pour lui, je serais restée, mais elle, je ne peux plus la voir.

--Elle est pourtant bien à plaindre, murmura Dournof.

--Par sa faute! Tant pis pour elle! répliqua la vieille femme en colère. Nous souffrons tous par sa faute, pourquoi ne souffrirait-elle pas? Ce n'est que juste.