Chapter 5
--Je ne le veux pas, dit-elle avec autorité.
--Pourquoi?
--Ta carrière est ailleurs; je ne t'épouserais pas si je te voyais faiblir. Quand on a une idée vraiment grande, on ne l'a quitte ni pour une fortune ni pour une femme. On souffre, et l'on meurt.
--Antonine, cria Dournof, en se prosternant à ses pieds, tu es plus qu'une sainte, tu es une martyre!
La jeune fille secoua tristement la tête, et passa la main dans les boucles épaisses de la chevelure de son ami, agenouillé devant elle.
--Je t'aime, dit elle, et je veux que tu sois grand.
--Alors, suis-moi! reprit le jeune homme avec impétuosité. Je ne serai grand, si je dois jamais l'être, que par toi et pour toi; sans toi, ma vie n'existe pas.
--Vous avez travaillé avant de me connaître et avant de m'aimer, dit elle avec douceur. Le but que vous vouliez atteindre existe toujours. Dournof se leva, et se tint devant elle humblement.
--Tu vaux mille fois mieux que moi, dit-il sur le ton de la prière, mais vois-tu, Antonine, avant de te connaître, je n'étais qu'un enfant. Je suis un homme à présent; sais-tu ce qui m'a fait heureux? C'est la pensée sérieuse que tu as mise dans ma vie. Du jour où tu as promis de m'épouser, je me suis senti charge d'âme; j'ai pensé au foyer que je devais préparer pour te recevoir, aux difficultés de l'existence, où peut-être tu me demandais conseil; j'ai repoussé alors comme indignes bien des pensées que peut-être sans toi j'eusse accueillies avec complaisance. Quand on est jeune, vois-tu, on se laisse tenter facilement; je ne te l'ai pas dit, parce que rien ne devait troubler ton repos, et d'ailleurs j'étais sûr de ta réponse! Mais plusieurs fois on m'a proposé de l'argent pour arranger des affaires, des affaires que tu ne peux pas soupçonner. J'étais très-pauvre dans ce moment-là; une fois même, Antonine, c'était au moment de ta fête, je me creusais la tête pour trouver le moyen de t'offrir quelque bagatelle--j'ai failli succomber; l'affaire était honorable en apparence,--mais la somme qu'on m'offrait était trop forte pour payer le simple accomplissement de mon devoir... J'ai eu méfiance, et j'ai refusé... Tu ne sauras jamais combien j'étais pauvre à ce moment-là, et combien j'ai été violemment tenté. Eh bien! si j'ai eu le courage de refuser, ce n'est pas parce que mes principes, mon éducation et tout cela m'ont retenu.. C'est parce que je t'aimais, et que si tu m'avais demandé où j'avais pris cet argent, je n'aurais pas osé te répondre toute la vérité. Tu es ma conscience, Antonine, mon honneur même! Dis, puis-je vivre sans toi?
Elle leva sur lui ses yeux noyés de larmes, mais de larmes d'orgueil et de joie.
--Ah! dit-elle, tu me consoles de toutes mes peines!
Ils se regardèrent un moment, ravis, oubliant toute souffrance.
--Tu es un homme de bien, dit la voix tremblante d'émotion de la Niania, toujours debout près de la porte.
Ils tressaillirent; ils se croyaient seuls. Cette voix les ramena sur la terre.
--Ah! soupira Antonine, les hommes comme toi sont rares.--Ce sera ma joie éternelle d'avoir été aimée par toi. Mais, écoute, Féodor, il y a autre chose, te dis-je, que l'amour d'une femme... N'as tu pas parlé de la patrie? N'as tu pas dit qu'elle a besoin de coeurs dévoués, de serviteurs désintéressés? N'est-il pas temps que la lèpre de fonctionnaires qui la ronge soit guérie par les âmes courageuses qui travaillent pour rien ou pour peu--pour l'honneur d'être utiles? Ne veux-tu pas être de ceux-là?
Dournof serra fortement les deux mains qu'elle tendait vers lui.
--Eh bien, renonce à moi, aime la Russie. Elle te le rendra.
--Je ne renoncerai jamais à toi, dit Dournof d'une voix calme, où l'on sentait une force immense.
--Mais, si mes parents ne veulent pas?
--Je t'enlèverai, malgré toi, et je t'épouserai de force.
--Féodor, dit-elle, ne le fais pas; ma mère me maudirait.
--Qu'importe! dit-il avec colère.
--J'en mourrais;--je ne puis même supporter la pensée de la honte.
Elle se tut, et inclina sa tête sur ses mains pressés.
La voix de la Niania retentit dans la chambre mal éclairée; cette voix, sortant d'un corps qu'on ne voyait presque pas, prenait un accent presque prophétique.
--N'as-tu pas honte, Féodor Ivanitch, disait-elle, de vouloir entraîner au mal notre chaste colombe? Tu sais bien qu'il n'y a pas de mariage valable devant Dieu, si les parents refusent le consentement, même quand un prêtre l'a béni! Pourquoi cherches-tu à séduire l'âme blanche de notre entant? C'est elle qui parle bien et toi qui penses mal Tu parlais bien, tout à l'heure, mais l'esprit du mal vient de passer sur tes lèvres.
La Niania se tut. Les jeunes gens avaient désuni leurs mains pendant qu'elle parlait, et se tenaient maintenant tous deux le front baissé comme des coupables.
--Adieu, dit Antonine à son ami, sans oser lever les yeux sur lui.
--Non, pas adieu, répondit-il; tu seras à moi, entends tu? Et si tes parents te forcent à épouser ce Titolof, si tu es sans force pour leur résister, quand tu sais si bien me résister à moi,--mariée à Titolof, tu n'en seras pas moins à moi.--J'enlèverais madame Titolof, puisque Antonine Karzof ne veut pas être ma femme.
Antonine poussa un cri et recula en se couvrant le visage de les deux mains.
--Honte! honte à toi! fit dans l'ombre la voix de la Niania, tu parles comme un sacrilège.
--Tant pis! s'écria Dournof hors de lui; d'autres vivent et prospèrent qui font le mal sans excuse; nous vivrons et nous prospérerons comme eux, nous qui n'avons voulu que le bien, et qu'on force à mal faire!
--Tu parles comme un insensé, dit la Niania toujours immobile. Si la mère qui t'a porté t'entendait parler, elle renierait le fils de ses entrailles, qui offense Dieu et sa bien-aimée.
--Pardon, pardon! s'écria Dournof. Je suis un malheureux, si malheureux, que je voudrais être mort! Pardonne-moi, Antonine!
Antonine étendit la main vers lui, et traça un signe de croix dans l'air, sur la poitrine du jeu ne homme.
--Que Dieu te donne la paix, dit-elle; moi. Je tâcherai de bien faire... Si seulement j'étais sûre que tu ne seras pas malheureux!
--Alors, tu ne veux pas? fit Dournof en la serrant contre son coeur.
--Jamais, sans le consentement de nos parents.
--Je le leur demanderai encore une fuis, s'écria-t-il; malgré leur grossièreté et leur injustice...
--Ils ne te l'accorderont pas! dit Antonine. C'est un général qu'il leur faut pour gendre.
--Que feras-tu?
Elle sourit étrangement.
--Ne crains rien, dit-elle, on ne me mariera pas malgré moi. Je te jure que je ne serai pas la femme de Titolof.
--Ne jure pas, fit la Niania. Nul ne peut répondre de soi-même.
--Je jure, s'écria Antonine, en se prosternant devant l'image qui occupait un recoin de la chambre. Je jure ici pour la seconde fois de n'appartenir qu'à Dournof.
--Et moi, fit le jeune homme en lui pressant la main, je jure d'appartenir à Antonine jusqu'à la mort.
--Ce n'est pas bien, ce n'est pas bien! dit la Niania émergeant de l'ombre et secouant sa tête soucieuse. Il ne faut pas faire de serments! Viens, ma colombe, viens à l'église demander à Dieu pardon de ce péché Et toi, jeune homme, tu parles tantôt bien et tantôt mal: ton âme n'est pas encore délivrée des pièges du démon; nous prierons le Seigneur pour qu'il t'éclaire.
--Adieu, dit Antonine en se relevant docilement; adieu, mon fiancé, jusqu'à ce que la volonté de Dieu nous réunisse.
--Ce ne sera pas long, répliqua Dournof, d'une façon ou de l'autre...
--Jamais, répéta Antonine, jamais sans la permission de ma mère; elle m'a dit qu'elle maudirait mes enfants... jamais.
Il la reprit dans une étreinte suprême, mais sans chercher un baiser. Ces êtres purs et fiers craignaient de mollir. Ils se séparèrent; Antonine passa devant, et la Niania la suivit, après avoir fait le signe de la croix comme en quittant le lieu consacré.
Dournof, resté seul, regarda un instant la porte, qu'il ne songeait pas à fermer. Il lui semblait que tout son bonheur et tout le sang de ses veines étaient partis par là. Un frisson passa sur son corps, et il se décida à fermer cette porte.
Mais alors, il se sentit plus seul que jamais; il tomba sur le sol à l'endroit qu'avaient foulé les pieds d'Antonine, et pleura amèrement, lui qui n'avait encore jamais versé de larmes, même dans ses plus grandes douleurs.
VIII
Les jours s'écoulaient, madame Frakine était venue voir Antonine, et s'était étonnée de la trouver à la fois maigrie et d'une fraîcheur extraordinaire: les yeux brillaient d'un éclat nouveau, et les joues avaient pris des teintes rosées que, jusque-là, personne n'avait vues sur ce visage ordinairement pale.
--N'a-t-elle pas la fièvre? demanda madame Frakine à madame Karzof, lorsque Antonine eut quitté l'appartement.
--Mais non! pourquoi voulez-vous qu'elle ait la fièvre?
--Ces jeunes filles, dit la vieille dame, non sans hésiter, sont parfois malades quand on les contrarie...
--Oui est ce qui contrarie Antonine?
--Mais, vous-même, ma bonne amie! Ne m'avez-vous pas dit qu'elle aimait Dournof?
--Oh! cet enfantillage! Il y a longtemps qu'elle n'y pense plus!
Madame Karzof mentait sciemment, car tous les jours, en lui disant bonsoir, Antonine lui réitérait ses supplications. Madame Frakine savait aussi que c'était un mensonge, car Dournof lui avait confié tous leurs secrets, en la suppliant de donner de ses nouvelles à la jeune fille, aussi souvent que ce serait possible; mais à quoi bon réfuter les mensonges de ceux qui ne veulent pas entendre la vérité?
--Alors, reprit la bonne dame, vous la mariez à Titolof?
--Certainement: dans cinq semaines, aussitôt après Pâques. Ce sera une jolie noce, mon gendre fera très-bien les choses.
--Et Antonine, qu'en dit-elle?
--Que voulez-vous qu'elle en dise? Les jeunes filles ne disent jamais rien!
--Je me souviens pourtant que dans mon jeune temps, répliqua madame Frakine, on se faisait un brin de cour.
--C'était comme ça autrefois, dit madame Karzof; maintenant on se conduit avec plus de décence.
--Alors, vous n'êtes pas obligée de rappeler votre futur gendre quand Antonine s'éloigne?
--Je ne sais pas comment vous pouvez avoir de pareilles idées, ma chère, fit madame Karzof d'un air mécontent. Mon futur gendre est un homme comme il faut, qui ne se permet pas d'inconséquences.
--Tant pis! fit madame Frakine... pardon, je voulais dire tant mieux. Ah! il ne se permet pas d'inconséquences? c'est très bien. Et que dit Antonine?
--Mais ne vous ai-je pas dit qu'elle ne disait rien? fit la maman impatientée: rien, à la lettre, rien!
--Ah! je comprends, fit la vieille dame, elle ne lui dit rien du tout; et lui, qu'est-ce qu'il en dit?
Madame Karzof haussa les épaules; mais sa bonne amie n'était pas d'humeur à la laisser en repos sans lui avoir soutiré toutes les informations qu'elle ne pouvait obtenir d'Antonine, attendu qu'on ne laissait jamais celle-ci seule avec personne, de crainte d'attaque de l'ennemi.
--N'aimerait il pas mieux un peu plus de conversation, votre futur gendre?
--Je vous ai dit que M. Titolof est un homme très comme il faut; par conséquent, il ne peut qu'approuver cette réserve, que le bon goût commande en tout cas, aujourd'hui comme autrefois.
Après s'être vengée par cette pointe, qu'elle crut très acérée, madame Karzof se préparait à parler d'autre chose, mais son amie la prévint.
--Oui, dit-elle d'un air innocent, vous voulez dire que mon pauvre défunt mari et moi, nous n'étions pas des gens de haut parage..., mon père était un comte Dérésof, cependant; mais chez nous, on était à la bonne franquette, et de père en fils, comme de mère en fille, on avait la fâcheuse habitude de se marier par amour... c'est mauvais genre. Chez les gens comme il faut, on préfère les mariages par contrainte; c'est beaucoup mieux porté, je me suis laissé dire. A propos, aurez vous assez de confitures pour vous mener jusqu'au printemps? Figurez-vous que j'ai déjà fini les miennes! Il est vrai que la belle jeunesse m'a aidée à les manger.
Les liens rompus, madame Karzof n'était pas assez fine pour ramener le premier sujet de conversation; aussi se creusa-t-elle vainement la cervelle pour chercher une épigramme, son amie partit avant qu'elle l'eût trouvée.
A la lettre, en effet, Antonine ne disait rien à Titolof. Un autre en eût été embarrassé, mais le général n'était pas homme à perdre contenance pour si peu. Le général avait appris, sous s main, qu'une excellente place allait se trouver vacante, mais il fallait un homme marié pour la remplir; un homme marié inspire beaucoup plus de confiance à tout le monde, et surtout à ses supérieurs, sans qu'on ait bien pu savoir pourquoi, car... mais dans ce cas spécial, il fallait un homme marié. Titolof s'était donc mis en campagne, c'est-à-dire qu'il avait prié une dame de ses amies de lui chercher une épouse jolie, bien faite, avec un peu de fortune, et surtout cette excellente éducation, morale et instruction comprises, qui est absolument indispensable à la femme d'un dignitaire d'une façon seulement relative, c'est-à-dire borgne dans le royaume des aveugles.
Titolof n'était pas méchant, il n'était que bête, et encore ne saurait-on lui imputer ce malheur comme un crime, car ce n'était pas sa faute, et avec les efforts les plus consciencieux, il n'eût pu s'en corriger. Mais ce pénible travail qui consiste à essayer de se débarrasser de ses défauts lui avait été épargné. La Providence bénigne lui avait départi, au lieu d'esprit, un inaltérable contentement de soi-même et des autres. Il était optimiste en tout, surtout en ce qui le concernait, et trouvait Antonine parfaite. N'ayant fait jusque-là de cour qu'à des personnes tout à fait indignes d'être autrement mentionnées ici, il ne savait comment courtiser une jeune fille, et préférait de beau coup la conversation de ses futurs beaux-parents, avec lesquels il échangeait, sans broncher, les aphorismes les plus saugrenus.
Tel était le mari que les Karzof avaient choisi pour leur fille. Antonine avait pensé à prier Titolof de retirer sa demande, mais la bêtise et la fatuité incurables de ce personnage lui avaient démontré d'avance l'inutilité de sa tentative. Que lui restait-il à faire?
C'est ce qu'elle se demandait toutes les nuits pendant les moments de solitude qu'on ne pouvait lui refuser. La Niania venait alors s'asseoir sur le pied de son lit, et pleurait silencieusement en voyant les pensées amères et douloureuses passer sur le visage de son enfant chérie, toujours muette. La vieille femme n'avait pas besoin de con verser avec Antonine pour sa voir ce qui la rendait si morne. Elle devinait les mouvements de son âme, au froncement des sourcils de la Jeune fille, à l'agitation de ses mains fiévreuses, où à leur molle inertie, lorsque lasse de se débattre dans une situation sans issue, elle se disait qu'il n'y avait plus pour elle d'autre recours que la mort. La mort! A dix-neuf ans! La première fois qu'Antonine envisagea de près cette pensée jusqu'alors seulement entrevue, elle tressaillit d'épouvante, et n'osa l'aborder. Mais peu à peu la mort sanglante ou hideuse disparut de son esprit, elle songea à une mort poétique, lente, entourée de soins; la mort qui met une auréole au front des jeunes filles, qui semble un passage insensible de la terre au ciel, dont on ne voit pas les souffrances, et qui permet de se détacher doucement de ce qu'on a aimé.
Le carême était extrêmement froid, cette année-là; Antonine, dévorée par la fièvre, avait pris l'habitude de garder sa fenêtre ouverte un instant le soir, lorsqu'elle rentrait dans sa chambre afin de rafraîchir l'air tiède et lourd des demeures russes. La Niania avait bien soin de fermer tout; mais pendant qu'elle participait au tardif souper des gens à la cuisine, Antonine rouvrait le carreau double et restait là en contemplation devant les étoiles;--recevant avec délices le vent glacé qui rafraîchissait l'embrasement de ses veines. Au moindre bruit, elle fermait le carreau, comme une coupable... Coupable, ne l'était-elle pas?
Un peu de toux se déclara au bout de quelques jours; la fièvre augmenta, et madame Karzof exigea que sa fille gardât le lit.
Antonine s'y soumit sans résistance; elle était mieux au lit qu'ailleurs, car Titolof ne viendrait pas la voir dans sa chambre, elle en était sûre. Le docteur vint, trouva une légère irritation de poitrine, et prescrivit une potion que madame Karzof vint donner elle-même toutes les heures à sa fille. Dès le lendemain, Antonine allait beaucoup mieux; elle put se lever, et obtint même pour les jours suivants la permission de sortir, à condition qu'elle prendrait des poudres qui furent dûment apportées dans sa chambre.
Titolof montra une joie très-ive en voyant sa fiancée remise, et lui apporta un bouquet magnifique et une loge pour le cirque, car le cirque est un divertissement permis en carême.
Jusqu'à ses dernières années, les théâtres étaient fermés pendant ce temps de pénitence.
IX
Le jour venu, Antonine reçut l'ordre de se faire coiffer avant le dîner, et la cuisinière, prévenue d'avance, dut s'arranger pour servir à quatre heures; de sorte qu'il était à peine trois heures quand madame Karzof entra dans la chambre de sa fille.
--Des rubans roses, Niania, dit-elle à la fidèle servante.
Celle-ci, en grommelant, s'en alla chercher le carton qui contenait les noeuds de ruban, et Antonine resta seule avec sa mère.
A la grande surprise de celle-ci, elle rejeta le peignoir qu'on avait déjà placé sur ses épaules, se leva et s'avança vers madame Karzof.
--Ma mère, dit-elle, je vous en conjure, ne faites pas mon malheur. Je ne vous demande pas de me donner à Dournof; mais de grâce ne me mariez pas à Titolof.
Madame Karzof haussa les épaules. Cette phrase qu'elle entendait tous les jours avec peu de variantes, car la pauvre Antonine ne se mettait pas en frais d'éloquence, glissait sur son coeur sans l'effleurer.
--Ma mère, reprit Antonine avec plus de force, c'est aujourd'hui pour la dernière fois que je vous le demande!
--Cela me fera grand plaisir de ne plus l'entendre, répondit madame Karzof, car tu m'ennuies singulièrement.
--Ne soyez pas inflexible, ma chère maman, reprit Antonine en faisant un effort surhumain pour devenir câline et tendre. Je ne veux pas épouser M. Titolof parce qu'il m'est insupportable.
--Un si charmant garçon, repartit la mère; tu es difficile.
--Il est horriblement fat et bête!
--Je le trouve spirituel, moi, mais il est convenu qu'à présent les enfants ont plus d'esprit que leurs parents! fit madame Karzof très-piquée, car, en effet, elle trouvait son futur gendre spirituel.
--Eh bien, maman, c'est moi qui ai tort; je suis une fille fantasque, capricieuse, injuste; mais telle que je suis, je suis votre fille, vous m'aimez et je vous aime, et, ma chère maman, je déteste M. Titolof.
Madame Karzof, qui s'était toujours montrée revêche lorsque Antonine lui avait parlé avec le calme et la dignité dont elle ne se départait pas, fut émue de l'entendre parler comme une enfant ordinaire; elle la fit asseoir auprès d'elle, caressa ses longues nattes brunes, et lui parla avec douceur.
--Vois-tu, ma chérie, tu seras très-heureuse, vous partirez pour N...
--Partir? fit Antonine avec effroi. Elle avait cru jusque-là que Titolof devait rester à Pétersbourg.
--Eh bien! A quoi penses-tu, que tu ne le sais pas? Nous ne parlons que de cela depuis quinze jours!
Hélas! c'était vrai, mais Antonine n'écoutait jamais ce qui se disait entre ses parents et son futur: leurs paroles étaient pour elle un bourdonnement monotone, qui servait d'accompagnement à ses pensées. Cette idée de départ lui donna le dernier coup.
--Je ne veux pas vous quitter, chère maman! Mon père est vieux, il m'aime; voulez-vous lui faire le chagrin de ne plus voir sa fille?
Elle fit ce qu'elle n'avait jamais fait, elle baisa les mains de sa mère, pleura, supplia...
--Vois-tu Nina, dit enfin madame Karzof émue, si ce n'était pas aussi avancé, j'aurais repris notre parole; mais à présent ton mariage est annoncé, tout le monde serait trop surpris; ton trousseau est fait, les cartes d'invitation sont prêtes, il n'y a plus que ta robe de noce à essayer... C'est impossible ma chère enfant, réfléchis toi-même!
Antonine quitta sa posture suppliante.
--Vous le voulez? dit-elle d'une voix tremblante; soit, mais vous vous en repentirez amèrement.
--Des menaces? s'écria madame Karzof. Et moi qui regrettais ce mariage tout à l'heure! Qu'on est sot de croire à ce que nous disent les enfants! Niania, dit-elle à la bonne qui rentrait, mets-lui des noeuds roses, et tâche qu'elle soit jolie, bon gré, mal gré.
Là-dessus elle quitta majestueusement la chambrette, non sans maugréer sur son accès de sensibilité.
--Niania, dit tristement Antonine, fais-moi aussi belle que tu pourras, pour que le monde des vivants garde un bon souvenir de moi quand je n'y serai plus.
--Que dis tu là, ma colombe? fit la vieille femme effrayée. Ne parle pas de mort à ton âge... Est ce qu'on meurt à vingt ans? Mais regarde donc mes vieux os que j'ai peine à traîner; et que Dieu ne veut pas mettre au repos! Mourir! nous avons bien le temps d'y penser, Dieu merci.
Un étrange sourire éclaira le visage d'Antonine, et elle s'assit devant la glace de sa toilette. Elle examina son visage, dont elle se préoccupait peu d'ordinaire. Que de jeunesse et de vie, malgré l'indisposition récente, dans ces tissus nacrés, dans ces veines azurées où coulait un sang vif et chaud! Ses lourdes nattes, ses sourcils épais et réguliers dénotaient l'abondance de la sève dans ce corps charmant, où la vingtième année apportait son complément d'élégance et d'harmonie. Pendant sa toilette, Antonine regarda attentivement ses bras ronds et potelés, ses épaules déjà pleines où le rose de la jeunesse teintait encore la chair; elle regarda le sang courir sous la peau jusqu'au bout de ses mains fines; et elle pensa que ce serait grand dommage quand toutes ces choses exquises seraient à six pieds sous terre. Les larmes montèrent à ses yeux, elle les refoula vaillamment et s'essuya les paupières du revers de sa main.
--Pleure, mon enfant, cela fait du bien, lui murmura la Niania en achevant de l'habiller; cela fait du bien; tu es si oppressée depuis quelques jours!
--Je n'ai pas le temps, dit brusquement Antonine. Donne-moi ma robe grise, en barège.
--Du barège! Mais, ma chérie, il fait froid au cirque! Ce n'est pas comme au théâtre bien fermé et bien chaud! Il y fait froid, et il y a partout des vents coulis!
--Fais ce que je te dis, répéta impérieusement la jeune fille. Ma mère veut que je sois jolie, il faut lui obéir.
La Niania alla chercher la robe demandée, dont le corsage transparent recouvrait les épaules de barège seul; de plus, ce corsage était entr'ouvert sur la poitrine. Antonine revêtit ce costume avec une sorte de triomphe, et se regarda ensuite dans la glace. Jamais elle n'avait été plus belle. Les yeux brillants d'une sorte de rage, elle attacha un noeud sur sa robe, jeta un dernier coup d'oeil et s'inclina railleusement devant son image.
--Ceux qui vont mourir te saluent! dit-elle, et elle passa aussitôt dans le salon, où Titolof, invité pour dîner, l'attendait avec beaucoup de patience.
--Que vous êtes belle! lui dit-il en la saluant.
--N'est-ce pas, général? répondit la jeune fille avec un petit rire moqueur. Il faut bien s'habiller quand on va dans le monde.
--Est-ce que tu n'auras pas froid avec cette robe? demanda la mère avec sollicitude.
--Est-ce qu'on a froid quand on s'amuse? répliqua Antonine, je compte m'amuser ce soir. Depuis les premiers jours de carême je n'ai guère eu de plaisirs.
Il n'est pas trop tôt pour commencer!