Part 3
Quels sont ces autres soldats aux cheveux noirs, au teint de bronze? Symétriquement alignés, ils s’avancent couverts de cuirasses brillantes et portant des bannières surmontées d’un aigle d’or aux ailes demi-éployées. Après dix ans de combats, César est donc parvenu à se rendre maître des Gaules jusqu’à la frontière du Rhin? Je n’en saurais douter; à leur vue, les Gaulois abaissent le fer de leur lance en signe de bon accord, et laissent passer.
Une fois près du rivage, la petite phalange romaine s’arrête; sous sa protection, quelques hommes, vêtus d’une simple tunique, sans autres armes que des tablettes, un style et des cordeaux pour mesurer le terrain, se mettent en devoir de dresser un plan, le plan d’une ville ou d’un fort....
Sentinelles de la Germanie, prenez garde à vous!
Du haut de ma colline, embrassant un étroit horizon sur la rive droite, je vois divers groupes d’hommes disséminés dans les bois ou dans la plaine, travailler sous la surveillance d’un druide; celui-ci je le reconnais à sa longue robe et à la branche feuillue qu’il tient à la main; les uns fouillent la terre pour déraciner les arbres qui la stérilisent en l’obscurcissant; les autres la sillonnent du soc de la charrue. Ces travailleurs, dans leurs mouvements, semblent tous atteints d’une même gêne, dont, de si loin, je ne puis apprécier la cause.
Pour y réfléchir plus à l’aise je cherche où m’asseoir. A mi-côte j’entrevois un petit banc de pierre. A mesure que je l’approche, l’objet grandit et s’élève bientôt de telle sorte qu’il me faudrait une échelle pour prendre possession de mon siége.
Ce siége prétendu, c’est un monument, un monument druidique composé de deux roches verticales, reliées à leur sommet par une roche horizontale.
En France, en Angleterre, en Allemagne, il existe encore de ces _pierres levées_, dolmens ou menhyrs; les pierres levées étonnaient déjà Alexandre de Macédoine dans sa traversée de la Scythie. En Bretagne, à Carnac, quelques-unes, d’une seule pièce, se dressent solitaires au bord de la route, comme pour raconter au voyageur l’histoire du passé, ou s’alignent devant lui, innombrables, dessinant sur le sol des cercles peut-être emblématiques. Mais le voyageur ne comprend plus leur langage. Était-ce l’autel, était-ce le dieu, ou simplement la borne posée sur une tombe? Dans le premier cas, Carnac serait un Olympe; dans le second, un cimetière.
Je tournais autour de la triple pierre pour mieux en prendre connaissance, quand j’aperçus près de moi un troupeau de brebis, puis un berger.
Le berger, couvert d’une saie en lambeaux, avait les pieds enveloppés de bandelettes de cuir; sur son front une blessure, qui n’avait pas eu le temps de se cicatriser, mi-béante encore, ajoutait à son air farouche. Son regard flamboyait en se portant tour à tour et sur la pierre druidique et sur un autre objet, jusqu’alors échappé à ma vue. C’était la garde d’une épée implantée en terre.
Cette poignée d’épée, cette roche superposée sur son double appui, était-ce là de nouvelles concessions des druides?
D’après leurs idées spiritualistes, Dieu ne pouvant se revêtir d’une forme visible semblable à la nôtre, ils l’avaient figuré tant bien que mal par un symbole. Ainsi les sacrifices humains ne leur suffisaient déjà plus pour maintenir leur doctrine!
Tandis que j’examinais avec une curiosité croissante cet étrange gardeur de moutons, une jeune fille, grande et belle, les épaules et les pieds nus, dans cette même partie de la colline, gardait aussi son troupeau, tout en s’occupant à recueillir des plantes médicinales. Près de s’éloigner, elle offrit au berger de panser sa plaie; il refusa d’un air hautain: en se retirant, souriante, elle lui jeta une fleur au visage.
Cette fleur, il ne la ramassa pas; cette jolie fille, il ne salua son départ que d’un regard de dédain.
Ah! plus de doute, ce malheureux, comme les abatteurs d’arbres, comme les laboureurs de la plaine, est au nombre des prisonniers de guerre sauvés par les druides et utilisés par eux. Ses cheveux rasés, sa blessure saignante, le carcan qu’il porte à son cou en témoignent assez clairement. S’il n’a pas répondu à l’avance, à la fois empreinte de pitié et de coquetterie de la ramasseuse d’herbes, c’est que celle-ci n’a éveillé en lui qu’un souvenir douloureux: sa fiancée absente ou sa femme qu’il ne reverra plus! Si son regard s’est tourné terrible et fulgurant vers la pierre druidique et vers la tête d’épée, ne serait-ce pas que l’une et l’autre marquent des lieux de sacrifice? Là il se croit destiné à mourir peut-être?... Qui sait? peut-être aussi le guerrier de sa tribu, déjà immolé, était-il son meilleur ami, son frère?...
Mais je me suis réfugié ici pour échapper à des idées pénibles de sang et de meurtres; cherchons ailleurs nos distractions.
Plus bas, aux derniers replis du coteau, se montrent quelques cabanes ou plutôt quelques toitures aplaties, écrasées, à peine exhaussées de terre. Sont-ce là des maisons, des étables ou des caves?
Sur la rive gauche, Gaulois et Romains ont disparu derrière une brume du fleuve. Sur la rive droite, laboureurs ou bûcherons, les captifs, appuyés sur leur cognée ou sur leur charrue, semblent demander au soleil si la journée n’est pas bientôt finie.
Le vent fraîchit; le pâtre rassemble son troupeau et, toujours sombre, gagne le sentier de la colline qui s’abaisse vers le village.
Je le suis, sans savoir quelle force inconnue m’entraîne de ce côté.
Quelque druide magicien me tient-il si bien sous le charme que, sans oublier qui je suis, d’où je viens, ni quel siècle m’a vu naître, j’assiste ainsi, invisible pour tous, à ces scènes étranges, depuis longtemps effacées, et que, parmi les vivants, il n’aura été donné qu’à moi, à moi seul, de contempler de près? Essayons de mettre à profit cette bonne fortune si rare, même par le temps qui court.
Ce village rez terre où me voici parvenu est occupé par une colonie de Francs-Saliens, déjà échelonnés le long du Rhin. L’œil fixé sur la rive gauloise, ils se préoccupent pour le moment bien plus de l’invasion des Romains en Germanie que de leur propre invasion dans les Gaules.
Un vif sentiment d’intérêt vient tout à coup de naître en moi. Qui d’entre nous, Français du dix-neuvième siècle, peut dire que le sang de ses veines n’a pas circulé jadis dans celles de ces terribles hommes du Nord, Francs ou Gaulois? Nous sommes tous originaires de la rive gauche ou de la rive droite, même des deux rives, qui se sont rapprochées enfin, par la guerre d’abord, par la fraternité ensuite, comme certains écoliers tapageurs ne se sentent pris d’affection l’un pour l’autre qu’après de bonnes gourmades données ou reçues.
C’est donc d’une visite à nos grands ancêtres paternels (car les Francs nous ont laissé leur nom) qu’il s’agit aujourd’hui pour moi. On pourrait s’émouvoir à moins.
Les cahutes du village que je parcours (si tant est que ce soit un village), séparées entre elles par des pacages, par des cultures, débordent au loin dans la plaine, comme isolées les unes des autres. Là viendront peut-être un jour s’asseoir ou Cologne ou Mayence, sans occuper plus d’espace, même avec leurs faubourgs.
Des vergers, enclos d’ajoncs et tout peuplés de pommiers en fleurs; des bois de sapins, sombres et noirs; des mares, dont les eaux verdâtres sont contenues à grand’peine par un léger épaulement de terre, bordent la route, obstruée çà et là par une roche vive qui court à fleur de sol, ou par des arbres abattus et à peine ébranchés. Dans les pâtis, on entend le reniflement des buffles, encore essoufflés de leur travail de la charrue; le hennissement des chevaux se répète d’un bout à l’autre du pays et va en décroissant à mesure que le soleil se rapproche de l’horizon; de maigres génisses, aux longues cornes en spirale, passent de temps à autre leur tête au-dessus de la clôture des vergers pour tondre d’un dernier coup de dent les pousses tendres des ajoncs, et de petits bœufs de race inférieure, regagnant leur gîte en même temps que les moutons, se contentent comme eux de brouter l’herbe du chemin, tandis que des bandes de porcs se roulent dans les fanges des bas côtés.
Le paysage tient à la fois de la Bretagne et de la Normandie; mais à ce paysage les chaumières manquent. Pour rencontrer une habitation humaine il faut s’exhausser au-dessus des enclos de haies et abaisser ses yeux vers la terre.
A l’entre-croisement d’une route, les claquements d’un fouet se font entendre: porcs, moutons et petits bœufs sont chassés pour livrer passage à une sorte de procession d’hommes et de femmes, tous graves, silencieux, recueillis, presque consternés.
C’est une noce.
Deux jeunes époux viennent de faire bénir leur mariage devant le chêne sacré. Vêtue de noir, une couronne de feuillage sombre sur la tête, la mariée marche au milieu des siens, courbée en deux comme sous le poids de pensées accablantes. Une matrone, placée à sa gauche, lui met sous les yeux une nappe blanche; c’est un linceul; le linceul dans lequel elle sera ensevelie un jour. A sa droite, un druide entonne un chant, au rhythme solennel, où sont longuement énumérés tous les tourments, toutes les angoisses qui l’attendent dans son ménage:
«Sur toi, jeune épouse, sur toi seule retombe dès ce jour le fardeau de la communauté;
«Tu veilleras au fourneau, à la provision de vivres et de bois, à la préparation de la lampe et des torches de résine;
«Tu laveras le linge à la fontaine et confectionneras les vêtements;
«Tu prendras soin de la vache, même du cheval, si ton maître l’exige;
«Toujours pleine de respect, tu le serviras, debout, à l’heure de ses repas;
«S’il lui plaît de prendre d’autres épouses, tu accueilleras tes nouvelles compagnes avec aménité;
«Si besoin est, tu prêteras même ton sein à leurs enfants, toujours par soumission à la volonté du karl (du maître);
«S’il s’emporte contre toi, s’il te frappe, tu adresseras tes prières à Ésus, le dieu unique, sans accuser ton mari toutefois, les torts ne pouvant être de son côté;
«S’il témoigne du désir de t’emmener à la guerre, tu l’y suivras, pour porter ses bagages, entretenir ses armes en bon état et veiller sur lui en cas de blessures ou de maladie; «Le bonheur est dans l’accomplissement du devoir: sois heureuse, ma fille.»
A l’audition de ce menaçant épithalame, assez semblable à celui que les ménétriers bretons du Croisic et du bourg de Batz adressent encore aujourd’hui aux nouvelles mariées, à la vue de ce linceul, de ces vêtements de deuil et de tout ce funèbre cortége nuptial, je me sentais profondément attristé, lorsque des rumeurs de bon présage, des cris, des acclamations de joie se firent entendre.
Un autre cortége coupait en sens inverse le carrefour. Dans celui-ci toutes les figures souriaient et s’épanouissaient....
C’était un enterrement.
Il en était ainsi chez nos pères; ils se réjouissaient devant la mort, qui affranchit l’homme de tous ses maux; ils n’avaient que des pleurs à lui donner quand il poursuivait son temps d’épreuves.
Cependant, au crépuscule du soir la nuit a succédé. De petites lumières, semblables à des feux follets, errent à travers les bois et les campagnes, en prenant des routes diverses. Ce sont les dévots qui, un flambeau ou une lanterne à la main, se rendent aux lieux consacrés par le culte public, ou par leurs croyances particulières.
Les uns, et c’est le plus grand nombre, se dirigent vers la forêt de chênes, où se tiennent les druides; les autres, masquant de leur mieux la lumière de leur lanterne, vont, deci delà, vers les taillis de sapins et de hêtres, ou vers le fleuve, ou vers la colline, naguère blonde, maintenant d’un brun foncé. Qu’y vont-ils faire? Adresser leurs hommages au Rhin, aux sources, à tous les cours d’eau, aux arbres, aux pierres druidiques ou aux têtes d’épée. Quelle religion a pu échapper au schisme!
Schismatiques ou non, les Celtes, germains ou gaulois, ont toujours professé une religion essentiellement nocturne; ils divisent l’année en mois lunaires, et ces mois, non par le nombre des jours mais par celui des nuits. Et ils ont été véhémentement soupçonnés d’adorer le soleil! Et j’ai failli partager cette erreur! Comme il est bon de tout voir par soi-même!
Plus curieux, pour le moment, d’observations de mœurs que de mythologie, je poursuis mes premières investigations; n’est-il pas nécessaire, d’ailleurs, de connaître la vie des gens pour être à même d’apprécier justement les objets de leur culte?
En même temps que ces diverses lumières, semblables à des étoiles filantes, sillonnent la surface du pays, certaines lueurs, s’immobilisant, paraissent fixées au sol. Ce sont les lucarnes éclairées des habitations. Ces habitations, je les ai déjà qualifiées d’étables ou de caves; à l’exception de quelques-unes, je maintiens le mot.
Creusées dans la terre, humides, obscures, elles ont leur faîtage à fleur de sol et revêtu de plaques de gazon ou d’un chaume aride rongé de mousse; un couvercle plutôt qu’une toiture. On y descend par une sorte de porte _à tabatière_, engagée à niveau dans cette toiture même. Le jour n’y pénètre que par cette porte ouverte; par conséquent les ténèbres y règnent pendant toute la saison des pluies et des neiges, c’est-à-dire les trois quarts de l’année; les ténèbres! ces fléaux de la joie, de la santé, de l’imagination, de tout bien-être humain; et quel moyen de les conjurer: pas de fenêtres, pas de vitraux! O divin Apollon!
Toi dont l’arc est d’argent, dieu de Claros, écoute:
Certes, que de toi, la brillante personnification du soleil, de la lumière, on ait fait un dieu de premier ordre, je suis loin d’y trouver à redire; mais, avec non moins de raison, peut-être, de ce bienfaiteur mystérieux qui inventa les fenêtres, les vitres, du premier vitrier enfin, il eût été convenable de faire un demi-dieu; et il est resté un simple mortel, et l’on n’a pas même retenu son nom! Les hauts emplois ne sont pas mieux distribués dans le ciel que sur la terre!
A défaut de la fenêtre, c’est par la lucarne que mon œil plonge au milieu d’une de ces masures souterraines. L’aspect est loin d’en être aussi misérable que je l’avais pensé. J’y vois des murs tapissés de nattes, une aire salpêtrée; près de la lampe fumeuse qui descend de la poutre du plafond, pendent, accrochés, un quartier de cerf, des paniers remplis de provisions, des instruments de pêche et de chasse, filets et traquenards; puis, des guirlandes d’herbes médicinales, comme à la boutique d’un herboriste; et parmi ces bouquets de plantes, comme de droit, le gui tient la place d’honneur.
Dans un autre de ces sous-sols, le luxe même semble s’être introduit. Incrustées de cailloux du Rhin, aux couleurs nuancées, les parois y étalent des faisceaux d’armes luisantes: l’angon à crochets, la framée, les haches de silex ou de fer, les casse-tête à pointes aiguës, s’y marient agréablement à des boucliers, à de larges carquois en cuir, à de longues flèches, empennées d’un bout, dentelées de l’autre. On croirait que pour compléter et pour adoucir en même temps l’éclat de ces panoplies quelque peu menaçantes, la dame du logis y a entremêlé les bijoux de son écrin celtique: il n’en est rien. Ces chaînes d’or, ces colliers, où s’enchâssent l’onyx et les rubis, les guerriers d’un certain rang ont pour habitude de les étaler sur leur poitrine dans les combats, aussi bien comme objets de parure que comme armes défensives. Au dire d’un historien sérieux, très-sérieux, même un peu gourmé, c’est à cet usage de nos pères les Francs que nous devons aujourd’hui les hausse-cols de nos officiers. Qui le croirait? moi, moi-même, j’ai porté cet insigne barbare en qualité de lieutenant dans la garde nationale de la banlieue de Paris!... Quant aux nattes de paille, ici on les foule aux pieds; elles servent de tapis, non de tapisserie.
L’appartement, profond et spacieux, dont, à travers la lucarne, je n’aperçois qu’une des pièces principales, cloisonné, divisé dans sa longueur et dans sa largeur, s’ouvre de différents côtés sur d’autres chambres, ou d’autres caveaux, comme on voudra l’entendre. Évidemment, je suis devant le palais d’un des chefs du pays.
Dans la première habitation visitée par moi, j’avais trouvé les gens à table, buvant la cervoise dans des cornes de bœufs sauvages, et causant affaires: car chez nos grands ancêtres, comme chez nous, on ne traitait bien les affaires qu’à table. On avait parlé d’échanges de béliers, d’association pour une grande pêche, d’un coup de main à tenter sur la rive gauloise, et un peu aussi des élections prochaines: le régime municipal et même constitutionnel, Montesquieu l’affirme, étant déjà connu et pratiqué en Germanie.
Dans la seconde habitation, celle aux panoplies, on ne parlait ni d’élections ni de pêche, mais on y était de même à table; on n’y buvait pas seulement la cervoise dans _la corne des braves_, mais aussi l’hydromel et l’hypocras dans des tasses de cuir, ou dans des crânes humains, blancs comme ivoire, soudés d’argent et naturellement façonnés en coupes. Dieu merci, cet usage, les Francs ne nous l’ont pas laissé.
Ce soir-là, on y fêtait la bienvenue d’un jeune guerrier, déjà connu par ses hauts faits et appartenant à une peuplade voisine et amie.
Le repas achevé, et quel repas! (je me garderai de le décrire, le récit seul serait capable de donner une indigestion), on songea à prolonger l’amusement de l’hôte illustre. Comment s’y prendre? Les petites demoiselles franques ne cultivaient point encore le piano, et le noble jeu de billard attendait son inventeur. On mit en avant des énigmes à deviner. L’exercice ne parut lui en plaire que médiocrement. Au jeu des cailloux, sorte de jeu d’osselets, il fut pris de somnolence. Les devoirs de l’hospitalité exigeaient qu’on redoublât d’efforts pour distraire le noble étranger, Chérusque ou Marcoman. On lui proposa _le mouchoir_. Il redressa subitement la tête.
Le jeu du mouchoir, fort goûté alors, était une espèce de duel de société. Deux adversaires bénévoles, sans autre motif que le désir de s’amuser un instant et de complaire à la compagnie, saisissaient de leur main gauche l’extrémité d’un mouchoir, et de la droite un couteau, couteau de table, couteau de chasse ou de cuisine, peu importait, pourvu que l’instrument fût aigu et bien affilé. Ah! c’est que nos bons aïeux ne connaissaient ni les armes courtoises ni les fleurets mouchetés! Imbus de cette étrange idée que combattre un contre un, ou mille contre mille, est ici-bas le bonheur suprême, ils se faisaient volontiers un divertissement de se couper la gorge, même avec leur meilleur ami.
La galerie s’était formée autour des assaillants. Après que ceux-ci eurent juré par le cercle de leur bouclier, par l’épaule de leur cheval et par la pointe de leur couteau que nulle animosité ne les excitait l’un contre l’autre, à un signal donné, le jeu commença. Quelque temps je vis le mouchoir se tendre, se replier, puis opérer un vif mouvement de rotation; déjà de légères entailles entamaient la peau des deux lutteurs; le sang coulait le long de leurs bras; mais pour si peu les témoins affriandés ne songeaient guère à interrompre le divertissement.
Tout à coup, j’entendis un joyeux hourra trois fois répété; le bienvenu, le bien choyé, l’hôte de la maison, venait de tomber à la renverse, le couteau de son adversaire en pleine poitrine. Il était mort.
On n’avait trouvé que ce moyen de lui faire passer la soirée agréablement. O hospitalité du bon vieux temps!
Ce joli jeu du mouchoir, quelque peu modifié, s’est conservé dans certaines contrées du Nord. Le mouchoir s’est enroulé sur la lame pour en diminuer la longueur. Dans les cabarets de la Hollande on dit ce jeu utile à la santé; un coup de couteau a la chance de sauver de l’apoplexie; il équivaut à une saignée.
Je m’étais enfui. Pendant une heure, j’errai au hasard, jetant un regard ahuri à travers quelques lucarnes, au fond desquelles j’entrevoyais des hommes, des femmes, des bœufs, des chevaux étendus pêle-mêle sur une même litière. Encore un souvenir de la Bretagne!
Au milieu d’un de ces bouges, je crus reconnaître la jeune fille de la colline; l’attitude du repos donnait à ses membres souples et délicats un charme particulier; sous les éclairs crépitants de la lampe, elle revêtait l’idéale beauté d’une nymphe endormie.
C’était une jeune Ionienne, une compatriote d’Aspasie; capturée enfant, elle avait traversé vingt marchés d’esclaves, toujours, en dépit d’un sort contraire, se développant dans sa grâce et dans son éclat. Sur les bords de l’Ilyssus, on lui eût dressé des autels; sur les bords du Rhin, elle gardait un troupeau de cochons.
Ce n’était pas la seule de son sexe qui dût m’apparaître durant cette nuit fantastique.
Bientôt, les sons d’un fifre aigu, mêlés à des vibrations de harpe, attirent mon attention. Je me dirige de ce côté.
Dans une petite chambre enguirlandée de fleurs, une jeune femme procédait à sa toilette. J’aurais dû fuir encore.... par pudeur, par convenance cette fois.... Mais un historien consciencieux doit tout braver pour arriver à la connaissance de la vérité exacte. N’était-ce donc rien que de pouvoir, _de visu_, révéler au monde moderne ce qu’était le boudoir d’une dame celte?
Celle-ci, à demi dévêtue, assise sur un escabeau, les cheveux flottants, tenait devant elle une plaque de métal poli, qui lui servait de miroir. Une vieille, sa mère ou sa servante, je ne sais au juste (cependant il me semblait que l’une et l’autre, comme ma jolie gardeuse de porcs, avaient déjà frappé mon regard une première fois; où? j’aurais été bien embarrassé de le dire); la vieille donc avait empoigné dans toute leur épaisseur les cheveux de la jeune, qui lui emplissaient les mains; elle les enduisait d’un mélange de suif, de cendres et de chaux, et, grâce à cet affreux philocome, les beaux cheveux passaient graduellement du blond cendré au roux le plus ardent, exigence d’une mode que je n’ai point à juger ici, mais simplement à enregistrer. Après les lui avoir lavés, peignés, lissés à plusieurs reprises, elle lui frotta les épaules et le cou de beurre fondu et lui lava le visage et les bras avec de l’écume de bière.
Ces petits soins de propreté achevés, elle plaça devant la jeune dame une légère collation, vite servie et vite consommée; et tandis qu’elle procédait ainsi à sa toilette, tandis qu’elle achevait ce festin de passereau, dans la salle voisine on prolongeait outre mesure un repas de cyclopes; les voix y retentissaient pleines et véhémentes; tout le monde y parlait à la fois, et avec un tel vacarme qu’à peine pouvait-on encore percevoir par intervalles le son du fifre; car c’était de cette salle, invisible pour moi, que les notes criardes de l’instrument étaient arrivées jusqu’à mon oreille.
Prévoyant la fin de l’orgie, la matrone se hâta de compléter son œuvre; ouvrant un coffre de bois, elle en tira une paire de jolis brodequins rouges, dont elle chaussa la jeune femme; jeta par-dessus sa robe blanche une écharpe de pourpre, retenue à l’épaule gauche par une longue épine de prunellier; elle lui cercla la tête d’une mince bandelette écarlate, lui passa des bracelets et des colliers de petites baies, semblables par la forme et la couleur à des grains de corail; enfin, comme dernier agrément, elle lui maquilla les joues au moyen d’un cosmétique où la brique, je le suppose, entrait pour une bonne part.
Quand la jeune lionne franque se vit ainsi ponceau, pourpre, garance, écarlate, rouge des pieds à la tête, elle poussa un cri de triomphe, surtout lorsque, suivi de ses convives, son mari entra dans sa chambre et parut émerveillé, ébloui à la vue de la charmante épouse qu’il venait d’_acheter_.