La Niania

Chapter 8

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--Quatre ou cinq mois! Et moi qui dois être marié avant de partir, et il faut que je parte dans la quinzaine de Pâques! Vous auriez dû me dire cela plus tôt, fit-il en se tournant vers Karzof d'un air furieux.

Celui-ci se sentait assez penaud; heureusement il reçut du renfort; madame Karzof entra dans le salon, et, sans même saluer son ex futur gendre:

--Ce n'est pas faute d'en avoir eu mainte fois envie! dit-elle d'une voix sèche. Vous auriez dû vous apercevoir que vous ne plaisiez pas à ma fille.

--Elle ne m'a jamais rien dit de désagréable! répliqua Titolof, démonté par cette attaque inattendue.

--Il n'aurait plus manqué que cela! Croyez-vous que nous soyons assez mal élevés, dans notre famille, pour dire des choses désagréables aux personnes que nous recevons?

Une mêlée générale s'ensuivit, et Titolof se retira, en répétant d'un ton irrité:

--On devrait prévenir le monde! Où trouverai-je une femme avant la quinzaine de Pâques? Il faut que je sois à mon poste dans cinq semaines, et marié! Et la semaine sainte, on ne fait pas de visites! Mon Dieu, mon Dieu! on devrait prévenir les gens. Cela ne ressemble à rien!

Jean Karzof, en entendant ce chapelet de jérémiades, passa la tête par la porte de sa chambre qui donnait sur le corridor, et contempla d'un air placide la déconfiture du Titolof abhorré. Quand la porte se fut refermée sur le général évincé, il prit son chapeau et sa pelisse; mais au moment de sortir, il se ravisa et entra chez sa soeur.

Antonine, qui n'avait pu se tenir debout, était couchée sur un canapé; sa robe de chambre accusait la maigreur qui l'avait envahie si vite. En voyant son frère, elle sourit et lui tendit la main.

--On a expédié ton promis, dit Jean... Il s'arrêta; sa soeur s'était brusquement soulevée, et cramponnée au dossier du canapé, elle le regardait avec des yeux égarés.

--Qu'est-ce que tu dis? fit-elle, tout oppressée.

--Ah! diable! pensa Jean, on lui avait défendu les émotions... Bah! celle-là ne peut pas lui faire de mal! Il reprit avec plus de précaution:

--Mon père vient de dire à Titolof que tu es malade, et que, comme le général est plus pressé d'avoir une femme que nous de nous séparer de toi, il ait à se pourvoir ailleurs. Es tu contente?

--Ah! s'écria Antonine avec un cri déchirant, trop tard, trop tard!

A ce cri, les parents qui étaient restés dans le salon, sans se douter de l'incartade de leur fils, accoururent à la hâte.

--Pardon, pardon, mes chers parents, s'écria Antonine, j'ai douté de vous, j'ai cru que vous ne m'aimiez pas assez... Pardon! qu'ai-je fait!

Elle se tordait les mains et les regardait avec des yeux suppliants, pendant que de grosses larmes coulaient sur sa robe de chambre.

--Elle a le délire, s'écria la mère,--vite un calmant, ses poudres...

Elle ouvrit le tiroir où de tout temps on avait mis les médicaments destinés aux enfants, et poussa un cri.

--Malheureuse! qu'as-tu fait!

--Pardon, pardon, dit Antonine, en se laissant retomber sur l'oreiller.

--Qu'y a-t-il? fit Jean en s'approchant effrayé.

--Les paquets sont tous là, elle n'en a pas pris un seul! Malheureuse enfant, tu voulais donc mourir?

Antonine, sans répondre, fit un signe énergique qui pétrifia d'horreur tous les assistants; une toux convulsive secoua sa faible poitrine; elle porta son mouchoir à sa bouche pour l'étouffer, et le jeta ensuite sur le tapis, marbré d'un filet de sang.

--Ah! dit madame Karzof en joignant les mains, si nous avons été durs envers toi, ma fille, tu nous as sévèrement punis!

Antonine ne répondit pas; elle aussi était punie!

XIII

Le lendemain, à onze heures, le plus célèbre spécialiste pour les maladies de poitrine, le docteur Z*** était auprès de la jeune fille. Son confrère dont la négligence avait eu de si funestes résultats se tenait auprès de lui, contrit et plein de remords, pendant que la célébrité médicale auscultait minutieusement Antonine.

Quand l'illustre praticien eut terminé son examen, il reposa délicatement la pauvre enfant sur l'oreiller.

--Ce ne sera rien, lui dit-il en souriant; un peu de patience, et nous vous guérirons. C'est l'affaire de six semaines.

Il lui sourit encore, lui pressa la main, demanda du papier pour écrire une ordonnance, et passa dans le cabinet de M. Karzof avec les parents et Jean. La Niania et l'ancien médecin restés près d'Antonine lui répétaient les paroles consolantes.

--Alors, docteur, fit le père en jetant un regard timide sur le docteur, vous pensez...?

Z*** s'assura que la porte était fermée, et dit à voix basse:

--Il est inutile de vous tromper; dans six semaines elle sera morte.

--C'est impossible! cria la mère en montrant le poing au ciel, cela ne se peut pas, Dieu ne peut pas vouloir...

Ne faites pas de bruit, interrompit le docteur; c'est une phthisie galopante qu'il n'est plus possible d'enrayer; on peut adoucir ses souffrances, mais rien ne peut la guérir. Si elle désire quelque chose, donnez-le lui. Ne lui refusez rien; promettez-lui de lui accorder ses demandes les plus extravagantes; vous ne serez jamais mis en demeure d'exécuter vos promesses.

Les deux vieux époux pleuraient silencieusement en se tenant la main.

--Mais, docteur, dit la mère en s'efforçant d'arrêter ses larmes, comment cela est-il arrivé?

--Un refroidissement mal soigné; vous m'avez dit qu'elle n'avait pas pris ses médicaments ils étaient bien indiqués, ces médicaments; pourquoi ne les a-t-elle pas pris?

Le père et la mère se regardèrent comme des coupables pris en faute.

--Elle avait du chagrin... murmura madame Karzof.

--Oh! un chagrin d'amour? Cela arrive quelquefois. On veut mourir, et puis quand on a réussi, on voudrait revenir sur ce qu'on a fait... mais il n'y a plus moyen... Aime-t-elle quelqu'un?

--Oui, fit tristement le père.

--Eh bien, vous savez ce que vous avez à faire, dit le docteur.

Il écrivit une ordonnance, dressa et signa sa consultation, puis avant de partir:

--Je puis me tromper, dit il; nul n'est infaillible; faites venir un autre praticien; il trouvera peut-être le mal moins avancé: pour moi, je ne pense pas que la vie se prolonge au-delà de six semaines.

Quand il fut parti, les deux époux continuèrent à pleurer; le coup qui les frappait était si subit, si imprévu, qu'ils se trouvaient sans défense.

--Tous ces médecins mentent! dit madame Karzof en sanglotant: je suis sur que ce n'est pas vrai; nous aurons une consultation demain; nous en prendrons trois, n'est-ce pas, Karzof?

--Certainement! gémit celui-ci. Je vais aller les prévenir tout de suite. Ah! ma femme, quel malheur! Notre Antonine, si belle, si bien portante, il y a un mois, quand nous avons donné ce bal!

--Il y a six semaines, corrigea sa femme par habitude de rectifier les erreurs de son mari... Elle était si fraîche encore le jour du cirque!...

--C'est ce jour-là qu'elle aura pris froid! sa pelisse ne voulait pas tenir sur ses épaules, et puis elle était ai légèrement vêtue... Pourquoi n'a-t-elle pas pris ses poudres? fit tout à coup le père consterné, elle se serait guérie tout de suite! On le lui a répété assez de fois... Pourquoi n'a-t-elle pas voulu?

Il se tut sur ce mot qui lui brisait le coeur. Un silence lugubre régna dans l'appartement. Jean se leva tout à coup et se dirigea vers la porte.

--Où vas-tu? demanda machinalement sa mère.

--Je vais chercher Dournof, répondit le jeune homme d'une voix qu'il voulait rendre ferme.

Mais la force lui manqua; il éclata en sanglots, et se hâta de refermer la porte sur lui.

Restés seuls, les deux vieux s'entre-regardèrent et dirent en même temps:

--C'est notre faute!

XIV

Jean trouva son ami acharné à son travail. Il était bien rare qu'on le vit autrement que penché sur son bureau.

Le visage du jeune Karzof était tellement changé par la douleur, que Dournof lui prit les deux mains et l'attira vers la fenêtre pour mieux l'interroger.

--Un malheur? dit-il d'une voix brève.

Jean se laissa tomber sur un siège et fit un geste de la main qui signifiait: Tout est perdu.

--Quoi! s'écria Dournof, on la marie quand même?

--Non, répondit Jean, c'est pis encore.

--Comment, pis que cela?

Dournof recula d'un pas, les yeux hagards, et s'appuya contre la muraille.

--Elle n'est pas morte, dis? fit-il à voix basse.

--Non, s'écria Jean, Dieu merci!--mais elle se meurt.

Dournof passa la main sur ses yeux et se retint au mur.

--Je l'avais pensé, dit-il. Elle l'avait juré!

Après le premier moment de stupeur, il se fit raconter ce qui s'était passé chez les Karzof: la manière dont la maladie d'Antonine, soigneusement cachée par elle autant qu'elle l'avait pu, s'était enfin découverte; l'accueil qu'avait reçue Titolof, la consultation du docteur Z*** et enfin la permission tacite de ses parents de ramener Dournof au logis.

--Si le bonheur peut la sauver, tu la sauveras, dit Jean en terminant son récit. Le docteur a beau dire, je ne puis me figurer que ma soeur soit condamnée sans recours. Elle a à peine l'air malade, et sans ses accès de faiblesse et quelquefois un peu de sang à son mouchoir, on ne pourrait supposer qu'elle est gravement atteinte. Les médecins se trompent souvent... Si tu la ramenais à la vie...

--On me mettrait encore une fois à la porte, interrompit amèrement Dournof, et l'on donnerait Antonine à un autre général! Je connais le monde, mon ami! Tes parents ne sont ni plus ni moins mauvais que le reste des hommes! En attendant, ce sont les âmes d'élite qui souffrent. Allons chez toi.

Il s'habilla rapidement, et le deux jeunes gens prirent en silence le chemin de la maison Karzof. En approchant de la porte, Dournof ne put retenir un geste de colère.

--Quand on pense, dit il, que je suis sorti d'ici il y a à peine un mois, laissant Antonine dans la plénitude de la vie, et que déjà il est trop tard... Elle a trop bien réussi son oeuvre!

--Tu la sauveras! dit Jean pour réconforter son ami, et croyant lui-même à l'efficacité de la joie pour guérir la malade; je t'assure que le docteur s'est trompé. Et s'il s'est trompé, tant mieux, car vous devrez votre bonheur à sa méprise.

Ils entrèrent et se rendirent dans le cabinet de M. Karzof.

Pendant leur absence, les deux vieillards avaient été soumis à une rude épreuve. Après la consultation, Antonine fatiguée s'était endormie, et la Niania, pleine d'espoir, était accourue auprès d'eux pour écouter la confirmation de la bonne nouvelle. En apprenant que les paroles affectueuses du docteur n'étaient qu'un pieux mensonge, destiné à tromper Antonine, la vieille femme resta atterrée.

--Comment, dit-elle ce n'est pas vrai, et notre demoiselle doit mourir?

Les pleurs de madame Karzof lui répondirent.

La taille de l'humble servante sembla grandir tout à coup:

--C'est votre faute! dit elle sévèrement; vous avez désobéit aux lois de Dieu qui veulent que chaque coeur soit libre d'aimer. Vous avez préféré l'intérêt au bonheur de votre enfant, et Dieu vous la retire, c'est votre châtiment.

--Niania, interrompit M. Karzof, tu perds la tête! Comment te permets-tu de parler ainsi à tes maîtres...

--C'est votre châtiment, continua Niania sans s'émouvoir; jamais votre fille ne vous avait donné de chagrin, vous n'en aviez que de l'orgueil et de la joie, et vous l'avez affligée sans raison. Le jeune homme était pauvre? C'est vrai! Mais il avait du mérite, et il aimait votre fille.

--Il l'aimait pour sa dot, dit l'incorrigible madame Karzof.

--Ce n'est pas vrai, riposta véhémentement la Niania, ce n'est pas vrai, et vous le savez bien. Vous avez mortellement offensé Antonine quand vous lui avez dit ce mensonge, et vous lui avez brisé le coeur; de ce jour elle n'a plus eu de joie.

--Mais, s'écria la mère sans s'apercevoir qu'elle se défendait contre l'accusation de sa servante, elle devait le dire! Il ne fallait pas se taire et douter de notre amour...

--Elle vous l'a dit, répliqua la vieille femme, toujours sévère et presque menaçante; pendant des semaines elle vous a implorée tous les jours de ne pas la marier à l'imbécile que vous aviez choisi pour elle,--une tête vide qui n'avait pas un grain de bon sens dans sa pauvre cervelle, tandis qu'elle aimait ce garçon qui a plus d'esprit et de raison dans son petit doigt que nous tous ensemble. Elle vous a suppliée de l'épargner, avez-vous écouté sa prière?

--Je ne croyais pas que ce fût sérieux, répondit la mère honteuse d'elle-même.

--Voilà votre défense, à vous autres! Et c'est encore votre faute. Pourquoi n'avez vous pas élevé votre enfant vous-même, pourquoi l'avez vous contrariée en tout? Je ne suis qu'une pauvre vieille paysanne, mais je savais qu'elle parlait sérieusement, moi, et quand elle m'a dit: "Je mourrai!" j'ai senti l'ange de la mort passer sur ses épaules. Oui, continua la Niania, pendant que les vieillards courbaient la tête sous la vérité de ses paroles, Antonine a commis un grand péché en cherchant volontairement la mort; mais de ce péché c'est que vous êtes responsable devant le Seigneur, car il vous avait donné son âme à garder, et vous n'en avez pas eu de souci. Et nous, malheureux que nous sommes, nous qui l'aimons et qui n'avons rien à nous reprocher envers elle, nous allons être malheureux, et tout cela à cause de vous, parce que vous avez préféré l'or et les dignités au bonheur d'Antonine.

Toutes ces paroles entraient comme autant de flèches dans le coeur du père et de la mère. Pauvres gens, ils avaient péché par bêtise, par ignorance et manque de précaution, mais la croix qui leur tombait sur les épaules était bien lourde.

--Et le jeune homme, reprit 'a Niania, qu'allez-vous dire au jeune homme? C'était à lui que le Seigneur destinait Antonine, puisque leur amour était réciproque, et vous avez désuni ce que Dieu lui-même avait uni.

--Si Antonine vit, je jure qu'il l'aura! sanglota madame Karzof.

--Je le jure! répéta fidèlement son mari.

La sonnette retentit.

--Va ouvrir, Niania, dit madame Karzof, et si ce sont des étrangers, dis que nous n'y sommes pas.

La Niania ramenée à son rôle de servante, s'en fut humblement ouvrir la porte. C'étaient Jean et Dournof. Elle les fit entrer dans le cabinet et alla prévenir les époux.

--Déjà! dit madame Karzof.

Elle ressentait une sorte de terreur à la pensée de paraître devant Dournof. Il lui semblait que ce jeune homme allait lui demander compte de la vie de sa fille... Enfin, séchant ses yeux et composant son visage, elle entra. Dournof se leva à son aspect et se tint debout, d'un air froid et respectueux. Madame Karzof voulait l'intimider, et lui faire sentir que, s'il rentrait dans la maison, c'était par la force des choses; mais à la vue de ce visage connu, auquel elle avait fait bon accueil pendant tant d'années, elle n y tint pas, et se jeta à son cou en disant:

--Tâchez qu'elle vive, et tout, tout est à vous!

--Je ne veux qu'Antonine seule, madame, répliqua le jeune avocat.

--Oui, sans doute, mais tachez qu'elle vive, cher Féodor, nous vous aimerons comme notre propre fils.

Dournof baisa la main de madame Karzof et reçut une accolade silencieuse du père.

--Puis-je la voir? demanda-t-il sur-le-champ.

--Elle n'est pas préparée, répondit la mère...; mais une telle joie... Elle se tut et hésita comme pour parler, puis continua de garder le silence.

--Je n'ose pas, dit-elle enfin. J'ai peur...

--Niania le lui dira, fit Jean.

C'est Niania qui la connaît le mieux de nous tous.

Madame Karzof poussa un soupir. Il était bien dure pour elle de s'entendre dire ouvertement qu'une servante possédait plus qu'elle le coeur de son enfant; mais ceci était encore une humiliation méritée. La Niania prévenue se rendit auprès d'Antonine qui venait de se réveiller, et toute la famille, sur la pointe du pied, se réunit derrière la porte de la chambrette.

--Mon oiseau du bon Dieu, dit la vieille bonne, que veux-tu?

--Donne-moi à boire, dit la jeune fille. Je me sens mieux d'avoir dormi.

Elle promena autour d'elle un regard satisfait.

--Est-ce vrai, dis, Niania, que Titolof est parti et qu'on ne m'en parlera plus?

--Je crois bien que c'est vrai!

Il se cherche déjà une femme ailleurs, dit plaisamment la Niania; c'est qu'il est pressé, vois-tu!

Antonine sourit. C'était la première étape du bonheur que d'être débarrassée de cet odieux personnage.

--On est disposé chez nous, continua la vieille femme, à te donner tout ce que tu demanderas, pour avancer ta guérison Tout ce que tu voudras sans exception. Ainsi, demande!

--Oh! Niania, tout! Ce n'est pas possible! Il y a des choses qu'on ne m'accorderait pas.

--Par exemple?

Antonine rougit Cette rougeur passa sur son visage comme une lueur fugitive et se fixa à ses pommettes amaigries.

--On ne me permettrait pas de voir Dournof!

--Crois-tu? je crois bien que si! veux-tu que j'essaye?

--Oh! non! fit Antonine en la retenant timidement, non...

--Je vais voir, insista la bonne en se rapprochant de la porte.

Elle ne fit que sortir et rentrer.

--Il va venir, dit-elle, sur le seuil.

--Ah! fit douloureusement Antonine, il faut que je sois bien malade!

Madame Karzof reçut ce reproche comme un coup de poignard mais ce coeur de mère, si paisiblement indifférent la veille, commençait à mesurer son amour par l'étendue de ses souffrances.

Dournof n'y put tenir; il entra, courut jusqu'auprès d'Antonine, et, s'agenouillant près d'elle:

--Pour toujours, lui dit-il.

Elle lui avait pris la tête dans ses deux mains et le regardait avec incrédulité.

--Pour toujours, répéta Dournof...; tu es à moi!

Antonine appuya sa tête sur l'épaule du jeune homme en fermant les yeux, et ils échangèrent leur premier baiser.

La Niania ferma la porte de la chambre et les laissa seuls. La famille Karzof pleurait de l'autre côté du mur.

XV

Pendant les premiers jours qui suivirent leur réunion, les jeunes gens crurent avoir conjuré le mauvais sort; dans cette atmosphère de bonheur et de paix, Antonine semblait refleurir; renonçant à tout, Dournof passait ses journées auprès d'elle et ne rentrait chez lui que pour prendre un peu de sommeil. L'heure des repas était pour eux le moment béni de la journée, car on dressait le couvert auprès du canapé qu'Antonine ne quittait guère, et la Niania les servait tous deux seuls, pendant que la famille dînait dans la salle à manger.

A voir la jeune fille, on n'eût jamais cru sa vie menacée. Son teint toujours pale était devenu d'un blanc mat, un rose à peine indiqué nuançait ses joues, et ne devenait plus rouge qu'aux heures de fièvre; la toux n'était plus très-pénible, mais les forces ne revenaient pas. Tout le monde crut que le docteur Z*** s'était trompé et madame Karzof réunit trois autres médecins pour leur demander une consultation.

Le résultat fit tomber les pauvres gens du haut de leurs espérances: Antonine ne verrait pas fleurir les roses.

Les parents, dans leur désespoir, déclarèrent que tout cela n'était que stupidité ou tromperie, que leur fille allait beaucoup mieux, et que "les médecins n'étaient que des ânes": cette dernière opinion émanait personnellement de M. Karzof.

La chambre d'Antonine était devenue le rendez-vous de toute la famille: c'est là qu'on prenait les décisions, qu'on commandait le dîner, que Jean venait lire le journal à haute voix, que M. Karzof rapportait son petit stock de nouvelles et de commérages.

Dournof apportait des fleurs, mais des fleurs sans parfum, car Antonine ne pouvait supporter la moindre odeur prononcée; les amis et amies de la famille prévenus du danger de la jeune fille, et n'y pouvant croire à la vue de sa beauté rayonnante et pour ainsi dire transfigurée, venaient en foule, apportant chacun quelque babiole, quelque petit souvenir. Bientôt les tables et les étagères furent encombrées de présents, et il fallut en augmenter le nombre.

Le bataillon sacré était venu à la première nouvelle du danger; parmi les jeunes gens qui le composaient se trouvait un étudiant en médecine, près de finir son cours: si Dournof avait conservé quelques illusions, il les eut perdues à voir la pitié affectueuse avec laquelle son ami parlait à Antonine, avec quelle bonté il se prêtait à ses fantaisies et de quel regard triste il la suivait lorsqu'elle ne le voyait pas.

Les jeunes filles ses compagnes venaient aussi en foule; jamais on ne jetait aperçu, parmi cette jeunesse rieuse, de la place que tenait cette personnalité le plus souvent grande et austère; on ne savait pas combien de bons conseils elle avait donnés, combien de chagrina elle avait adoucis par ses paroles ou ses actes, jusqu'au jour ou il fut avéré qu'on allait la perdre. Chacun voulut la revoir une fois encore, et il sembla à tous qu'ils ne l'avaient jamais vue jusque-là.

Antonine recevait tous ces hommages, toutes ces marques de tendresse comme la chose la plus naturelle du monde. Son cerveau, déjà fatigué par tant de luttes et de chagrins, s'était un peu affaibli sous l'effort du mal envahissant; elle ne se rendit pas bien compte de l'affluence de visiteurs sans cesse renouvelée qui remplissait sa chambrette, mais il lui était très-agréable de voir tant d'amis.

Ce flot incessant d'amis et de connaissances empêchait le bonheur d'avoir retrouvé Dournof d'être trop poignant et dangereux. Lorsqu'ils se retrouvaient seuls, après une journée pleine de distractions, lorsque la Niania, toujours silencieuse et triste, roulait auprès du canapé la petite table du repas, elle tendait la main à son ami, qui inclinait dessus sa tête, afin de lui dérober l'expression de ses yeux, et elle se laissait aller sur ses oreillers, en murmurant:

--Je suis heureuse.

Vers le soir, venait la fièvre; alors les yeux d'Antonine s'animaient d'un éclat factice, des taches rouges marbraient ses pommettes; elle faisait des projets pour l'avenir. On avait parlé vaguement d'un voyage à l'étranger, pour rétablir la santé.

--Dès qu'il fera beau, disait-elle, aux premiers rayons du soleil de mai, nous partirons pour l'Italie, nous serons mariés alors!

Sa main caressante prenait celle de Dournof qui l'écartait en souriant, le coeur navré, les traits tirés par la contrainte qu'il s'imposait.

Nous irons à Florence! on dit qu'il y a tant de fleurs à Florence que personne ne peut se l'imaginer. Et puis en automne nous reviendrons ici. Maman nous arrangera un joli petit appartement dans un quartier clair et propre. Ma chambre à coucher sera bleue. J'aime tant le bleu! N'est-ce pas, maman, que vous me la meublerez bleu?

--Oui, répondait madame Karzof, du bleu clair.

--Bien clair, avec des rideaux blancs, brodés en dessous... cela coûtera cher, mais on ne marie sa fille qu'une fois, n'est-ce pas, mon père?

Le vieux Karzof murmurait tout bas quelque chose comme un assentiment, et sortait en se mouchant avec bruit dans son grand foulard à carreaux, suivi par le regard inquiet de sa femme.

Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi; Antonine espérait toujours qu'elle pourrait se lever le lendemain, et la langueur de son mal la forçait à rester couchée; elle allait de son lit au canapé et du canapé au lit tous les jours, et déjà ce faible effort lui paraissait au-dessus de ses forces.

Un soir, dévorée par la fièvre, elle s'était tenue assise quelque temps.

--Je vais mieux, dit-elle à Dournof, beaucoup mieux, tu le vois! Je veux aller dans le salon, faire une surprise à mon père et à ma mère. Et puis il y a si longtemps que je n'ai fait de musique!... Je veux jouer du piano.

Elle se leva, en chancelant fit deux pas, appuyée sur le jeune homme; mais au moment où elle tournait vers lui son visage animé d'une joie enfantine, elle pâlit et se cramponna à son épaule. Une toux cruelle secoua ce jeune corps débile, et elle défaillit. Il la reporta sur le canapé; penché sur elle, il suivait les moindres mouvements de ce visage adoré; elle jeta à terre son mouchoir matbré de taches rouges.

--I! est trop tard, dit-elle avec une expression déchirante. Trop tard! ah! mon ami, nous payerons cher ces quelques jours de bonheur!