La Niania

Chapter 4

Chapter 43,952 wordsPublic domain

Dix heures avaient sonné, et le phénix des prétendants, le général de trente-cinq ans, décoré de Sainte-Anne, n'était pas encore arrivé. Madame Karzof jetait des regards inquiets, tantôt sur sa fille, qui continuait à danser de préférence avec les "petits jeunes gens", tantôt sur la porte qui s'ouvrait souvent, mais pour laisser passer des visages connus. Enfin, sa bonne amie parut, vêtue d'une superbe robe de soie bleue, d'un bleu à faire rougir le ciel de juin, entraînant dans le remous des plis de sa jupe le général Titolof, qui avait beaucoup de peine à se dépêtrer.

--Oh! oh! dit à demi-voix Dournof, placé derrière Antonine à ce moment, c'est sérieux, cette fois!

Le général Titolof avait, en effet, trente-cinq ans environ, c'est-à-dire trente-sept ans et onze mois; c'était un homme de belle prestance qui portait en avant un beau torse bombé, recouvert pour la circonstance d'un linge éblouissant et d'un gilet plus éblouissant encore. Le reste du corps, orné de drap fin, suivait ce torse magnifique; la tête qui surmontait le tout n'était pas indigne de cet ensemble; de beaux yeux gris, des sourcils noirs, une fine moustache noire, une virgule noire, des cheveux noirs très-fins et frisés au fer, et surtout, oh! si admirablement pommadés! Des gants paille, un chapeau gibus avec des initiales surmontées d'une couronne... Tout cela était parfait, si parfait, que Karzof enfonça ses doigts dans les côtés de Dournof qui sursauta.

--Comment peux-tu te comparer à cet oiseau-là? lui dit-il; mais tu n'es pas seulement digne de serrer la boucle de son gilet.

--Je la serrerais peut-être un tantinet trop fort, répondit Dournof d'un air méditatif en contemplant la beauté incontestable du général Titolof.

--Je veux aller voir s'il miaule ou s'il aboie, dit Jean; il est impossible que cette tête-là parle d'une voix humaine, comme toi et moi.

Titolof, suivant toujours la robe de soie bleue, était arrivé auprès de madame Karzof.

--Le général Titolof, mon ami, et celui de mon mari, dit la robe bleue en le présentant.

Les talons de Titolof se rapprochèrent; il inclina la tête avec un geste mécanique irréprochable, et la releva aussi gracieusement, puis se pencha sur la main potelée de madame Karzof, qu'il porta à ses lèvres.

--Enchantés, enchantés, murmura la bonne dame, en se retournant aussi vite que sa courbature le lui permettait.

--Je vais vous faire faire connaissance avec notre famille... Mon mari... Le mari salua. Mon fils, Jean...

Jean Karzof venait, bien mal à propos, de demander une polka au tapeur aveugle, et le salon retentissait des accords mélodieux des "folichons". Jean s'inclina devant le monsieur, qui lui serra la main à l'anglaise.

--Et ma fille Antonine, où est-elle, Jean?

--Là-bas, maman, répondit respectueusement le jeune homme.

Antonine était là-bas, en effet, qui dansait la polka avec un "petit jeune homme"; au moment où sa mère lui lançait un regard irrité, elle l'aperçut qui quittait le petit jeune homme pour repartir aussitôt avec les besicles, et la colère de son regard se changea en une approbation qui devint du regret en retombant sur le général Titolof.

--Je vous la ferai voir tout à l'heure, général; passez donc par ici.

--Trop heureux, dit le général d'une voix suave.

Jean s'enfuit en pouffant de rire vers ses amis.

--Il ne miaule pas, dit-il, il bêle!

Antonine revint pourtant vers sa mère, car il fallait bien finir par là, et la présentation eut lieu.

--J'ai désiré me rapprocher de vous, mademoiselle, dit le général de sa voix melliflue; l'impression que vous avez faite sur moi est ineffaçable.

Antonine s'inclina légèrement comme pour dire: "En voilà assez!" Mais Titolof reprit:

--Je serais heureux que votre jolie bouche ajoutât une autorisation à celle que j'ai déjà reçue de madame votre mère...

Antonine regarda sa mère... hélas! l'autorisation n'était que trop écrite dans le sourire qui éclairait le visage de madame Karzof.

--Réponds donc, Nina! dit celle-ci. Elle est si timide! ajouta-t-elle en s'adressant au général.

--Je ne sais quelle est l'autorisation que ma mère vous a accordée, monsieur, dit Antonine, rougissant de sa propre audace.

--Celle de vous présenter mes hommages respectueux...

--Antonine! cria un peu trop haut Jean Karzof, on a besoin de toi ici...

La jeune fille fit un petit salut qui pouvait passer à la rigueur pour un acquiescement, et disparut en murmurant:

--Veuillez m'excuser.

--Ces jeunes filles! dit sa mère en souriant, elles sont si farouches quand elles ont été bien élevées! et je puis me vanter que rien n'a terni l'âme de mon Antonine. Elle ne sait pas seulement ce qu'on veut d'elle...

Le général Titolof et madame Karzof se retirèrent dans la propre chambre à coucher de la vertueuse dame, convertie en boudoir pour la circonstance, et curent là une de ces conversations matrimoniales qui se terminent généralement par ces mots:

--C'est Dieu qui vous a envoyé sur mon chemin!

Toutes les belles-mères débutent ainsi, et tous les gendres commencent par là.

Titolof dansa plusieurs fois avec Antonine; son inexorable mère la retint auprès d'elle par la jupe jusqu'à ce que le général fût venu s'incliner devant elle, le bras arrondi et la bouche en coeur. Mais au dernier moment pendant le cotillon qui suivait le souper, selon l'usage de cette époque, Antonine trouva moyen de ne pas échanger vingt paroles avec son cavalier. Elle dansait avec lui, mais à chaque minute elle lui était ravie pour une figure, de sorte que s'il se retira enchanté de lui-même, de sa conduite irréprochable et de ses manières exquises, la jeune fille eut la consolation, en le voyant partir, de penser qu'elle ne lui avait pas dit cinq phrases. Dournof emportait dans le gant de sa main gauche un petit billet au crayon contenant ces mots: "A vous ou à personne, je l'ai juré devant les images."

VI

Quinze jours se passèrent ainsi: le mois de février tirait à sa fin, et les dernières fêtes du carnaval mettaient toute la ville en branle. Le général Titolof était venu d'abord tous les deux jours, puis tous les jours; ensuite on l'avait invité à dîner, et quel dîner! jamais la cuisinière n'avait passé de plus rude journée! Cependant, Antonine avait gagné un point: elle avait maintenu son samedi chez madame Frakine; le Titolof abhorré n'avait point été invité chez la vieille dame, et madame Karzof n'attachait pas assez d'importance aux réceptions de celle-ci pour avoir l'idée de l'y présenter elle-même.

Cette soirée de liberté, semblable à celles d'autrefois, si dissemblable de la vie contrainte et cérémonieuse que les visites du prétendant lui imposaient désormais, produisit une impression extraordinaire sur la jeune fille. A peine entrée, en entendant le son familier du piano, au murmure de ces voix juvéniles dont plusieurs lui étaient chères, elle perdit contenance; tout son grand courage l'abandonna en un instant, et elle fondit en larmes au milieu du salon.

Toute la jeunesse présente,--il n'y avait pas une seule maman--se pressa autour d'elle, les jeunes gens pour la soutenir, les jeunes filles pour l'interroger et lui offrir les caresses faciles et charmantes de leur âge.

--Qu'as-tu donc, Antonine? on t'a fait du chagrin? Peut-on te venir en aide? Ces questions et dix autres se croisaient autour d'elle; appuyée sur l'épaule d'une amie d'enfance, elle essayait vainement d'arrêter ses pleurs.

--Jean! où est Jean? demanda-t-on.

Jean était à l'opéra italien, comme toujours le samedi Dournof, qui arrivait, domina tout le groupe de sa haute taille et s'avança jusqu'à Antonine.

--Je sais ce qu'elle a, moi. On veut la forcer à épouser un homme qu'elle déteste, dit-il à haute voix, et passant un bras autour de la jeune fille, il la conduisit vers un canapé où il s'assit près d'elle.

--C'est vous qu'elle aime! s'écria-t-on de toutes parts.

--Certainement, répondit fièrement Dournof: aussi elle n'épousera pas son général décoré.

--Non, non! firent les jeunes gens tous en choeur.

--Allez, amusez-vous, dit Dournof avec l'autorité qu'il possédait sans conteste sur ce petit monde dont il était de fait le chef élu. Nous allons nous expliquer tranquillement.

Les quadrilles se formèrent, madame Frakine apporta le secours de sa bonté maternelle à la pauvre enfant, mais il n'y avait pas de remède possible à son mal. Madame Karzof était trop entichée d'un si beau mariage pour y renoncer; son futur gendre l'avait prise par l'amour-propre: il avait perdu sa mère, et c'était sa belle-mère qui ferait les honneurs de chez lui, à côte de sa femme. Titolof avait de l'argenterie de famille très-belle; il avait un bel appartement fort bien meublé, des tapis, des glaces partout... Madame Karzof avait été le voir et en était revenu enchantée.

--Mais alors, qu'espères tu? demanda à la jeune fille brisée sa protectrice impuissante.

--Je dirai non partout, non jusqu'à l'autel. Que puis-je faire de plus?

Durant les huit jours qui suivirent, Antonine n'eut pas une minute à elle, excepté le soir. Pendant que sa Niania la coiffait pour la nuit, elle écrivait à Dournof de longues lettres, et relisait celle qu'elle recevait de lui tous les jours. La vieille servante, debout derrière elle, tâchait d'adoucir ses mouvements pour ne pas troubler l'enfant chérie. Elle regardait les doigts d'Antonine courir sur le papier, et ses larmes tomber sur la page écrite, et toute l'âme de la vieille femme se fondait de douleur à la pensée qu'elle ne pouvait rien pour elle.

Un soir, Antonine, lasse de contenir, avait couché sa tête sur ses bras croisés au bord de sa table de toilette; pendant que la Niania achevait ses nattes soyeuses, pleurait à se fendre le coeur, elle sentit deux gouttes chaudes tomber sur son cou. Elle releva brusquement la tête et regarda la vieille bonne. Celle-ci s'était penchée sur elle, et deux ruisseaux de larmes coulaient sans relâche de ses yeux fatigués sur ses joues flétries.

--Ne pleure pas, Niania, dit Antonine, cela ne sert à rien!

--Ne pas pleurer, mon aigle blanc, quand je te vois perdre tes yeux chéris à pleurer toute la nuit! Mais je voudrais devenir aveugle à force de pleurer, si cela pouvait te rendre la gaieté. Oui, je prendrais toutes tes larmes pour moi jusqu'à la fin de ma vie; si le bon Dieu le voulait, je perdrais mon salut éternel si tu pouvais en être plus heureuse!

Antonine passa ses deux bras autour du cou de la pauvre servante.

--Tu es plus ma mère que ma vraie mère, dit-elle.

--Je crois bien! s'écria la Niania; sauf vous avoir mis au monde, votre mère n'a rien fait pour vous. Qui a veillé vos maladies, soigné vos petits maux, pleuré et ri pendant toute votre enfance pour vous amuser; qui est-ce qui vous soigne à présent et connaît vos peines? Tu as raison, ma colombe, c'est moi qui suis ta vraie mère! Aussi tu peux pleurer avec moi, et ta mère te défend les larmes, parce que ça gâte les yeux. Pleure, ma beauté; nous pleurerons ensemble, et peut-être que le Seigneur se laissera toucher.

Le lendemain de ce jour était un samedi. Madame Karzof entra dès le matin dans la chambre de sa fille et surveilla attentivement l'opération de sa coiffure. Antonine s'était fait apporter la robe toute simple qu'elle mettait d'ordinaire; sa mère la renvoya et choisit une robe claire de couleur Indécise, particulièrement gaie et voyante; elle plaça ensuite un ruban rose dans les cheveux de sa fille; et, après l'avoir examinée de tous côtés, elle finit par l'embrasser avec plus de tendresse que de coutume, après quoi elle l'emmena dans sa chambre.

--Vois-tu, Antonine, lui dit-elle, quand elle l'eut fait asseoir à son côté, le devoir des jeunes filles est de se soumettre à leurs parents qui savent mieux qu'elles ce qui leur convient; tu as été une bonne fille, tu seras une bonne épouse et une bonne mère. L'heure est venue pour toi de quitter tes parents; j'espère que tu leur sera reconnaissante jusqu'à la mort des soins qu'ils ont pris pour assurer ton bonheur. Le général Titolof va venir aujourd'hui pour te demander en mariage; tu répondras comme il convient, et vous recevrez tous les deux la bénédiction des fiançailles.

Antonine se leva.

--Ma mère, dit-elle en se prosternant par trois fois, à l'ancienne mode, vous savez que j'aime Dournof. Ne me forcez pas à épouser un autre homme contre mon gré.

--C'est une plaisanterie, s'écria madame Karzof, tu ne l'aimes pas!

--Je l'aime, et je lui ai donné ma parole. Nous sommes contents d'attendre ainsi, ma mère, nous ne vous demandons qu'un peu de patience. N'ordonnez pas notre malheur, et nous vous bénirons tous deux.

Madame Karzof eut peur, intérieurement; elle s'aperçut qu'elle avait traité trop légèrement l'amour des deux jeunes gens, et de plus elle acquit la certitude qu'elle ignorait tout le caractère de sa fille. Cette dernière découverte fut fatale à la première, car si elle avait été touchée de voir combien cet amour méprisé avait de profondes racines, elle fut extrêmement blessée de ce qu'elle nomma la sournoiserie d'Antonine. Elle oublia qu'elle aurait dû depuis longtemps inspirer à sa fille la confiance qui lui manquait aujourd nui, et s'en prit à la méchante nature de son enfant.

--On n'aime pas un va-nu-pieds, dit-elle avec humeur. Comment ne t'es-tu pas aperçue qu'il ne t'aime que pour ta dot? Si tu étais pauvre...

--Ma mère, interrompit Antonine, les yeux flamboyants de colère, n'insultez pas Dournof: il vaut mieux que moi. C'est vous qui voulez me donner un général parce qu'il est riche!

Madame Karzof se leva aussi, et les deux femmes se toisèrent un instant. Si madame Karzof ne donna point un soufflet à sa fille, c'est parce qu'elle avait trouvé moyen de la blesser plus cruellement.

--Ton Dournof ne veut que notre argent, répéta-t-elle d'un ton méprisant: les gens de son espèce sont toujours après les filles de bonne maison.

--Ma mère, répéta Antonine, n'insultez pas un honnête homme, car je l'épouserai sans dot et malgré vous!

Madame Karzof, furieuse, éclata d'un rire aigu.

--Si tu l'épouses sans dot, il sait bien que tu hériteras un jour ou l'autre. Ce ferait le coup de notre mort, entends-tu? de notre mort à tous les deux, car si tu l'épouses, je te maudis, toi, lui et vos enfants!

Antonine chancela; ses forces l'abandonnaient, mais elle ne voulut pu donner à sa mère le plaisir de la voir vaincue; elle se retint à une chaise et la regarda en face.

Le visage de madame Karzof exprimait autant de colère et presque de haine qu'on peut le supposer. En ce moment, elle ne voyait pas en sa fille le fruit de ses entrailles, elle y voyait une ingrate qu'elle avait fait élever, qui lui devait tout, même l'existence, et qui osait lui tenir tête. La Niania avait raison. Celles qui ne font que donner le jour à leurs enfants sont moins mères que celles qui les élèvent; ce sont les joies et les chagrins de la maternité qui la font vraiment puissantes.

--Soit, ma mère, dit Antonine sans baisser les yeux, je n'épouserai pas Dournof sans votre bénédiction, puisque vous me menacez d'un châtiment si cruel, mais je n'épouserai pas non plus Titolof.

--Tu l'épouseras à la fin du carême, ou je te maudis.

--Je ne l'épouserai pas, ma mère; j'aimerais mieux mourir.

--On n'en meurt pas, dit madame Karzof en souriant amèrement; j'ai répondu exactement la même chose à ma propre mère il y a trente-sept ans, quand il s'est agi d'épouser ton père.

--Toutes les âmes ne sont pas pareilles, dit lentement Antonine.

--Heureusement! Car je crois que la tienne est l'oeuvre du démon. En attendant, c'est ton Dournof qui t'inspire cette belle résistance; j'ai été bien peu intelligente de ne pas le mettre à la porte le jour qu'il a fait cette ridicule demande. C'est à vous deux que vous avez comploté de me faire perdre patience! Attends, je vais lui écrire qu'il ne se représente plus devant mes yeux.

Elle s'assit et écrivit à la hâte trois mots qu'elle envoya aussitôt chez Dournof. Puis une réflexion lui vint.

--Tu pourrais bien le voir chez madame Frakine, elle est si peu difficile sur le choix de ceux qu'elle reçoit! mais tu n'iras plus sans moi, et de plus je vais lui faire savoir que, si elle tient à mon amitié, elle ait à tenir dehors ce coureur de fortunes.

Elle expédia aussi vite que le premier un second billet, et regarda ensuite sa fille, toujours debout devant elle:

--Va dans ta chambre, dit-elle, et tâche de réfléchir.

Titolof arriva dans l'après-midi; une table avec les images avait été préparée. M. et madame Karzof l'attendaient dans le salon. Quand il fut venu, on envoya chercher Antonine, qui apparut pâle comme la cendre et défaillante, mais d'une apparence digne et fière.

En s'entendant demander officiellement sa main, elle eut envie d'adjurer cet homme, de lui dire qu'elle en aimait un autre et de lui demander grâce; mais sa nature concentrée, ennemie de toute démonstration extérieure, la fit reculer devant cette scène qu'elle trouvait d'avance bête et théâtrale. Elle se promit de lui faire entendre raison à un moment où ils seraient seuls.

M. et madame Karzof répondirent pour leur fille qui n'ouvrit pas la bouche, bénirent les fiancés avec les images saintes, et une conversation s'établit entre les trois personnages, si peu intéressante et si lourde à porter, que le fiancé prétexta un devoir de service et se retira au bout d'un quart d'heure, après avoir baisé respectueusement la main inerte d'Antonine. Dès qu'il eut quitté l'appartement, la jeune fille se retira dans sa chambre en refusant de dîner.

Pendant que M. et madame Karzof, assez penauds de ce résultat, prenaient en tête-à-tête un repas qui ne leur paraissait pas bon, la Niania, qui ne servait jamais à table, se glissa près d'Antonine. En la voyant, celle-ci, affaissée dans un fauteuil, tourna la tête de son côté et lui tendit la main.

--Ils t'ont forcé mon ange du ciel? dit la vieille femme en baisant la main de son enfant d'adoption.

--Oui, dit Antonine, mais je ne l'épouserai pas!

--Hélas! ma chérie, soupira la Niania, contre la volonté du Tsar et celle des parents, il n'y a pas de recours!

--Niania, dit Antonine après un moment de silence, il faut que je voie Dournof.

--Eh bien, ma beauté, chez madame Frakine ce soir!

--Je n'irai pas chez madame Frakine, ma mère craint que je ne l'y voie. Niania, reprit Antonine en se redressant et en regardant sa vieille bonne, je veux voir Dournof aujourd'hui.

--Où, seigneur Dieu? Comment? s'écria la Niania en levant les bras au ciel.

--C'est mon affaire, dit Antonine en continuant à la regarder avec autorité. Va dire à ma mère que je désirerais aller aux vêpres ce soir.

--Aux vêpres? c'est une bonne pensée, ma chérie; la prière calmera ta pauvre petite âme affligée; j'y vais tout de suite.

Au bout d'un instant, la Niania revint, apportant la permission demandée. L'heure des vêpres n'était pas bien éloignée. Antonine dépouilla son costume de fête; elle arracha de sa tête avec colère le ruban rose que sa mère y avait mis, et frotta longtemps la place où les lèvres de Titolof avaient touché sa main. Puis elle attendit sa Niania.

Vers sept heures, celle-ci apparut, dûment encapuchonnée, portant la pelisse de sa jeune maîtresse, qui s'en revêtit sans perdre de temps. Elles sortirent toutes deux et firent quelques pas; mais au premier tournant, la Niania arrêta Antonine par la manche.

--Tu te trompes de chemin, ma chérie: l'église est par ici.

--Nous irons à l'église plus tard, dit Antonine. Suis-moi.

La Niania fit quelques pas; elle était obligée de courir presque pour marcher de concert avec la jeune fille.

--Ma beauté, ma petite chérie, où vas tu? demanda-t-elle avec crainte.

--Tu as dit que tu donnerais ton salut éternel pour me sauver, répondit Antonine; suis-moi sans rien demander de plus.

La Niania baissa la tête et ne souffla plus mot.

Antonine traversa deux ou trois rues populeuses, pénétra dans une ruelle sombre, et sans hésiter,--elle avait pris plaisir à passer tant de fois devant cette maison pendant son hiver solitaire!--elle entra dans une maison simple et propre; elle monta un escalier de pierre, et au second elle sonna d'une main vigoureuse. La porte s'ouvrit, un rayon de lumière tomba sur le visage d'Antonine qui avait rejeté son capuchon.

--Antonine! Dieu t'envoie! sois bénie! cria la voix de Dournof, et sans plus rien dire, il emporta la jeune fille dans ses bras.

La Niania referma soigneusement la porte et les suivit dans le salon.

VII

Le petit salon où Dournof avait entraîné sa fiancée était une pièce maussade, comme tous les garnis. Quelques plantes à feuillage vivace sur l'appui intérieur des fenêtres essayaient, mais en vain, de lui donner une apparence joyeuse. Un petit bureau, surchargé de papier; un gros tas de livres et de dossiers sur le parquet, un verre de thé à moitié vide sur un coin de table: tel était l'appartement du jeune homme.

Mais en ce moment Dournof planait au-dessus des misères terrestres: Antonine serrée contre son coeur, il ne sentait plus ni l'injure, ni la colère; il avait une foi absolue en celle qui venait si naïvement à lui comme à son consolateur.

Ils restèrent ainsi pendant une minute, sans songer à échanger une caresse; la Niania, restée debout près de la porte, les regardait et pleurait silencieuse ment; l'énergie avec laquelle cette rencontre avait été cherchée, le transport qui l'accueil fait, lui prouvait combien l'amour qui unissait les jeunes gens était sérieux et profond.

Enfin, Dournof relâcha son étreinte, et présenta une chaise à Antonine. Le divan était encombré de papiers comme tout le reste; il en repoussa quelques-uns, se fit une petite place et s'assit en face de la jeune fille. La Niania resta debout; depuis qu'elle savait se tenir sur ses jambes, elle ne s'était jamais assise en présence des maîtres.

--Je suis venue, dit Antonine d'une voix tremblante, parce que je voulais absolument vous parler; ma mère vous a offensé, je viens vous en demander pardon.

Dournof fit un geste d'indifférence. Il se souciait bien peu des offenses des autres, aussi longtemps qu'il serait aimé d'Antonine!

--Nous ne pourrons plus nous voir, continua la jeune fille; ma mère a déclaré que je ne sortirais plus sans elle; j'ai dit ce soir que j'allais à vêpres... C'est bon pour une fois.

Elle se tut. L'idée de ne plus voir Dournof était si douloureuse, qu'elle lui faisait oublier l'autre danger,--le mariage qu'on voulait lui infliger.

--Mais d'où vient tout cela? demanda le jeune homme.

--Titolof m'a demandée en mariage, dit-elle en levant les yeux sur lui.

--Eh bien?

--Et ils m'ont accordée.

--C'est impossible! s'écria Dournof en bondissant sur ses pieds. Ils n'ont pas fait cela!

--Ils l'ont fait.

--Et tu n'as pas résisté?

--J'ai dit à ma mère que je mourrais plutôt que de l'épouser.

--Qu'a telle dit?

--Que toutes les jeunes filles parlent de même, et elle a passé outre.

Dournof se mit à marcher de long en large dans la pièce étroite, éclairée par une seule bougie vacillante. Il avait croisé les bras et incliné sa tête sur sa poitrine, pour comprimer toutes les paroles amères qui bouillonnaient en lui, et qu'Antonine ne devait pas entendre. Il fit cinq ou six fois le tour du salon, puis s'arrêta devant la jeune fille.

--Antonine, dit il, j'ai encore de l'argent; partons tout de suite, ma mère te recevra bien, nous nous marierons là-bas. Veux tu?

Il attendit, debout devant elle, les bras toujours croisés.

--Non, dit Antonine, en le regardant avec une expression déchirante. Elle a dit qu'elle me maudirait.

--Te maudire? Et de quel droit? De quel droit cette mère impie, qui prétend sacrifier son enfant à son orgueil, à son intérêt, maudirait-elle l'âme loyale qui ne veut pas se vendre? Te maudire? Mais Dieu ne l'écouterait pas!

Antonine se tordit les mains, et ne répondit pas.

--Alors, continua Dournof, tu vas épouser cet homme ridicule?

--Non, dit la jeune fille.

Il se remit à marcher, en parlant cette fois.

--Vois-tu, dit-il, je quitte dès aujourd'hui mes travaux, et je cherche une place dans un ministère...

Antonine se leva.