La Niania

Chapter 7

Chapter 73,998 wordsPublic domain

--Mes parents, dit-elle, ne me permettent pas de les mettre avant que je sois mariée, parce vait que je ne suis qu'une fille de paysan; mais quand je serai la femme d'Afanasi, je mettrai les robes européennes pour m'habiller comme une dame.

Pendant qu'elle me montrait toutes ces choses, je pensais que vraiment elle était une riche promise! Elle était aussi bien plus jolie que moi; elle avait une grande natte qui tombait presque aussi bas que les tiennes, ma fille chérie, car tu sais que nos jeunes filles réunissent tous leurs cheveux en une seule natte. Je me dis que j'étais folle d'avoir pu prétendre à l'amour d'Afanasi, lorsqu'une si belle fille avec tant de richesses ne se trouvait pas trop bonne pour lui.

--Y a-t-il longtemps qu'il te fait la cour? lui demandai-je avec une petite espérance qu'elle me répondrait que non.

--Il y aura un an vienne l'assomption de la Vierge, dit-elle d'un air triomphant.

Tout l'hiver et tout le printemps! Il m'avait courtisée comme on cueille une petite fleur sur la route, qu'on jette au bout d'un instant en pensant à autre chose; il m'avait trouvée assez jolie pour me le dire, et si j'avais été moins sage, il aurait profité de ma folie et de mon aveuglement! Heureusement Dieu et mon ange gardien m'avaient protégée! Et puis on est raisonnable quand toute sa vie on a eu la peine et la fatigue de huit enfants sur les bras!

--Eh bien, je m'en vais, dis-je à Paracha en me levant.

--Déjà? où vas-tu?

--Chercher des écrevisses à la rivière.

--Et toi, me dit-elle tout à coup, est-ce que tu ne te marieras pas bientôt?

Je ne sais quel démon me poussa à relever fièrement la tête.

--J'espère bien que si! répondis-je: je t'inviterai à ma noce!

--Et tu viendras à la mienne, dit Paracha en me reconduisant jusqu'au seuil du moulin.

Je m'en allai bravement sous le soleil de midi, en faisant mine d'être joyeuse; mais quand j'eus atteint le trou aux écrevisses, je n'eus pas le courage de me mettre à en chercher, je m'assis sur l'herbe molle et verte, si épaisse au bord de l'eau où jamais ne passe personne, et je pleurai tant qu'il y eut des larmes dans mes pauvres yeux. Quand je fus bien fatiguée de pleurer, je me rajustai, je lavai mon visage bouffi à l'eau de la rivière toujours froide en cet endroit ombragé, et je m'en revins avec mon panier vide.

Il fallait repasser par devant le moulin; je marchai vite pour que Paracha en m'apercevant ne fût point prise de l'idée de me demander si j'avais fait une bonne pêche. Je passai sans encombre, mais à peine avais je fait quelques centaines de pas sur la route que je vis Afanasi. Il s'en allait au moulin à grandes enjambées, avec l'air content qu'il avait d'habitude. En me voyant, il parut un peu étonné, mais souriant aussitôt:

--D'où viens-tu, ma jolie fille? me dit-il d'un air aimable.

--Du moulin, lui répondis je. Je te fais mon compliment, Afanasi, tu épouses une belle fiancée, et assez riche pour que tu puisses l'emmener se pavaner à la ville. Tu as raison, puisqu'elle eut de toi!

Je fis un pas pour continuer ma route, mais il me retint par la main.

--La noce n'est pas faite, dit-il d'un air rusé, et qui prétendait m'en faire comprendre long.

Je sentis tout le sang me bouillonner dans les veines.

--Honte, m'écriai je, honte à toi! tu te joues des jeunes filles; tu n'es qu'un vil menteur, un hypocrite, et si j'ai un regret, c'est d'avoir jamais regardé ton visage de lâche et écouté tes paroles de traître. Laisse-moi!

J'avais arraché ma main de la sienne, et je le regardais d'un air tellement indigné qu'il recula un peu.

--Ma chérie, balbutia-t-il, ne te fâche pas! J'ai voulu plaisanter... excuse-moi... Et à Paracha, tu lui as dit?

--Que lui ai-je dit? répondis-je en me croisant les bras sur la poitrine et en le regardant bien en face.

--Tu ne lui as pas dit... que... que j'avais plaisanté avec toi... eh?

Il avait l'air si lâche, si craintif, que ma colère tomba soudain.

--Non, répondis-je en ramassant mon panier que j'avais laissé tomber dans ma colère; non, je ne lui ai rien dit; j'ai peut-être eu tort, car elle croit épouser un honnête garçon, et elle n'épousera qu'un misérable; mais j'ai eu honte de lui avouer ma bêtise. Va, tu peux réclamer ta riche promise!

Je lui éclatai de rire au nez, et je m'enfuis à toutes jambes. Quand je revins à la maison, mon père me demanda pourquoi mon panier était vide. Comme il ne me grondait pas souvent et jamais pour des bagatelles, je lui dis que j'étais entrée chez la fille du meunier.

--C'est bon, dit il; il n'est pas mal que tu t'amuses un peu, ta vie n'est pas trop gaie. Sans mari, il y a longtemps que tu as les peines d'une femme mariée.

Il ne m'en parla plus. Je fus longtemps, ma chérie, avant de m'accoutumer à l'idée qu'Afanasi n'était qu'un pauvre homme, un imbécile sans coeur; quand je pensais à lui, ça me faisait mal comme si l'on m'avait déchiqueté le corps avec un couteau. Je n'aimais pas à y penser, et je faisais de mon mieux pour oublier;--mais quand on a bu le poison de l'amour, on est longtemps à prendre le dessus.

La Niania, qui avait parlé les yeux baissés, releva alors sur Antonine son regard plein de pitié.

--Il y en a, dit la jeune fille, qui ne s'en remettent jamais.

--On le dit, reprit la Niania; pour moi, j'avais tant à faire que je ne pouvais guère penser au misérable que pendant les heures de la nuit, et j'étais si fatiguée alors que je m'endormais souvent sans avoir même le temps de dire: Que le Seigneur me garde! Seulement je devais avoir encore de la peine à cause d'Afanasi; car je ne sais ce qu'il avait inventé sur mon compte, mais voilà que Paracha se mit à ne plus vouloir me regarder. Elle affectait de ne pas me voir, comme si j'avais fait quelque chose de mal. Cela me fit tant de chagrin, que peu de temps après, un paysan de chez nous m'ayant demandée à mon père, je me mariai tout de suite, sans réfléchir. Je voulais être mariée avant Paracha, afin d'avoir le droit de ne pas la saluer la première, puisque les jeunes filles cèdent le pas partout aux femmes mariées.

--Eh bien, as-tu été heureuse avec ton mari? demanda Antonine.

La Niania garda un instant le silence.

--C'était un méchant homme, dit-elle enfin, mais il est mort. Que Dieu ait son âme.

--Méchant? insista la jeune fille.

--Oui. Il me battait et m'injuriait; je n'étais pas accoutumée à de tels traitements, et cela me paraissait dur... mais une femme mariée doit se soumettre.

--Il est mort?

--Il mourut quelques années après notre mariage en me laissant deux enfants. Je le pleurai, parce qu'une femme doit toujours pleurer son mari, mais sa mort était pour moi plutôt un bien qu'un mal.

--Et tes enfants?

--C'est là que fut mon grand chagrin. Je les perdis l'un après l'autre, d'une fièvre qui courait le pays... C'est dans ce temps-là que j'ai bien vu que tout le reste n'est rien, tant qu'on n'enterre pas ses enfants.

Antonine détourna la tête, et son visage se trouva dans l'ombre.

--Oui, continua rêveusement la Niania qui semblait suivre son idée dans les replis de son cerveau, les enfants qu'on a mis au monde, nourris de son lait, portés dans ses bras, vous tiennent plus au coeur que tout le reste. Après mon mari, il me restait mes petits;--mais après eux, il ne me restait plus rien. Je ne mangeais plus,--ta défunte grand'mère eut pitié de moi et me prit à son service dans ses appartements. Que Dieu la garde en son paradis! On peut bien dire que par là elle m'a sauvé la vie, car mes enfants me tiraient dans la tombe.

Antonine mit sa main blanche et fiévreuse sur la main fraîche et ridée de la vieille servante.

--Oui, je sais que tu m'aimes, dit l'humble femme; voilà pourquoi je vous ai tant aimés, ton père et toi; vous me rappeliez mes petits... Seigneur, que tout cela est loin!

La Niania essuya ses yeux avec son tablier et se leva.

--Ta maman nous gronderait bien si elle savait que nous parlons si tard au lieu de dormir... Tiens, ma beauté, je vais te verser ta potion contre la toux.

--Mets-la sur la table, je la prendrai dans un moment, dit Antonine.

La Niania obéit, arrangea la jolie chambrette virginale pour que tout eût un air de fraîcheur et de soin, alluma la veilleuse et sortit après avoir béni la jeune fille. Quand elle fut seule, Antonine se releva, ouvrit la fenêtre et jeta sa potion dans la rue; elle allait rester exposée à l'air de la nuit, mais le courage lui fit défaut.

Assez, assez, murmura-t-elle, je suis à bout de forces!

Elle se remit au lit, mais son sommeil fut fiévreux et entrecoupé de rêves pénibles. Jusqu'au matin, l'histoire de Niania, le visage de Dournof et celui de son fiancé tourbillonnèrent dans son cerveau fatigué.

XII

--Je ne sais ce qu'a Antonine, dit quinze jours après madame Karzof à son placide époux, pendant qu'ils étaient seuls dans la salle à manger; elle a l'air fatigué, elle tousse un peu... j'ai peur qu'elle ne soit malade.

--Il faut faire venir le médecin, dit sentencieusement le bonhomme. On ne doit jamais négliger les premiers symptômes d'une maladie; souvent une indisposition sans gravité dégénère en maladie dangereuse, faute de...

--Mon Dieu! que tu fais tes phrases longues! s'écria madame Karzof avec quelque impatience. Le médecin est venu hier.

--Ah! Eh bien, qu'est-ce qu'il a dit?

--Il a dit de continuer la potion, et de plus il a indiqué une poudre.

--Ah! Eh bien, elle ira mieux dans quelques jours, proféra M Karzof, qui professait une vénération absolue pour les oracles de la Faculté.

Sa femme n'avait pas l'air aussi persuadée que lui de l'efficacité de ces remèdes: elle resta silencieuse un instant.

--Sais-tu, Karzof, dit elle ensuite, j'ai dans l'idée qu'Antonine aime plus ce Dournof que nous ne l'avions pensé.

--Pourquoi l'aimerait-elle? T'en a-t-elle reparlé?

--Non, c'est-à-dire que, depuis que nous sommes allés au Cirque, elle ne m'a plus ouvert la bouche à son sujet.

--C'est qu'elle n'y pense plus! Madame Karzof secoua la tête négativement.

--Antonine, à ce que je vois, n'est pas fille à oublier ainsi cet homme qu'elle m'a suppliée, pendant si longtemps, de lui donner pour époux.

--Eh bien, quoi? fit Karzof, chez qui l'intelligence n'était pas élevée à la hauteur d'une vertu. Sa femme le regarda d'un air qui lui disait doucement: Tu n'es qu'un bien pauvre sire!

Puis elle haussa les épaules et s'appuya sur la table pour lui parler plus confidentiellement.

--Nous avons peut être eu tort de vouloir marier Antonine pendant qu'elle pensait à un autre, dit-elle; j'avais cru qu'elle oublierait, elle n'a pas oublié. Avec le temps, cela viendra, mais à présent,.. Si l'affaire n'était pas si engagée, j'aurais préféré rendre sa parole à Titolof.

--Rendre la parole au général! s'écria Karzof, comme si une maison lui était tombée sur la tête.

--Ne crie pas si fort, il est inutile qu'elle entende. Oui, rendre la parole au général. Après tout, je me soucie peu du général; Antonine est notre fille, et je veux qu'elle vive!

Madame Karzof fondit en larmes. Son mari, plus hébété que jamais, la regardait la bouche ouverte et ne trouvait pas de paroles.

--Est-ce qu'elle est malade? balbutia-t-il enfin, après avoir noué ensemble une ou deux idées.

--Je ne sais pas si elle est très-malade, mais elle a des yeux qui me donnent à la fois de la frayeur et du chagrin. Elle a l'air de me pardonner ma conduite... J'ai voulu me fâcher contre ces yeux-là, et je n'ai jamais pu trouver ce que j'aurais voulu lui dire...

--Eh bien, interroge-la, fit Karzof tout à fait bouleversé.

--Je sais bien ce qu'elle me répondra; ce n'est pas la peine de l'interroger tant que je n'aurai pas causé avec Titolof. Toi qui es un homme, Karzof, tu devrais te charger de cela. Vois un peu s'il serait disposé à nous rendre notre parole.

--Je... j'essayerai! déclara bravement le bonhomme ému de voir pleurer sa femme, mais au fond absolument terrifié à l'idée de parler à Titolof d'autres choses que d'affaires de la vie courante. Il sentait bien que la nature ne l'avait pas fait naître orateur, non plus que diplomate.

Antonine entra dans la salle à manger, en s'excusant de se lever si tard. Depuis quelque temps, elle avait de la peine à quitter son lit le matin; le sommeil lui venait tard, et elle n'avait un peu de repos qu'entre huit et dix heures.

--Cela ne fait rien, ma Nina, dit madame Karzof. Embrasse nous, mon enfant; nous ne sommes pas au régiment pour nous lever à la diane.

Surprise de tant d'indulgence, la jeune fille leva les yeux sur sa mère, et vit qu'elle avait pleuré. Le remords l'assaillit,--ce n'était pas la première fois,--et elle pensa avec un douloureux serrement de coeur à la douleur que ses parents allaient éprouver bientôt.

De leur côté, les vieillards regardaient Antonine. Qu'ils étaient changés, ces beaux yeux si purs autrefois, ce teint mat où la vie circulait en dessous riche et abondante! Les cheveux eux-mêmes semblaient s'être éclaircis sur les tempes, où se découvrait tout un réseau de veines bleues. Ils échangèrent un regard de pitié, un signe d'intelligence, et madame Karzof se mit aussitôt à causer avec sa fille d'une façon familière et joyeuse.

--Veux-tu aller au concert ce soir? lui proposa-t-elle.

--Je veux bien, répondit Antonine avec indolence.

--Il y a un beau concert à l'assemblée de la noblesse; si tu veux, ton père nous prendra deux billets.

Antonine regarda ta mère, croyant s'être méprise.

--Pour vous et moi, maman? dit-elle.

--Oui, pour nous deux; nous prendrons une voiture, et nous irons seules en partie fine.

Sans Titolof! Cette joie inespérée ranima Antonine, qui consentit avec plus de vivacité qu'elle n'en avait déployé depuis longtemps. Le père sortit pour aller à son service, et promit de rapporter les billets. Dans l'après-midi, le fiancé officiel arriva avec sa grâce ordinaire; il se trouvait plusieurs personnes au salon. Karzof, attardé par le détour qu'il avait fait pour prendre les billets, ne rentra qu'au moment où son futur gendre prenait congé des dames, et ne put échanger avec lui qu'un salut et une poignée de main.

En entrant dans la salle de concert. Antonine sentit le coeur lui manquer; la chaleur, les parfums, l'éclat des lumières tout cet ensemble excitant des salles peuplées la fit défaillir; elle se força pourtant à marcher d'un pas ferme, et s'assit auprès de sa mère. Pendant les quinze jours qui venaient de s'écouler, elle avait senti le mal faire des progrès foudroyants. Les potions qu'elle jetait régulièrement, les poudres qui restaient dans ses tiroirs avaient beau lui être, prodiguées par le médecin de la famille! Celui-ci, homme peu intelligent, habitué à suivre sa routine, ne s'apercevait pas que, si sa patiente avait observé ses ordonnances, le mal n'eût pas suivi cette marche rapide. Il ne se doutait même pas qu'il y eût là autre chose qu'un rhume de printemps, provoqué par la rigueur anormale de la saison. Mais aux lumières, et grâce à la surexcitation de la toilette et de la musique, Antonine était plus belle que jamais. Ses yeux parcoururent lentement les galeries placées à l'étage supérieur et qui fait tour le tour de la salle immense; ceux qui ne veulent pas faire toilette, ou qui ne veulent pas payer quinze ou vingt francs une place dans l'enceinte réservée, peuvent de là assister au concert moyennant un prix modique. Antonine savait que Dournof serait là; elle lui avait fait dire par la Niania de ne pas manquer de s'y rendre.

En effet, elle l'aperçut bientôt au-dessus de l'orchestre, précisément en face d'elle. Il lui envoya un baiser discret, en posant ses doigts sur sa bouche; elle répondit par un signe de tête, et leurs yeux ne se quittèrent plus. Ils partirent ensemble pour ce pays enchanté de la musique où tout est lumière et transparence, où la douleur même revêt quelque chose de vaporeux et d'immatériel. Les nerfs d'Antonine, si péniblement tendus depuis longtemps, vibraient comme les cordes des violoncelles; elle était si heureuse d'aspirer avec son ami l'air embrasé de la passion que lui soufflaient les puissantes harmonies de l'orchestre, qu'elle avait oublié les horreurs qui l'attendaient.

La symphonie s'acheva, après quelques minutes d'entr'acte. Un ténor, extrêmement à la mode et digne de la faveur du public, s'avança sur l'estrade. Les instruments jouèrent la ritournelle, et Edgard commença en italien l'air de la _Lucie_:

Bientôt, l'herbe des champs croîtra Sur ma tombe isolée!

Antonine, rejetée brusquement dans la réalité de sa vie poussa un petit cri, fit un mouvement en arrière et perdit connaissance. Un grand brouhaha se fit autour d'elle. Les trombones couvrirent le mouvement qu'on fit pour l'emporter, et le ténor continua son air avec le succès le plus vif et le mieux mérité.

Au moment où Antonine revint à elle dans le petit salon des dames où on l'avait transportée, des applaudissements frénétiques annonçaient la fin du morceau.

--Pardon, dit-elle, dès qu'elle put parler, je regrette bien... Maman, allons à la maison.

On s'offrit à chercher leur voiture. La grâce et la beauté d'Antonine, ce je ne sais quoi de presque surhumain que la souffrance contenue donnait à ses yeux avait amené autour d'elle plusieurs hommes de la meilleure société. Deux vieillards, des plus marquants parmi la noblesse, ne voulurent céder à personne le soin de la conduire à sa voiture. A la porte, sur l'escalier, se tenait Dournof, pâle et l'air sauvage. Antonine, qui le cherchait du regard, lui adressa un sourire angélique, mais si douloureux que le jeune homme se sentit atteint au plus profond de son être.

--Elle va mourir, se dit-il. Comment tout le monde ne s'en aperçoit-il pas?

Il suivit le petit cortège, et se tint près de la portière de la voiture; c'est sur sa main que s'appuya Antonine en montant sur le marchepied; mais madame Karzof était si troublée qu'elle ne le vit même pas. Cet évanouissement, après sa conversation du matin avec son mari, avait mis la terreur dans son âme. Elle ramena sa fille à la maison en la comblant de tendresses, qu'Antonine n'acceptait qu'à regret. Il lui en coûtait de tromper ainsi l'amour maternel dont elle avait douté, et qui se révélait maintenant à elle.

M. Karzof éploré descendit l'escalier, en apprenant l'accident arrivé à sa fille, et la soutint, aidé de son fils Jean, jusque dans sa chambre, malgré les instances d'Antonine qui lui assurait qu'elle se sentait tout à fait bien, et que c'était un simple étourdissement causé par la chaleur. Madame Karzof voulut déshabiller sa fille elle-même et la voir dans son lit. Antonine eut beau s'en défendre, il fallut subir les soins inquiets de sa mère en larmes.

Quand enfin elle eut assuré, maintes fois, qu'elle avait sommeil et qu'il fallait la laisser tranquille, madame Karzof se décida à se retirer, et alla écrire un billet au docteur pour qu'il vint le lendemain à la première heure.

--Niania, dit doucement Antonine, alors que sa bonne, la croyant endormie, rangeait tout sur la pointe du pied, Niania, descends vite dans la rue: Dournof doit y être; dis-lui que je n'ai rien du tout, et que le moment où nous nous reverrons n'est plus éloigné. Va vite.

La Niania allait faire une question, mais Antonine lui répéta: "Vite!" et la pauvre vieille femme se hâta d'obéir. Elle revint au bout de quelques minutes.

--Tu avais raison, mon ange, il était en bas... Il m'a chargé de te dire que tu dois te soigner, que tu lui as fait grand'peur, qu'il t'aime comme un fou. Ah! enfants! enfants! quel jeu jouez-vous là! Il y a de quoi en mourir!

Un pâle sourire éclaira le visage d'Antonine, qui murmura: Bonsoir, et se tourna du côté de l'ombre.

Toute la maison dormait quelques heures après, lorsque la Niania se réveilla en sursaut de son premier sommeil, il lui semblait qu'il devait arriver quelque chose de malheureux; elle se leva pieds nus, et courut à la chambre d'Antonine, dont elle ouvrit la porte avec précaution. La jeune fille, toute blanche dans son vêtement de nuit, était à genoux devant les images, ou plutôt affaissée sur elle-même. Les mains ouvertes sur ses genoux, elle priait et pleurait. Des mots sans suite sortaient de ses lèvres; elle avait tant pleuré qu'elle n'avait même plus la force de se relever.

--Pardonne-moi, mon Dieu, disait-elle, pardonne moi, reçois-moi dans ton paradis. Je souffre, je souffre trop. Quel chagrin pour lui et pour eux! Pécheresse que je suis, si Dieu me repousse, que deviendrai-je? Et je suis si jeune! Ah! mon Dieu, je n'en puis plus...

Elle allait tomber étendue sur le sol, mais la Niania, qui l'avait écoutée les cheveux hérissés d'épouvante, la reçut dans ses bras, et avec une force que l'âge lui avait ôtée depuis longtemps, mais que sa tendresse lui rendit pour le moment, elle enleva Antonine dans ses bras et la mit sur son lit. La jeune fille la regarda, la reconnut, lui sourit, et referma les yeux dans un second évanouissement.

--Au secours, au secours! cria la Niania, notre demoiselle se meurt!

La maison entière accourut, on employa les remèdes usités en pareil cas, et madame Karzof se décida à envoyer immédiatement chez le médecin.

Au bout d'une heure, celui-ci accourut; il aimait Antonine qu'il avait vue naître, mais sa science n'était pas à la hauteur de ses sentiments. Il déclara un état nerveux très-prononcé, protesta contre les émotions de toute nature, et commanda le repos.

Le lendemain ou plutôt le jour même, quand le général Titolof se présenta à l'heure ordinaire, M. Karzof le reçut d'un air embarrasse.

--Mademoiselle Antonine se porte bien? demanda le galant fiancé après le premier bonjour.

--Pas précisément, répondit le bon vieux: nous voulions même vous dire...

--Comment! serait-elle malade? fit le prétendu, dont le visage prit aussitôt l'expression attristée requise en pareil cas.

--Oui, c'est-à-dire... Elle s'est évanouie deux fois dans la soirée d'hier...

Le général fronça ses sourcils qu'il haussa en même temps jusqu'au milieu de son front; ce jeu de physionomie signifie en langage poli: Quel malheur! et combien vous m'étonnez!

--Et le docteur, que dit-il, car je suppose que vous avez demandé les secours de l'art?

--Sans doute? Le docteur dit qu'il faut éviter les émotions; il commande le repos absolu, récita Karzof, qui avait appris la phrase par coeur.

Titolof leva les sourcils encore plus haut.

--C'est très-malheureux, très-malheureux! dit-il. Une jeune personne qui paraissait jouir d'une si excellente santé!

--C'est depuis qu'elle est fiancée que...

Titolof prit un air si grave que Karzof n'osa achever la phrase; il en commença une autre en se disant que peut-être par ce bout-là ce serait plus facile.

--Quand devez-vous quitter Pétersbourg, général? lui demanda-t-il d'une voix caressante.

--Mais la seconde semaine après Pâques, dans tous les cas, répondit le fonctionnaire d'un air morne.

--Hem... c'est fâcheux... C'est que, voyez-vous, général, je crains que notre fille ne soit pas rétablie pour ce moment-là.

Titolof sursauta comme si on lui avait foncé une aiguille dans le mollet.

Mais alors?... fit-il avec beaucoup de points d'interrogation dans le geste et dans la voix.

--Eh bien, oui, général! répondit Karzof en baissant la tête, comme si son chef immédiat lui avait infligé la plus énergique semonce.

--Comment, "oui!" Je n'ose vous comprendre, monsieur, car, si j'en croyais mes oreilles, vous reviendriez sur une parole donnée, et...

--Je ne reviens pas sur une parole donnée, dit Karzof redressant la tête, mais ma fille est malade, et le médecin lui défend les émotions, et le mariage est une source d'émotions, et dans les circonstances présentes... Enfin, si elle se rétablit promptement comme nous l'espérons, en aucun cas elle ne pourrait s'engager dans les liens du mariage avant quatre ou cinq mois; oui, quatre ou cinq mois, répéta Karzof avec complaisance, tout en pensant: Attrape! ça t'apprendra à me faire les gros yeux.