La mythologie du Rhin

Part 5

Chapter 53,645 wordsPublic domain

Au delà même de la Germanie, telle que les géographes la décrivent et la bornent, existaient une foule de nations, échelonnées sur un territoire immense, jusqu’aux bords de la mer Caspienne. Les Romains n’avaient sondé qu’avec inquiétude ces profondeurs inconnues, d’où sortaient incessamment d’innombrables essaims de soldats, auxquels ils ne savaient donner encore que le nom vague et collectif d’Hyperboréens. C’étaient les Huns, les Scythes, les Goths, les Slaves (Polonais, Danois, Suédois, Russes, Norvégiens), races de pirates et de pillards; ceux-ci, sous le nom de Cimbres et se ralliant aux Teutons, avaient déjà fait irruption dans les Gaules et jusqu’en Italie, ne s’arrêtant que devant l’épée de Marius; ceux-là devaient bientôt franchir les Pyrénées et s’abattre sur l’Espagne. Parmi tous, plus puissants que tous, dominaient les Scandinaves, soldats intrépides, grands écumeurs de la mer du Nord, qui devaient couvrir de leurs barques conquérantes les eaux du Rhin et faire pleurer Charlemagne en prévision de l’avenir!

Oui, un jour, ces corsaires indomptables aborderont jusqu’à la Loire, jusqu’à la Seine; ils assiégeront notre vieux Paris, puis, par la suite des temps, grâce à la politique adroite de notre roi Charles, dit le Simple, devenus chrétiens ou à peu près, sous le nom de Normands, ils s’établiront dans une des plus belles provinces de la France. On les verra alors féconder le sol au lieu de le ravager, boire du cidre au lieu de bière, se livrer paisiblement à la culture des procès et des bestiaux, et porter des bonnets de coton, après avoir aidé toutefois à la destruction de Rome et conquis deux fois l’Angleterre.

Les Scandinaves, d’origine celtique, comme les Gaulois et les Germains, à la fois nomades et sédentaires, plus barbares qu’incultes, bâtissaient des villes et même des temples, dans lesquels ils adoraient Odin le Borgne. Si la moisson avait manqué, si les premières chaleurs du printemps éveillaient en eux des idées de vagabondage et de guerre, ils s’élançaient dans leurs barques ou sur leurs chevaux, et les nations dans la stupeur, tour à tour regardaient à l’horizon, et prêtaient l’oreille le long des fleuves, pour savoir si ce grand ouragan du Nord, cet ouragan de fer, de feu, de sang et de larmes, allait leur venir par terre ou par mer.

A force de traverser la Germanie dans tous les sens, de gré ou de force, quelques-unes, ou plutôt quelques débris de ces bandes, s’étaient fixés sur différents points du territoire, surtout dans les îles du Mein, du Wéser et du Necker. Leurs prêtres attiraient au culte d’Odin toutes les populations voisines. Qu’importait à celles-ci Odin ou Teut? C’était un autre nom désignant pour elles un même dieu, le dieu unique des Celtes.

L’influence de ces nouveaux druides de la troisième époque ne laissa pas cependant que de soulever quelque résistance; les prêtres germains les accusaient d’être excessifs dans la pratique de leur culte sanguinaire, et d’avoir donné pour compagnon à leur Odin un certain dieu Thor, grand pourfendeur de géants, qui altérait nécessairement la doctrine commune, dont l’unité formait la base.

Un schisme était près d’éclater dans l’Église druidique, lorsque l’arrivée des dieux de Rome rapprocha simultanément les deux parties adverses. On s’adoucit, on se concerta, on conspira. Les druides scandinaves, se départant de la prudente retenue observée par eux jusqu’alors, déclarèrent que pour triompher de l’Olympe romain, Odin n’avait pas seulement pour aide tout-puissant son fils Thor, mais qu’il pouvait faire montre d’une escorte de dieux pour le moins aussi imposante par le nombre que celle de Jupiter lui-même.

Les druides germains se voilèrent la face; mais le peuple, mais tout le vieux parti opposé à Jupiter le dépravé et à Vénus l’impudique acclamèrent la proposition. Quelles que fussent, sous le rapport des victimes à offrir à ces nouvelles divinités, les cruelles exigences des prêtres scandinaves, le culte de la terreur leur parut préférable à celui des voluptés dégradantes. Ils reconnurent Odin et son fils Thor, et appelèrent les autres de tous leurs vœux.

Les druides germains cédèrent, espérant peut-être

que les deux polythéismes, une fois aux prises, se détruiraient l’un par l’autre.

Le _Pater Rhenus_, pris d’une égale affection pour tous les dieux ses confrères, sans y entendre malice, et en bon homme qu’il était, à travers la mer du Nord, alla jusque dans les plus froides régions hyperboréennes chercher les dieux nouvellement élus.

Les deux partis étaient en présence.

Il est de notre devoir de faire connaître dans son ensemble la curieuse théogonie des Scandinaves. Maintenant, et jusqu’à la fin de ce récit, légendes et traditions mythologiques, nous n’aurons plus qu’à nous baisser pour en prendre.

V

V

LE MONDE AVANT ET DEPUIS ODIN.--Naissance d’Ymer.--Les Géants de la Gelée.--Une bûche fendue en deux.--Le premier homme et la première femme.--Le frêne Ygdrasil et sa ménagerie.--Les trois joyaux de Thor.--L’épée enchantée de Freyr.--Un souvenir de la garde nationale de Belleville.--Histoire de Kvasir et des deux nains.--Miel et sang.--Invocation.

Le monde n’est pas né.

Un brouillard épais, qu’aucune clarté ne colore, qu’aucune limite ne contient, remplit l’espace.

Après un long temps de ténèbres, de silence et d’immobilité, une éclaircie, à peine sensible, se fait, vague et douteuse; quelque chose s’agite confusément dans cette nuit. Le géant Ymer vient de naître spontanément du mélange et de l’assimilation de ces vapeurs resserrées, concrétées par un froid subit et intense.

A cette époque, nos savants ne discutaient pas encore sur les créations spontanées; de celle-ci il ne fut mention dans pas une académie.

Ymer, le seul habitant, le Robinson de ce monde ténébreux, s’irrita de son isolement. Devinant le secret de sa naissance, il rassembla, il entassa ces nuages de vapeur les uns sur les autres, leur donna une forme semblable à la sienne, et de nouveau le vent du Nord vint les solidifier. Géant, il créa des géants; il créa aussi des montagnes, sans doute pour servir de siéges à ses géants, car la plus haute d’entre elles ne leur allait pas à la ceinture; non que ces montagnes fussent moins élevées que celles d’aujourd’hui, mais les fils d’Ymer étaient d’une telle taille qu’ils n’auraient pu, sans se courber un peu, s’appuyer du coude sur la cime culminante du Chimboraço; et, chose incroyable, Ymer surpassait en hauteur non-seulement chacun de ses fils, mais tous ses fils ensemble, montés, sur les épaules les uns des autres. Quand il s’étendait de son long, les Alpes pouvaient lui servir d’oreiller tandis que ses pieds s’appuyaient au Caucase.

A pareille besogne, il dut nécessairement employer une grande partie de la matière fournie par ce chaos de brumes; ce qui restait de substance gazeuse, ébranlé par le vide, perdant l’équilibre, retomba dans la profondeur des vallées, et forma l’Océan.

Quelques animaux commencèrent bientôt à se

mouvoir dans les eaux et sur les rivages de cette mer immense, sphinx, dragons, hydres, serpents, griffons, kraken, léviathans, créations inférieures, mais proportionnées toutefois aux dimensions de ce monde colossal, de ce monde des infiniment grands, et devant se relier par quelques points à ces familles antédiluviennes des mammouths, des ptérodactyles, des ichthyosaures et des plésiosaures, dont un beau matin Cuvier a retrouvé quelques échantillons dans les carrières de Montmartre, près Paris.

Dieu de première race, créateur sans précédents, Ymer manquait nécessairement de cette habileté, de ce savoir-faire qu’une longue expérience peut seule donner. Ainsi, chose étrange, mystère inexplicable, ce monde où la vie avait commencé, quoique affranchi de son brouillard originel, restait encore un monde de ténèbres. Quelques phosphorescences de la mer, quelques échappées de la lumière électrique, boréale, zodiacale, éclairaient seules d’une lueur rapide ces grands corps glissant dans l’ombre, ces monstrueux reptiles, un instant éblouis, se replongeant au plus profond des ondes, qu’ils agitaient comme sous une tempête.

Ce devait être surtout un curieux spectacle, il le faut avouer, que de voir à travers des plaines et des rivages sans limite, sous un ciel sans rayons, ces _Géants de la Gelée_ (ainsi les nomma-t-on), errants à travers les ténèbres, se chercher à tâtons d’un bout du monde à l’autre; ce qui pour eux, il est vrai, n’était que l’affaire de quelques enjambées, et attendre, s’ils voulaient jouir du plaisir de se contempler face à face, le hasard, la bonne fortune d’une fugitive clarté crépusculaire.

A ce spectacle, il ne manquait qu’une chose, des spectateurs.

Cela ne pouvait ainsi durer. Avec un nouveau dieu, un nouveau monde se fit. Ce dieu, bien différent du premier, était la lumière elle-même, condensée librement à l’extrémité méridionale du ciel, loin de la terre habitée par les géants.

Un beau jour (jour désastreux pour eux cependant), ceux-ci s’aperçurent qu’au-dessus de leurs têtes, les nuages se coloraient peu à peu de rose, de violet, de pourpre; et ils se réjouirent. Tout à coup, un globe de feu parut, et ils s’épouvantèrent. C’était Odin, Odin suivi de sa céleste famille, composée de douze divinités principales....

Mais non! non! je me rétracte! je me révolte! On ne peut toucher aux vieilles mythologies sans se cogner contre un système astronomique. Les astronomistes trouvent sept dieux principaux dans la théogonie scandinave lorsqu’il leur faut les transformer en planètes, et douze quand il s’agit des signes du zodiaque. C’est vraiment mythologuer trop à son aise. Ne dirait-on pas que les premiers hommes sont tous nés avec un télescope et un quart de Davis en poche, et qu’ils ont bâti un observatoire avant de songer à se construire des cahutes?

Heureusement, j’ai le choix de ma route.

Des historiens, dignes de foi, ont reconnu qu’Odin, selon la méthode indiquée par Cicéron, avait habité la terre avant que d’habiter le ciel. C’était un conquérant illustre, grand tueur d’hommes, un de ces fléaux de Dieu qui s’appesantissent sur les peuples pour les broyer. Nécessairement, après sa mort les peuples le déifièrent.

Je ne vois rien là d’astronomique.

Maintenant je rentre dans mon rôle, en le représentant tel que ses druides, ses skaldes et ses adorateurs l’ont fait.

Il arriva donc des pays du midi, de l’Orient sans doute, traînant à sa suite le soleil, indispensable auxiliaire quand il s’agissait de reconstituer ce monde glacial et ténébreux. «Car il fut un temps, dit l’Edda, cette bible des Scandinaves, où le soleil, la lune et les étoiles ne savaient pas quelle place ils devaient occuper. Ce fut alors que les dieux s’assemblèrent et convinrent du poste qu’il était bon de leur assigner.»

L’installation des astres, une fois convenue, à l’instar de tous les Hercules de l’Égypte et de la Grèce, Odin, pour payer sa bienvenue, commença par purger la terre de tous les monstres qui l’avaient envahie. Ymer, le premier, succomba sous ses coups: puis, après lui, tous les autres géants de la gelée, race malfaisante,» ajoute l’Edda. Malfaisante envers qui? je le demande. Était-ce envers les griffons, les serpents et les kraken?...

Malheur aux vaincus! c’était déjà la devise du plus fort, et le monde était né à peine.

Parmi les géants de la gelée un seul échappa au carnage. Il était marié probablement, car sa race, par la suite, se multiplia au point d’inquiéter les _Ases_; c’est-à-dire Odin, et les autres dieux ses compagnons.

Après les géants vint le tour des animaux terrestres ou marins, presque aussi redoutables qu’eux. A ce désastre universel, deux monstres seuls

survécurent: le loup Fenris, aux mâchoires formidables, capables de broyer des montagnes, même d’entailler le soleil; et le serpent Iormoungandour, le grand serpent de mer par excellence. Tous deux devaient un jour aider les géants de la gelée à tirer vengeance de leur défaite.

Pensant n’avoir plus rien à craindre pour le moment, Odin remonta dans l’espace lumineux, y jouissant en paix de sa gloire, au milieu des délices de la Valhalla.

Un matin qu’il en était descendu pour savoir comment tout se comportait sur la terre, depuis qu’il l’avait réorganisée, il vit avec plaisir que sa nouvelle création prenait figure. L’herbe poussait dans les plaines, sur la pente des collines, même sous les flots des fleuves et de la mer; des arbres isolés, ceux-ci en flèches, ceux-là en pyramides, découpaient l’horizon d’une façon pittoresque, et en rompaient la monotonie; quelques-uns, réunis par groupes sur la montagne, légèrement agités par un souffle d’air, semblaient converser tout bas entre eux, tandis que la foule des autres se déroulant à perte de vue, immobiles, remplissaient les vallées, comme une armée qui se tient au repos tandis que ses chefs délibèrent.

Derrière le rideau des forêts, cerfs, élans, aurochs, bondissaient par troupeaux, avançant parfois leurs élégantes ramures ou leurs fronts touffus à l’entrée des clairières; des chèvres cabriolaient sur les rochers, et jusqu’au bord des précipices; des oiseaux chantaient sous les taillis, se balançaient mollement sur la branche flexible des osiers, ou tout à coup fendaient l’air d’une aile rapide; les poissons glissaient silencieusement sous la surface des eaux, qu’ils argentaient et diapraient tour à tour; les papillons et les insectes volaient ou bourdonnaient autour des fleurs.

Odin sourit: l’artiste était content de son œuvre.

Mais les animaux, livrés à leurs instincts naturels, exclusivement préoccupés de satisfaire à leurs besoins grossiers, étaient-ils dignes d’occuper seuls un pareil séjour?

L’idée lui vint d’inventer un être qui, sans participer à l’essence divine, s’élèverait cependant au-dessus des autres créatures. Cette fois, à l’œuvre de l’artiste divin, il fallait un spectateur intelligent, capable de l’apprécier, capable aussi de la faire valoir, d’en tirer parti.

Il y réfléchissait en longeant les rivages de la mer, lorsqu’un morceau de bois, le fragment d’une maîtresse branche brisée par le vent, jeté aux flots par la forêt, triste épave roulée de vague en vague, livrée à tous les caprices du flux et du reflux, vint frapper son regard. Il attira à lui cette épave flottante, cette bûche misérable, la fendit en deux, et en fit l’homme et la femme.

«Entendez-vous? comprenez-vous?» nous dit à ce sujet l’Edda.

Or, que veut-on nous faire comprendre ici? Que l’homme, en butte aux caprices des éléments, n’est que le vain jouet de la destinée? Très-bien, nous admettons l’explication. Mais le livre sacré des Scandinaves prétendrait-il nous faire entendre que l’origine de l’humanité remonte à deux bûches? Franchement il y aurait là un jeu de mots pitoyable, que nous repoussons comme indigne de la gravité habituelle de l’Edda, et de la majesté mystique des vieilles cosmogonies.

D’ailleurs, ne l’oublions pas, chez tous les peuples du Nord les arbres avaient été divinisés; si la Germanie honorait le chêne, le frêne était en aussi grand honneur parmi les hyperboréens; reste à savoir si notre premier père était frêne, chêne ou bouleau.

Ceci nous amène naturellement à parler du frêne Ygdrasil, et de sa singulière population de dieux, d’oiseaux et de quadrupèdes.

C’est sous cet arbre miraculeux, dont les branches s’étendent sur la surface de la terre, dont le sommet supporte la Valhalla, et atteint jusqu’aux autres cieux supérieurs, dont les racines plongent jusqu’au fond des enfers, qu’Odin et ses Ases se tiennent, lorsqu’il s’agit du gouvernement du monde, ou d’une décision importante à prendre.

Deux corbeaux au vol rapide parcourent sans cesse l’univers pour voir ce qui s’y passe, et, venant s’abattre l’un sur son épaule gauche, l’autre sur son épaule droite, lui content tout bas à l’oreille la gazette du jour. Un écureuil, d’une agilité égale à celle des corbeaux, exécute un va-et-vient continuel le long de l’arbre.... Si vous doutez, écoutez le poëte:

.... Le redoutable Odin Était assis sous cet antique frêne, Arbre sacré dont le front immortel S’élève et touche à la voûte du ciel. Sur le sommet un aigle aux yeux avides Aux yeux perçants, aux yeux toujours ouverts, D’un seul regard embrasse l’univers. Odin reçoit ses messages rapides. Incessamment un léger écureuil Part et revient; la voix du dieu l’anime; Soudain du tronc il s’élance à la cime, Et de la cime au tronc en un clin d’œil Il redescend: Odin, lorsqu’il arrive, Penche vers lui son oreille attentive....

Mais le poëte ne vous dit pas tout.

Comme contre-police chargée de vérifier les rapports de l’aigle, de l’écureuil et des corbeaux, un vautour perché sur le faîte de l’arbre divin, étendant ses regards à travers tous les horizons de la terre et du firmament, attentif à la moindre alerte, signale chaque événement de quelque gravité par ses cris ou ses battements d’ailes.

D’autres animaux encore peuplent le grand frêne Ygdrasil. Ceux-là jouent un rôle sinistre au milieu de cette étrange ménagerie: des reptiles hideux, grouillant dans des mares croupissantes où plonge une des racines de l’arbre, s’occupent sans relâche à y injecter leur venin; sous une autre s’est blotti un dragon, qui la ronge incessamment, et quatre cerfs affamés, courant à travers ses branches, dévorent son feuillage.

«Entendez-vous? comprenez-vous?» répète l’Edda.

Pour le moment, n’essayons pas de comprendre, et avant de pénétrer ces sombres mystères, nommons les principaux d’entre les Ases.

Du mariage mystique d’Odin avec Frigg est né le dieu Thor, vénéré à l’égal de son père. Chargé de porter la foudre, c’est lui qui ébranle la terre lorsque, monté sur son char attelé de deux boucs, il traverse les nuages en faisant _poumerlé poump! poumerlé poump! pliz! pluz! schmi! schnur! taratantara! taratantara!_

Cette traduction, par onomatopées, de l’éclair qui jaillit et du tonnerre qui gronde, ne m’appartient pas; elle émane directement de maître Martin Luther, le grand réformateur.

Thor a aussi pour occupation de poursuivre et d’anéantir les géants des montagnes, fils dégénérés, quant à la taille du moins, des géants de la gelée. Plus tard, nous retrouverons d’autres géants de dimension moindre encore. Tout ce qui était grand et fort ici-bas a toujours tendu à décroitre.

Pour cette chasse aux géants, Odin a fait don à son fils de trois objets précieux nommés dans l’inventaire des Ases, _les trois joyaux de Thor_. Le premier est son lourd marteau, _Mjoïner_ (quelques-uns disent sa massue), qui va de son propre mouvement à la rencontre des géants, et leur brise la tête. Un des commentateurs de l’Edda ne veut voir dans les géants des montagnes que les montagnes elles-mêmes, et dans le marteau Mjoïner que la foudre, qui le plus souvent les frappe à la tête. Défions-nous des commentateurs autant que des astronomistes.

Le second joyau de Thor, ce sont ses gants de fer. Dès qu’il en est armé, le marteau lancé dans l’espace, après avoir atteint son but, revient se placer dans sa main, comme, dans la chasse au vol, le faucon sur le poing du chasseur.

Enfin le troisième joyau de Thor, c’est son baudrier de vaillance. En est-il revêtu, aussitôt ses forces s’augmentent de moitié; il devient irrésistible, il terrasserait le puissant Odin en personne. Mais de ce côté, Odin n’a rien à craindre; quoique d’un naturel brutal et emporté, Thor est un fils soumis et respectueux.

Comme maître du tonnerre _aux cheveux rouges_, comme destructeur des géants, comme dieu actif, turbulent et tapageur, un peu coiffé sur l’oreille, Asa-Thor, c’est-à-dire le seigneur Thor, jouissait parmi les hommes de la plus haute considération.

Une arme pour le moins aussi merveilleuse que le marteau d’Asa-Thor, c’est l’épée du dieu Freyr. Cette épée, douée d’une intelligence peu commune chez ses pareilles, obéissait ponctuellement aux ordres de son maître. Même lorsqu’il n’était pas là pour la diriger, elle se portait d’elle-même à son commandement sur tel point, sur tel autre, frappant d’estoc et de taille, faisant rage au milieu de la mêlée, sans qu’une main quelconque en fît mouvoir la poignée.

Pendant ce temps, le bon Freyr, dieu pacifique s’il en fut, peu curieux des batailles, se contentant de donner de loin des ordres à son épée, restait paisiblement assis à la table d’Odin, où il s’abreuvait de bière forte et des vins les plus exquis.

Quand j’étais lieutenant dans la garde nationale de Belleville, si l’on avait à cette époque su confectionner des fusils d’après un semblable système, j’en suis certain, en visitant les postes, j’aurais pu voir un fusil graviter tout seul devant la mairie, ainsi que devant le corps de garde; spectacle non moins intéressant, j’aurais pu rencontrer sur ma route une patrouille composée de quatre fusils et d’un caporal, un caporal de bonne volonté, pour crier: «Qui vive?» tandis que les heureux possesseurs de ces armes perfectionnées, assis non à la table d’Odin, mais à celle du café ou du cabaret le plus proche, se seraient abreuvés de vin et de bière, à la façon des dieux scandinaves.

L’état peu avancé des arts mécaniques chez nous ne m’a pas permis d’assister à un tel spectacle; je le regrette.

L’heureux possesseur de cette arme magique, Freyr, dirigeait en chef l’administration générale des nuages; il faisait la pluie et le beau temps, emploi difficile, qui devait l’exposer à bien des demandes et des supplications contradictoires.

Sa sœur Freya, après Frigg, épouse d’Odin, était la déesse la plus honorée sur la terre et même dans le ciel; elle inspirait et protégeait les amoureux. Bien différente de celle de la Grèce, cette Vénus du Nord passait pour une fort honnête femme.

On raconte que son mari s’étant éloigné d’elle pour entreprendre de longs voyages, elle en conçut une telle douleur, que, nuit et jour, de ses yeux coulaient, intarissables, non des pleurs, comme aurait pu faire une simple mortelle, mais des gouttelettes d’or qui inondaient sa poitrine; et depuis, parmi ce peuple, l’or a conservé le doux nom de _larmes de Freya_.

Un seul des habitants de la Valhalla avait trouvé moyen de lui apporter quelque consolation en lui chantant ses plus belles chansons; ce consolateur, c’était le dieu Bragi, le dieu de la poésie et du beau langage.

Une tradition, qui vaut d’être répétée, rapporte comment ce don précieux de l’éloquence et de l’art des vers lui avait été départi.

Dans les premiers temps du monde, alors que le dieu créateur avait concentré dans quelques hommes seulement toutes les forces vives de l’humanité, alors que de longues années leur permettaient de mener heureusement à fin de patientes études, existait un sage dont la vie entière avait été consacrée à l’art encore ignoré, même parmi les dieux, de relever la pensée par l’expression, de lui donner de la saillie par l’image, par des couleurs empruntées aux sons, non au prisme; ce sage, on le nommait Kvasir. Kvasir avait inventé les _runes_, l’art des vers, l’art non moins précieux de reproduire la parole et de la fixer par l’écriture. Ses runes, il les gravait en intailles sur des planches de frêne; un effort de plus, et il inventait l’imprimerie bien avant Gutenberg.

Kvasir possédait donc seul alors le don de poésie.