La Navigation Aérienne L'aviation Et La Direction Des Aérostats Dans Les Temps Anciens Et Modernes

Part 1

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[Note au lecteur: Les notes 15 et 16 n'ont pas de référence dans le texte.

Une partie du texte de la figure 10 n'est pas lisible.]

BIBLIOTHÈQUE DES MERVEILLES

LA NAVIGATION AÉRIENNE

L'AVIATION

ET LA DIRECTION DES AÉROSTATS

dans les temps anciens et modernes

Par

GASTON TISSANDIER

...L'avenir est à la navigation aérienne et le devoir du présent est de travailler à l'avenir...

VICTOR HUGO (_Lettre à l'auteur_)

OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 99 VIGNETTES

PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 1886

Droits de propriété et de traduction réservés

BIBLIOTHÈQUE DES MERVEILLES

PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE M. ÉDOUARD CHARTON

LA NAVIGATION AÉRIENNE

PRINCIPAUX OUVRAGES DE M. G. TISSANDIER

=L'Eau=, 5e édition. 1 vol. in-18 illustré. Hachette et Cie.

=La Houille=, 4e édition. 1 vol. in-18 illustré. Hachette et Cie.

=Les Fossiles=, 3e édition. 1 vol. in-18 illustré. Hachette et Cie.

=La Photographie=, 3e édition. 1 vol. in-18 illustré. Hachette et Cie.

=Éléments de chimie=, 7e édition. 4 vol. in-18 avec de nombreuses figures (En collaboration avec M. PP. DEHÉRAIN), Hachette et Cie.

=Causeries sur la science=, 2e édition. 1 vol. in-18 illustré. Hachette et Cie.

=Les martyrs de la science=, 2e édition. 1 vol. in-8º, avec 20 vignettes par GILBERT. Maurice Dreyfous.

=Les héros du travail=, 2e édition. 1 vol. in-8º, avec 20 vignettes par GILBERT. Maurice Dreyfous.

=Les poussières de l'air.= 1 vol. in-18 avec figures et planches hors texte. Gauthier-Villars.

=Les récréations scientifiques ou l'enseignement par les jeux.= 1 vol. in-8º avec de nombreuses figures et 4 planches hors texte. Ouvrage couronné par l'Académie française, 4e édition. G. Masson.

=L'océan aérien. Études météorologiques.= 1 vol. in-8º avec de nombreuses gravures. G. Masson.

=La Nature.= Revue des sciences et de leurs applications aux arts et à l'industrie. Journal hebdomadaire illustré. GASTON TISSANDIER, rédacteur en chef. 2 vol. grand in-8º par an depuis 1873. G. Masson.

=L'héliogravure, son histoire et ses procédés.= Conférence faite au cercle de la librairie. 1 broch. in-8º. (Épuisé).

=Histoire de la gravure typographique.= Conférence faite au cercle de la librairie. 1 broch. in-8º. (Épuisé).

=Histoire de mes ascensions.= Récit de 30 voyages aériens, précédé de simples notions sur les ballons, 4e édition. 1 vol. in-8º avec de nombreuses illustrations, par M. ALBERT TISSANDIER. Maurice Dreyfous.

=En ballon pendant le siège de Paris.= Souvenirs d'un aéronaute. 1º vol. in-8º. E. Dentu.

=Deux conférences sur les aérostats et la navigation aérienne.= 1 broch. in-18, S. Molteni.

=Les ballons dirigeables.= Application de l'électricité à la navigation aérienne. 1 vol. in-18 avec 35 figures et 4 planches hors texte. Gauthier-Villars.

=Observations météorologiques en ballon.= 1 vol. in-18 avec figures. Gauthier-Villars.

=Voyages dans les airs.= 1 vol. in-18 illustré. Hachette et Cie.

=Le grand ballon captif à vapeur de M. Henry Giffard.= 2e édition, avec de nombreuses gravures par ALBERT TISSANDIER. (Épuisé). G. Masson.

12787.--Imprimerie A. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.

PRÉFACE

Parmi les nombreux problèmes que l'homme s'est proposé de résoudre, il n'en est peut-être pas de plus difficile que celui de la navigation aérienne.

Des ailes! Des ailes! a pu dire le poète dès les premiers âges du monde. Oui des ailes, pour voler comme l'oiseau, pour parcourir les espaces sans rencontrer d'obstacles, pour planer dans cet océan sans rivages que nous appelons l'atmosphère. Mais la mécanique impuissante n'a pas encore su les construire.

Il a fallu, après des milliers d'années de conceptions vaines, que les frères Montgolfier aient songé à remplir d'air chaud et raréfié, un sac de papier de grand volume, et l'art aéronautique a été créé. L'hydrogène remplaçant l'air chaud, le ballon à gaz a succédé à la Montgolfière.

L'aérostat a permis à l'explorateur de s'affranchir des lois de la pesanteur, de quitter la surface du sol, pour traverser les nuages, visiter le domaine des météores et pénétrer dans les hautes régions, au delà des limites que l'aigle lui-même n'a jamais atteintes.

On demande au ballon plus encore aujourd'hui. Bouée flottante au sein des courants, on exige de lui qu'il devienne vaisseau; on veut qu'il obéisse à l'action d'un propulseur puissant et léger, et qu'il nous conduise, non pas où le vent le mène, mais où nous voulons aller.

Grand problème, dont les conséquences sont incalculables.

La conquête de l'air par les aérostats dirigeables, déjà commencée depuis peu, sera continuée dans le présent, et achevée dans l'avenir.

C'est notre conviction profonde. Nous avons essayé de la faire partager à nos lecteurs, non par des mots, mais par des faits; non par des conjectures et des hypothèses, mais par l'exposé méthodique des idées émises, des essais proposés, des travaux accomplis, et des expériences réalisées.

G. T.

Octobre 1885.

PREMIÈRE PARTIE

LA LOCOMOTION AÉRIENNE AVANT LES MONTGOLFIER

... Terras licet, inquit et undas Obstruat; at coerte coelum patet: ibimus illac....

(_La terre et les ondes nous sont fermées, mais le ciel est ouvert: nous irons par ce chemin._)

OVIDE, _Métamorphoses_, lib. VIII, fab. IV.

Peut estre sera inventée herbe moyennant laquelle pourront les humains visiter les sources des gresles, les bondes des pluyes et l'officine des fouldres.

RABELAIS, _Pantagruel_, liv. III, chap. LI.

I

LA LÉGENDE DES HOMMES VOLANTS

Dédale et Icare. -- La flèche d'Abaris. -- La colombe volante d'Archytas. -- Roger Bacon. -- Dante de Pérouse. -- Appareil volant de Besnier. -- Les poètes et les romanciers. -- Cyrano de Bergerac. -- Pierre Wilkins. -- Rétif de la Bretonne. -- M. de la Folie.

Il est certain que dans tous les temps, les hommes de hardiesse qui, dès les premiers âges du monde, avaient le sentiment de l'exploration, le goût des voyages, le désir de parcourir les mers et de s'éloigner du rivage sur des barques plus ou moins primitives, ont dû se demander s'il ne serait pas possible d'imiter l'oiseau et de quitter la terre en s'élevant dans l'atmosphère. Les légendes de l'antiquité abondent en récits de tentatives de ce genre. Ovide a retracé notamment les aventures de Dédale qui, pour fuir la colère de Minos, roi de Crète, fabriqua des ailes qui lui permirent de se sauver de l'île où il était prisonnier avec son fils Icare. Dédale réussit à s'évader, mais Icare ayant volé trop haut, la cire qui liait ses ailes se fondit au soleil, et il tomba dans la mer.

Des histoires analogues se retrouvent dans des temps plus reculés encore. Dans le tome Ier des _Religions de l'Inde_[1], on lit: «Hanouman monta sur le sommet d'une colline et, après avoir pris les conseils du sage Jambaranta, il s'élança dans les airs et alla tomber dans le Lanka, ainsi qu'il l'avait espéré.» La Bible rapporte que le prophète Élie fut enlevé par un char de feu.

[Note 1: _Religions de l'Inde_ (Buchon direct.), t. I, p. 162.]

Dans la _Salle des dieux_, au musée égyptien du Louvre, il existe une petite plaque de bronze d'une haute antiquité, où l'on voit en relief un homme volant les deux ailes étendues (fig. 1). Il est vrai que l'on s'accorde à considérer cette pièce comme une composition symbolique plutôt que comme la représentation d'un appareil d'aviation.

Abaris, d'après les récits de Diodore de Sicile, aurait fait le tour de la Terre, assis sur une flèche d'or. L'oracle du temple d'Hiéropolis se serait élevé dans les airs. Sous Néron, Simon le Magicien aurait aussi connu le moyen de voler dans l'espace. Les Capnobates, peuple de l'Asie Mineure, dont le nom signifie _marcheurs par la fumée_, auraient trouvé le moyen de s'élever à l'aide de l'air raréfié par le feu.

Reproduire avec détails des fables de ce genre, n'aurait qu'un intérêt purement mythologique. Là n'est pas notre but; nous voulons passer en revue les expériences qui ont pu être faites, et les idées rationnelles qui ont pu être émises au sujet de la navigation aérienne avant les Montgolfier. Sans chercher des documents dans les traités d'aérostation écrits depuis un siècle et qui, la plupart du temps, se recopient les uns les autres, je me suis efforcé de remonter aux sources originales afin d'offrir au lecteur des renseignements inédits, sûrs et précis.

Le premier document que les historiens spéciaux aient signalé au sujet des appareils de vol mécanique, est relatif à la colombe volante d'Archytas[2]. On a beaucoup écrit à ce sujet, mais en oubliant trop souvent le texte original. Il n'existe, à notre connaissance, aucun autre texte que celui des _Nuits attiques_ d'Aulu-Gelle. Or, voici ce qu'Aulu-Gelle a écrit, d'après la traduction française de la collection Nisard: «Les plus illustres des auteurs grecs, et, entre autres, le philosophe Favorinus, qui a recueilli avec tant de soins les vieux souvenirs, ont raconté du ton le plus affirmatif qu'une colombe de bois, faite par Archytas à l'aide de la mécanique, s'envolait; sans doute elle se soutenait au moyen de l'équilibre, et l'air qu'elle renfermait secrètement la faisait mouvoir[3].»

[Note 2: Archytas de Tarente, célèbre pythagoricien, était un mathématicien profond et un mécanicien habile. Il vivait 400 ans avant l'ère chrétienne. On lui doit de grandes inventions, notamment celles de la vis, de la poulie et du cerf-volant.]

[Note 3: Aulu-Gelle, _Nuits attiques_, X, 12.]

Voilà tout ce que l'histoire a laissé; cette phrase laconique n'autorise en aucune façon les affirmations qui ont été publiées postérieurement par des écrivains trop crédules. Dans plusieurs autres auteurs, Cassiodore, Michel Glycas, etc., on trouve des histoires vagues d'oiseaux artificiels qui volaient et qui chantaient. Il semble à peu près certain qu'il s'agit de contes imaginaires, bien plutôt que de faits réels.

Il n'en est pas moins vrai que des appareils d'aviation ont été expérimentés depuis des temps très reculés.

Au onzième siècle, Olivier de Malmesbury, savant bénédictin anglais, entreprit de voler en s'élevant du haut d'une tour, mais les ailes qu'il avait attachées à ses bras et à ses pieds n'ayant pu le porter, il se cassa les jambes en tombant, et mourut à Malmesbury en 1060[4].

[Note 4: Extrait d'un mémoire sur le vol lu à l'Académie de Lyon le 11 mai 1773, par M. Mongez, chanoine régulier de la Congrégation de France.--_Essai sur l'art du vol aérien_, Paris, 1784.]

Au douzième siècle, un Sarrasin, qui passa d'abord pour magicien, fit, d'après la légende, une tentative de vol aérien à Constantinople, sous le règne d'Emmanuel Comnène. Il était monté sur le haut de la tour de l'hippodrome. Il était debout, vêtu d'une robe blanche fort longue et fort large, dont les pans, retroussés avec de l'osier, lui devaient servir de voile pour recevoir le vent. Il s'éleva comme un oiseau, mais son vol fut aussi infortuné que celui d'Icare. Il se brisa les os[5].

[Note 5: _Histoire de Constantinople_, par Cousin.]

Au treizième siècle, le moine anglais Roger Bacon a affirmé, dans son livre: _De mirabili potestate artis et naturæ_, que l'homme pourrait un jour voler dans l'atmosphère; mais il ne donne aucune indication sur un mécanisme quelconque, et il se contente d'une simple prophétie:

«On fabriquera des instruments pour voler, au moyen desquels l'homme assis fera mouvoir quelque ressort qui mettra en branle des ailes artificielles comme celles des oiseaux.» Et rien de plus. Une hypothèse exprimée de cette manière, ne permet assurément pas de compter Roger Bacon au nombre des précurseurs des Montgolfier.

Au quinzième siècle, Jean Muller, dit _Regiomontanus_, aurait construit une mouche de métal qui se soutenait dans l'air, et un aigle de fer qui serait allé au-devant de l'empereur Frédéric IV et aurait volé sur un parcours de mille pas aux environs de Nuremberg. Ces récits sont peu vraisemblables.

On a encore souvent parlé de Dante de Pérouse qui, au quatorzième siècle, aurait réussi à construire des ailes artificielles au moyen desquelles il se serait élevé et aurait franchi le lac Trasimène.

Ce récit a été mentionné par Henri Paulrau dans son _Dictionnaire de physique_, en 1789. Je suis arrivé à me procurer un livre plus ancien, daté de 1678, et qui rapporte le même récit. Ce livre est intitulé: _Athenæum Augustum in quo Perusinorum scripta publice exponientur._ Il donne (p. 168) une courte biographie de _Baptista Dantius Perusinus_, et il affirme que l'expérience dont nous venons de parler a eu lieu; mais on ne trouve aucun détail du mécanisme, ce qui ferait supposer que l'auteur reproduit un simple récit légendaire encore inspiré de celui d'Icare.

La tradition rapporte que sous Louis XIV un nommé Allard, danseur de corde, annonça qu'il ferait une expérience de vol, à Saint-Germain, en présence du roi. Il devait partir de la terrasse pour descendre dans les bois du Vésinet. L'expérience eut lieu, paraît-il, mais Allard tomba au pied même de la terrasse, et se blessa grièvement.

Il fut question en 1678 d'un appareil volant construit par un nommé Besnier. Les aviateurs ont souvent mentionné ce fait; j'ai pu me procurer encore le document original où il est signalé. C'est le _Journal des sçavans_ du 12 décembre 1678; voici _in extenso_ ce qui est dit de l'expérience de Besnier avec la reproduction de la figure (fig. 2).

EXTRAIT D'UNE LETTRE ESCRITE À MONSIEUR TOYNARD _sur une Machine d'une nouvelle invention pour vôler en l'air_.

M. Toinard a eu avis que le P. Besnier serrurier de Sablé au païs du Maine a inventé une machine à quatre aisles pour vôler. Quoy qu'il en attende une Figure et une Description plus exacte que celle-cy: l'on a crû que parceque ce Journal est le dernier de ceux que nous donnerons cette année avec celuy du Catalogue de tous les Livres et de la Table des Matières par où nous finissons toutes les années, le Public ne seroit pas fasché d'apprendre par advance une chose si extraordinaire.

A, aisle droite de devant.--B, aisle gauche de derrière.--C, aisle gauche de devant.--D, aisle droite de derrière.--E, fisselle du pied gauche qui fait baisser l'aisle D, lorsque la main gauche fait baisser l'aisle C.--F, fisselle du pied droit qui fait baisser l'aisle D lorsque la main gauche fait baisser l'aisle C.

Cette machine consiste en deux bastons qui ont à chaque bout un châssis oblong de taffetas, lequel châssis se plie de haut en bas comme des battants de volets brisés.

Quand on veut vôler, on ajuste ces bastons sur ses espaules, en sorte qu'il y ait deux châssis devant et deux derrière. Les châssis de devant sont remués par les mains, et ceux de derrière, par les pieds, en tirant une fisselle qui leur est attachée.

L'ordre de mouvoir ces sortes d'aisle est tel, que quand la main droite fait baisser l'aisle droite de devant marquée A, le pied gauche fait baisser par le moyen de la fisselle E l'aisle gauche de derrière marquée B. Ensuite la main gauche, faisant baisser l'aisle gauche de devant marquée C, le pied droit fait baisser par le moyen de la fisselle l'aisle droite de derrière marquée D, et alternativement en diagonale.

Ce mouvement en diagonale a semblé très bien imaginé, puisque c'est celuy qui est naturel aux quadrupèdes et aux hommes quand ils marchent ou quand ils nagent; et cela fait bien espérer de la réussite de la machine. On trouve néanmoins que, pour la rendre d'un plus grand usage, il y manque deux choses. La première est _qu'il y faudroit adjouster quelque chose de très léger et de grand volume, qui, estant appliqué à quelque partie du corps qu'il faudroit choisir pour cela, pust contre-balancer dans l'air le poids de l'homme_; et la seconde chose à désirer seroit que l'on y ajustât une queüe, car elle serviroit à soutenir et à conduire celuy qui voleroit; mais l'on trouve bien de la difficulté à donner le mouvement et la direction à cette queüe, après les différentes expériences qui ont esté faites autrefois inutilement par plusieurs personnes.

La première paire d'aisles qui est sortie des mains du sieur Besnier a esté portée à la Guibré, où un Baladin l'a acheptée et s'en sert fort heureusement. Presentement, il travaille à une nouvelle paire plus achevée que la première.

_Il ne prétend pas néanmoins pouvoir s'élever de terre_ par sa machine, ny se soutenir fort longtemps en l'air, à cause du deffaut de la force et de la vitesse qui sont nécessaires pour agiter fréquemment et efficacement ces sortes d'aisles, ou en terme de volerie pour planer. Mais il asseure que, partant d'un lieu médiocrement élevé, il passeroit aisément une rivière d'une largeur considérable, l'ayant déjà fait de plusieurs distances et en différentes hauteurs.

Il a commencé d'abord par s'élancer de dessus un escabeau, ensuite de dessus une table, après, d'une fenêtre médiocrement haute, ensuite de celle d'un second étage, et enfin d'un grenier d'où il a passé par dessus les maisons de son voisinage, et s'exerçant ainsi peu à peu, a mis sa machine en l'estat où elle est aujourd'huy.

Si cet industrieux ouvrier ne porte cette invention jusqu'au point où chacun se forme des idées, ceux qui seront assez heureux pour la mettre dans sa dernière perfection, luy auront du moins l'obligation d'avoir donné une veüe dont les suites pourront peut-être devenir aussi prodigieuses que le sont celles des premiers essais de la navigation. Car quoy que ce que nous avons dit du Dante de Pérouse, que le _Mercure Hollandois_ de l'année 1673 rapporte d'un nommé _Bernoin qui se cassa le col en vôlant à Francfort, ce que l'on a vu mesme dans Paris, et ce qui est arrivé en plusieurs autres endroits_, fasse voir le risque et la difficulté qu'il y a de réüssir dans cette entreprise, il s'en pourroit enfin trouver quelqu'un qui seroit ou plus industrieux ou moins malheureux que ceux qui l'ont tentée jusqu'icy[6].

[Note 6: _Journal des sçavans_ du lundy 12 décembre M.DC.LXXVIII, p. 426 et suiv.--À Paris, chez Jean Cusson, rue S. Jacques à l'image de S. Jean Baptiste, 1678. _Avec privilège du Roy._]

J'ai souligné les passages qui m'ont paru devoir attirer l'attention, soit au point de vue des idées théoriques émises, soit au point de vue historique. On voit que l'appareil représenté par le dessin du _Journal des sçavans_ ne saurait être construit avec quelque chance de donner aucun résultat sérieux: le document historique que nous avons reproduit est insuffisant pour qu'il soit permis d'affirmer, comme on l'a fait, que Besnier ait pu réussir dans ses essais de vol aérien. Il ne serait pas impossible cependant qu'un appareil analogue ait fonctionné à la façon d'un parachute, mais alors il ne pouvait avoir l'aspect de la figure.

Si, comme l'affirmait Borelli, aucun homme n'avait pu réellement voler au moyen d'ailes artificielles, si comme nous le croyons aussi, l'expérience des hommes volants n'a jamais réussi, le problème du vol artificiel et de l'ascension dans l'atmosphère a toujours préoccupé les esprits. Les romanciers, dans tous les temps, ont souvent donné à leurs personnages imaginaires la faculté de parcourir l'espace. Parmi les procédés qu'ils ont inventés, il en est quelques-uns qui méritent d'être signalés.

On se rappelle le fameux tapis enchanté et le cheval de bronze des _Mille et une nuits_. On connaît aussi les récits de Cyrano de Bergerac et les aventures de son héros dans le _Voyage à la Lune_[7].

[Note 7: _Les oeuvres de monsieur de Cyrano Bergerac_, à Amsterdam. 2 vol. in-18, 1709.]

Voici comment je me donnai au ciel, dit Cyrano. J'avais attaché autour de moi quantité de fioles pleines de rosée, sur lesquelles le soleil dardait ses rayons si violemment que la chaleur qui les attirait, comme elle fait les plus grosses nuées, m'éleva si haut, qu'enfin je me trouvai au-dessus de la moyenne région; mais comme cette attraction me faisait monter avec trop de rapidité, et qu'au lieu de m'approcher de la lune, comme je le prétendais, elle me paraissait plus éloignée qu'à mon partement, je cassai plusieurs de mes fioles, jusqu'à ce que je sentis que ma pesanteur surmontait l'attraction et que je redescendais vers la terre; mon opinion ne fut pas fausse, car j'y retombai quelque temps après.

Dans sa relation des _États du Soleil_, Cyrano de Bergerac décrit une autre machine qu'il appelle _un oiseau de bois_. Swift dans ses aventures de _Gulliver_ a décrit l'île de Laputa, qui plane au moyen de procédés électriques. Nous allons voir tout à l'heure l'électricité intervenir encore dans d'autres curieuses fantaisies aériennes.

Un Anglais, l'évêque Wilkins, écrivain remarquable du dix-huitième siècle, a écrit un ouvrage sur les _Hommes volants_[8] où il discute sérieusement l'histoire et les conditions du vol artificiel. Rétif de la Bretonne l'a imité, dans son livre rare et curieux: _La découverte australe par un homme volant_[9] où il publie de charmantes vignettes représentant les aventures de son héros Victorin parcourant les divers pays au moyen de ses ailes artificielles.

[Note 8: _Les hommes volans ou les aventures de Pierre Wilkins._ Traduites de l'anglais et ornées de figures en taille-douce. 3 vol. in-18 à Londres et à Paris, 1763.]

[Note 9: _La découverte australe par un homme volant ou le dédale français._--Nouvelle très philosophique. 4 vol. in-18 avec nombreuses vignettes. Leipsick, 1781.]

Un autre livre rare et précieux que je possède aussi dans ma bibliothèque aéronautique, donne la singulière description d'une machine volante qui s'élève au moyen du fluide électrique. Ce livre est intitulé _Le philosophe sans prétention_, il est signé M. D. L. F.[10]. On sait que l'auteur était M. de la Folie, de Rouen.

[Note 10: _Le philosophe sans prétention ou l'homme rare_, ouvrage physique, chymique, politique et moral, dédié aux savans, par M. D. L. F. À Paris, chez Clousier, 1775. 1 vol. in-8º avec vignettes.]

Une planche fort bien gravée, placée en tête de l'ouvrage, représente la machine volante au moment où elle s'élève.

Nous reproduisons à titre de curiosité cette charmante vignette (fig. 3), où l'on voit l'inventeur Scintilla conduisant son appareil.