La neuvaine de Colette

Part 4

Chapter 44,022 wordsPublic domain

--Ma belle enfant, me dit-elle doucement, votre cas n’est pas grave, et je n’en sais point d’ailleurs qui soit incurable à vingt ans; mais j’ai peur que les bonnes gens d’ici ne vous aient mal renseignée sur ce que je sais faire, et que vous ne me croyez une puissance que je n’ai pas. Mes remèdes sont bien simples, et vous en trouveriez tout autant et peut-être de meilleurs que moi si vous cherchiez. Durant les froids que voici, par exemple, je tiens en chambre et dans leur lit les fiévreux, les tousseurs, tous ceux qui n’ont rien à gagner au dehors, et, en même temps, je renvoie à l’air les hommes sanguins, ceux qui s’endorment au coin du feu et dans l’épaisseur de leur pipe. Comme tous les deux s’en trouvent bien et que personne n’y avait songé jusque-là, on crie au miracle de la mère Lancien, et c’est de tout ainsi... Entre nous deux, nous pouvons dire que la malice n’est pas grande, n’est-ce pas? Vous voilà bien fâchée, et vous pensez tout bas que, si vous aviez su tout cela, vous n’auriez pas fait un si long chemin pour chercher une vieille femme aussi peu avisée! Peut-être allons-nous pourtant trouver ce qu’il vous faut. Si le temps des fées et des enchanteurs est passé, il nous reste encore cependant de bons génies, tout prêts à nous tirer de peine, et c’est à ceux-là que je vous adresse... Que Dieu me garde d’en parler légèrement et de les comparer à d’autres qu’on a pu imaginer autrefois! Mais dans cette affaire où nul ne peut vous aider sur terre, que faites-vous des saints du paradis, ma jeune demoiselle?

«Des saints du paradis!...» J’avoue que j’étais abasourdie et que la mère Lancien tirant de sa huche à pain, pour me le présenter, un jeune et beau cavalier avec une moustache en crocs et un chapeau à plumes dans la main, m’eût à peine étonnée plus! Cependant, comme elle attendait toujours:

--Mais rien du tout! répondis-je.

--Voilà, reprit-elle alors; c’est ce que je pensais!

Et elle se mit à m’expliquer si clairement comment on obtient, en priant bien, tout ce qu’on désire; comment il faut s’y prendre; à qui on demande telle grâce et à qui telle autre, qu’il semblait en vérité qu’elle eût vécu dans la familiarité de ces grands saints dont elle parlait, et qu’elle pût répondre de leurs sentiments à tous.

--Quand vous étiez enfant, me disait-elle, à qui demandiez-vous de vous donner les fruits placés trop haut pour vos petites mains sur les branches d’arbres?... A de plus grands que vous, n’est-ce pas? A force de grandir, vous voici maintenant à la taille de tous les autres pour les choses de la terre; mais pour ce qui vous dépasse encore, faites comme autrefois, montez plus haut, car toujours il y aura quelque chose que vous ne pourrez pas atteindre!...

Elle parlait si simplement, mais si grandement,--si ce mot-là s’emploie,--que, sans médire de notre curé, jamais un de ses sermons ne valut celui-là, et sa foi était si vraie et si communicative que mon cœur battait en l’écoutant, et qu’il me semblait que dans les nuages, à travers les petits carreaux des fenêtres, je voyais tous les habitants du paradis les mains entr’ouvertes, me souriant de loin et prêts à laisser tomber sur moi, à ma prière, tous les biens dont ils disposent.

Comment n’avais-je jamais songé à ce recours jusque-là, je ne peux plus le concevoir! Et quand je sens la place que ma neuvaine tient à présent dans ma vie et dans mon cœur, je suis tentée de pleurer tout le temps perdu!

Mais ce n’est plus la peine maintenant! Neuf jours sont sitôt passés, et ils paraissent si courts quand on sait que le bonheur vous attend au bout!

C’est à saint Joseph que je dois m’adresser, m’a dit la mère Lancien, et il n’est pas mémoire qu’il ait jamais refusé ce que je lui demande. Seulement les prières doivent être ferventes, la neuvaine bien suivie et la foi complète!...

Complète! Mais je l’ai comme si le saint lui-même m’avait engagé sa parole, et je ne prolongerais pas pour un empire ma neuvaine une demi-heure au delà du jour prescrit!... Moïse a payé trop chèrement l’irréflexion de son second coup de baguette sur le rocher d’Horeb. Je m’en tiendrai à un! Seulement, je le frapperai en conscience et je trouverai des paroles si convaincantes que peut-être la source n’attendra même pas le neuvième jour pour jaillir.

Oh! cette mère Lancien, je l’adore! Et, si elle le veut, dans le carrosse qui m’emmènera, je lui ferai sa place!

11 mars.

L’autel que j’ai fait à mon saint est superbe, et tout un coin de ma chambre en est transformé.

Ce qui m’a donné le plus de peine, par exemple, ç’a été de trouver une statue de lui, et j’allais de désespoir prendre un Saint-Jean-Baptiste, en le suppliant de me permettre de l’invoquer sous le nom de saint Joseph, quand j’ai découvert dans la chapelle, au fond d’un recoin, ce que je voulais.

La statue est petite, mais toute en argent, et la mignonne branche de lis qu’elle tient dans sa main a la grâce des fleurs naturelles.

En la mettant sur plusieurs supports, elle est arrivée à dépasser les candélabres, et très haute comme elle l’est maintenant, elle semble diminuée par l’éloignement et déjà à demi perdue dans le ciel.

Devant, j’ai mis ce houx à baies rouges qui pousse sous la neige dans le parc, et tous mes prie-Dieu que je ne veux plus employer pour aucun usage profane.

12 mars.

Comment arrivera-t-il à mon secours? Sous quelle forme m’enverra-t-il mon libérateur? C’est ce que je ne peux pas concevoir, et je rêve de la manière dont un saint peut s’y prendre pour venir depuis le ciel arranger les affaires d’une pauvre Colette perdue dans sa montagne.

Par quel mystère va-t-il déterminer un étranger à s’aventurer jusqu’ici? Et ce monsieur, comment se présentera-t-il enfin? Sonnera-t-il la grosse cloche de la porte, et pour s’annoncer faudra-t-il qu’il dise à Benoîte: «Mademoiselle, me voici; c’est moi que saint Joseph envoie?...»

Je cherche, je cherche jusqu’à perte d’esprit!

Puis, j’ai peur que mes suppositions et mes soucis ne soient plus de la foi complète, et la mère Lancien a dit: «Aveugle!» Alors je m’arrête, je me bouche les oreilles et les yeux, et je ne pense plus à rien.

13 mars.

Mes prières se renouvellent si souvent, tant de fois dans un jour je viens m’agenouiller devant ma statuette, que j’ai peur parfois de la lasser par ma monotonie, et je m’ingénie à varier mes formules.

Je retourne mes phrases; sur le fond toujours pareil, je remets d’autres mots, je choisis mes expressions avec la coquetterie d’un écrivain soigneux, et je voudrais savoir plusieurs langues et pouvoir dire ma prière le matin en français, à midi en italien et le soir en espagnol pour varier un peu.

A mesure que le temps passe, d’ailleurs, mon espoir s’affermit, et c’est maintenant une certitude!

14 mars.

Plus que cinq jours!...

Malgré moi, par instants, je me trouble. Cet événement qui vient si vite et qui va changer toute ma vie, m’impressionne et m’agite.

Pourtant, il me semble que je devrais me préparer un peu déjà, et ce matin je me suis mise à ranger mes affaires et les bibelots que j’aime.

Pendant ce temps, Benoîte est entrée, et comme elle me regardait plier deux robes d’été:

--Tu pars, ma Colette? m’a-t-elle dit en riant...

Je n’ai pas répondu, je ne me reconnais le droit de rien annoncer encore; mais elle ne savait pas dire si vrai!

15 mars.

Certainement, entre moi et mon saint, l’entente se fait. Aujourd’hui, comme j’enlevais avec mon plus fin mouchoir de batiste la poussière tombée depuis la veille sur ses pieds, il m’a semblé qu’un sourire passait dans ses yeux et que sa petite branche de lis fléchissait un peu comme dans un signe encourageant.

16 mars.

Ai-je quelque chose qui me trahit dans ma figure et dans mes manières, je ne sais pas, mais l’œil de ma tante s’agrandit et se fait inquiet quand il me suit.

J’ai regardé dans une glace ce que je pouvais montrer; je n’ai vu que mes joues plus roses et mes yeux plus noirs. Il me semble que toutes les couleurs de ma personne ont foncé depuis quelques jours, et que là, comme ailleurs, l’approche d’un événement d’importance se fait sentir.

Mon pauvre Un aussi ne comprend plus rien à mes façons d’agir. Autrefois, quand je m’agenouillais par terre, c’était pour me rapprocher de lui, et il se pelotonnait bien vite pour me servir de coussin ou de jouet. Maintenant, c’est le silence absolu que je lui impose, et mon doigt est invariablement levé quand il m’approche.

17 mars.

Mon émotion grandit toujours, et je ne sais plus qu’imaginer pour mieux manifester ma ferveur. A chaque seconde, du reste, ma confiance s’augmente aussi, et même j’ai peur qu’elle ne devienne de l’outrecuidance, tant je la sens paisible et forte! Puis, je me mets à compter sur mes doigts les trois vertus théologales, et quand j’arrive à la foi je m’arrête.

Elle a remué des montagnes, dit-on, pourquoi ne ferait-elle pas dans mon mur la toute petite brèche qui m’est nécessaire pour sortir?

Tout m’est propice, d’ailleurs, et les grâces significatives abondent autour de moi...

Entre tous les mois de l’année, par exemple, ce conseil providentiel m’étant donné juste pendant le mois de mars, le mois de saint Joseph, et cette neuvaine qui a été commencée au hasard, sans préméditation, presque sans y penser, et qui va s’achever symboliquement le jour même de la fête du saint!...

Sans me monter la tête, sans voir bleu, je peux bien le dire, il y a là une intention voulue, un avertissement muet, mais prophétique, et dont j’entends à merveille la profondeur!...

18 mars.

Le vent fait rage, la neige tourbillonne, et dans cette nappe immaculée qui s’étend à perte du regard, je m’effraie de voir mon pauvre voyageur se hasarder.

Par instants, il me semble que cet aspect est une image de ma vie: tout unie et toujours pareille, et n’attendant, comme les champs, qu’une marque de pas!... Puis j’oublie les analogies pour ne plus penser qu’au moment présent, au côté pratique.

Entre les deux talus, verra-t-il seulement sa route, et si, comme moi, l’autre jour, le pied lui manque inopinément au bord de quelque fossé, qui viendra m’en avertir?

Si j’en avais encore le temps, je chercherais quelque autre saint, et je le prierais d’illuminer son chemin d’un rayon de soleil pour faire sa venue moins rude.

Mais ce serait du doute, mon saint à moi s’en fâcherait peut-être, et je remets tout entre ses mains, décidément!...

19 mars.

Le jour de ma nouvelle vie, le jour de ma destinée!... Il n’y a pas en moi une fibre qui ne soit agitée, et il me semble que mon sang court au double de son ordinaire et presque à fleur de peau depuis mes pieds jusqu’à ma tête.

Mes prières elles-mêmes ne me tiennent plus tranquille... Je m’agenouille à présent auprès de ma fenêtre; ma voix peut aller ainsi jusqu’à mon autel, et mes yeux, du moins, ne quittent plus la cour.

Tous les bruits me troublent, tous les mouvements les plus insignifiants me font tressaillir... On marche! «Est-ce lui?...» On frappe! «Vient-on me chercher?...» Et de tout ainsi!

Pourtant je ne me figure pas son arrivée avant midi. C’est un point marquant, cette heure-là! C’est le milieu du jour, et si peu que le soleil se montre maintenant, on sait qu’il vous fait passer tout d’un coup d’un moment à un autre.

De même pour moi ce serait logique, il me semble, car mon matin est fini et mon midi pourrait sonner, je crois!

Tout est prêt d’ailleurs! J’ai mis ma robe la plus avenante, et à ma ceinture et dans mes cheveux j’ai planté deux brins de verdure, la couleur de l’espérance, celle que la froidure elle-même n’a tuée ni dans le parc ni dans mon cœur! Sans rien dire, j’ai pressenti Benoîte sur son déjeuner. Un convive de plus y trouverait place sans honte, et maintenant j’attends!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Comme dans cette chanson du guet que nous chantions jadis au couvent: «Les midi sont bien passés,» et rien n’est là!

Derrière ma croisée, j’attends toujours.

La nuit qui tombe m’attriste...

Pourtant, dans cette demi-brume, je vois loin encore, et je regarde sans me lasser... Mais que le déjeuner m’a paru long! Malgré moi, mes yeux ne quittaient pas la fenêtre, et cependant à quoi bon tant de hâte, puisque me revoilà seule encore? Sans doute, les ombres du soir conviennent mieux à mon saint, et pour m’apporter le bonheur, il attend de pouvoir cacher sa main dans la brume.

Jusqu’à minuit, d’ailleurs, c’est mon droit, et je prépare ma veillée. Des bûches au feu, mon fauteuil près de la fenêtre, et devant mon autel un cierge, le dernier qui me reste, un tout petit! Mais pour monter là-haut, il suffirait encore de moins, je pense, et pour ce qui est de mon voyageur, si faible que soit cette flamme, sa lueur piquera toujours bien la nuit d’un point rouge, et il n’en coûtera guère au conducteur qui me l’amène d’en faire une étoile s’il le veut!...

20 mars.

Je suis triste, j’ai froid, et la chaleur de mon lit ne m’a pas remise de ma veillée glaciale.

C’est tard, minuit! Jamais, jusqu’à présent, je n’avais été si loin dans la nuit, et à ces heures-là, dans ce calme étonnant, on se sent si diminué, si perdu!...

Pourtant, dehors, sur tout ce blanc, la lune qui s’était levée faisait de grandes traînées d’argent, et les sapins du fond avaient l’air d’avoir leurs branches effrangées dans du cristal... Mais les heures sont si longues!... Cependant, à mesure que l’instant se rapprochait, mon cœur battait plus fort, et il me semblait que c’était quelque chose d’autre posé auprès de moi qui faisait tout ce tapage. Puis, au premier des douze coups tout s’est arrêté. «Maintenant ou jamais!» ai-je pensé, et j’ai compté jusqu’au bout, les yeux fermés et les mains bien serrées sur mes paupières, attendant pour regarder que ce fût fini... Mais, après comme avant, la cour était vide, la cloche muette et la route sans l’ombre de vie!...

Au même instant, mon cierge s’est éteint avec un petit cri... Il était au bout, je crois; mais, c’est égal, on aurait dit que la statuette elle-même le soufflait pour me montrer que tout était fini! C’était lugubre. Et le cœur pourtant est ainsi fait qu’en même temps, à part moi, je reprenais déjà mon «jamais» de tout à l’heure. Ce n’était pas maintenant, c’est vrai, mais enfin demain était là, et on ne chicane pas comme ça un saint sur l’heure et la minute, comme s’il s’agissait d’un marché quelconque.

Peut-être entendait-il que la neuvaine fût bien finie, bien accomplie, et voulait-il mettre la récompense au lendemain seulement. Un crédit de vingt-quatre heures, c’est un crédit qu’on peut faire!

Là-dessus j’ai dormi sans joie, mais d’un somme, et me revoici à mon beffroi.

Et maintenant ce jour-ci, comment finira-t-il?

23 mars.

Comment il a fini!... Oh! mon Dieu! mon Dieu! qui jamais aurait pu prévoir une chose semblable, et qui m’aurait dit que par une imprudence insensée je serais tout près de causer la mort d’un homme!...

Comment c’est arrivé, je ne me rappelle plus bien maintenant; mais cette attente qui ne finissait pas m’énervait, je crois.

Toujours ces heures qui passaient sans rien m’apporter, c’était long, et mon espérance me faisait mal au cœur en s’en allant!

Plus j’avais cru avec passion, plus cette désillusion m’était amère, et, peu à peu, une colère véritable et un ressentiment fou me montaient à la tête.

C’était une tromperie cela!

N’avais-je pas prié avec tout mon cœur? Pourquoi alors les promesses ne se réalisaient-elles pas maintenant?

Je le demandais à haute voix, interrogeant et suppliant devant ma statue, et ensuite m’indignant et lui faisant des reproches.

Mais pas plus mes prières que ma colère n’avaient d’effet, bien entendu... Seulement, à force de dire, je m’excitais moi-même et j’arrivais à m’irriter du silence de ce métal comme s’il eût été volontaire...

Puisque je criais ma tristesse, puisque je lui promettais tout ce que mon imagination et mon cœur pouvaient me suggérer, pourquoi, lui, restait-il muet?...

Les gens qui sont tout seuls sur terre et que personne n’écoute, qui prient là-haut et que personne n’écoute encore, que peuvent-ils faire?

Et, entre chaque mot, je m’arrêtais, j’attendais... je lui donnais du temps, enfin!... Et toujours rien, pourtant!...

Alors, tout d’un coup, révoltée, exaspérée, en colère comme je ne me suis jamais vue, et me sentant le droit de me venger vraiment, j’ai pris la statue dans ma main, et, de toute ma force, je l’ai lancée par la fenêtre qui donne sur la campagne en lui criant:

--Vous m’avez trompée!... Allez-vous-en!...

Le carreau qu’elle avait brisé en passant finissait de tomber sur le parquet quand j’ai entendu un cri en bas.

C’était un homme, et il avait la figure couverte de sang. Mon Saint-Joseph lui avait troué le front au-dessus de l’œil gauche, et, comme le malheureux reculait tout saisi du choc, ses deux pieds à la fois se sont pris dans des pierres écroulées de notre mur, et dans sa chute il s’est brisé le genou.

Voilà trois nuits que Benoîte et moi, nous le veillons, et c’est près de son lit que j’écris et que je pleure.

24 mars.

Le docteur est revenu, l’appareil du genou est posé définitivement; mais la tête ne se dégage point encore, et c’est bien mauvais, paraît-il.

On lui couvre le front de glace; ce n’est pas ce qui manque ici, certes, et en sortant tout à l’heure, le médecin m’a dit en me frappant sur l’épaule:

--S’il ne guérit pas, ce ne sera pas de votre faute, petite infirmière; ayez bon courage!

Bon courage, quand je regarde ces bandages et que j’entends ce délire!... Pourtant je suis heureuse déjà de le savoir bien, autant que cela dépend de moi, et toutes mes heures se passent à chercher ce que je pourrais faire de mieux encore.

Mais quelle peine avec ma tante! quelles scènes et quels cris au début! Au moment où Benoîte et moi nous arrivions, en réunissant toutes nos forces, à porter ce grand corps depuis la route jusque dans la cuisine, elle entrait par une autre porte.

--Qu’est-ce que c’est que ça? me cria-t-elle en levant les bras...

--Un blessé, ma tante!...

Et, pendant que je parlais, nous l’étendions provisoirement sur une couverture jetée devant l’âtre.

--Un blessé?... Que voulez-vous que je fasse d’un blessé?... Où avez-vous trouvé celui-là?...

Et, comme elle multipliait toujours plus vite ses questions, Benoîte lui a dit sans s’arrêter:

--C’est mademoiselle qui l’a attrapé à la tête en lançant quelque chose dehors!...

--Mais qui est-il?... Qu’est-ce qu’il a dit? Qu’est-ce qu’il demande enfin, cet individu?...

--La paix, ne pus-je m’empêcher de lui répondre en secouant les épaules... et quelque chose qui arrête ce sang!...

--Je n’en veux point, vous savez que je n’en veux point, reprit-elle en s’écartant; je ne reçois point d’hommes ici!...

--Je ne vous l’offre pas, répliquai-je encore plus fort; c’est mon affaire!

--Et qu’en ferez-vous?

--Je le soignerai, naturellement!...

--Où ça, et avec qui? Toute seule la nuit et le jour?

--Avec ma bonne, et je lui donnerai ma chambre!

--Vous êtes folle, me dit-elle violemment en me tournant le dos, et je saurai empêcher cela!

--En quoi faisant, en le rejetant dehors et en l’envoyant mourir dans la nuit?

--Peuh! fit-elle en avançant les lèvres. Ce sont de grands mots, ça! Croyez-vous qu’on meure pour si peu!... Dans moins d’une heure, c’est ce monsieur lui-même qui demandera à s’en aller et qui ne comprendra pas ce que vous lui voulez avec vos jérémiades!

--Soyez sûre alors que je ne le garderai pas de force!

--Et s’il reste cependant comme le voilà, qu’entendez-vous faire?

--Je vous l’ai dit déjà, répliquai-je au comble de l’exaspération et en levant mon mouchoir que je tenais serré contre la blessure, j’entends refermer ce trou que vous voyez là d’abord, puis quand ce sera fait, et que ce monsieur partira comme vous dites, j’entends le supplier à mains jointes pour qu’il me pardonne de lui avoir ouvert la tête. Comprenez-vous, ma tante?

Et sans plus rien vouloir écouter, sans rien ajouter à cette odieuse discussion dont j’avais peur qu’un mot ne frappât les oreilles du pauvre blessé, j’ai envoyé Benoîte préparer tout ce qu’il fallait, et je suis restée à genoux auprès de lui, mouillant son front d’eau claire et attendant comme le salut un battement de vie.

Mais ses lèvres restaient serrées et blêmes, et le filet de sang qui coulait doucement, sans s’arrêter, s’amassait sur la laine blanche en tache qui s’étendait largement.

D’un pas de tigre en cage, ma tante marchait dans le fond, marmottant incessamment les mêmes choses, et peu à peu une frayeur horrible me prenait que ces yeux clos sur lesquels je me penchais ne se rouvrissent jamais, et que ce ne fût le front d’un mort sur lequel la marque de ma main restât éternellement!...

Puis, tout d’un coup, j’ai vu Benoîte qui passait en courant, et qui, dès le seuil de la porte, appelait à grands cris quelqu’un pour le faire arrêter; et une seconde après le docteur rentrait avec elle. Une providence le faisait revenir par ce chemin détourné, et ma bonne, qui l’avait vu de la fenêtre, avait pu l’avertir à temps... Une heure plus tard, à eux deux, ils avaient installé le malheureux dans son lit, pansé son front, et ramené sinon l’intelligence dans son regard, au moins rétabli sa respiration, qui était facile et régulière.

Avec une autorité qu’un étranger et un médecin pouvait seul avoir sur ma tante, le docteur, excédé de ses représentations, l’avait fait sortir dès le commencement, et comme en s’en allant il la retrouvait encore dans le corridor à côté de moi, se plaignant, répétant son refus de soins, et lui criant dès qu’elle le voyait:

--Vous savez, docteur, je ne m’en mêle pas, je ne ferai rien!...

--C’est à merveille, Madame, lui répondit-il brusquement; les jeunes mains sont plus douces et plus légères pour des plaies à panser, et c’est un calmant pour un malade qu’un joli visage à regarder.

Depuis, trois jours ont passé, et si la fièvre fléchit un peu, les idées sont toujours vagues.

Le nom qu’il prononce le plus souvent, c’est celui d’un certain Jacques, à qui il fait des discours inouïs, avec des mots si drôles que, malgré moi parfois, je ris et je pleure en même temps! Puis, la seule phrase qu’il ait dite avant de tomber dans le chemin revient. Au moment où Benoîte et moi nous sortions encourant, il était à terre déjà, mais pas encore sans connaissance, et comme j’arrivais près de lui en lui criant éperdument: «Oh! mon Dieu! Monsieur, qu’avez-vous?» il s’est relevé sur un genou, et avec quelque chose comme un sourire, si l’on peut croire qu’un homme sourie dans cet état-là:

--Ah! ah! a-t-il dit, c’est le brahme!

Puis il est tombé et nous l’avons emporté. Depuis, son brahme revient quelquefois, et je ne puis concevoir ce qu’il veut dire par là.

Qu’est-ce au juste que cet homme, nous ne savons rien là-dessus. Le docteur s’est informé aux auberges du village; nulle part, un voyageur répondant à ce signalement n’a été reçu, et c’est à croire qu’il a surgi du sol dans ce chemin maudit.

Ses habits sont élégants; sa pelisse courte et très ajustée en fourrure superbe, ses mains sont blanches, et tout ce que le bandage laisse voir de sa figure est distingué.

Dans ses poches, rien qu’un portefeuille sans adresse, et comme valise, une sorte de sac en cuir qu’il portait sur le dos et dont la serrure est fermée. Je répugne à l’idée de la faire sauter, et le docteur consent à attendre encore quelques jours, espérant qu’il pourra nous répondre lui-même.

Benoîte aussi se perd en suppositions.

--C’est peut-être un colporteur, me disait-elle tout à l’heure en regardant la forme bizarre de son bagage, ou bien encore un photographe! Il y en a qui n’ont guère plus d’affaires avec eux!

Pour moi, je ne crois pas cela: à ses mains, à ses sourcils, à sa barbe, je le fais duc ou comte pour le moins, et gentilhomme en tout cas, et je m’ingénie à deviner son âge et son nom.