La Niania

Chapter 6

Chapter 64,067 wordsPublic domain

Elle n'en avait jamais dit si long. Titolof ébahi la regardait sans oser parler. On lui avait changé son Antonine, bien certainement. La jeune personne qui ne disait jamais rien ne pouvait pas être celle qui lui parlait si librement. On se mit à table, Antonine demanda du vin à son père: elle ne buvait jamais que de l'eau. Madame Karzof en fut effrayée. Elle craignait que sa fille n'eût conçu le plan machiavélique de se rendre odieuse au général en feignant les défauts qui pouvaient le plus lui déplaire, étant donné sa situation particulière. Mais ce plan fort simple et de bonne guerre n'était pas de ceux que pouvait former Antonine; sa ruse n'allait pas si loin. Le dîner terminé, il fut question de départ; Antonine passa dans sa chambre et appela sa Niania.

--Va, lui dit-elle, chez Dournof.

La vieille femme la regarda attentivement, mais ne lut rien dans ses yeux.

--Vas-y tout de suite, et dis-lui que nous nous verrons bientôt.

--Tu perds l'esprit, ma chérie? murmura la Niania inquiète.

--Rien n'est plus sérieux, et tu sais que je ne plaisante jamais. Dis-lui que je l'aime et que nous nous reverrons bientôt.

--J'obéirai, ma chérie, j'obéirai, fit la Niania tristement.

Antonine passa sa main fraîche avec un geste de caresse sur le visage osseux de la vieille servante, prit un châle léger qu'elle jeta sur sa tête et sortit; on l'attendait pour monter en voiture, et sa mère l'avait déjà appelée trois fois.

X

Le coupon que Titolof avait apporté était le meilleur de tous; c'était une loge de barrière, contre la sortie des écuries; on y avait la première vue sur les merveilles de M. Bouthors, y compris les singes et les chiens. Un affreux vent coulis y arrivait, il est vrai, toutes les fois qu'on ouvrait les portes intérieures, mais nulle rose n'est sans épine; un autre fâcheux eût peut-être allégué qu'on y recevait beaucoup de sable jeté par les pieds des chevaux; mais quand on va au cirque, n'est-ce pas pour avaler de la poussière?

Dans ce temps-là,--lointain, hélas!--les dames et les messieurs qui s'enlèvent les uns les autres à la force du poignet ou de la mâchoire jusqu'aux combles de l'édifice n'étaient pas encore à la mode; on n'y voyait pas beaucoup de Péruviens, dansant à quarante pieds de hauteur sur un fil de fer imperceptible; nul voltigeur aérien n'y passait d'un trapèze à l'autre en faisant pousser des cris d'effroi aux dames d'en dessous qui craignent probablement qu'il ne leur tombe sur la tête. Les cirques de cette époque montraient beaucoup de chevaux, de chiens, de singes, voir même un éléphant, gros comme un boeuf, ce qui prouvait, dans l'ordre inverse, un rare mérite, cet éléphant étant "le plus petit des géants connus". On ne voit pas trop ce que le public y perdait, la décence y gagnait peut-être. Mais ce qu'elle gagnait là, elle le perdait sans doute ailleurs, car le cirque était considéré comme un endroit périlleux, presque immoral, où les demoiselles ne venaient guère au-dessus de dix ou douze ans; on donnait tout exprès des matinées enfantines, auxquelles les jeunes filles pouvaient assister. L'arrivée d'une famille honnête et peu accoutumée aux façons du lieu, dans une loge ordinairement occupée par la haute bicherie, fit un léger brouhaha, et cinquante lorgnettes se braquèrent sur Antonine. Elle rougit comme sous un affront, mais se remit bientôt, et s'abandonna à l'admiration générale avec une grande indifférence. Le vent coulis souillait sur ses épaules presque nues. Elle occupait naturellement la meilleure place, c'est-à-dire la plus rapprochée de la barrière. Elle avait tourné le dos aux écuyers, et de temps en temps un frisson passait sur elle.

--Tu as froid? lui dit sa mère, en voyant des alternatives de rougeur et de pâleur marbrer le visage de la jeune fille.

--Non, maman je suis très-bien.

--Mettez-lui cela sur les épaules, monsieur Titolof, dit madame Karzof en lui passant un léger mantelet; il ne faut pas oublier qu'elle vient d'être malade.

Titolof arrangea gracieusement l'objet sur les épaules de la jeune fille, qui le remercia et continua à lorgner la salle. Au bout de trois minutes, le mantelet avait glissé derrière la chaise. A l'entr'acte, Titolof offrit des glaces; à part le vent coulis, il faisait horriblement chaud dans la salle trop éclairée et trop remplie. On accepta les glaces, et Antonine en redemanda. Elle va se faire passer pour gourmande! pensa la mère en lui faisant les gros yeux. Mais Antonine ne comprit pas le langage muet de ces yeux redoutables et se fit apporter une seconde glace.

--Est-ce que ce n'est pas imprudent? demanda madame Karzof.

--Non, maman, répondit la jeune fille qui s'était dépêchée de finir.

Elle tendit son assiette vide à Titolof et se remit à ses observations. La sortie du cirque est toujours très-encombrée, et l'ordre se fait lentement. Dans l'étroit boyau de planches où se pressait la foule, l'air froid arrivait du dehors chaque fois qu'on ouvrait la porte de la rue, et on l'ouvrait incessamment. Les messieurs étaient allés chercher leur voiture de louage et ne pouvaient parvenir à la trouver dans ce tohu-bohu d'équipages qui, parait-il, doit se reproduire à la sortie de tous les théâtres imaginables.

--C'est le ciel qui me favorise, pensa Antonine. Et elle laissa glisser de ses épaules la pelisse fourrée qui les couvrait, et sous laquelle elle avait déjà eu le temps d'étouffer.

--Que fais-tu? lui dit sa mère en se retournant tout à coup, ta pelisse s'en va, tu vas t'enrhumer, remonte-la.

Oui, maman, répondit Antonine. Un instant après la pelisse était retombée.

Une main énergique la replaça sur les épaules de la jeune fille qui fit un brusque mouvement. Elle rencontra les yeux de Dournof, qui ne la perdait point de vue depuis une heure.

--Tais-toi, dit-il tout bas, merci pour ton message.

--Va-t'en, chuchota Antonine, pendant que sa mère, haussée sur la pointe des pieds, cherchait à démêler le visage de son mari ou de son futur gendre parmi ceux qui se présentaient incessamment à la porte.

--Ne puis-je rester un peu?

--Non, non, va-t'en, répéta Antonine avec angoisse. Pas ici! pas maintenant! va t'en.

Il lui pressa la main et se perdit dans la foule. Aussitôt la pelisse retomba des épaules glacées de la jeune fille. Par instants elle sentait un frisson mortel la secouer de la tête aux pieds, une sorte de chatouillement étrange lui serrer la poitrine; elle ouvrit la bouche pour respirer, et l'air glacé entra largement dans ses poumons.

--C'est cela, se dit-elle avec une joie funèbre en sentant la fièvre la parcourir tout entière. C'est la mort clémente qui vient me délivrer.

--Les voici! cria madame Karzof en se précipitant vers la porte. Suis-moi, Nina!

Il s'écoula encore quelques minutes avant qu'ils fussent casés dans leur voiture. Ils partirent enfin. Antonine se retira sur-le-champ dans sa chambre, prétextant la fatigue, et trouva sa Niania qui l'attendait.

--J'ai vu ton ami, dit-elle; il a été bien heureux; il est allé au Cirque...

--Je le sais, je l'ai vu, répondit Antonine.

--Quelle voix singulière tu as! dit la Niania effrayée. Comme tu es rouge! est-ce que tu n'as pas pris froid?

--Moi! quelle idée! Va me chercher du thé.

La Niania revint avec une tasse de thé bouillant que la jeune fille but d'un trait.

--Tu vas te brûler! fit observer la vieille servante.

--Ah! dit Antonine en riant, quels trembleurs vous êtes! "Tu vas te brûler, tu vas t'enrhumer!" Entre le froid et le chaud n'y a-t-il pas de milieu?

La Niania regarda d'un oeil scrutateur son enfant de prédilection.

--Je ne sais pas, dit elle lentement, ce que tu médites, ma fille, mais ce n'est pas ton ange gardien qui t'a soufflé tes pensées aujourd'hui.

Antonine passa son bras au tour du cou de sa vieille bonne.

--Vois-tu, Nina, dit elle, je n'aime au monde que deux personnes, Dournof et toi. Souviens-toi de ces paroles.

--Eh! ma chérie, fit la Niania en la regardant avec tendresse et reproche tout à la fois, tu ajoutes un péché à un autre! Le Seigneur n'a-t-il pas dit: Tu honoreras ton père et ta mère, pour que Dieu te donne une vie pleine de jours?

Antonine sourit; ce sourire énigmatique ne fit que passer sur son visage.

--Va souper, ma bonne, dit-elle, je me mettrai au lit seule: tu viendras ranger ma chambre après souper.

La Niania obéit; la porte était à peine refermée sur elle qu'Antonine donna un tour de clef et courut à la fenêtre. La moiteur occasionnée par le breuvage brûlant perlait ses fines gouttelettes sur son front et ses tempes; elle rejeta sa robe sur son lit et se tint debout, les épaules et les bras nus, frissonnant sous le vent glacé qui s'engouffrait dans le store relevé comme dans la voile d'une barque. Elle resta longtemps ainsi; de temps en temps elle frissonnait; une pâleur de cendre se répandait sur son visage, mais elle absorbait douloureusement l'air mortel, avec la fermeté d'une martyre.

Quiconque eut dit alors à la jeune fille que le suicide est un crime l'eût trouvée sourde. Elle ne voulait plus vivre et ne voyait pas plus loin; d'ailleurs la mort qu'elle avait choisie serait lente à venir; elle avait le temps de se repentir, et de demander pardon à Dieu de sa faute.

Une horloge sonna minuit dans la pièce voisine. Antonine ferma la fenêtre, rouvrit la porte et se coucha tranquillement. A peine était-elle au lit que sa mère rentra.

--Qu'il fait froid ici! dit-elle en serrant autour de son cou un châle jeté sur ses épaules. Tu ne fais pas assez chauffer, Nina; ta chambre est une véritable glacière! Te sens-tu bien?

--Très-bien, maman, merci, répondit la jeune fille.

--Tu étais très-jolie ce soir; voilà comme il faut t'habiller, et non comme une religieuse. M. Titolof était enchanté de ta beauté et de ton amabilité; je vois que tu es une bonne fille, malgré tes petits caprices. Bonsoir.

Elle se pencha sur sa fille pour l'embrasser. Tout à coup les deux bras d'Antonine s'enlacèrent autour de son cou.

--Vous m'aimez pourtant maman, dit-elle d'une voix émue.

--Certainement je t'aime! Est-ce que cela se demande!

Antonine ne répondit pas: son étreinte se resserra, et elle embrassa sa mère sur la joue.

--Bénissez-moi, maman, dit-elle à voix basse.

Sa mère la bénit, lui fit encore quelques caresses et la quitta. La Niania rentra aussitôt sur la pointe du pied.

--Eh bien, ma colombe, tu as fait la paix avec ta mère?

--Oui... la paix éternelle, répondit Antonine.

--Que tu as d'étranges paroles! Dieu seul peut te comprendre!

--Dieu seul! répéta Antonine rêveuse.

Une rougeur fugitive montait par moments à ses joues; des tressaillements involontaires parcouraient son corps et faisaient onduler la couverture. La Niania regarda son enfant avec une persistance qui lui fit détourner les yeux.

--As-tu sommeil, Niania? lui demanda-t-elle, pour détourner son attention.

--Non, répondit la vieille femme.

--Moi non plus. Assieds toi là,--elle indiquait le pied de son lit,--et raconte-moi quelque chose.

--Eh! que veux-tu que je te raconte? fit la Niania en s'asseyant sur le bord de la couchette étroite et basse. Une vieille servante comme moi n'a rien à dire à personne!

--Comment, rien? Il ne t'est jamais rien arrivé?

--Rien qui vaille la peine d'être répété!

--Ce n'est pas possible, répondit Antonine. Je ne sais même pas si tu es fille, femme ou veuve! Il faut pourtant qu'il te soit arrivé quelque chose, quand ce ne serait que de te marier!

La Niania hocha deux ou trois fois la tête d'un air mélancolique.

--Je me suis mariée, dit elle, mais ce n'est pas intéressant.

--Raconte-le moi tout de même. Je t'en prie!

Non sans hésiter, la Niania prit le coin de son tablier et se mit à le rouler lentement, comme font les filles de la campagne quand elles parlent, et commença son histoire à voix basse:

XI

--Mon père--que Dieu lui donne le repos éternel!--était un homme gai et remuant; il aimait à travailler comme il aimait à rire et festiner; je me le rappelle toujours revenant des fêtes, le dimanche soir, chantant et criant. Il était plus ivre de chansons et de gaieté que de vin. Il n'aimait pas l'eau-de-vie; il disait que cela rend triste, et quand il buvait quelque chose de fort, c'était de l'hydromel et de la bière douce;--mais cela lui arrivait rarement.

Nous étions toute une nichée d'enfants, dans la maison paternelle, et j'étais l'aînée. Dès mon plus jeune temps, je ne me vois pas autrement qu'un enfant dans les bras; l'un remplaçait l'autre dès qu'il savait marcher, et c'était toujours de même. J'arrivai ainsi à l'âge où les petites filles commencent à devenir sérieuses et à regarder si leurs cheveux sont bien nattés. J'étais la fille, d'un paysan et non d'un domestique, et jamais je ne serais entrée dans les chambres des maîtres... tu verras, ma colombe, comment j'en suis venue à servir chez toi. J'étais donc grandelette, lorsque ma pauvre mère mourut. C'était une femme sévère, aussi sérieuse que mon père était gai; elle ne m'avait pas fait moitié tant d'amitié que lui, et pourtant, quand je la mis dans le cercueil, il me parut que jamais je ne reverrais ni de beaux jours ni de soleil. A partir de ce moment, sauf le dernier qui avait douze jours, je n'eus plus d'enfants dans les bras, et celui-là s'éleva tout seul, on peut le dire, car je n'avais guère le temps de m'occuper de lui. Pourtant je l'aimais mieux que les autres.

Mon père fut triste pendant quelques jours, mais il avait le coeur si naturellement gai, qu'il ne pouvait pleurer longtemps; il se remit à rire avec les camarades, et moi, je restai au logis pour élever toute la couvée.

--Si jeune? fit Antonine.

--Que veux-tu, ma chérie! Il faut bien plier pour ne pas rompre! Que pouvais-je contre la volonté de Dieu? C'était lui qui nous avait repris la mère, et sa volonté était sans doute de me faire élever les enfants; sans cela, il ne m'eût pas fait naître la première.

Je passai plusieurs années comme cela; les petits étaient déjà forts, le dernier courait tout seul depuis longtemps, et j'avais un peu de temps libre. La belle saison étant venue, j'en profitai pour aller cueillir des champignons et des fruits sauvages, afin de les faire sécher pour l'hiver. Nous n'avons guère de friandises, nous autres, et nous les prenons là où le bon Dieu les met.

Un jour j'étais allée au bois avec mon panier, pour ramasser des fraises: j'en avais presque plein la corbeille, et comme il faisait très-chaud, je m'assis sur le gazon. Voilà que la mère de ta mère, ta défunte grand'mère, que tu n'as pas connue, vint se promener dans la forêt et y prendre le thé avec la compagnie. Le monde était arrivé dans une grande voiture à quatre chevaux, et ils étaient bien une douzaine. Ta grand'mère, qui était très bonne, me parlait quand elle passait par le village, mais je n'étais pas assez hardie pour l'aborder, et je m'en allai un peu plus loin, dans le fourré. De temps en temps, j'entendais les chevaux s'ébrouer et faire sonner leurs clochettes; cela m'amusait; je ne connaissais aucun plaisir, et j'aimais à savoir que les seigneurs se réjouissaient ensemble.

Pendant que j'étais là, j'entendis marcher dans le bois, tout près de moi; je me retournai, aussitôt debout, pour m'enfuir; mais j'eus la curiosité de voir quel était le chrétien qui s'était approché! Je le reconnus tout de suite, et pourtant je ne l'avais vu que deux fois; c'était Afanasi, le jeune cocher de ta grand'mère; il n'avait pas plus de dix-huit ans, mais il savait conduire quatre chevaux comme pas un dans les environs. Si tu l'avais vu quand il menait la calèche de ta grand'mère à l'église, le dimanche...

La Niania s'interrompit, poussa un soupir et fit le signe de la croix.

--Afanasi, reprit-elle, me parut plus beau que le soleil; il avait une petite barbe blonde qui commençait à friser, et quand il souriait, je croyais voir le ciel avec ses anges, rangés autour du Père éternel; il me parla, me demanda comment je m'appelais, et me dit que j'étais jolie...

La Niania s'interrompit encore.

--Je retourne à mon vieux péché, dit-elle; c'est le malin qui m'inspire...

--Non, non! fit Antonine, qui l'écoutait penchée sur son coude, les yeux brillants; raconte-moi tout. Tu l'as aimé?

--Je l'ai aimé plus que mon âme! dit sourdement la vieille femme. Jamais, hormis mon père et les petits, personne ne m'avait dit une bonne parole; on prétendait que j'étais fière parce que je ne parlais pas à nos gens de village: je n'étais pas fière, mais timide. Avec Afanasi, j'étais timide, mais il savait me rassurer. Je commençais par le regarder en dessous, derrière mon coude replié sur mes yeux, comme font nos filles quand elles sont honteuses, et puis je finissais par regarder au fond de ses yeux. Je l'aimais tant, que quand je ne parvenais pas à l'apercevoir, ne fût-ce que de loin, dans la cour des seigneurs, pendant qu'il lavait les équipages ou quand il amenait les chevaux boire à la rivière, j'étais triste toute la journée et je pleurais le soir sans pouvoir m'endormir.

Il y avait déjà six semaines que j'avais rencontré Afanasi dans le bois pour la première fois; je l'avais revu dans la grange et à différentes autres places; mais j'étais si timide, que je n'osais rester plus d'une minute avec lui. C'était bien drôle! Avant le moment de le voir, j'étais impatiente, je ne tenais pas en place; les heures me paraissaient longues comme des années, et puis, lorsque je m'en allais le retrouver, j'allais lentement, j'avais comme un regret de me rendre auprès de lui; et aussitôt arrivée, s'il essayait de me prendre par la taille ou de m'embrasser, je trouvais une bonne raison pour m'enfuir sur-le-champ. Quand j'étais un peu loin, je m'arrêtais pour le voir revenir à la maison, cachée derrière un arbre ou une meule de foin, et quand j'avais pu l'apercevoir sans qu'il me vît, je me sentais heureuse et comme rassurée jusqu'au lendemain.

Un soir, j'étais restée debout au coin de l'avenue qui menait chez les seigneurs, et je regardais Afanasi qui s'en allait à grand pas vers les écuries; je le trouvais si beau, que mon coeur s'en allait avec lui; je ne pensais plus à rien; seulement je sentais que tout à l'heure, quand il aurait disparu derrière le mur, je serais bien triste; mon père qui rentrait du travail plutôt que de coutume m'aperçut et s'approcha tout près de moi. Je ne l'avais pas vu, et je fis un bond de frayeur lorsqu'il me frappa sur l'épaule.

--Que regardes-tu là? dit-il d'un ton railleur; les longues jambes du bel Afanasi?

Je n'avais pas coutume de mentir, et je devins toute confuse. Mon père continua:

--On m'a dit qu'il te fait la cour? Méfie-toi, ma fille, c'est un enjôleur, ne crois pas un mot de ce qu'il dit.

--Mais, mon père, dis je, car j'étais offensée par la manière dont il parlait de mon grand ami, il ne m'a rien dit de mal.

--J'espère bien qu'il ne t'a rien dit, le vaurien! Il fait la cour à la fille du meunier et à la femme de chambre de Madame, en même temps. Comme ça, s'il n'en a pas une pour femme, il aura l'autre. Elles ont de l'argent toutes deux. Il est malin! Ce n'est pas lui qui épousera une fille pauvre; il n'aime pas les chaussures d'écorce, il lui faut une femme qui porte des souliers de peau!

Je reportai les yeux sur mes pieds nus. Mon père haussa les épaules et passa outre. Pouvais-je ne pas croire mon père? Et d'un autre côté, comment supposer qu'Afanasi me trompait? Il ne m'avait jamais parlé de nous marier, et ce n'est pas moi qui aurais osé lever la voix sur ce sujet-là. Mais je croyais qu'il m'aimait assez pour vouloir passer sa vie avec moi. Je rentrais à la maison; je servis à manger à tout mon petit monde, et quand ils furent tous couchés et endormis sur le poêle, je me couchai aussi, sur le plancher comme d'habitude, et je me mis à réfléchir. Non, je ne pouvais pas admettre que mon père s'était moqué de moi; il aimait à rire, sans doute, mais il ne riait pas des choses sérieuses, et n'aurait pas voulu me faire du chagrin, car il aimait ses enfants. Je songeai à demander à Afanasi si vraiment il courtisait la fille du meunier et la femme de chambre de Madame; mais je ne sais pourquoi il me semblait que si je lui faisais cette question, il se fâcherait contre moi et cesserait de m'aimer.

La femme de chambre était une fille de la domesticité seigneuriale, élevée dans les appartements; elle nous trouvait trop peu de chose, nous autres paysannes, pour nous parler autrement que par hasard, au jour de fête; je ne saurais rien par cette orgueilleuse. Je me résolus alors à aller trouver la fille du meunier; elle demeurait à deux verstes de chez nous, sur la rivière, et nous étions bonnes amies, ayant à peu près le même âge, quoiqu'elle n'eût rien à faire et que je fusse surchargée de besogne tout le long du jour. Le lendemain, après avoir mis toute la maison en ordre, je dis à mon père que j'irais voir s'il n'y avait pas des écrevisses dans un trou que je connaissais bien, un peu en amont du moulin, et je partis avec mon panier. Comme je passais derrière les communs seigneuriaux, j'entendis Afanasi qui plaisantait et riait aux éclats; sa voix m'était bien connue et me frappait toujours droit au coeur; une voix de femme riait avec lui; je ne distinguai pas si c'était la femme de chambre ou une autre qui tenait compagnie, mais je passai bien vite, presque en courant. De ce moment, je fus toute triste: je sentais, je ne sais pourquoi, que mon voyage était inutile, et que j'en savais assez pour m'ouvrir les yeux; mais, tu sais, ma fille, quand on a du chagrin, on ne veut pas croire les choses qui vous feraient pleurer; on se bouche les yeux et les oreilles, jusqu'à ce que le malheur vous tape à grands coups sur la tête, en vous criant: Regarde-moi donc en face! Et quand on le regarde, on voit que sa figure n'est pas nouvelle, et qu'on le connaissait depuis longtemps.

J'allai donc au moulin tout de même. Paracha, la fille du meunier, était sur le seuil de sa porte, occupée à nourrir des poussins avec le grain tombé, que les chevaux avaient foulé aux pieds pendant qu'on déchargeait les sacs, et qui n'était plus bon pour la monture.

--Tiens, bonjour, me dit elle; on ne te voit pas souvent!

--Je n'ai pas le temps, lui dis-je; il y a trop d'enfants à la maison.

Elle me fit entrer, et m'offrit du kvass, du lait caillé, des macarons, une quantité de bonnes choses, elle avait mis sur la table un superbe pain d'épice avec son nom, écrit tout au long dessus, en sucre rouge.

--Qu'est-ce qui t'a donné cela? demandai-je le coeur tremblant, car je savais quelle serait la réponse.

--C'est mon promis, le cocher Afanasi, répondit-elle en rougissant de joie et d'orgueil. Mon père et ma mère lui ont permis de venir à la maison et de me faire des cadeaux; je suis sa fiancée; si les maîtres ne s'en vont pas en ville pour l'hiver, nous nous marierons à l'Epiphanie; et s'il s'en vont, nous nous marierons après Pâques.

--Voilà ce que c'est! me dis-je; comme on apprend vite son malheur!

--Eh bien, est-ce que tu ne me félicites pas? me dit Paracha en me regardant avec étonnement.

Je ne sais pas comment je fis pour me lever, la saluer et l'embrasser trois fois après l'avoir saluée en m'inclinant jusqu'à la ceinture. Je lui fis mes compliments, cependant; et alors, elle m'emmena en haut pour me montrer tout son trousseau. Il était magnifique, car sa mère avait commencé à s'en occuper dès qu'elle avait eu douze ans. Il y avait de tout; des essuie-mains brodés qu'elle avait préparés pour les offrir en cadeau, à sa noce, aux jeunes gens qui assisteraient le marié, au prêtre, au diacre, à l'Eglise, enfin à tout le monde. Il y en avait bien quarante! Elle avait des dentelles qu'elle avait tissées sur une pelote, avec des dessins rouges et bleus, car ses parents ne lui regrettaient ni le fil, ni le coton rouge; elle avait des sarafanes garnis de boutons dorés jusqu'en bas, et des mouchoirs de soie, et des robes comme les femmes de chambre de Madame.