Chapter 14
Pendant que, dans l'après-midi du jour indiqué, Marianne essayait devant sa glace les flots de soie bleue qui représentaient sa robe, Dournof entra dans la chambre des enfants. Sophie, assise sur un vaste tapis, jouait avec des poupées; mais Serge, une joue rouge et l'autre pâle, assis dans son petit fauteuil devant des images qu'il ne regardait pas, paraissait souffrant et endormi.
La Niania s'approcha du père.
J'ai envoyé chercher le docteur, dit-elle, le petit me paraît malade.
Dournof fit un signe de tête et enleva Serge dans ses bras. L'enfant ne fit aucune résistance et appuya sa tête brûlante sur l'épaule de son père. Celui-ci écouta la respiration pénible du petit malade et le garda ainsi jusqu'à l'arrivée du médecin, qui ne tarda pas.
--Ce sera une maladie de l'enfance, déclara celui-ci. Nous saurons ce que c'est demain, peut-être cette nuit.
Il recommanda de tenir l'enfant bien chaud et promit de revenir le soir même.
Vers dix heures, avant de partir pour le bal, Marianne entra dans la nursery pour voir son fils. La vaste pièce blanche et claire était assombrie par d'épais rideaux tirés devant les portes et les fenêtres; la lampe brûlait dans un coin devant les images, et une autre veilleuse sur une table, près du petit lit de Serge, était protégée par un écran de porcelaine blanche. L'entrée de madame Dournof dans cette chambre recueillie fit lever la tête à la Niania qui, à moitié assoupie sur une chaise, veillait l'enfant malade.
Le froufrou de la soie sur le parquet, le miroitement de l'étoffe cassée en mille plis, l'éclat des diamants Marianne portait à sa tête, à son cou, à ses bras, tout cela était si peu d'accord avec la respiration de plus en plus embarrassée du pauvre petit garçon, que la vieille femme ne put réprimer un mouvement de surprise indignée.
--Va-t-il mieux? demanda Marianne à voix basse en se penchant sur le berceau.
--Non, madame, non; il ne va pas mieux, répondit la Niania d'une voix brève.
Marianne émue posa la main sur le front brûlant de son fils, qui s'agita et ouvrit les yeux. Il la regarda un instant sans la reconnaître, puis il détourna la tête et chercha le sommeil. Il ne connaissait pas cette dame-là: jamais il n'avait vu sa mère en toilette de bal.
Marianne retira sa main; son gant était devenu aussi brûlant que le pauvre petit front endolori; elle l'appuya sur le marbre de la table pour retrouver la fraîcheur.
--Comme il a chaud! dit elle. Le docteur est-il revenu?
--Non, répondit la Niania.
La jeune femme regarda autour d'elle; un bon instinct la poussait à se rendre utile, à faire quelque chose pour son enfant malade. Mais elle ignorait tout de la maternité.
--Qu'est ce que je pourrais faire pour lui? demanda-t-elle, avec une sorte d'inquiétude nerveuse d'être appelée à une mission pour laquelle elle ne se sentait pas préparée.
--Rien, rien du tout, madame, répondit la vieille bonne. Nous nous arrangeons très-bien tout seuls.
Marianne se sentit offensée de cette réponse, bien que rien n'y fût destiné à la blesser. Avec un mouvement plein de hauteur, elle se dirigea vers le lit de sa fille; sa jupe longue et lourde traînait sur le parquet, le bruit fit ouvrir les yeux à Serge; une toux rauque le secoua violemment; il s'agita, se débattit, et tendit désespérément les bras. La Niania le saisit, lui mit la tête sur son épaule, le calma et le remit au lit au bout d'un moment.
Marianne regardait cette scène, et quelque chose de douloureux la mordait cruellement au coeur; c'est vers elle que Serge aurait dû tendre les bras! Mais elle n'allait pas s'imaginer d'être jalouse d'une bonne! Secouant cette pensée bizarre, elle écarta les rideaux du berceau de Sophie... Le berceau était vide.
--Où est ma fille? demanda-t-elle d'un ton d'humeur.
Toutes ces impressions nouvelles et désagréables lui faisaient monter à la tête une sorte de colère.
--Monsieur a ordonné de la transporter dans une autre pièce, afin que si le petit a une maladie contagieuse, sa soeur soit préservée.
Marianne baissa la tête, mais non pour cacher son humiliation; elle se recueillit pour savourer sa colère.
Comment! on se permettait de tels changements dans son intérieur sans la consulter, sans même lui en donner avis? Dournof n'aurait-il pas dû la prévenir?
Elle se souvint que deux fois, depuis la chute du jour, il était entré dans sa chambre; mais alors elle n'était pas seule; la couturière, la modiste ou le coiffeur s'étaient toujours trouvés là pour empêcher un entretien sérieux. Pendant le dîner ils avaient eu des hôtes; quand le mari eût-il pu causer confidentiellement avec sa femme? Marianne se redressa.
--Quelle fantaisie! dit elle d'un ton sec. Sophie va s'enrhumer dans une pièce d'une autre température que celle-ci, à laquelle on ne l'a pas accoutumée. Allez chercher la nourrice et la petite fille, et amenez-les ici.
La Niania resta immobile.
--Eh bien? fit Marianne d'une voix plus brève encore.
La vieille femme ne fit pas mine de bouger.
--Eh bien? répéta madame Dournof en frappant du pied.
--Monsieur ne l'a pas ordonné, répondit la Niania sans lever les yeux.
Marianne arracha ses gants et les jeta à terre avec un geste de fureur.
--Je ne suis donc plus maîtresse chez moi? dit-elle; toi, misérable servante, tu oses me tenir tête?
--Je ne vous tiens pas tête, madame, répondit froidement la Niania; j'obéis aux ordres de mon maître.
La porte s'ouvrit doucement, et Dournof entra.
--Qu'y a-t-il? dit-il en voyant les traits bouleversés de Marianne et les lèvres rigidement serrées de la vieille servante.
--Cette femme refuse de m'obéir! dit avec effort madame Dournof, à travers ses dents serrées par la rage.
--Qu'ordonnez-vous donc? demanda son mari, plus ému qu'il ne voulait le paraître. Depuis longtemps un conflit entre ces deux femmes lui paraissait inévitable; ce qui était surprenant, c'est qu'il n'eût pas encore eu lieu. Il attendit la réponse avec anxiété.
--Madame veut faire revenir Sophie dans cette chambre.
--Pourquoi? demanda le père, en s'adressant à Marianne.
--Parce que... parce qu'il ne me plaît pas qu'on donne ici des ordres sans ma participation, parce que je ne veux pas être traitée en étrangère chez moi, parce que... je veux être consultée sur tout ce qui se passe ici.
Dournof regarda sa femme avec plus de pitié que de colère.
--Vous alliez au bal? lui dit-il, sans lui répondre.
Marianne le regarda surprise.
--Vous alliez au bal, répéta-t-il; votre père vous attend en bas, dans sa voiture. Nous parlerons de ceci plus tard.
Marianne fit un pas et resta indécise. Un moment sa conscience faillit l'emporter; elle eut envie de dire: Je reste, mais un regard jeté sur sa toilette la fit changer d'avis. Cependant son mari avait l'air si sérieux, qu'elle eut peur;--de quoi?--elle l'ignorait elle même. Un mélange singulier de crainte, de colère, d'entêtement et de vanité mondaine agitait son âme frivole. Elle était mécontente de tout, et surtout d'elle-même.
--Bonsoir, dit-elle en passant entre le lit de Serge et son mari.
--Bonsoir, répondit celui-ci d'un ton attristé.
Comme elle écartait les rideaux pour sortir, une toux effrayante, rauque, gutturale comme l'appel de quelqu'un qui étouffe, l'arrêta sur le seuil. Serge se débattait dans une nouvel le crise. Elle tourna la tête sur son épaule pour regarder dans la chambre. Le père et la Niania, à eux deux, essayaient de calmer l'enfant et de lui faire prendre une potion. Marianne sentit qu'on n'avait pas besoin d'elle auprès de ce berceau, et elle sortit.
Comme sa voiture quittait le perron, elle en croisa une autre: c'était le docteur qui venait faire la visite promise.
Au bal Marianne oublia bientôt les émotions pénibles qui venaient de l'assaillir; elle était de celles qui n'ont de pensée que pour l'heure présente, et l'heure présente était pleine de charmes.
Son deuil, en la tenant écartée du monde, l'avait contrainte à se ménager un peu; sa fraîcheur merveilleuse, l'éclat que sa récente colère donnait à ses yeux, le goût parfait qui présidait à sa toilette, tout contribuait à donner à sa réapparition dans le monde l'éclat d'une solennité. Aussi fut-elle bientôt entourée d'une foule d'hommes ravis de sa beauté et de sa grâce inimitable.
Ces hommages, ces compliments contrastaient d'une manière bien étrange avec le ton sévère de son mari, avec l'insolence déguisée de la Niania: puisque tout le monde,--hormis ces deux êtres qui avaient la prétention de s'ériger en juges pour la condamner,--tout le monde la trouvait charmante, n'était-ce pas tout le monde qui avait raison? Elle s'abandonna à cette pensée consolante, et plus que jamais charma ceux qui l'entouraient. Un jeune marquis italien surtout qui lui fut présenté ce soir-là, se déclara dès lors son cavalier servant, et lui jura en lui même serment de fidélité.
Au milieu de tant de bruit et de satisfactions vaniteuses, Marianne repensait de temps en temps à la nursery; les éclats de cette toux étrange qui avaient frappé son oreille sur le seuil lui revenaient parfois à la mémoire; vers une heure du matin, elle éprouva tout à coup une lassitude profonde, un dégoût de ce qui l'entourait, et fit demander sa voiture.
--Pourquoi te retires-tu de si bonne heure? lui demanda son père, surpris de sa modération, elle toujours gourmande de plaisirs.
--Serge est malade, répondit-elle brièvement.
Son père la regarda avec étonnement.
--Tu ne m'en avais rien dit! fit-il d'un ton de reproche.
La portière de la voiture se referma sur eux; Marianne se précipita dans les bras de son père et fondit en larmes.
--Je suis une misérable femme, dit elle avec véhémence, une mauvaise mère, une... Mon enfant est très-malade, je quitte à peine le deuil de ma mère, et je n'ai pu résister à l'envie de voir le monde... je ne mérite pas de vivre!
Son père s'efforça de la calmer, et de lui prouver qu'elle était moins coupable qu'elle ne le croyait. Au fond, il ne pouvait supposer que l'enfant fût très-malade, car Marianne à coup sûr, ne l'eût pas quitté s'il eût été sous le poids d'un danger réel.
Comme ils arrivaient à la maison de Dournof, M. Mérof voulut monter pour avoir des nouvelles de l'enfant. Sur le seuil de la nursery, la toux déchirante, semblable à un aboiement, frappa leurs oreilles; Mérof s'arrêta frappé de terreur et aussi d'un douloureux souvenir: Il connaissait bien la terrible maladie qui jadis lui avait enlevé deux enfants.
--Le croup! murmura-t-il à voix basse.
Marianne se précipita dans la nursery, laissant la porte ouverte; sa robe s'accrocha à une chaise et la renversa sur le parquet avec un bruit qui fit tressaillir Dournof, mais elle passa outre, et se précipita sur le berceau en criant:
--Mon Serge! mon fils! Mérof, entré derrière elle, avait relevé la chaise et fermé la porte.
--Oui, dit Dournof à voix basse. Votre fils va mourir du croup, et vous revenez du bal!
Marianne, à genoux, sanglotait la tête dans ses mains. Son mari la regardait avec plus de mépris encore que de pitié.
--Oh! mon Dieu! criait Marianne en se tordant les mains, comme je suis punie! qu'ai-je fait pour être châtiée ainsi? Mon enfant, mon petit garçon...
Ses mains nerveuses et tremblantes dérangeaient les couvertures du berceau; Dournof la prit par le bras et la fit lever.
--Rentrez chez vous, lui dit-il d'un ton ferme.
--Je veux soigner mon fils! s'écria Marianne en se cramponnant au berceau.
Dournof mit sa large main sur l'épaule de sa femme.
--Allez changer de toilette, dit-il d'un ton impérieux. N'avez-vous pas honte de traîner ici ces chiffons?...
Marianne sortit, écrasée sous le poids de ce reproche. Son père la rejoignit après avoir échangé quelques mots avec son gendre. Sa voix fut sévère et ses conseils austères; si Marianne avait été accessible à quelque autorité, elle eût compris et obéi... Mais son âme superficielle n'était pas de celles qui se laissent faire une empreinte durable.
Une heure plus tard, elle entra dans la nursery vêtue d'un simple peignoir, décidée en apparence à remplacer Dournof dans sa douloureuse veille. Celui-ci, plein de pitié pour ce bon i mouvement d'une âme faible et égarée, la laissa s'installer au chevet de l'enfant; mais Serge refusa d'aller dans ses bras, il refusa la potion de sa main, ne voulut l'accepter que des mains de son père ou de la Niania.
Marianne, après avoir versé des larmes abondantes, voyant l'inutilité de ses efforts, se retira sur le canapé qui occupait un coin de la chambre, et s'y endormit bientôt. Les accès de toux de Serge la réveillaient en sursaut; elle se précipitait, égarée, chancelante, et retombait bientôt ensuite, les bras pendants, découragée, pour se rendormir...
Vers cinq heures du matin, Dournof s'approcha d'elle.
--L'enfant va mieux, dit-il, allez vous coucher, tâchez de dormir.
Elle se leva machinalement et obéit. Son mari la regarda s'éloigner.
--Pauvre, pauvre créature! dit-il tout bas; Dieu ne l'a pas créée pour la lutte...
--Ce n'est pas notre Antonine... murmura la Niania.
Dournof mit un doigt sur ses lèvres.
--Antonine était trop parfaite, dit-il au bout d'un moment, en se penchant sur son fils.
--Ce n'est pas notre Antonine, reprit la Niania, qui serait allée au bal, laissant son enfant malade. Ta femme, maître, n'est pas une bonne femme.
--C'est la mère de mon fils, répondit Dournof, et il reprit sa place auprès du berceau.
XXVIII
L'enfant resta trois jours suspendu entre ce monde et l'autre, et, pendant ce temps, ni la Niania, ni Dournof ne songèrent à eux-mêmes. Toutes les deux ou trois heures, Marianne entrait dans la nursery, demandait à voix basse des nouvelles du petit malade, le réveillait presque infailliblement, puis se laissait tomber sur le canapé et fondait en larmes. Quand elle avait épuisé cette ressource des malheureux, elle sortait et retournait, soit dans son boudoir, soit faire une promenade, pour se détendre les nerfs.
Pendant que l'on attendait anxieusement un mieux qui ne se déclarait pas, Marianne pour suivait un projet ébauché pendant ses heures de solitude.
Jusqu'alors, grâce à l'indifférence stoïque de la vieille femme pour tout ce qui n'était pas son maître ou ce qui appartenait à son maître, grâce aussi à la légèreté du caractère de madame Dournof, aucune collision n'avait eu lieu entre ces deux femmes. La Niania, respectée par les domestiques, parce qu'elle était protégée par le maître, avait d'ailleurs si peu affaire à Marianne qu'il avait fallu une circonstance particulière pour mettre au jour la suprématie de la vieille servante dans la maison. Mais Marianne avait ouvert les yeux, et rien de ce qu'elle avait omis de voir jusque-là ne devait plus lui échapper.
Elle vit que la Niania ordonnait tout, surveillait tout, la remplaçait, en un mot, dans le gouvernement domestique comme elle la supplantait dans le coeur de son fils; elle conçut une inimitié profonde contre la vieille servante.
Profitant d'un moment où Serge dormait, elle entra dans le cabinet où son mari, étendu sur le canapé, prenait un peu de repos.
A sa vue, il se souleva et s'assit; cette visite ne lui présageait rien de bon. A sa grande surprise, Marianne lui parla avec tendresse.
--Mon ami, dit-elle il me semble que Serge va mieux.
Dournof lit un geste affirmatif.
--Nous pourrons désormais, je crois, continua-t-elle, de veiller nous-mêmes.
Son mari la regarda et ne répondit pas.
--Nous avons eu tort, continua Marianne, de ne pas surveiller nos enfants de plus près, et aussi de permettre à une servante de prendre tant d'autorité dans la maison.
--C'est de la Niania que vous parlez! interrompit Dournof.
--Naturellement. Elle se croit ici reine et maîtresse; cela ne peut pas continuer.
Dournof resta pensif. Il avait longtemps redouté ce moment, puis il avait fini par penser que Marianne ne s'apercevrait pas de la place que tenait dans la maison la vieille femme. Sans la maladie de Serge, en effet, jamais peut-être la pensée de jalousie qui guidait madame Dournof n'eût pénétré dans son esprit.
--Nous lui ferons une petite pension, et nous allons la renvoyer, n'est-ce pas, mon ami? insista Marianne avec cette douceur enchanteresse qui avait séduit Dournof.
--Serge n'est pas hors de danger, répondit celui-ci.
--Je ne dis pas de la renvoyer tout de suite, mais dans quelques jours...
--Pour la remercier d'avoir sauvé la vie de l'enfant? fit ironiquement Dournof. Vous avez une manière originale de témoigner votre reconnaissance.
Marianne baissa la tête; elle n'eût voulu à aucun prix passer pour une personne ingrate ou capricieuse, non par hypocrisie, mais parce que sa dignité féminine lui ordonnait la douceur et la bonté, sous peine de déchoir.
Comme elle levait les yeux, cherchant un argument, son regard rencontra le portrait d'Antonine, qu'elle n'avait jamais vue.
--Qu'est ce que cela? dit-elle, toute frémissante, devinant la réponse qui allait suivre.
Dournof suivit son regard et hésita. Il lui en coûtait de livrer ainsi le secret de sa blessure à la femme frivole qui portait son nom. Cependant il fallait répondre.
--C'est mademoiselle Karzof, dit-il brièvement.
--Ah! fit Marianne en détournant dédaigneusement la tête, elle n'était pas jolie.
Dournof réprima un mouvement, mais ne répondit pas. Il s'était bronzé à l'endroit de toutes ces attaques, et s'était juré de ne pas se laisser émouvoir.
--Eh bien, reprit Marianne, renvoyons-nous la Niania?
--Non, répondit l'époux.
--Et si je le veux?
--Vous ne pouvez pas le vouloir, répliqua Dournof, ce serait une injustice.
--Une injustice, et pourquoi donc?
--Parce que cette femme n'a rien fait pour mériter d'être chassée, parce que nous lui devons la vie de Serge, et parce que... il s'arrêta, tremblant d'émotion contenue, je veux qu'elle reste! et cela doit suffire.
--Et moi, reprit Marianne emportée par une violente colère, je veux qu'elle parte.
Dournof s'assit froidement à son bureau et se mit à ranger ses papiers, comme s'il voulait reprendre son travail.
Marianne le regarda, voulut parler, se mordit les lèvres et sortit vivement du cabinet.
Son mari la suivit des yeux et resta pensif.
C'était là son intérieur! Une femme fantasque et irréfléchie, méchante parfois à force de légèreté, c'était la compagne de toute son existence.
Il se rappela alors la vie qu'il avait rêvée autrefois. Lorsqu'il faisait des châteaux en Espagne, du temps qu'Antonine vivait loin de lui, mais pour lui, il s'était arrangé un nid dans sa pensée, et c'est là qu'il se réfugiait lorsqu'il avait une heure de liberté pour songer à l'avenir.
L'appartement était petit et meublé simplement; une lampe tranquille éclairait la table, une demi-obscurité régnait tout autour. Un enfant dormait dans un berceau un autre sommeillait sur les genoux d'Antonine: Antonine, mère et nourrice, ne cédant à aucune femme les caresses et les sourires de ses enfants. Le travail était long et pénible, le pain du lendemain à peine assuré, mais Dournof, arrêté par une difficulté imprévue, interrogeait à voix basse la chère âme lui répondait à la sienne, et cette autre conscience, aussi droite et plus pure encore, lui soufflait l'honneur et la vérité.
Quel rêve évanoui! Et quel contraste avec la réalité! Il poussa un soupir, recula son fauteuil, et se leva pour aller visiter son fils.
La porte s'ouvrit une seconde fois, et la Niania parut sur le seuil.
Les traits rigides de la vieille femme portaient l'empreinte d'une douleur sans remède; ses mains serrées l'une contre l'autre semblaient demander grâce. Elle s'approcha de Dournof et se prosterna à ses pieds.
--Pardonne! pardonne! maître, dit elle d'une voix étouffée, pendant qu'il la relevait. Je ne puis supporter cela.
--Qu'y a-t-il? demanda le président.
--Ta femme m'a chassée! Je ne puis pourtant pas vivre loin du petit, loin de toi, mon maître, tu le sais...
Elle se tut, balança deux ou trois fois le haut de son corps en serrant son front ridé dans ses vieilles mains, et reprit:
--Depuis que notre Antonine a quitté ce monde, je n'ai voulu servir et aimer que toi, tu le sais bien, n'est-ce pas? Alors comment veux-tu que je m'en aille? où veux-tu que j'aille? Et le cher petit qui est encore en si grand danger, qui est ce qui le soignera?
Que répondre à cela? Dournof prit les mains de son humble amie.
--Console-toi, Niania, dit-il, je n'ai rien oublié. J'arrangerai cela. Où est madame?
--Dans la chambre de Serge; elle m'a chassée d'auprès de son lit. Le pauvre ange s'est mis à pleurer, elle l'a grondé...
Dournof n'en entendit pas davantage, et courut comme un fou dans la chambre de son fils.
Serge pleurait encore, mais ses larmes, arrêtées par la sévère réprimande maternelle, ne roulaient plus sur ses joues amaigries; un sanglot convulsif lui échappait de temps en temps, et ramenait une rougeur fébrile sur son pâle visage. Marianne, debout, tournant le dos à la porte, mesurait la potion du petit malade.
--Marianne, dit Dournof d'une voix si menaçante que madame Dournof tressaillit et laissa tomber la cuiller, Marianne, votre place n'est pas ici; allez vous amuser; la Niania et moi, nous veillerons sur l'enfant.
--Niania! cria Serge avec un accent plaintif, ma Niania!
Terrifiée par le regard de son mari, Marianne s'avança vers la porte; son mari s'effaça pour la laisser passer, et, lorsqu'elle fut sortie, il appela la vieille servante restée dans son cabinet.
--Mets-toi là, lui dit-il: tu me réponds de la vie de mon fils sur ta vie.
Sans répondre, la Niania reprit sa place, et, quelques instants après, calmé par ses paroles ou seulement par le son de sa voix amie, Serge s'endormait d'un paisible sommeil.
XXIX
La convalescence de l'enfant fut longue et dangereuse; les rechutes se succédaient et mettaient à tout moment son existence en péril; enfin, aux premiers beaux jours, Serge put sortir pendant les heures chaudes de la journée. La petite Sophie, sa soeur, préservée de la terrible maladie, venait à plaisir, aussi fraîche et aussi belle qu'on pouvait le désirer.
Depuis sa tentative infructueuse pour évincer la vieille bonne, Marianne affectait de ne plus entrer dans la chambre de son fils; elle avait fait installer définitivement sa petite fille auprès d'elle, et montrait une préférence marquée pour celle-ci. A ceux qui s'en étonnaient elle répondait:
--Les manèges d'une vieille servante m'ont enlevé le coeur de mon fils; je ne veux pas qu'il en soit de même avec ma fille. Ce rôle de mère sacrifiée rendait Marianne d'autant plus touchante qu'elle le jouait au naturel; elle se croyait véritablement victime d'une abominable coalition. On la vit au Jardin d'Eté se promener pendant des heures, suivie de la nourrice, qui portait Sophie dans ses bras; le jeune marquis italien l'y rencontrait régulièrement, et leurs causeries étaient longues et animées. On en rit un peu dans le monde; madame Dournof passait pour une écervelée, mais une honnête femme, et l'on ne s'émut pas autrement de sa fantaisie italienne.
Cependant le carême est la saison des concerts; Marianne allait tous les soirs à l'une ou à l'autre de ces solennités musicales, ou bien dans le monde, où les bals sont remplacés par des raouts ou des réunions moins nombreuses et plus intimes. Dournof, toujours seul, car il n'invitait personne à venir voir son abandon, passait son temps au travail. Serge venait le voir à tout moment; il avait pris l'habitude de prendre son thé du soir dans le "cabinet de papa", et le priver de ce plaisir eut été un violent chagrin. Dournof, heureux de ces marques de tendresse enfantine, s'y prêtait avec joie; le trio fut bientôt rétabli dans le cabinet du président; la Niania, Dournof et son fils connurent encore quelques belles journées, pendant que Marianne promenait sa fille au Jardin d'Eté.
Un soir, M. Mérof entra pendant que les trois amis s'ébattaient autour d'un grand château de cartes, édifié par les soins de Dournof sur une table monumentale; Serge, étendu sur le tapis de la table, retenait son souffle, de peur d'ébranler le fragile édifice.
--Dournof, dit le ministre, j'ai à vous parler.