Chapter 3
Antonine s'approchait, et, sans témoigner de timidité ni d'embarras, elle s'assit auprès de Dournof. Les dames causaient entre elles en prenant le thé, le jeune homme se pencha vers sa vieille amie.
--Savez-vous qu'on me l'a refusée tantôt? dit-il à demi-voix.
--Hein? fit madame Frakine ébahie.
--On me l'a refusée parce que je n'ai pas voulu entrer dans un ministère.
--Hein? fit une seconde fois la bonne âme, plus stupéfaite que jamais. Dournof ne put s'empêcher de rire.
--C'est comme je vous le dis; mais cela n'empêche pas les sentiments, n'est-ce pas, Antonine?
Sa position de prétendant évincé lui donnait une assurance nouvelle; il n'avait plus à craindre de se trahir, et éprouvait une certaine joie à s'avouer amoureux de la jeune fille.
--Eh bien! qu'allez-vous faire, mes pauvres enfants? dit madame Frakine en les regardant avec une bonté compatissante.
--Nous attendrons! fit gaiement Dournof. Personne ne les observait; il prit tranquillement la main d'Antonine et la garda dans la sienne sous le regard bienveillant et attristé de la vieille dame. Nous nous aimons assez pour attendre.
--Longtemps?
--Dieu le sait! répondit Dournof en rejetant ses cheveux bouclés en arrière. Allons valser, ajouta-t-il en se levant.
Il avait quitté la main d'Antonine; mais, sur le seuil de la porte, il lui passa un bras autour de la taille et fondit la foule des cavaliers restés sans dames, qui regardaient danser les autres.
--Tu danses déjà? lui jeta un camarade peu charitable, faisant allusion à son deuil encore récent.
--_Vita nuova_, mon cher, lui jeta Dournof par dessus l'épaule; j'étais chenille, je me fais papillon, et d'ailleurs on prend son bonheur où on le trouve.
Sur cette réponse passablement énigmatique, il se mit à valser comme si la vie n'avait eu pour lui d'autre but que de tourner en mesure autour d'un salon.
Quand l'heure fut venue de rentrer, Jean Karzof, qui était arrivé fort tard, après l'opéra italien qu'il aimait passionnément, sortit avec sa soeur et un groupe de jeunes gens, qui tous demeuraient à peu de distance les uns des autres. Dournof les accompagnait, et bientôt, profitant de l'extase où la musique avait plongé son ami, qu'un camarade avait entraîné dans une discussion acharnée, il se rapprocha d'Antonine. La nuit était belle, la maison des Karzof tout proche; on allait à pied; les fiancés causèrent quelques moments ensemble.
--Il faut bien que je m'accoutume à ma nouvelle situation, dit Dournof; je suis à peu près comme un colonel sans régiment, un curé sans cure; je suis un fiancé sans fiancée...
Antonine tourna vivement la tête de son côté. Sous le capuchon qui recouvrait sa tête, il lut un reproche dans l'éclair de ses yeux.
--Je suis sans fiancée aux yeux des autres. Je puis avouer hautement que je vous aime, mais puis-je dire que vous m'aimez?--Elle hésita un moment, puis répondit franchement:
--Vous pouvez le dite, puisque c'est vrai.
Dournof la regarda, et se sentit fier d'elle.
--Je vois, continua la jeune fille, que le meilleur est de nous fier à l'amitié et à l'honneur de ceux qui nous entourent; si nous semblons nous méfier d'eux, quelque parole maligne reviendra à mes parents. Si nous ne cachons rien,--je suis certaine que tous feront de leur mieux pour nous protéger.
--Vous avez raison, s'écria Dournof, frappé de la logique juvénile de ce raisonnement audacieux. Commençons tout de suite. Amis! dit-il d'une voix forte.
Les cinq jeunes gens qui marchaient à côté de Jean s'arrêtèrent autour de lui.
--Toi, le premier, dit Dournof, tu sais que j'aime ta soeur et qu'on me la refuse; tu es chagriné de ce refus, et jusqu'ici nous avions vécu en frères...
--Et cela continuera jusqu'à la fin de nos deux vies, interrompit Jean.
--Ta soeur ne veut pas se soumettre à l'arrêt de ses parents..
--Elle a raison, fit Jean en prenant le bras de sa soeur sous le sien.
--Eh bien, à vous tous, mes amis, qui seriez heureux de trouver du secours dans une position semblable, je déclare qu'Antonine et moi nous continuons à nous considérer comme fiancés, en attendant le jour où un changement dans ma fortune me permettra de la réclamer.
Nous vous communiquons cette nouvelle, parce qu'il nous semble plus digne de l'amitié et de l'honneur d'agir franchement avec vous. Allez-vous nous protéger contre la calomnie, et nous prévenir des dangers qui pourraient nous menacer à notre insu?
--Nous jurons, dit une voix toute jeune et vibrante d'émotion contenue, de défendre la jeunesse et l'amour contre l'opiniâtreté intéressée de la vieillesse.
--Nous le jurons! répétèrent les autres.
Ils étaient alors sur un des innombrables ponts qui coupent les canaux de Pétersbourg; la ville dormait; à peine, de loin en loin, entendait-on le roulement d'une voiture attardée; leurs voix retendirent fraîches et jeunes.
--Hourra! crièrent ils gaiement, en se remettant en marche.
--Vous allez vous faire coffrer pour tapage nocturne, dit Jean, mais je vous remercie tout de même.
--Je vous remercie, dit Antonine de sa voix douce, en tentant la main à chacun de ses défenseurs.
A partir de ce moment, si quelqu'un d'entre eux avait été charmé par sa beauté ou sa grâce, il étouffa ce sentiment pour jamais: Antonine était sacrée pour eux puisqu'elle appartenait à Dournof. Désormais, elle eut autour d'elle une sorte de bataillon sacré pour la défendre, et elle fut, en effet, défendue contre les propos malveillants par la présence de ces cinq hommes qui lui furent également dévoués et dont elle ne distinguait particulièrement aucun.
Pendant que la jeunesse complotait contre eux, M. et madame Karzof, la tête sur l'oreiller, attendaient le retour de leurs enfants, en projetant aussi des desseins machiavéliques, à la clarté adoucie de la lampe qui brûlait devant les images saintes.
--Vois-tu mon bon ami, disait madame Karzof en regardant d'un air rêveur sa robe de chambre pendue à un clou au fond de la chambre;--c'était d'ordinaire sur cet objet que se portaient ses regards quand elle réfléchissait;--vois-tu, j'ai bien observé Antonine pendant que Dournof parlait; elle n'est pas amoureuse de lui. Ce n'est pas ainsi qu'une fille amoureuse reçoit la notification d'un refus.
--Mais, fit observer M. Karzof, avec plus de raison qu'on ne l'aurait pu supposer, peut-être bien sa manière à elle d'être amoureuse n'est elle pas pareille à celle des autre?
--Laisse donc! Toutes les jeunes filles sont semblables! Te rappelles-tu la petite Véra lorsqu'on ne voulait pas la marier au fils du prêtre de l'église de Kazan? A-t-elle assez pleuré, crié, refusé de manger et tout ce qui s'ensuit! C'était un tel vacarme chez eux que sa mère venait faire son somme ici pendant la journée; chez elle, son démon de fille ne la laissait pas dormir... Eh bien, ça ne l'a pas empêcher d'épouser un chef de bureau aux Apanages six mois après;--Voilà ce que j'appelle une demoiselle amoureuse! Mais Antonine... oh! non!
--Tant mieux! proféra Karzof, cela fait honneur à son bon sens, et à l'éducation que vous lui avez donnée.
--Eh bien, vois-tu, monsieur Karzof, de peur que notre fille ne s'amourache de quelque godelureau, je crois qu'il faudrait la marier sans retard. Elle a dix-neuf ans, il n'est que temps.
--Je veux bien, dit M. Karzof. Mais à qui?
--Ah! voilà! fit la mère en réfléchissant plus profondément que jamais, et en magnétisant de son regard la robe de chambre indifférente. C'est à toi de chercher; dans tes bureaux, tu dois avoir quelqu'un... il ne manque pas de célibataires dans les ministères...
--Oui, répliqua Karzof, mais ils n'ont pas de fortune.
--Les jeunes! mais les vieux?
--Est-ce que tu marierais Antonine à un vieux? fit M. Karzof d'un air éminemment dubitatif.
Combien as-tu de plus que moi? rétorqua victorieusement son épouse, en se tournant vers lui.
--Dix-huit ans, je crois... répondit le brave homme.
--Eh bien! est-ce que je t'ai rendu malheureux?
--Non, certes, oh! non! s'écria Karzof;--mais ce n'est pas la même chose, ajouta-t-il aussitôt avec justesse.
--Nous étions, il est vrai, des époux assortis, répondit madame Karzof. Mon Dieu, si je pouvais trouver pour Antonine un homme dans ton genre, que je serais heureuse!
Là dessus, les époux se mirent à chercher en commun parmi les messieurs de leur connaissance ceux qui pouvaient prétendre à la main d'Antonine. Si les oreilles ne tintèrent pas cette nuit à trente célibataires aussi peu occupés d'Antonine que l'enfant qui vient de naître, c'est que probablement ils dormaient sur ces mêmes oreilles.
Le résultat de cet examen fut que, la semaine suivante, on donnerait un bal, où les célibataires, triés soigneusement sur le volet, seraient offerts à l'admiration de leur fille.
Au moment où les époux, fiers de cette résolution, se préparaient à s'endormir pour tout de bon, ils entendirent un léger bruit de pas qui leur annonçait la rentrée de leurs enfants. Un petit rire échappé à Antonine qui disait bonsoir à son frère acheva de confirmer madame Karzof dans sa sécurité.
--Tu vois bien qu'elle ne pense pas à Dournof, conclut-elle, puisque tu l'entends rire. Et la bonne dame s'endormit sur un lit de roses.
Sa fille était rentrée dans sa chambre, cependant, et au lieu de se déshabiller, assise sur un petit canapé, la tête inclinée sur la poitrine, elle réfléchissait tristement.
--Eh bien, ma beauté, lui dit la Niania, qui l'attendait, si tard qu'elle dût rentrer, et qui ne se couchait jamais sans avoir fait sur elle le signe de la croix, pour écarter les mauvais rêves,--tu ne te déshabilles pas? Est ce que tu n'as pas sommeil?
Antonine tressaillit.
--Pardon, Niania, dit-elle, je te fais attendre,--tu dois être fatiguée.
Elle se leva aussitôt et se livra aux soins de sa fidèle servante. Celle-ci peigna avec soin les beaux cheveux, si longs et si lourds qu'ils inclinaient légèrement sous leur fardeau la tête de la jeune fille; elle était fière de ses cheveux bruns, si doux et si souples; elle les tressait patiemment tous les jours deux fois, pour éviter qu'ils ne perdissent leur lustre, et ne permettaient à aucune main étrangère de toucher aux nattes de "son enfant". Lorsque madame Karzof, mue du beau zèle dont nous avons parlé, se mit en tête de faire venir un coiffeur, elle eut à livrer une vraie bataille à la Niania, et si elle obtint les honneurs du combat, c'est uniquement parce qu'elle la renvoya à la cuisine en lui fermant la porte sur le nez.
--Eh bien, mignonne, dit doucement la vieille servante, tes parents n'ont pas accepté ton bien-aimé? Ils ont refusé de lui donner notre colombe?
--Oui, soupira Antonine.
--Et toi, qu'est-ce que tu dis?
--Je dis que je l'épouserai, lui ou personne.
La Niania garda le silence, et hocha par deux fois sa vieille tête grise.
--C'est qu'ils veulent te marier, reprit-elle au bout d'un moment.
--A qui? dit Antonine en levant brusquement la tête.
--Je ne sais pas; on te cherche un promis. On va donner un bal pour toi, et l'on s'occupera de te marier le plus vite possible.
--Quelle idée! Où as tu pris cela?
--J'ai écouté à la porte, pendant que tu étais chez madame Frakine. Et lui, que dit-il, ton ami?
--Il dit comme moi.
--Que Dieu étende sa main sur vous, soupira la Niania, car je prévois que votre vie ne sera pas tranquille!...
Antonine s'étendit sur son lit; sa bonne ramena les couvertures sur elle, attisa la lampe des images, et se retira en faisant des signes de croix dans l'air de tous côtés pour chasser l'esprit malin.
Mais l'esprit malin était resté au coeur de la jeune fille. Une colère sourde travaillait en elle et montait toujours, menaçant de submerger sa raison. Si on l'avait laissée en paix, maîtresse d'attendre que Dournof eût conquis une position, elle aurait été une fille douce et soumise, patiente malgré son chagrin, et respectueuse toujours... Mais on voulait disposer d'elle sans son consentement... on traitait son amour comme un enfantillage, on se jouait de l'homme qu'elle aimait... Sa colère devint si forte, qu'Antonine se leva, incapable de rester immobile plus longtemps. La fraîcheur de la chambre calma un peu sa fièvre. Elle fit deux ou trois fois le tour de sa cellule virginale, et s'arrêtant devant les images, elle s'agenouilla pieusement.
--Sainte mère de Dieu! dit-elle tout haut, en étendant la main vers l'image de la Vierge qui lui souriait placidement, son enfant dans les bras, je jure d'être à lui ou à personne.--Et s'il faut mourir pour tenir mon serment, je mourrai.
Elle se prosterna et resta longtemps en prières. Le froid et l'immobilité la glacèrent; un frisson passa sur son corps. Elle se leva, rejetant ses tresses importunes, puis retourna à son lit et s'endormit.
IV
Les jours suivants, madame Karzof continua à étudier attentivement sa fille, mais celle-ci s'était fait un visage impénétrable; Dournof vint voir Jean à plusieurs reprises, sans affectation; il passa la meilleure partie du temps de sa visite dans la chambre du jeune homme, et ne fit qu'apparaître et disparaître dans le salon. Antonine l'accueillait comme par le passé, lui tendait la main, lui souriait, exactement comme s'il n'avait jamais été question de mariage entre eux; les plus malintentionnés n'auraient pu rien trouver à critiquer dans cette conduite, si bien que madame Karzof, se disant que le danger était écarté de ce côté, s'adonna entièrement aux préliminaires de la fête projetée.
Pendant qu'elle faisait une tournée de visites préparatoires elle recueillit nombre de compliments sur sa fille, et pas mal d'ouvertures de la part des dames, aussi désireuses de placer un jeune célibataire que madame Karzof pouvait l'être de placer Antonine. Entre demandeurs et offrants, les choses finissent toujours par s'arranger. Cette grande comédie que donnent incessamment aux désintéressés les faiseurs de mariages a des hauts et des bas, comme toutes les représentations de ce monde; il y a des moments où il se trouve sur le marché plus de célibataires que de jeunes filles; d'autres, et c'est le cas le plus fréquent, où les demoiselles sont offertes en grande quantité, et les célibataires peu nombreux. Le grand talent, en telle occurrence, est de garder sa... comment dire cela sans blesser personne?... il s'agit d'acheter, en tout cas, si l'on ne peut supposer qu'il s'agisse de vendre! Le talent est donc de garder sa marchandise en magasin, aussi longtemps qu'elle n'est pas demandée sur la place. On a vu de très-beaux mariages, ce qu'on appelle des mariages avantageux, se conclure en vingt quatre heures, parce qu'un ambassadeur avait besoin d'une ambassadrice pour lui aider à représenter la république au Monomotapa; on a vu aussi des célibataires immariables, et abandonnés des marieuses les plus habiles, trouver femme sans coup férir; c'est qu'ils avaient choisi le bon moment,--ce qui est en toute chose le premier point.
Lorsque madame Karzof se mit en campagne pour marier Antonine, il s'était fait une grande razzia de demoiselles à la Noël précédente, et ceux qui n'avaient pas pris leurs précautions d'avance étaient restés célibataires comme devant. La bonne dame reçut donc des compliments extraordinaires sur le mérite, la beauté, l'intelligence, etc., etc, de sa fille, et dans les six maisons qu'elle parcourut le premier jour de sa tournée, elle trouva quatre prétendants.--non pas que tous les quatre eussent témoigné un désir particulier d'épouser Antonine, mais il y avait quatre messieurs disposés à épouser une jolie femme avec une jolie dot, ou même une jolie dot, sans faire d'une jolie femme un complément indispensable.
Madame Karzof sourit, et rentra au logis triomphante et la tête haute.
--Puisqu'il en est ainsi, dit elle à son mari au premier moment de tête à tête, nous les inviterons tous, et nous serons très-difficiles dans notre choix. Nous avons droit à la fleur du panier.
Le second jour fut plus favorable encore que le premier, car il se rencontra, parmi les victimes immolées à l'orgueil maternel de madame Karzof, quelqu'un qui avait vu--positivement vu Antonine, et qui la demandait personnellement! oui! personnellement! Non pas une personne bien élevée avec un petit capital, mais mademoiselle Karzof elle-même, telle qu'elle était! Madame Karzof, gagna sur-le-champ un pouce en hauteur.
Le lecteur se tromperait, et nous serions bien malheureux de cette erreur, s'il se figurait qu'en Russie l'on traite ces questions directement. Ce serait de la première grossièreté; tout au plus cela se passe-t-il chez les marchands dans la classe intelligente et civilisée des employés demi-supérieurs, les choses vont tout autrement. Madame Karzof abordait ainsi ses bonnes amies:
--Bonjour, chère Anastasie Pétrowna! Mon Dieu, qu'il s'est écoulé de temps depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir!
--Il y a au moins six semaines! j'aurais dû aller vous rendre visite, mais...
--Du tout! c'est moi qui vous devais une visite.
--Vous croyez! tant mieux, cela me rassure; mais nous ne comptons pas les visites, n'est-ce pas, entre nous! Eh bien, quoi de neuf en ce monde?
--Mais pas grand'chose; les Morof ont marié leur fils, vous savez...
--Oui, oui, c'est de l'histoire ancienne. Et votre jolie Antonine, quand la mariez-vous?
--Oh! nous ne sommes pas pressés, Dieu merci! Nous n'en sommes pas embarrassés... une enfant si douce, si aimante! telle que vous la voyez, elle ne m'a pas donné une heure de chagrin dans toute sa vie. Je ne crois pas lui avoir jamais adressé un mot de reproche!
--Que vous êtes heureuse, ma bonne amie! Je n'ai pas eu tant de bonheur avec mes filles; elles sont toutes mariées, à présent, je puis le dire, elles m'ont donné beaucoup de mal pour leur éducation. Mais dans le temps je parlais comme vous.
Les deux mères se mettent à rire de concert, mais il y en a une qui rit jaune.
--Nous voulons donner un bal la semaine prochaine, reprend madame Karzof d'un air un peu pincé; connaîtriez-vous quelques gentils garçons, des messieurs bien élevés, qui voudraient danser chez nous?
--Chez vous? Je crois bien, vous trouverez toujours bien autant de cavaliers que vous en pourrez désirer! une maison où l'on s'amuse tant! Je vous amènerai M., X., M., V., M., Z., etc; mais si vous ne voulez pas marier Antonine cette année, je ne vous amènerai pas M. Titolof.
--Et pourquoi, ma chère amie?
--Parce qu'il est amoureux fou de votre charmante fille. Il l'a vue au dernier bal de l'assemblée de la noblesse, et il a cherché toute la soirée quelqu'un pour se faire présenter... Malheureusement je n'étais pas là, et s'il a trouvé nombre de jeunes gens pour lui parler de vous et de votre famille, il n'en a pas rencontré d'assez sérieux pour qu'il le prit comme chaperon.
--Et! quelle idée! on se fait présenter tout de même. Quel âge a-t-il?
--Environ trente-cinq ans, je crois; il a déjà le grade de général civil et la croix de Sainte-Anne.
--Comme mon mari, s'écria ici madame Karzof; si jeune! a-t-il de la fortune?
--Il n'est pas millionnaire, mais il doit avoir trois mille roubles environ de revenu, ce qui avec les appointements de sa place lui fait à peu près six mille roubles...
--Ce n'est pas à dédaigner, dit madame Karzof d'un air sérieux; mon Dieu que de prétendants! Nous n'en manquerons pas, à coup sûr; depuis huit jours, on m'en a proposé plus d'une douzaine.
--C'est ainsi que se font les mariages, pas tous, heureusement, à la plus grande gloire des mères de famille. On a cru remarquer que celles qui ont le plus mal marié leurs propres enfants sont les plus acharnées à conclure des unions pour les autres, mais on n'a pu s'assurer si c'est l'esprit de vengeance qui les anime, ou quelque autre sentiment.
V
Le résultat de tant de courses et de visites, sans compter deux journées entières employées à s'assurer un "tapeur" et des domestiques de renfort à veiller au souper, aux glaces, au thé, à la toilette d'Antonine, fut une violente courbature qui prit madame Karzof une heure avant le dîner, le jour de son bai.
Il était trop tard pour reculer, cependant; la malheureuse mère, victime de son devoir, endossa en gémissement une robe de soie lilas, trop étroite, parce qu'elle la mettait rarement, et se tint de son mieux à l'entrée du salon pour recevoir ses visiteurs.
Il vint beaucoup de demoiselles, amenées par leurs mamans, et plus encore de jeunes gens: ceux-ci arrivaient tout seuls; une demi-douzaine de prétendants "sérieux" et une autre demi-douzaine de prétendants moins sérieux se groupèrent autour d'Antonine.
Celle-ci avait eu pour premier soin doter les bijoux dont sa mère l'avait chargée, ce qui lui avait attiré un coup d'oeil flamboyant, mais sans effet: très calme, pâle comme de coutume, vêtue de blanc, elle recevait les hommages de ces inconnus avec une indifférence parfaite. L'escadron sacré se tenait à peu de distance, sous la conduite de Jean Karzof, que cette petite guerre amusait beaucoup.
On commença à danser; au moment où un des prétendants sérieux, homme d'une quarantaine d'années, chauve, un peu poussif, mais qui portait majestueusement des lunettes d'or sur son nez camus, s'inclinait devant Antonine pour la première valse, Jean la lui enleva sous ses besicles, et l'entraîna rapidement à l'autre bout du salon.
--Oh! Jean! s'écria madame Karzof. Quel polisson!
Cette exclamation, qui n'était pourtant pas de cérémonie, n'arriva pas aux oreilles du jeune homme. Très-affairé en apparence, il manoeuvrait pour faire passer sa soeur au moment voulu au bras de Dournof, sans la reconduire à sa place.
Le stratagème réussit parfaitement, et l'escadron sacré comprit aussitôt la manoeuvre. Après deux tours de valse, Dournof déposa Antonine sur une chaise, non loin de sa mère; mais au moment où les besicles se dirigeaient de ce côté, un des séides d'Antonine l'enlevait pour la repasser à un autre, et ainsi de suite jusqu'au moment où la valse fut terminée.
En Russie, on ne danse pas toute une danse, sauf le quadrille, avec la même dame; ce serait une haute inconvenance. On se permet tout au plus deux ou trois tours de salon s'il est très-vaste, après quoi l'on ramène la dame à sa place, où elle a la faculté d'accepter ou de refuser ensuite tel cavalier qui lui convient. Cette mode, à coup sùr moins fatigante que la mode française, permet à tout le monde de danser à peu près avec tout le monde durant la même soirée, et devait fournir à Antonine de nombreux moyens d'esquiver les protégés de sa mère.
--Ecoute, lui dit sévèrement cette dernière, au moment où, occupée de ses devoirs de maîtresse de maison, la jeune fille s'affairait à appareiller les quadrilles; ne danse pas avec ces petits jeunes gens, les amis de ton frère; tu peux les voir tous les jours; tu vois bien qu'il vient des gens convenables, sérieux,--c'est avec ceux-là qu'il faut danser, entends-tu?
Antonine fit un signe de tête, et s'esquiva. Lorsque les premières mesures de la contredanse retentirent, sa mère vit avec horreur qu'elle dansait avec un des "petits jeunes gens"! Elle lui adressa de loin une verte semonce, qui fut perdue, comme le reste.
--Pourquoi m'as tu désobéi? dit madame Karzof en rejoignant sa fille dans la salle à manger, dès que la musique eut cessé.
--Mais, maman, ce n'est pas ma faute si Matvéief m'a invitée avant les autres! Je ne pouvais pas me douter que le gros monsieur m'inviterait.
--Le gros monsieur? répéta la mère effarée.
--Eh oui! le gros monsieur à lunettes. A son âge, est-ce qu'on danse?
Après avoir enfoncé ce poignard dans le coeur de sa mère, Antonine s'envola comme un papillon.