Part 9
»Trois jours après, Jacques, tu te rappelles? les félicitations et les cartes pleuvaient chez nous, et de nouveau j’étais en possession de tous mes excellents compagnons. Il ne tenait qu’à moi de croire à un mauvais rêve, en vérité. Je m’éveillais, et tout ce que j’avais cru perdu rentrait à la fois par la même porte: l’or et l’amitié.
»Pour cette fois, c’était trop! Un peu de patience, et je m’y serais trompé, peut-être. Mais, du jour au lendemain, cette vie qu’on voulait reprendre au point précis où elle était restée: ce déjeuner accepté deux ans avant et qu’on me réclamait; cette valse, vieille de deux hivers, jaunie sur un carnet, et qu’on voulait me rappeler! c’était vil et c’était grotesque à la fois, si bien que j’en riais, le cœur soulevé.
»Me dérober seulement, c’était trop peu. On m’avait fait désabusé, méchant et cynique, et avec un plaisir mauvais j’entrai dans toutes les combinaisons, je caressai tous les espoirs, je courtisai toutes les ambitions, pour faire la déception plus sensible le jour où je briserais d’un coup toutes les ficelles des pantins que je tenais dans ma main.
»Puis ulcéré, lassé, séparé forcément de toi par la maladie de ton oncle et l’hiver de réclusion qu’elle te préparait, trouvant faibles tous les mots qui expriment la haine du genre humain, je m’en fus possédé du désir d’entendre mentir en chinois, en arabe et en hindoustani, comme je l’avais entendu faire en français, afin de m’assurer du moins que mon pays n’était ni en avance ni en retard sur ses contemporains.
»Et c’est le moment que tu choisis pour me prêcher l’amour, la paix du ménage et la douce confiance qui en charme les heures!...
»Mon pauvre Jacques, tu es un grand fou, et mademoiselle d’Erlange, ne fût-elle pas pire que les autres femmes, ce qui n’est pas certain, est du moins semblable à elles toutes, ce qui est assez pour me faire fuir.
»Les preuves par lesquelles tu veux me convaincre de délit amoureux m’ont fait passer un bon moment, pourtant.
»--Tu es sans cesse avec elle, me dis-tu; tu lui parles, tu la regardes, tu la traites de blonde fée: allons, Pierre, avoue que tu es pris!
»Pour n’être pas avec elle, ai-je donc des jambes qui me permettent de m’enfuir, voyons? Veux-tu que je lui parle en détournant la tête, et vas-tu voir dans les plaisantes fantaisies de mon premier réveil autre chose que les enjolivements ordinaires des voyageurs qui racontent leurs aventures?
»Quant à être blonde, mon ami, je n’y peux rien, elle est blonde, et je te l’ai dit tout droit sans penser à mal... Ceci me ramène à tes plaintes au sujet de mademoiselle d’Erlange:--Tu me forces à la rêver, me dis-tu; à part ses cheveux, pas un indice, et tu t’attardes aux tapisseries, aux tours croulantes, aux fariboles enfin! J’ai le cadre, je le sais par cœur, même. Mets-y le Greuze, je t’en prie!
»Le voici, et sincère d’une sincérité que mes yeux nullement prévenus, comme tu vois, peuvent te garantir absolue.
»Mademoiselle Colette est plutôt petite, ou du moins, sans l’être en réalité, elle le paraît. Cela tient-il à la finesse invraisemblable de sa taille, à sa tête, qui, comme celle des statues grecques, est menue, ou à la prestesse et à la multiplicité de ses mouvements? on ne sait pas. Mais il est certain que debout, dans ses rares instants d’immobilité, elle monte droit et haut comme un bouleau qui s’élance, et que je la regarde alors tout surpris. Où a-t-elle pris cette coudée de plus?
»Puis, quelque idée lui passe dans l’esprit, elle part à droite ou à gauche de son pas glissé, et ce n’est plus qu’un elfe échappé de bon matin du logis et qui rend visite à des humains. Or, tu le sais, mon ami, les elfes n’ont ni taille ni âge.
»Le nez est court, fin et un peu gamin, l’ovale est joli, plein comme un beau fruit, et le teint ambré.
»Ne lis pas jaune, nous ne sommes pas au Cambodge, c’est une peau transparente, sous laquelle luit perpétuellement un rayon de soleil. Le front est grand, la bouche bien faite, et quant aux yeux, je te dirais bien volontiers qu’ils sont superbes, si tu devais le prendre comme il faut; mais tu le prendras mal, et tu verras des flammes et des élans de passion où il n’y aura qu’un signalement de passeport consciencieux, car un passeport lui-même les remarquerait, j’en réponds, et même les émargerait tout courant aux «signes particuliers», tant ils ressemblent peu à ce qu’on voit communément.
»Grands, superbement fendus,--autant sauter le pas ce soir, car je te connais, demain tu réclamerais,--ces yeux sont d’un noir profond, intense, et d’où sort un éclair incessant.
»La paupière baissée, c’est le calme d’un enfant qui dort; relevée, c’est fulgurant, et on croirait qu’une lumière intérieure éclaire cet iris qui flambe.
»Le diamant noir existe-t-il? Je n’en sais rien, quoiqu’on en parle souvent; mais je crois que je me le figure assez bien maintenant.
»Le trait distinctif du regard est une mobilité d’expression dont rien ne peut rendre la variété, et la vivacité générale se retrouve là. A la lettre, on y voit courir les idées, et c’est bien un peu traître, ces grands yeux qui pensent ainsi à livre ouvert.
»Les cils retroussés se baissent rarement et avec un battement large comme le coup d’aile d’un oiseau qui plane, car la lumière n’éblouit pas ce regard-là, et le soleil et lui se fixent en camarades.
»Les sourcils sont nets et fins. C’est un coup de pinceau pour lequel on ne s’est pas repris à deux fois.
»Enfin, comme complément à ce mélange de grâce et de malice, figure-toi du côté gauche, au-dessus de la lèvre, une toute petite fossette venue on ne sait d’où, qui se creuse à tout propos et hors propos, relevant seulement un coin de la bouche, de sorte qu’elle ne rit que d’un côté à la fois et comme en contrebande, ce qui lui donne une expression de gaieté inexprimable.
»Je ne te dirai pas que mademoiselle Colette a des pieds et des mains d’enfant, parce que je trouve la comparaison absurde. Vois-tu, pour terminer un corps élancé de jeune fille, ces deux gros pieds rebondis, aussi larges que longs, et ces petites pattes pleines de trous qu’ont les marmots; cela fait frémir! Mais les d’Erlange sont de bonne race, et on s’en aperçoit.
»Somme toute, c’est une figure originale, remarquable sous beaucoup de rapports, devant laquelle tu jetterais des cris d’admiration, à qui tu dédierais un sonnet chaque soir, et dont un peintre s’emparerait avec délices, sauf à ne pas pouvoir la rendre telle qu’elle est. Je ne lui en demanderai pas moins quelque jour la permission de m’y essayer, et ma première aventure de voyage aura la première page de mon album.
»Eh bien! alors? dis-tu... Eh bien! est-on forcé d’aimer tout ce qui est beau? Je te la détaille en artiste, comme je te décrirai dans trois mois des palais, des fleurs de lotus et des almées, si toutefois les almées existent autre part que dans les ballets de théâtres; mais si tu vas imaginer un nouveau roman à chaque nouveau visage que je te présente, j’en serai réduit à t’écrire en style nègre. «Bon petit voyageur, bien arrivé. Fait jolie traversée. Lui pas mal de mer. Trouvé belle case pour se loger. Embrasse petit frère blanc.»
»Il faut voir le monde comme il est, mon ami; personne n’y vaut grand’chose, quand je nous ai mis hors de page toi et moi, et nous méritons mieux que ces poupées affolées d’équipages, de diamants et de toilettes que nous connaissons. Aussi ai-je fait vœu de célibat depuis longtemps, en ton nom comme au mien; nous nous suffirons à nous deux. Signe le contrat et ne rêve plus bleu.
»Quant à tes conseils délicats au sujet de mademoiselle Colette, sois tranquille, moraliste; si je suis de bronze, elle est de cristal; et je ne sache pas d’ailleurs que mon aspect soit pour enflammer actuellement. Et puis, que veux-tu qu’une créature qui rit ainsi tout le long du jour puisse connaître au sentiment? Ce n’est pas une femme, c’est une clochette toujours en branle, et on jurerait que la vie que nous menons est la plus divertissante qui soit.
»Tu sais ce qu’elle est en réalité pourtant, et tout à l’heure, pendant que mademoiselle d’Erlange sautillait dans la chambre, se livrant au petit branle-bas qui lui est habituel, essuyant des porcelaines et des bibelots, que je suivais de l’œil dans ses doigts avec la mélancolie qu’on éprouve en regardant des condamnés à mort, et l’écoutant chantonner sans relâche, je n’ai pu m’empêcher de la questionner là-dessus.
»--Mon Dieu, lui ai-je demandé, qu’elle est donc la chose qui peut vous égayer à ce point, et qu’est-ce qui vous met toujours ainsi le rire aux lèvres?
»--Mais ma bonne humeur! m’a-t-elle répondu. Est-ce que ça vous ennuie?
»--Non pas! Seulement vous m’étonnez, voilà tout.
»--Il est certain que ça ne vous ressemble guère! a-t-elle riposté vivement. Et, s’il m’est permis d’interroger à mon tour, qu’est-ce qui fait donc que vous ne riez jamais, vous, en revanche?
»--La souffrance, quant à présent, répondis-je d’abord sèchement.
»Puis, comme j’étais honteux de ce mensonge flagrant, et surtout du mouvement de dépit qui me portait à ce rappel très peu noble du passé, j’ai continué:
»--Mais, en général, je suppose que c’est une humeur contraire à la vôtre.
»Elle a relevé ses yeux, qui s’étaient voilés d’un coup vif, et, souriant de nouveau, elle a dit:
»--La mauvaise, alors?
»--Mon Dieu, oui, la mauvaise sans doute, au moins pour tous ceux qui regardent le rire comme le signe assuré d’un aimable naturel, et non pas comme une grimace ou une simple contorsion de famille, donnant raison aux gens qui affirment que nous descendons du singe.
»--Du singe!...
»Elle s’est reculée avec un geste effaré, embrassant d’un coup d’œil rapide ses mains et toute sa personne...
»--Je n’avais jamais entendu dire ça! Est-ce que c’est possible? Est-ce que c’est vrai, Monsieur? Comment l’a-t-on su?
»Puis, comme elle me voyait secouer la tête:
»--Non, oh! que j’en suis aise, a-t-elle continué avant que j’aie pu placer un mot, car ce serait drôle, mais si dégoûtant... Voyez-vous ce qu’on éprouverait en rencontrant un babouin en cage et en se disant qu’il faut le vénérer comme un aïeul! C’est bien assez de penser qu’on lui ressemble quand on rit.
»Elle a couru à une glace, si haut placée qu’elle monte sur une table pour s’y voir, et regardant sa fossette se creuser:
»--Ma foi, c’est bien possible que ce ne soit qu’une contorsion après tout, a-t-elle dit avec philosophie; mais c’est si bon quand même.
»Et elle s’est reprise à rire de plus belle, comme preuve de ce qu’elle avançait, en sautant à terre, d’un bond de gazelle, sans bruit et sans effort.
»Sa crédulité, comme tu le vois, est, comme sa gaieté, le fait d’une véritable enfant, et elle est restée pendant un instant encore toute à son accès de joie; puis, comme je demeurais toujours sérieux, elle s’est assise, s’est calmée et a repris plus bas:
»--Peut-être, quand on est beaucoup plus vieux, beaucoup plus sage, enfin, n’aime-t-on plus ça, en effet; mais je n’en suis pas encore là!...
»Ah çà! Jacques! me prend-elle pour un patriarche, et t’es-tu aperçu depuis peu que j’aie grisonné et baissé à ce point?
»Enfin, cela va te tranquilliser du moins, et te montrer qu’il n’y a pas péril en la demeure.
»Pour moi, c’est une tête folle, je te l’ai dit, et quant à elle, en revanche, voici qu’elle veut bien me considérer comme tellement sage et respectable qu’un peu plus elle me confondrait avec son grand-père le babouin. Nous voilà bien à l’abri tous les deux.
»Sur ce, frère Jacques, n’invente plus de romans et dors sans rêver; ma petite-fille et moi te souhaitons le bonsoir.
»Mais surveille-toi, mon camarade; tu vois comme ça vous prend un beau matin sans qu’on y songe.
»Vous qui êtes si vieux... si vieux!...
»On découvre mon front ce soir. Quelle mine va faire ma cicatrice? J’y songe un peu, je t’avouerai.
»Si la balafre est honorable, je m’en arrange; mais si le trou rond et massif sent son coup de bâton ou de piédestal, je somme mademoiselle Colette et son exécuteur des hautes œuvres d’en redécoudre un peu! Que diable! on a son amour-propre, si vieux bonhomme qu’on soit!»
12 avril.
Dire que l’intimité progresse avec M. de Civreuse, non, pas plus aujourd’hui qu’hier. Il est à présent ce qu’il était à son premier réveil: poli comme un roi, mais bourru comme un ours, et railleur en proportion, et nos moindres propos sont des escarmouches.
--Qu’as-tu donc toujours à te chipoter avec ton monsieur? me disait Benoîte hier; ça ne lui vaut rien, tu sais!
--Que veux-tu, ma vieille, lui ai-je répondu, il voit rouge et moi blanc... Je ne puis pourtant pas lui laisser dire des énormités en l’approuvant toujours, rien que parce qu’il est malade, quand lui relève si vivement tout ce que je fais. C’est plus fort que moi!
Et c’est vrai, j’ai beau me prêcher chaque matin et chaque soir, me dire que, si j’étais autrement, je lui plairais mieux sans doute, me jurer que je changerai le lendemain; dès que je suis là et que j’entends ce ton calme qui critique tout indifféremment, les gens et les choses, je pars malgré moi et je lui réponds avec toute la vivacité et l’indignation que j’éprouve. Ou bien encore, quand je suis assise auprès du feu, écoutant la neige fondue qui tombe à grand bruit depuis les gouttières effondrées, et qu’au lieu de ma solitude du mois passé, je vois dans la chambre ce visage brun, que j’entends cette voix sonore me répondre ou me questionner, tout cela au milieu de ce soleil d’avril qui danse à travers les vitres, je me sens prise d’élans de joie si vifs et si fous que je me mets à rire sans cause, sans pouvoir m’arrêter et me trouvant heureuse, heureuse!
Tout cela paraît absurde à M. de Civreuse, et c’est alors qu’il se met en campagne comme hier, se démenant pour me prouver qu’il n’y a pas de quoi être fier, en vérité, que toute cette bonne gaieté n’est que ressouvenirs de famille et d’éducation passée, et que nous rions comme les singes font des grimaces, pas autre chose!
Est-ce par raillerie qu’il dit cela, pour m’effarer, ou parce qu’il y croit un peu? Je ne démêle jamais qu’à moitié le fond des choses quand il me parle, et, fût-ce dix fois vrai, qu’y puis-je faire? Faut-il me priver de rire et de gambader à cause d’une ressemblance fortuite ou même naturelle, et ne dois-je plus casser mes noisettes d’un coup de dent ou escalader les obstacles en trois bonds? Voilà qui sent encore bien plus son cousinage!...
C’est un pédant que nous laisserons à ses critiques s’il continue, car j’ai oublié de l’en avertir et de poser tout bas la condition à mon saint dans le beau temps fleuri où je le priais et où nous nous entendions tous les deux sur les dehors de mon sauveur; mais on aimera Colette comme la voilà, avec son chien, avec ses défauts, avec son rire, avec ses idées à elle et avec sa ceinture nouée à l’envers, ou bien elle retournera à ses affaires et continuera de décrocher des étoiles dans son petit coin, jusqu’à ce qu’elle mette la main sur une bonne, une vraie qui n’ait pas trempé dans un seau d’eau pour y éteindre tous ses rayons avant de lui arriver.
La vérité est que je suis furieuse, furieuse non seulement parce que M. de Civreuse ne m’a point à gré et me trouve laide, sotte et je ne sais quoi encore; mais furieuse surtout parce que j’ai beau faire, je n’arrive pas à lui rendre sa politesse.
Parfois je suis prête à courir à lui et à lui affirmer que, si son opinion n’est pas flatteuse pour moi, la mienne est en tout semblable à son égard; puis je me défie de ma langue. Au fond, je ne le pense pas du tout, et voit-on ma diatribe se tournant tout à coup en compliment? c’est à frémir!... Je ne sais pas si on arrive à dire du même ton ce qu’on sent et ce dont on ne pense pas le premier mot, et son oreille est bien déliée pour ne pas sentir la différence.
Alors je prends le parti de me taire, et, rentrée dans ma chambre, tous les huis clos, je me dédommage en interpellant rudement mon imagination et mon cœur:
«Voyons, leur dis-je à brûle pourpoint en les posant en face de moi, expliquez-vous: d’où vous viennent cette folie et cet engouement? Que vous a-t-il fait, cet homme? Il n’est pas aimable, à peine poli, moins beau que nous, assurément, et il est visible que nous ne lui revenons guère. Quel effort fait-il pour vous le cacher? Depuis trois semaines, a-t-il tenté un mot tendre ou galant, le mot n’eût-il que deux syllabes et pas plus de sens qu’un pauvre soupir? Un de vous en sait-il là-dessus plus long que moi? Parlez!...
Ni l’un ni l’autre ne dit grand’chose, mais, pour courte qu’elle est, leur réponse ne se discute pas: «Il leur plaît quand même.»
Et voilà comment je me trouve penser à M. de Civreuse un peu, souvent, toujours même, je crois, sans être tout à fait satisfaite de lui cependant et sans comprendre complètement ce qu’il a au fond du cœur.
Parfois je me demande, en voyant les airs ébahis dont il me suit au moindre mot, s’il ne sort pas comme moi d’un vieux château désert et ruiné, où ses fossés et ses machicoulis l’ont gardé jusqu’à présent de la vue de toutes les femmes, comme mes créneaux m’ont préservée de tout contact avec âme qui vive.
Mais, dans ce cas-là, il y a longtemps qu’il aurait passé son pont-levis, car sa science des humains, pour n’être pas aimable, paraît fort étendue, et il sait bien des choses dont j’ignore même le nom. De là des conversations impossibles, où je lui réponds sans savoir au juste ce que je dis, où nous nous querellons sans que je comprenne bien pourquoi, et pendant lesquelles je ne suis pas sûre qu’il sache toujours lui-même ce qu’il veut.
Hier, par exemple, nous parlions des gens du monde; je lui disais combien je connaissais peu de choses en dehors d’Erlange, et je le priais de me conter ce qu’on est et ce qu’on fait à côté de mon trou.
Il a commencé aussitôt, mais s’est mis à faire de telle façon la description que je lui demandais, que je l’écoutais abasourdie de l’entendre traiter tous les hommes indifféremment de misérables ou de scélérats... Était-ce un jeu, ou faut-il vraiment le croire? Ce serait à ne plus oser poser le pied devant soi: là un traquenard, ici un piège, plus loin une mine qui n’attend que votre passage pour sauter, voilà l’ordinaire d’après lui, et sur tout cela des fleurs, des sourires et des paroles engageantes qui vous tendent la main.
Est-ce à la lettre, et parle-t-il de mines remplies de poudre? je ne sais; et après avoir écouté religieusement au début, je n’ai pu m’empêcher de me révolter.
--Mais alors, lui ai-je crié en bondissant, ce serait une caverne de voleurs que votre monde!
A quoi il a répondu fort tranquillement:
--C’est que ça y ressemble beaucoup, en effet!
Et comme je m’exclamais, m’indignant, et lui demandant s’il était bien certain de ce qu’il racontait là.
--Mon Dieu! me dit-il, j’en parle comme le voyageur qui décrit le carrefour où on lui a enlevé sa montre et sa bourse; voilà tout.
Est-ce que vraiment on l’aurait volé? Je n’ai pu m’empêcher de lui demander encore cela; et, sans sourciller et assez sèchement, il m’a répondu:
--Ma bonne foi et ma confiance, oui, Mademoiselle. Ne trouvez-vous pas que cela vaille des doublons et une valise?
Voilà mon hôte, et voilà ses bizarreries. Dans ces cas-là, que puis-je répondre? Je reste confondue, et je suivrais plus facilement sa conversation s’il lui plaisait de la tenir en chinois.
Somme toute, il me paraît peu sujet aux illusions, et si, depuis dix-huit ans, je me noie dans les chimères et l’idéal, je crois que j’ai trouvé mon barrage.
Point d’exception, d’ailleurs: nous ne valons pas mieux que les autres; et, comme je nous mettais en avant, espérant un petit mot de courtoisie pour les femmes:
--Peuh! m’a-t-il dit, à chacun ses instincts. Les loups mordent, les tigres y vont à coups de griffes! Croyez-vous que l’un soit beaucoup meilleur que l’autre?
Vraiment, on n’a pas l’idée de trancher avec cet aplomb, et le bon Dieu lui-même, qui tient la clef des cœurs, n’affirmerait pas ainsi, j’en suis sûre.
J’enrageais de l’arrêter, de l’embarrasser au moins, de sorte que, me plantant devant lui:
--Et moi que vous ne connaissez pas, m’écriai-je, qu’est-ce que je suis alors?
--Mon Dieu, fit-il avec un demi-sourire, en boutons ou déjà en fleurs, je ne saurais trop dire, mais je crois bien que tous les instincts y sont!
En vérité, je l’aurais battu. Aussi, ne sachant à qui me raccrocher:
--Et M. Jacques, enfin? demandai-je.
--Jacques!
Alors, changeant de ton à l’instant:
--Jacques! ce sont tous les trésors, toutes les délicatesses, toutes les bontés, tous les courages de la terre réunis en un seul homme!
Et, comme il reprenait haleine:
--Alors, c’est une exception, celui-là? dis-je ironiquement.
--Précisément, l’exception qui confirme la règle.
--Qu’est-ce que ça veut dire, ça?
--Oh! mon Dieu, pas grand’chose en vérité! mais ça se répète. C’est une phrase qui court.
--Eh bien! m’écriai-je avec mauvaise humeur, qu’on la rattrape une bonne fois et qu’on la mette en cage, puisqu’elle n’a point de sens.
Je disais une absurdité, je le sentais bien, mais j’étais agacée sans savoir pourquoi.
M. de Civreuse se mit à rire sans répondre, et, recommençant où il en était resté, il reprit le panégyrique de son ami. Il s’était redressé, il parlait vite: assurément, on lui avait mis une langue de renfort, et, pour la première fois, je le voyais animé... Et il était joli, ce Jacques, et bon, et beau! Vraiment, je finissais par m’intéresser à lui; il me semblait qu’on me décrivait un de ces royaumes-fées où tout est parfait, les ruisseaux de sirop d’orgeat, les rochers de sucre candi et une petite pluie parfumée à la vanille pour les jours de chaleur!... Aussi, quand M. Pierre se laissa retomber sur son oreiller d’un air satisfait:
--Eh bien! m’écriai-je avec conviction, je sens que je l’aimerais beaucoup, votre ami!
Là-dessus il se retourna brusquement en fronçant son terrible sourcil, et me regardant dans les deux yeux:
--Croyez, Mademoiselle, me dit-il de son ton le plus mordant, qu’il en serait heureux et fier!
Et moi, sans réfléchir une seconde, j’ai répliqué à mon tour, non moins vivement:
--Mon Dieu, je le crois: n’est pas aimé qui veut, Monsieur!
Après cela un silence, un silence lourd et écrasant.
Y a-t-il, en vérité, plus singulier que ce caractère, et cette conversation s’explique-t-elle? Voilà cependant l’ordinaire de nos causeries, et sans que je puisse comprendre comment, trois fois sur quatre, elles finissent en disputes.
Cette fois, pourtant, pouvais-je mieux faire? Après avoir supporté en toute patience sa classification galante, qui me rangeait parmi des loups si je ne comptais pas dans des tigres, je tombais d’accord avec lui dans l’éloge de son ami, et le voilà brusquement en colère.
Tourné contre le mur, l’air aussi étranger à ce qui l’entourait que s’il tombait de la lune, M. de Civreuse s’était mis à siffloter allègrement une petite marche, en l’accompagnant d’un mouvement vif sur sa couverture avec ses doigts.
Moi, lassée déjà de ce silence, je me remuais, cherchant quelque entrée en matière et mordillant tous mes ongles l’un après l’autre. Mais cela faisait moins de bruit que la petite marche, et, malgré moi, je suivais la rentrée, toujours la même, dont le rythme sautillant me faisait battre la mesure sans le vouloir. «La,... la,... la, la, la, la!» Il était impossible que cela durât, et, d’ailleurs, je me sentais en humeur de bêtises. A la troisième rentrée, je parlerai, me dis-je. Et comme la troisième rentrée arrivait sans que j’eusse trouvé une seule idée, je tirai brusquement le croisillon de la table avec mon pied, et tout ce qui la chargeait s’abattit avec un fracas atroce. Mais j’avais compté sans le flegme de M. Pierre; il acheva paisiblement son trait sans se retourner, et, comme je marmottais un peu confuse:
--C’est la table; mon pied s’est pris dedans.
--Ah! fit-il seulement.
Restait à réparer le désastre. Une tasse s’était répandue dans la bagarre.
--Lèche, mon bon chien, dis-je à Un en lui montrant le liquide.