La négresse blonde Cinquième hypostase, avec soixante-quinze Tatouages de Lucien Métivet

Part 1

Chapter 11,912 wordsPublic domain

GEORGES FOUREST

La Négresse Blonde

_De quoi ris-tu, Sycophante?_ --_Mais je ne ris pas._ --_Alors, tu es terrible._

V. HUGO “L’Homme qui rit”.

CINQUIESME HYPOSTASE

LA CONNAISSANCE 9, GALERIE DE LA MADELEINE, 9 PARIS (VIIIᵉ)

LA NÉGRESSE BLONDE

DU MÊME AUTEUR:

LA NÉGRESSE BLONDE (Messein 1909) épuisé.

-- -- (Crès 1911) épuisé.

-- -- La Connaissance, 1920. (avec portrait et frontispice de _Georges Villa_), épuisé.

-- -- La Connaissance 1920. épuisé.

A PARAITRE:

CONTES POUR LES SATYRES. Le nain et le cochon sous le crâne du poète.

GEORGES FOUREST

La Négresse Blonde

_De quoi ris-tu, Sycophante?_ --_Mais je ne ris pas._ --_Alors, tu es terrible._

V. HUGO “L’Homme qui rit”.

CINQUIESME HYPOSTASE.

_Avec soixante-quinze Tatouages de_

LUCIEN MÉTIVET

On se lasse de tout,

excepté de connaître

LA CONNAISSANCE 9, GALERIE DE LA MADELEINE, 9 PARIS (VIIIᵉ)

LA NÉGRESSE BLONDE de GEORGES FOUREST, paraît dans sa cinquiesme hypostase avec 75 tatouages de LUCIEN MÉTIVET, à “LA CONNAISSANCE” qui édite sous son enseigne, _9, Galerie de la Madeleine, PARIS_ (_8ᵉ_). Le texte et les dessins ont été tirés par L’HOIR, maître-imprimeur à Paris, les clichés ont été faits par DÉMOULIN.

Il y a eu: 30 exemplaires sur Hollande Van Gelder Zonen filigrané, avec une suite sur chine.

970 vergé de pur fil Lafuma.

Cet Exemplaire est justifié.

CE LIVRE CONTIENT:

Préface 11

La Négresse blonde 21

Renoncement 29

SIX PSEUDO SONNETS TRUCULENTS ET ALLÉGORIQUES

Pseudo-sonnet plus spécialement truculent et allégorique 35

Pseudo-sonnet pessimiste et objurgatoire 37

Pseudo-sonnet africain et gastronomique ou (plus simplement) repas de famille 39

Pseudo-sonnet imbriaque et désespéré 41

Pseudo-sonnet asiatique et littéraire 43

Pseudo-sonnet que les amateurs de plaisanterie facile proclameront le plus beau du recueil 45

La Singesse 49

PETITES ÉLÉGIES FALOTES

Sardines à l’huile 55

Le doigt de Dieu 57

Le vieux saint 59

Les poissons mélomanes 62

Fleurs des morts 66

Souvenir ou autre repas de famille 67

Petits Lapons 69

Jardins d’automne 71

Petits calicots 73

Épître falote et balnéaire 77

CARNAVAL DE CHEFS-D’ŒUVRE

Le Cid 83

Phèdre 85

Iphigénie 90

Andromaque 92

Bérénice 96

Horace 101

A la Vénus de Milo 104

En passant sur le quai 110

Ballade pour faire connaître mes occupations ordinaires 115

Ballade en l’honneur des poètes falots 119

Épître falote et testamentaire pour régler l’ordre et la marche de mes funérailles 123

PRÉFACE

Guy de Maupassant affirmait que Algernon-Charles Swinburne lui semblait le mortel le plus extravagamment artiste du monde. A présent que le mortel chantre de l’immortelle _Laus Veneris_ est mort, nous sommes deux esthètes chauves, trois pelés et quatre tondus--neuf en tout--fondés à regarder comme le plus extravagamment artiste de nos contemporains, le nommé Georges Fourest.

Artiste, le poète de la _Ballade en l’honneur des poètes falots_ l’est, simultanément, à la manière antique et à la manière contemporaine: argonaute du verbe, jason non pas jaseur mais passionné de rythmes et évidemment «plein du souffle grec», et explorateur du dernier bateau (lequel est un bateau ailé), Wright de la subtilité et de la nuance...

Et extravagant, il l’est aussi tout à la fois d’une façon ancienne et d’une façon moderne. On l’a qualifié d’acrobate preste et cocasse du cirque lyrique, Foottit merveilleux du vers. Soit! Mais, avant d’être Foottit, il a ricané sous le pseudonyme de Triboulet; et, premier que d’être bouffon des Valois, il a gambadé, Ægipan. Déconcertante synthèse, Georges Fourest exhibe presque en même temps les cornes du bouc, la marotte chère au jongleur du Roi et le bizarre vêtement-sac où s’enveloppe l’amuseur de l’arène[A]; il apparaît coup sur coup comme le Clown, le Fol de cour et le Satyre.

Alliance de l’homme et de la bête, et quasiment dieu, compagnon effronté et folâtre de Dionysos, ivre plus qu’à demi de chansons, de vin, de caresses, le Satyre gambade, fringue, cabriole, s’ébaudit. Est-il terrible, est-il ridicule? Il est (c’est le cas de le dire) biscornu. Est-il beau, est-il affreux? Il est troublant. Depuis la fourche de ses pieds jusqu’à la pointe de ses oreilles, il a de l’esprit: esprit tortueux et tumultueux, âpre et burlesque, raffiné et puéril, savant et brutal, douloureux et lascif,--et esprit surtout ricaneur, sardonien; naturellement: esprit satyrique.

De cet esprit-là, le livre où j’ai la gloire de préambuler, abonde, foisonne, retentit, sonore de crépitations baroques et joviales qui étonnent parmi la bonne harmonie de tels beaux poèmes tout imprégnés d’Orphée peut-être et d’Euripide certainement. On s’amuse, on s’étonne, non sans quelque remords, devant une Phèdre, une Iphigénie, une Andromaque fantasquement renouvelées, et dans telles autres pièces qui n’ont pas eu de modèles millénaires et princiers, dans la _Singesse_, par exemple, on voit luire et cligner les yeux sarcastiques du capripède et frétiller sa queue égayante.

Fou qui se sert de sa folie pour nasarder la folie universelle, le Fol de cour suscite le rire et parfois la peur. Feint-il de se plaire à des jeux puérils? Soudain il se renfrogne et machine un piège. Prépare-t-il un tour bouffon? Ne vous esclaffez pas trop tôt: le tour va devenir macabre. Je vous recommande aussi de ne point «charrier», comme on disait sous Louis XII, les chaussures du Fol, mi-partie de couleurs criardes: elles sont adroites, promptes et aiguës comme un pal. Et je vous conseille, sur toutes choses, de ne vous point gaudir de son sceptre surmonté d’une tête grotesque et garnie de grelots: il frappe dur sans que l’on puisse s’indigner des coups à la fois sournois et impertinents qu’il dispense.

Georges Fourest badine, mais il a compris que la vie est une farce amère; et s’il fait semblant d’attraper des hannetons, si même il attrape pour tout de bon quelques-uns de ces coléoptères lamellicornes, il est moins abstrait que ne le pourrait croire la tribu des critiques (et celle des mélolonthinés) par un si ingénu passe-temps. La chanson des grelots, qu’il se targue d’aimer, il l’agrémente de couplets aux sous-entendus goguenards, il la contrepointe de refrains à double entente, modulés savamment et perfidement dans une contorsion exquise des lèvres.

Coiffé comme un astrologue, la tête sur une collerette blanche de pierrot, le Clown enluminé risque entre deux coq-à-l’âne les sauts les plus périlleux et sanglote en débitant les fables les plus hilarantes. Disloqué paradoxal, funambule ahurissant, saltimbanque énigmatique, il se montre adroit à ce point qu’il peut suggérer qu’il est gauche, lui si malin qu’il peut--quand il lui plaît--passer pour un lourdaud. Bateleur élégant, il pince sans rire. Pitre magique, il se fout du peuple. Comique à froid, il atteint au génie. Et il semble que ce soit lui qui ait écrit _l’Epître Falote et Balnéaire_ et inventé ces sardines

Sans voix, sans mains, sans genoux,

et ce journaliste paillard, versificateur et pétunomane qui ... se gavait de tripe à la mode de Caen parmi des croque-morts, et ce vieux saint, cet adorable saint qui subit

... deux fois (Saint de chair et saint de bois) Le Martyre pour la foi.

Ainsi, Clown, Fol de cour et Satyre, Georges Fourest personnifie les trois êtres prestigieux qui représentent à travers les âges le rire artiste et extravagant.

Le plus singulier de l’histoire--histoire non naturelle vraiment--c’est que, dans la vie ordinaire, cet Ægipan, ce Triboulet, cet irrésistible amuseur de Cirque, affecte la tournure hautainement désinvolte, la prestance cavalcadeuse d’un officier de la garde impériale. Et c’est sans doute ce qui explique que, de même qu’en les pièces de Plaute, il est constamment question d’Athènes, du Pirée, de Rhodes, d’Ephèse, de la Sicile (et que, pourtant, il est notoire que tous les actes de ces comédies, toutes leurs scènes se passent à Rome), de même il est manifeste que tous les poèmes de Fourest, tous les décors qu’ils invoquent, l’île de Tamamourou, le bord du Loudjiji, le Lac des Libellules, se situent dans l’empire français.

Exotiques ou nationaux, ces poèmes regorgent de beautés et de Beauté. Cela seul importe.

Le plus vaseux des critiques, l’auteur des samedis littéraires lui-même, ne pourrait qu’admirer, si jamais il ouvrait ce livre, l’alexandrin de Georges Fourest, nombreux, rimé dru, assez sonore pour réveiller les auditeurs gorgés de véronal, de trional, de sulfonal ou d’Ernest Charl. Parfois, ce vers fait songer, par son bondissement rythmique, aux meilleures Odes funambulesques, à celle, par exemple, où Théodore de Banville, échappant à l’obsession de la rime-calembour, traçait l’inoubliable croquis de «ce groupe essentiel»:

Monsieur Courbet grimpant sur une diligence Et sa barbe pointue escaladant le ciel.

En certaines strophes, la _Singesse_ semble s’apparenter, avec moins de gaminerie rapinesque et plus de poétique éclat, à cette Négresse _du Parnassiculet_ qu’hypnotisait de ses coruscations.

Un shako d’artilleur orné d’un pompon vert

Mais pourquoi m’évertuerais-je à lui rechercher des ascendants littéraires, alors que n’a pas eu de modèle et n’aura pas d’imitateur sa pompeuse et mirifique et retentissante _Epître testamentaire_, par laquelle, évoquant des pompes funèbres insoupçonnées du miteux Chauchard, le poète ordonne, pour escorter son cercueil, ce «coffre d’orichalque ocellé de sardoines», un inégalable cortège où les esclaves d’Orient, les porteurs vêtus de laticlaves jaunes et les bardes édités chez Messein défilent en compagnie d’une faune peu commune--couaggas, hircorcerfs, zébus, zèbres, girafes,--luxe d’Empire à la fin de la Décadence, que pimentent narquoisement des causticités ultra-modernes, bouffonnes truculences tout à fait dignes d’un Héliogabale des quat’-z’-arts.

Vieil habitué du Soleil d’or, jamais, de ma demi-mondaine de vie, jamais je n’oublierai la formidable acclamation qui ébranla les murs du sous-sol où s’entassaient, chaque semaine, tant de poètes, le jour que leur fut récitée l’_Epître falote et testamentaire pour régler l’ordre et la marche de mes funérailles_. Dans l’opaque fumée de la tabagie en liesse, les bravos crépitaient furieusement en l’honneur du portelyre absent dont les strophes se déroulaient avec une ampleur de la plus grandiloquente cocasserie.

Tous bavaient d’extase: Adolphe Retté, aujourd’hui bénédictin, alors anarchiste; Rambosson, notoire de par son romantique prénom d’Yvanhoé; F.-A. Cazals, étranglé d’une haute cravate en spirales, le front barré d’une mèche à la Delacroix, féroce et loyal «en un frac très étroit aux boutons de métal». Le piano, hebdomadairement massé par le docteur Le Bayon, avait cessé ses gémissements coutumiers, et, assoiffés de lyrisme, les chansonniers eux-mêmes écoutaient; nasillardes clameurs de Canqueteau, vocalises sopranisées par Montoya, couplets antigouvernementaux mâchés férocement par Ferny, tout se taisait; on n’entendait plus, scandée par le récitant, que l’impressionnante épitaphe:

Ci-gît Georges Fourest; il portait la royale, Tel, autrefois, Armand-Duplessis-Richelieu, Sa moustache était fine et son âme loyale, Oncques il ne craignit la vérole ni Dieu!

Quand le dernier vers eut cessé de bruire, les auditeurs du Soleil d’Or, les mains brisées à force d’applaudir, les poumons encrassés de nicotine, jugèrent hygiénique d’extérioriser leurs admirations. De la Fontaine Saint-Michel à Bullier, le Boulevard se couvrit de thuriféraires... (le baron Trimouillat, ténorino mégalomane mais imperceptible, atteint de l’aphonie des grandeurs; l’incohérent Jules Lévy, dont le rire laissait briller soixante-quatre dents éblouissantes; Lemice-Térieux-Paul-Masson, raviné de rides comme un cirque lunaire; Henri Mazel, méridional blond clair, et le lillois X.--paix à ses gendres--noir et crépu comme un Soudanais; Le Cardonnel, Ernest Raynaud, Henri Gauthiers-Villars, devenus l’un prêtre, l’autre commissaire de police, le dernier journaliste)... tous vociférant leur enthousiasme, tous sacrant Fourest chef d’école (l’Ecole Fourestière), tous chantant, inlassables, sur un timbre trop connu:

Que mon enterrement soit superbe et farouche, Que les bourgeois glaireux bâillent d’étonnement Et que Sadi-Carnot, ouvrant sa large bouche, Se dise: «Nom de Dieu! Le bel enterrement!» _Sur l’air du tra, la, la, la_...

Car nous étions ce qu’on est convenu d’appeler la Jeunesse studieuse...

WILLY.

A LA MÉMOIRE DE POL MAÇON

«Mon _père_ l’IBIS NOIR et ma _mère_ l’ÉTOILE «_Gamma_ du _Petit-Chien_ dorment sur le Liban: «voilà pourquoi je hais l’infâme Caliban; «_à quatorze ans_ j’entrai chez un marchand de _toiles_ «_peintes_! Cet homme-là ne fut qu’un propre à rien! «_Nabuchodonosor_!!! ô quel Assyrien!!! «Moi! j’ai des _cornes de Licorne_ dans la bouche!

«Gazelle de sinople aux juillets pluvieux!...» Et, comme il achevait, le médecin, un vieux rasé, dit au gardien: _Qu’on le mène à la douche!_