Chapter 16
Marianne releva fièrement sa tête repentante, et, indiquant du doigt le portrait d'Antonine.
--Ici, dit-elle.
Dournof regarda sa femme un instant d'un regard fixe qui la fit pâlir; puis, la saisissant brutalement par le poignet, il la précipita à genoux.
--Misérable, dit-il, misérable... Il essaya de parler, mais ne put trouver les mots qu'il cherchait; sa colère était si forte qu'il avait perdu le jugement.
Marianne, éperdue, restait à genoux; il lui lâcha le bras et la regarda, faisant un pas en arrière.
--Vous avez osé outrager une sainte! Oui, je suis coupable, vous avez raison; j'aurais dû toute ma vie rester fidèle au culte de cet ange envolé; j'ai failli, mais seulement le jour où j'ai cédé à vos séductions. Vous êtes la chair, vous, elle était l'esprit; vous n'avez rien de commun avec elle, vous n'avez jamais marché dans les mêmes sentiers. Il se détourna avec dégoût. Marianne profita de ce mouvement pour se relever. Sa feinte humilité avait disparu.
--Je vous offrais la paix, dit-elle d'un ton dur, c'est vous qui avez choisi la guerre, je l'accepte; mais maintenant vous êtes responsable de l'avenir. Je resterai ici, je vous en préviens, car, pour me chasser, il faudrait employer la violence, et vous n'oserez pas.
Elle sortit là-dessus; le bruit de sa robe traînante retentit un instant dans la pièce voisine, puis s'éloigna, et tout resta morne et Muet.
Dournof le prit la tête à deux mains. Tout chancelait autour de lui, mais il ne savait de quel côté tourner ses regards. Après un instant de la plus cruelle torture, il sonna. La Niania parut.
--Niania, dit-il, tu aimes mes enfants?
--Comme toi, mon maître répondit la vieille femme.
--Tu me jures de ne jamais les abandonner?
Pourquoi les abandonnerai-je? fit la Niania en haussant les épaules; quand je mourrai seulement, pas avant, bien sûr.
--C'est bien. Dis au cocher d'atteler.
--A cette heure? demanda-t-elle surprise.
--Oui, j'ai affaire. Et vite. Elle obéit en silence, comme toujours. Dournof, resté seul, se mit à son bureau et rangea divers papiers; il écrivit plusieurs lettres qu'il mit en évidence, dont une adressée à son beau-père. Puis il chercha dans un tiroir les lettres d'Antonine, les relut d'un coup d'oeil et les mit à brûler le dans la cheminée. Comme il jetait un dernier regard autour de lui, il aperçut le portrait de la jeune fille; aussitôt il le décrocha, retira la photographie de son cadre, et la joignit aux lettres déjà en cendres. Il regardait le papier se tordre sous l'action du feu; bientôt il ne resta plus qu'un monceau de cendres noires qui conservaient la forme du portrait, et où couraient des étincelles rouges. Quand la dernière étincelle eut disparu, il donna un coup de pincette dans les charbons ardents, et tout s'évanouit.
--La voiture est prête, vint dire la Niania.
Dournof fit un signe de tête.
--Tu vas loin, seul, la nuit? fit la Niania inquiète, s'il allait t'arriver malheur?
--Il ne peut plus m'arriver de malheur, répondit Dournof, en se dirigeant vers la chambre de son fils.
Par ordre de Marianne, on avait réuni les deux enfants dans la même pièce. Ils dormaient l'un et l'autre, chacun dans son berceau; le même reflet de joie et de paix enfantine illuminait ces deux visages. Dournof les contempla avec une égale tendresse, les embrassa l'un après l'autre, et sortit de la chambre.
La vieille Niania le suivait, inquiète comme un chien qui voit son maître partir sans lui.
Dournof se retourna, et l'embrassa sur son front parcheminé.
--Tu veilleras bien sur eux, dit-il, et il disparut.
XXXII
La nuit était toute noire, lorsque Dournof arriva à l'auberge de Pargolovo; il descendit à cet endroit, et ordonna à son cocher de retourner en ville au pas, mais sans laisser souffler les chevaux. Le cocher, qui n'était jamais venu là, car Dournof prenait toujours des voitures de louage pour accomplir ce pèlerinage, obéit sans faire de réflexion, et, au bout d'un instant, l'équipage disparut au tournant de la route. Le président prit alors le chemin du cimetière. C'était une froide nuit de novembre; la neige n'était pas encore tombée assez pour établir le traînage, mais de larges traînées de poussière neigeuse s'étendaient au loin, dans les ravins, dans les sillons, comme les plis d'une suaire sur la terre noire. Le croissant de la lune, à son déclin, donnait à peine assez de lumière pour qu'on pût distinguer la route. Au village, tout dormait sous le toit des cabanes, où dans chacune brillait la lampe des images. Ces faibles clartés de veilleuse semblaient des cierges placés auprès d'un mort. Dournof en fit la réflexion, puis prit à grands pas le chemin du cimetière.
La bise soufflait dans les branchages, et soulevait de terre des poignées de neige fine qu'elle lançait au visage du président. Ce cimetière désolé n'avait ni fleurs ni couronnes à ses croix solitaires. Seule, la tombe d'Antonine, très reconnaissable de loin à cause de son élévation, était couverte de couronnes en métal argenté: c'était un soin de Dournof; il avait voulu que, même à l'époque où les fleurs ne peuvent vivre au dehors, quelque chose indiquât qu'Antonine n'était point délaissée.
Il montait la colline sans s'apercevoir du froid âpre qui glaçait sur lui ses vêtements.
--Je viens! je viens! murmurait-il.
En ce moment, il ne pensait plus à Marianne, il l'avait bien oubliée; il refusait ce douloureux chemin de croix qu'il avait parcouru dix ans auparavant, avec la même intensité de souffrance, le même désespoir que lorsqu'il trébuchait dans le sentier escarpé, en portant la tête du cercueil d'Antonine. Arrivé au tombeau, il s'appuya à la croix, tout hors d'haleine d'avoir monté si vite. Tout était calme, noir, lugubre; la lune allait disparaître derrière les bois de l'autre côté du lac. Il posa ses lèvres sur la croix glacée.
--Je suis venu, dit-il, parce que toi seule es la paix, toi seule es le salut. Console-moi, chère âme envolée, prends-moi dans tes bras comme un enfant malade. J'ai mal... mon coeur souffre... je suis las...
Il s'assit sur la pierre, embrassant la croix de son bras gauche et appuyant sa tête sur le fer glacial. Peu à peu, ses yeux se fermèrent; son corps, fatigué par la lutte de son esprit, ploya sous le faix d'une langueur délicieuse. Le froid l'envahissait avec un irrésistible besoin de sommeil... "Console-moi, murmurait-il, calme-moi, j'ai besoin de repos et de paix."
Il ne cherchait qu'un peu de sommeil et de repos. Il s'endormit bientôt sans conserver même la force de lutter. Peu à peu, une vision sembla monter du lac glacé: Antonine, vêtue de blanc, s'envolait doucement vers le ciel, et les plis traînants de son suaire, parure de vierge et d'épousée, enveloppaient Dournof endormi... il montait après elle, sans secousse et sans douleurs... Ce n'est pas une voix mortelle qui peut dire où s'acheva son rêve.
Ce matin, on le trouva mort, appuyé à la croix qu'il tenait toujours entourée de son bras roidi.
M. Mérof a pris les enfants chez lui; la lettre que son gendre lui avait laissée parlait d'un voyage lointain, dont la durée devait être illimitée; ce voyage eût peut être conduit Dournof en Amérique, si la mort n'eût mis fin à toutes ses hésitations. Quoi qu'il en soit, c'est le grand-père qui élève ses petits-enfants. La Niania a enseveli de ses propres mains le corps de Dournof, comme elle avait enseveli celui d'Antonine, et, dans son âme, elle bénit le Seigneur clément qui les a réunis. Elle est bien vieille, mais vigoureuse encore, et, dans la paisible maison de M. Mérof, elle veille, soir et matin, aux prières de la petite fille et du petit garçon qui n'oublient jamais: "Papa et ma tante Antonine qui sont au ciel," car la vieille bonne est sûre que Dieu les a reçus dans sa miséricorde.
FIN.