Part 6
»Une curiosité singulière me prenait; il me semblait que, derrière ces murs, quelque chose d’original et d’inattendu devait se cacher, et un désir impérieux d’y pénétrer me talonnait subitement. Tu le sais, d’ailleurs: de tout temps, ce qui est clos et paraissait inaccessible m’a tenté, et je ne me rappelle pas, étant gamin, avoir maraudé une pomme sur les basses branches... Des hautes, je ne dirai pas autant.
»En même temps, le souvenir de notre dernière conversation me revenait. Tu te rappelles ce soir où nous parlions ensemble de mon voyage et où tu me prêchais la prudence? Une fois aux Indes, te disais-je, j’entends voir tout, et surtout ce qu’un œil européen ne doit pas connaître. Je veux descendre dans l’intimité de la famille et des cérémonies privées, connaître les coutumes burlesques ou ignobles, et me glisser enfin jusque dans les mystères du culte lui-même, quand je devrais user de vingt déguisements pour arriver aux pieds de Brahma et l’adorer sans voiles et selon les rites.--Et toi, tu me répondais sagement:
»--Gare-toi! tout homme est jaloux de son secret et de l’inviolabilité de son foyer, mais les Orientaux plus que nul autre, et pour le plaisir de poser la semelle de ta botte où personne n’a mis le pied avant toi, tu risqueras quelque méchante affaire.
»--De la part de qui? te demandais-je en riant. Penses-tu que le dieu se dérangera pour moi, et aurais-je la bonne fortune de le voir manœuvrer ses dix-huit jambes pour descendre de son piédestal?
»--Lui, non, peut-être, disais-tu, mais ses fidèles sans remords, et tu es très capable, si tu franchis l’enceinte sacrée, de rencontrer quelque brahme qui te donne sur le nez pour te rappeler au respect des limites.
»Pourquoi pensais-je à tout cela à ce moment? Était-ce parce que je me demandais si la susceptibilité des Français serait aussi vite éveillée que celle des Indiens, ou bien parce que je sentais que je mesurais déjà inconsciemment de l’œil la hauteur du mur et la place d’une saillie où poser mon pied, je ne sais; mais, juste à cet instant, un grand fracas de vitre brisée m’a fait lever la tête, et avant que j’aie pu dire: ouf! un projectile dont je ne connais pas la nature, mais qui était lancé d’une main sûre, m’atteignait en plein front.
»Le coup était si fort qu’il m’a fait chanceler, et pris des deux pieds dans des pierrailles, je me suis abattu sur les genoux de tout mon élan, sans pouvoir parer ma chute, et si maladroitement en somme, qu’il en est résulté tout le dommage que je t’ai dit plus haut.
»Peut-on répondre d’une façon plus péremptoire aux indiscrétions des gens, et ta leçon pouvait-elle avoir une application plus prompte que cet écrasement de ma curiosité dans son œuf, et cette rencontre de ton brahme dès le troisième degré de longitude?...
»Quelqu’un accourait effaré et qui s’exclamait d’une manière confuse; mais j’aurais juré que du sol venait subitement de monter un brouillard intense, car je ne distinguais plus rien déjà, et j’ai dû perdre connaissance presque aussitôt, je crois.
»De mes premiers pansements je n’ai gardé nul souvenir, et mon sommeil de l’autre monde a duré, paraît-il, quatre jours pleins.
»Quant à l’auteur de ma blessure et à l’instrument de mon supplice, on s’exprime sur ce point devant moi avec tant de réserve que j’en suis réduit encore aux suppositions; mais que je revoie ma petite dame rose ou même la vieille aux yeux prompts, et je mènerai l’enquête à bien.
»En attendant, je sais toujours le nom du manoir: c’est le château d’Erlange de Fond-de-Vieux, et tu peux m’y adresser tes lettres.
»Le facteur y monte de temps en temps, et notamment quand le paquet pour les villages avoisinants lui paraît assez gros, ou qu’il est chargé par l’épicier ou le boucher de quelque dépôt d’importance qui mérite l’ascension.
»Deux femmes seules l’habitent, mademoiselle d’Épine et mademoiselle d’Erlange, la tante et la nièce; et quand j’ai voulu insinuer au docteur que je pourrais leur être, somme toute, un embarras sous plus d’un rapport, il a nié avec tant de bonhomie qu’il ne m’est resté qu’à mettre mes scrupules de côté et à accepter les bienfaits de ce petit phalanstère.
»T’ai-je dit, à propos, qu’il parle d’un mois d’immobilité, ce docteur, terme qui, dans la bouche d’un médecin, signifie invariablement le double, et qu’il exige l’horizontale absolue?
»Cette idée me fait rugir, et quand je pense que pour une contemplation platonique devant un mur, contemplation qui a duré en tout dix minutes, et dont un chérubin n’aurait pas à rougir, je vais passer des semaines à m’assoter entre trois femmes, alors que je devrais courre le tigre dans les jungles, je suis tout prêt à achever ce qui me reste de tête!...
»--Mais puisque tu es dans la place et que tu grillais d’y entrer, de quoi te plains-tu? vas-tu me répondre...
»Eh! mon cher, c’est parce que j’y suis, que j’en veux sortir maintenant; j’ai vu ce qu’il en était, et cela ne suffirait pas à divertir un octogénaire.
»Mais, tais-toi, Jacques, on frappe à la porte, et c’est un petit coup léger qui ne peut venir que d’un doigt menu. Baisse-toi dans ma ruelle, mon ami, et je te dirai tout, sois tranquille!...»
26 mars.
Après le départ du docteur, hier, j’ai tardé si longtemps à rentrer dans la chambre de M. de Civreuse, voulant le laisser écrire à son aise, que, finalement, je ne savais plus de quelle façon m’y prendre. Frapper, entrer et aller m’asseoir à ma place ordinaire, c’était le forcer à faire la conversation avec moi, et, d’un autre côté, l’abandonner indéfiniment, cela pouvait le gêner s’il désirait quelque chose.
J’aurais bien envoyé Benoîte; mais ma tante, qui feint d’ignorer complètement la présence du blessé, la surcharge d’ouvrage depuis quelques jours, et elle la retenait captive dans sa chambre sous le prétexte de battre ses rideaux.
Une idée m’est venue alors, et, appelant mon chien, je lui ai fait comprendre tout doucement ce que j’attendais de lui, et où il devait porter le papier que j’attachais sur son collier. Puis j’ai frappé un léger coup à la porte, et, m’effaçant, je l’ai laissé entrer.
Sur le papier, j’avais mis: «Prière à M. de Civreuse de dire s’il désire rester seul ou s’il a besoin de quelque chose. Le chien rapportera la réponse ou l’attendra aussi longtemps qu’on le voudra; il suffit de lui dire: «Allez.»
Au bout d’une seconde, j’ai entendu «Un» qui grattait à la porte, et, sur son collier, j’ai retrouvé mon billet, à l’envers duquel on avait écrit: «M. de Civreuse ose à peine avouer qu’il meurt de faim et de soif, et qu’en se dressant tout à l’heure pour lui tendre son cou, le messager fidèle vient de lui culbuter sa table et son encrier. Il est au regret de ne pouvoir les ramasser lui-même.»
Je suis entrée alors, et, en un tour main, j’ai eu remis le meuble sur pied et essuyé l’encre tant bien que mal, pendant que M. de Civreuse me disait, sur un ton d’interrogation:
--Mademoiselle d’Épine?... Mademoiselle d’Erlange?
--Mademoiselle d’Erlange, ai-je répondu vivement, peu satisfaite de la confusion.
--Pardonnez-moi, a-t-il dit, il y a des tantes de tout âge.
Puis, comme je frottais le parquet du bout du pied, il a commencé à s’excuser à propos du dégât, sur quoi je l’ai rassuré en lui répondant que rien ne m’est plus indifférent qu’une tache, tant qu’elle n’est pas sur moi, ce qui est la vérité pure.
Je lui ai demandé ensuite s’il avait quelque désir particulier touchant sa nourriture, en l’avertissant que le garde-manger d’Erlange est rustique; et il m’a répondu que, s’apprêtant à faire un voyage pendant lequel il n’était pas certain de trouver tous les jours de quoi manger, il s’estimerait heureux s’il pouvait dîner régulièrement, quel que fût d’ailleurs le menu.
J’ai réussi à arracher Benoîte à ma tante pendant un quart d’heure, et j’ai achevé le service quand elle a été partie, versant le vin, taillant le pain, etc. Tout en mangeant d’un appétit réjouissant, ma foi, M. de Civreuse me posait quelques questions, toujours avec son ton froid et un peu indifférent, qui non seulement me glace, mais encore doit me faire répondre tout de travers, je pense, car il me regardait de temps en temps comme si je venais de dire la plus grosse bêtise du monde; et, au bout d’un instant, je me suis mise à lui faire du café.
Ma bonne m’avait laissé de l’eau qui bouillait sur la braise, du café et toutes ses instructions; mais, dame! c’était une besogne si nouvelle pour moi, qu’au moment de commencer, je me suis aperçue tout à coup que je ne savais plus un mot de ce qu’elle m’avait dit, et je suis restée devant le feu, assise sur mes talons, la bouillotte d’une main et le café de l’autre, dans une perplexité terrible.
Je devais les mettre l’un dans l’autre, je le savais bien, mais par lequel commencer et où les réunir, voilà le difficile.
Verser l’eau dans cette boîte en bois, cela me semblait drôle; il était plus probable que c’était dans la bouillotte que je devais jeter le café. Quant à retourner auprès de Benoîte pour lui demander son avis, c’était me préparer une heure de cris et de reproches de la part de ma tante, et, d’un autre côté, M. de Civreuse me suivait de l’œil depuis son lit avec une curiosité tranquille qui m’exaspérait. Je me suis décidée alors promptement, et j’ai vidé la boîte dans l’eau d’un seul coup, puis j’ai remis le tout sur le feu et j’ai laissé mitonner un instant.
--Voulez-vous que je vous serve, Monsieur? lui ai-je demandé ensuite en m’approchant.
--Volontiers, a-t-il dit sans broncher, en me présentant sa tasse...
Hélas! c’était une boue véritable qui coulait, noirâtre, épaisse et laide à faire peine, et s’amoncelant dans le fond de la façon la moins appétissante.
Je me suis arrêtée alors toute décontenancée, en m’écriant:
--Ce n’est pas cela! Évidemment j’ai dû me tromper; mais je ne sais pas faire le café!
--Moi non plus, m’a répondu M. Pierre, qui tenait toujours sa tasse; seulement je crois qu’on se sert de ça en général.
Et il me montrait du doigt la cafetière que Benoîte avait posée sur une table et à laquelle je n’avais plus songé; et, comme je lui demandais vivement pourquoi il ne m’avait rien dit:
--J’ai cru que vous le faisiez à la turque, a-t-il répliqué.
Finalement, je lui en ai passé une tasse dans un carré de batiste, et il l’a bue sans sourciller jusqu’au bout.
--Vous avez donc repris votre vraie forme? m’a-t-il dit ensuite, au moment où je me remettais à ma place habituelle dans mon fauteuil.
--Ma vraie forme?... mais je suis toujours ainsi.
--Pas cette nuit!
--Ah! parce que j’avais mis cette vieille robe! Le fait est que je devais avoir une étrange mine... et je me demande ce que vous avez pensé en me voyant?
--J’ai pensé que j’avais la bonne chance de trouver enfin un endroit où le temps avait arrêté son horloge et ne l’avait pas remontée depuis deux cents ans.
--Pourquoi la bonne chance?
--Parce que je ne connais rien de plus bête que l’époque actuelle, a-t-il répondu.
Et moi j’ai repris aussitôt:
--Eh bien, je sais pourtant quelque chose qui est plus bête encore, c’est de ne pas la connaître du tout, cette époque actuelle, et tel est mon cas!
--Soyez tranquille, vous y ressemblez plus que vous ne le croyez! a-t-il dit.
Puis, comme il a compris que la phrase, après tout, n’était aimable qu’à moitié, il s’est hâté de continuer avant que j’aie pu répondre un mot.
--Et votre chien, Mademoiselle, pourquoi l’avez-vous laissé dehors? Ce n’est pas à cause de moi, j’espère?
--Mais j’avais peur qu’il ne vous fatiguât...
Et, comme il faisait un signe négatif, j’ai couru ouvrir la porte, et ce fou de «Un» est entré d’un bond, se roulant sur mes pieds, collant son museau sur mes genoux, et me renversant à moitié dans l’ardeur de ses caresses.
M. de Civreuse le regardait faire sans rien dire et, au moment où je m’agenouillais près de lui pour lui laisser passer ses pattes autour de mon cou:
--Vous l’aimez beaucoup? m’a-t-il demandé.
--Infiniment! ai-je répondu avec feu... Ma pauvre vieille bonne d’abord, et lui après: voilà mes deux plus chères affections!
--Et la tante, en troisième ligne alors? a-t-il dit à mi-voix, parlant plutôt pour lui que pour moi, je pense.
J’ai marmotté sur le même ton:
--Pas même.
Mais il n’a pas entendu, je crois; et je me suis levée pour débarrasser la table.
Au bout d’un instant, il m’a demandé l’heure et, en la lui disant, je n’ai pu m’empêcher d’ajouter:
--J’ai peur que les jours ne vous paraissent bien longs ici, Monsieur, et que vous ne vous ennuyiez cruellement avant peu?
--Oh! ce n’est pas à moi que je pense, a-t-il répondu aussitôt; mais c’est pour vous que je m’effraie. Quelle charge, quelle affaire que cet étranger impotent qui s’implante tout à coup dans votre maison, et quel trouble cela va vous apporter!
Il allait entamer le chapitre des remerciements, quand je l’ai interrompu en disant vivement:
--Mais ne croyez pas cela: c’est que c’est justement tout le contraire!... J’en suis si contente!... ça m’amuse tant!
Je pensais à ma solitude en parlant ainsi, et à cette joie d’avoir une vie animée pendant deux mois au moins; mais il l’a pris autrement, je crois, car il a continué en serrant les lèvres et en inclinant cérémonieusement la tête:
--Allons, tant mieux, à quelque chose malheur est bon, et je suis charmé de voir qu’il y aura du moins quelqu’un de satisfait dans cette affaire!
Benoîte est entrée à ce moment-là, et j’en ai profité pour me glisser dehors, car je ne savais plus que dire.
Somme toute, il ne me plaît pas du tout, ce monsieur, et n’était l’envie passionnée que j’ai d’obtenir de lui mon pardon et de lui faire oublier peu à peu ma déplorable violence, je le prendrais en grippe immédiatement et je le lui montrerais sans fard!
Cette froideur imperturbable me fait l’effet d’une bride qui cherche à retenir ma propre vivacité, comme si c’était son affaire, et cet œil railleur qui suit tout ce que je fais me donne envie de dire des insolences. Une fois son bandeau enlevé, quand il y en aura deux comme ça, ce ne sera plus tenable, et il me semble qu’à travers la porte, je les sens déjà qui pèsent sur moi!...
PIERRE A JACQUES
«Mon ami, je suis au courant de tout, et j’ai manœuvré si habilement pendant un tête-à-tête que le hasard m’a ménagé avec Benoîte, le garde du corps de mademoiselle d’Erlange, que je me suis fait raconter tout ce que le docteur avait jugé bon de me taire dans son récit.
»Mais d’abord je t’avais laissé, je crois, guettant derrière mon rideau l’entrée de ma blonde fée de la nuit passée, et tout curieux de la voir au grand jour.
»Eh bien, mon ami, tu me croiras si tu veux, mais la magie se continuait, et elle se présentait cette fois sous la forme familière et sympathique d’un gros terre-neuve frisé.
»L’intelligent animal marcha sans hésiter vers mon lit et, se dressant sur ses pattes de derrière, avec la grâce des éléphants de l’Hippodrome, inclina la tête pour me montrer un petit papier blanc attaché sur son collier.
»Et lors la belle princesse lui dépêcha un messager sous la forme d’un hippogriphe à trois têtes, plus noir que l’enfer, et qui devait avec moult détails lui déclarer ses volontés.
»Les volontés, cette fois, étaient rédigées en style simple et se résumaient à peu près à ceci:
»Que désire actuellement monsieur de Civreuse?» L’écriture, échevelée comme des branches de saule un jour de grand vent, cheminait sans façon de bas en haut du petit carré, et les derniers mots, pris de court, montaient littéralement les uns sur les autres.
»A l’instant même, j’ai mal auguré de son auteur! Qu’une femme n’écrive pas du tout si elle veut, mais, si elle se mêle de le faire, que ce soit joli, et que les traces de sa plume ne ressemblent pas à la promenade fantastique d’un hanneton affolé! C’est plus fort que moi, mais cela me produit le même effet que si je voyais une mignonne marquise tirer de sa poche un gros mouchoir de cotonnade ou se parfumer au patchouli.
»Enfin, comme il n’était pas l’heure de philosopher et que le cou tendu du chien quêtait toujours sa réponse, je me décidai à avouer brutalement que je mourais de faim, et que ma meilleure ambition pour l’heure était d’avoir quelque chose à me mettre sous la dent. Ce n’était pas un madrigal, tant s’en faut, mais, ma foi, à une femme qui ne sait pas écrire! Puis, comme je me baissais pour rattacher le ruban au collier, le chien fit un mouvement, et d’un simple coup d’épaule envoya par terre table, encrier et le reste. Assez penaud, j’ajoutai un _post-scriptum_ pour annoncer le malheur, et une minute après ma jeune gardienne de la nuit dernière entrait.
»Elle était vêtue cette fois d’une robe quelconque, et avec ses cheveux tordus en huit, elle ressemblait d’une façon si désespérante à n’importe quelle femme, qu’elle me fit l’effet disparate d’un vieux portrait de Vélasquez qu’on aurait restauré en remplaçant une tête d’enfant par celle d’une bonne paysanne bourguignonne... Est-il permis d’avoir à sa portée tant de couleur locale et de ne pas en user!... Très insoucieuse de l’effet qu’elle me produisait, je crois, elle réparait le dégât sans mot dire, relevant la table, pompant l’encre, et promenant son linge du bout du pied sur le parquet.
»J’avais tenté tout d’abord de m’excuser le plus humblement du monde; mais, dès les premiers mots, elle m’avait arrêté si prestement en disant: «Oh! ne vous tourmentez pas, ça m’est si égal les taches!» que, ma foi, je la laissai faire. Ensuite, elle est sortie pour aller au ravitaillement, et je suis resté avec mes pensées.
»Mon cher, cette jeune fille me déplaisait déjà positivement. Son apparence répondait exactement à son écriture, et cette dernière phrase me la complétait. Moi aussi, parbleu, je me moque des taches, et j’ai vu couler d’un œil serein plus d’un ruisseau d’encre; mais d’elle, cela me choquait.
»S’il est une chose qui me déplaise entre toutes, c’est de rencontrer chez les autres, et particulièrement chez une femme, mes défauts dominants. Que diable! je connais mon visage, et, quand je veux le voir, je n’ai qu’à m’approcher d’un miroir, sans qu’il me faille encore être forcé de retrouver ma grimace chez tout le monde. En tant que laideur, j’aime à changer, et mon bec d’aigle s’est toujours mieux accommodé du voisinage des petits nez de chien que de celui de ses pareils.
»A son retour, elle s’est mise à me servir le repas que la vieille venait d’apporter, se remuant avec une vivacité pleine de bonne volonté, mais qui était d’une maladresse si absolue qu’au bout d’un instant j’en étais à ne plus lui demander du pain. Il s’en fallait tout à coup d’une demi-ligne que son pouce ne sautât avec la tranche, la porcelaine se heurtait sous ses doigts, et tu n’as rien vu de moins féminin que cette jeune fille.
»Timidité, vas-tu me dire, et ce sont tes diables d’yeux verts qui la troublaient. Allons donc! est-ce moi aussi qui suis fautif pour ce café, sorti de ses mains et que j’ai bu jusqu’à la lie?
»Ah! mon ami! tout homme a son calice qu’il doit vider en ce monde, en attendant ceux que les promesses du purgatoire lui réservent encore, je le sais et je m’y résigne; mais quelle amertume intolérable le mien avait revêtu ce jour-là!
»De loin, j’avais regardé mademoiselle d’Erlange accroupie devant l’âtre, préparant son mélange avec la sûreté du talent, et, encore qu’il me semblât peu catholique, ma propre inexpérience me défendait des jugements téméraires jusqu’à la dégustation du moins. Mais alors!
»As-tu dans ton passé de ces ressouvenirs de crèmes tournées ou manquées qui font pleurer de déception quand on est enfant? Et vois-tu encore ce quelque chose d’épais et de trouble où des grains d’une origine inexpliquée nageaient et se multipliaient? Mon pauvre Jacques, c’était cela même qu’on m’offrait! J’avoue que j’étais vexé, et le fumet de ce moka qui me passait sous le nez en fumée,--sans le moindre jeu de mots,--m’a fait froncer le sourcil.
»Je t’entends, plaignant la pauvrette et me querellant sur ma maussaderie. Eh! mon cher, garde ta pitié; sa déconvenue n’a pas été longue, je t’assure, et même je crois bien qu’elle n’attendait qu’un signe de moi pour rire aux éclats.
»Mais, ma foi, je ne trouvais pas ça drôle du tout; je n’ai pas remué, et, possédée de l’idée de tout réparer, elle a imaginé un expédient qui lui a semblé si fameux qu’elle me l’a annoncé avec un cri de joie. Puis elle a couru à une armoire, en a tiré un mouchoir de poche, et s’est mise à me décanter une tasse de son horrible boisson dans un des coins du linge qu’elle relevait délicatement. Il était tout blanc, je veux bien, mais avoue que cette passoire était d’un choix douteux et bien peu fait pour calmer mes susceptibilités!...
»J’ai bu! Qu’est-ce que tu aurais fait, toi? Mais ce goût âcre, avec cette petite arrière-saveur de lavande, de verveine ou de je ne sais quoi, recueillie en outre dans la batiste, c’était atroce!...
»Puis, avec la conscience du devoir accompli, elle est allée s’asseoir dans son grand fauteuil, contre le dossier duquel sa tête arrive aux trois quarts à peine, et j’ai tâché de la faire causer.
»Veux-tu l’ordre et le nombre de ses affections? Elle n’en fait pas mystère: sa vieille bonne, son chien, et puis voilà; car la tante n’arrive qu’en vingt-cinquième ordre en façon de remplissage... et encore!
»Quant à mon accident, elle m’en a dit tout de suite son sentiment sans se faire prier. Ça l’amuse, oh! mais ça l’amuse, vois-tu! Elle n’a jamais rien vu de plus drôle que cette aventure!--Au moins aurai-je la satisfaction de penser que ça divertira toujours quelqu’un, si ce n’est pas moi!
»Établie sur ces prémisses, notre entente ne battait que d’une aile, comme tu comprends quand la duègne est rentrée fort à propos pour nous tirer de peine. Mademoiselle d’Erlange s’est envolée, et moi, qui par malheur n’en peux faire autant, je me suis carré dans mes oreillers, bien décidé à ne pas laisser aller Benoîte, puisque Benoîte il y a, sans avoir exprimé de sa vieille tête toutes les révélations qu’elle pouvait contenir.
»Seulement, nos deux volontés se trouvaient être là-dessus diamétralement opposées, et elle paraissait aussi résolue à se taire que moi à la faire parler. Aussi, pendant un grand quart d’heure, avons-nous littéralement joué à cache-cache ensemble, elle finassant, moi la ramenant droit au but, pour la voir me glisser de nouveau entre les doigts, jusqu’à ce que j’enlève la position rondement, à la hussarde!
»Mon ami, si tu l’oses, défends encore les petits doigts fins qui remuent si gentiment la porcelaine et qui savent apprêter un café si succulent, c’est leur propre marque que je porte au front, et mon antipathie contre mademoiselle d’Erlange était une prescience!
»Mauvaises intentions, je ne dis pas, mais action un peu vive, tu en conviendras, je pense, et surtout quand tu connaîtras la nature du projectile employé. Il est lourd, massif et d’un noble métal. Devines-tu? Non, bien entendu, et je te le donnerais en cent que tu n’en serais pas plus avancé.
»Vois-tu dans un coin de ma chambre cette statue de saint Joseph qui s’enfonce dans l’angle, semblant vouloir gagner sur le mur? C’est un joli morceau bien fini, ciselé en plein argent, que j’attribue sans hésiter à l’école italienne et qui pourrait être signé Cellini, tant le travail en est exquis! Voilà cependant l’instrument de mon malheur!...
»Pour que tu puisses comprendre comment s’est produite cette bizarre attaque, revenons de quelques jours en arrière, et figure-toi mademoiselle d’Erlange alors si pénétrée des vertus de ce même saint, si croyante en lui, si pleine d’une vénération passionnée à son endroit, que le plus clair de ses journées se passait à ses pieds.