Part 2
Cependant, malgré tous les efforts des druides, l’ancien culte des arbres n’avait pu être entièrement anéanti; ils résolurent d’en adopter un, à l’exclusion de tous les autres, un seul, qui ralliât autour de lui les hommages dispersés des populations. Cet arbre officiel, sorte d’autel verdoyant où Dieu venait se manifester à ses prêtres, ce fut un chêne, un chêne robuste et vigoureux, le roi des forêts.
Aujourd’hui le chêne sacré est reconnu et honoré; c’est vers lui que les dévots, la nuit, des torches à la main, se rendent processionnellement pour déposer leurs offrandes.
Cette coutume a bientôt envahi toute la Celtique.
Autour de ce chêne, les druides établirent des enceintes sacrées, où se fixèrent leurs familles, car ils étaient mariés; seulement, ils ne pouvaient avoir qu’une femme; parmi les autres chefs, la polygamie était usuellement pratiquée.
Néanmoins, si le chêne eut la prééminence sur les autres arbres, il ne fut pas exclusivement adopté partout. Soit antagonisme religieux, soit simplement question de terroir, quelques provinces de la Gaule ou de l’Italie lui préférèrent le hêtre ou l’orme. Dans la Gaule particulièrement, l’orme avait le pas sur le chêne; la France chrétienne continua même de planter un orme devant chaque nouvelle église qu’elle édifiait, pour y attirer Dieu plus sûrement; et, jusqu’à la fin du moyen âge, c’est sous un orme que se rendait la justice. De là notre vieux proverbe, qui n’avait pas le sens railleur qu’on y attache aujourd’hui: _Attendez-moi sous l’orme!_ n’était rien moins alors qu’une belle et bonne assignation à comparoir devant le juge.
Le frêne aussi eut ses partisans parmi les populations de l’extrême Nord, et ce fut sur les branches élevées d’un frêne que vint s’abattre ce nuage sombre qui renfermait le terrible Odin et son cortége de dieux.
Voici donc le culte des arbres revenu. Ce culte a longtemps, a toujours persisté en Allemagne. Il y existe encore; mais ce n’est plus au chêne, à l’orme, au hêtre ou au frêne que s’adressent les hommages, surtout ceux de la jeunesse, c’est au tilleul. Les dévots du tilleul y poussent leur ferveur jusqu’au fanatisme, et leur fanatisme jusqu’au meurtre.
J’avais refusé de le croire. Ce matin, j’ouvre mon journal: j’y lis, à la date du 30 décembre 1860, qu’un jeune homme de Pforzheim, palatinat du Rhin, a tenté d’assassiner le bourgmestre au moyen d’un révolver, dont les quatre canons étaient chargés chacun d’une balle de plomb.
Arrêté sur-le-champ, le coupable déclara n’avoir personnellement aucune haine contre ledit magistrat, mais celui-ci, abusant de son autorité, venait de faire abattre des tilleuls, _auxquels les Pforzheimois portent un culte_, et il avait voulu le punir de cette profanation.
Le journal ajoute: «Ce jeune homme appartient à une famille honorable, ses antécédents sont purs, et jamais il n’a manifesté rien qui pût faire supposer en lui un dérangement mental.»
En quoi donc le tilleul mérite-t-il plus que les autres arbres d’exciter aujourd’hui, en plein dix-neuvième siècle, des sentiments de sympathie aussi violents? C’est que la jeune Allemagne l’a proclamé l’arbre des amoureux, _sa feuille ayant la forme d’un cœur_.
Si je ne craignais de m’attirer une mauvaise affaire, si je ne ressentais une horreur naturelle pour toutes les armes à feu, et spécialement pour les révolvers à quatre coups, je ferais observer que les anatomistes protestent contre cette prétendue forme de la feuille susdite qui, se terminant par une pointe aiguë, ressemble, en réalité, moins à un cœur qu’à l’as de cœur; mais ici la convention triomphe de l’anatomie, qui ne doit jamais se mêler aux choses de l’amour.
Le chêne des druides, quoique prêtant moins aux comparaisons galantes, avait fini par exciter des sentiments presque aussi fanatiques. Les processions et les offrandes se multipliaient autour de lui; les jeunes filles l’ornaient de guirlandes de fleurs, entremêlées de bracelets et de colliers; les guerriers suspendaient à ses branches les plus précieuses dépouilles conquises par eux dans les combats. Un vent d’orage aidant, les autres arbres des enceintes semblaient s’incliner humblement devant lui.
Et cependant, il avait un ennemi, un ennemi personnel, acharné. S’implantant sans façon sur ses rameaux sacrés, jusque sur sa tige auguste, une petite plante abjecte, obscure, misérable, vivait à ses dépens, se nourrissait de sa séve, absorbait sa substance, au point de le menacer dans son libre accroissement, poussant l’insolence jusqu’à voiler sous son feuillage terne et glauque le brillant feuillage de l’arbre fétiche.
Cette plante hostile et impie, c’était le gui, le gui du chêne. (_Guythil._)
Des gens moins habiles, moins prévoyants que les druides, pour débarrasser l’arbre de cet hôte incommode et nuisible, se seraient contentés simplement de l’escalader, et d’un coup de serpe l’auraient séparé de son parasite. C’eût été là une manœuvre irrévérencieuse autant que maladroite. Qu’aurait pensé le peuple? Le peuple n’aurait pas manqué de dire que l’arbre divin, frappé d’impuissance, n’avait pas la force de se débarrasser lui-même de sa vermine.
Les druides firent mieux. Ils en usèrent envers le gui comme on en use assez volontiers chez nous envers un membre de l’opposition devenu redoutable; ils lui donnèrent une place dans le sanctuaire. Déclaré plante officielle et sainte, le gui fut spécialement attaché au culte.
Ce n’est point sournoisement, et avec une vile serpette de fer qu’on le détacha de l’arbre, c’est à la vue de tous, au milieu des réjouissances publiques, au bruit des cantiques, au moyen d’une faucille d’or que le _Guythil_, tranché à sa base, fut soigneusement recueilli sur des voiles de lin. Ces voiles, sanctifiés par lui, ne devaient plus servir à un usage profane.
Chez les Teutons du Rhin, on tirait de la plante une espèce de glu, réputée infaillible comme contrepoison, infaillible pour combattre la stérilité chez les femmes, infaillible pour chasser les maladies et conjurer les maléfices, et aussi pour prendre les petits oiseaux.
Dans les Gaules, après dessiccation, on le mettait en poudre pour en remplir de jolis sachets, qu’on se distribuait, comme étrennes, au premier jour de l’an. De là, ce cri resté longtemps populaire dans nos provinces: «Au gui l’an neuf! (_Aguilanneuf!_)»
La science moderne n’a pu découvrir dans le gui qu’un purgatif; ainsi, c’était un purgatif, et un purgatif violent, que nos pères échangeaient autrefois entre eux en guise de bonbons d’étrennes.
L’intronisation de cette plante parasite dans le sanctuaire ne laissa pas que d’être un bienfait pour tous. Le gui du chêne sacré devenant une valeur commerciale, les contrefacteurs (il y en avait déjà sous les druides) prirent soin de le recueillir sur les autres chênes, même sur les autres arbres où il se produisait, pommiers, poiriers, ormes, noyers, frênes, tilleuls ou mélèzes. Bientôt, dans les vergers aussi bien que dans les bois, on eut à s’applaudir de la supercherie, sur laquelle les druides fermèrent les yeux. Mais ils profitèrent de la leçon.
Une foule de reptiles dangereux s’étaient multipliés dans les cantons du Rhin, où nécessairement ils devaient être une cause d’accidents continuels pour des gens qui vivaient au grand air, et logeaient presque tous à la belle étoile. A l’époque de leur engourdissement, ces reptiles, s’entrelaçant les uns aux autres, collés ensemble par un suintement visqueux, composaient une espèce de pelote, nommée _œufs_, ou plutôt _nœuds de serpents_ chez les Celtes, et que les Romains appelèrent _anguinum_.
Comme le gui, l’_anguinum_ entra dans la pharmacopée des druides; il figura même dans leurs cérémonies religieuses, et fut bientôt assez rare pour devenir un objet précieux que les riches seuls se procuraient à prix d’or. S’ils s’étaient d’abord laissé entraîner à des usages superstitieux, réprouvés par leur conscience, ensuite les druides avaient su tirer parti de ces mêmes superstitions pour le bien général.
Par malheur, les nœuds de serpents, le chêne et son parasite ne pouvaient suffire longtemps aux partisans des innovations.
La voie des concessions, quelque étroite qu’en soit l’entrée, doit toujours aller en s’allongeant et en s’élargissant.
L’ancien parti du culte des arbres (il était nombreux encore, actif surtout, comme tous les anciens partis) se plaignit qu’on eût supprimé les compagnons, les oracles de la famille, en faveur d’un chêne, si ce chêne unique, privilégié, ne jouissait même pas de la faculté de les mettre en communication avec Ésus, le dieu du ciel.
Ces exigences ne manquaient pas de logique; il y fallut satisfaire.
Les druides se partagèrent en trois classes:
LES DRUIDES proprement dits (Eubages, dans la Gaule), à la fois philosophes et savants, magiciens même au besoin, car alors la magie n’était que la forme extérieure de la science; ils étaient chargés d’entretenir les principes de la morale et d’étudier les secrets de la nature: LES DEVINS, qui, au moindre souffle du vent, savaient interpréter le langage du chêne sacré par le murmure du feuillage, le froissement des branches, un craquement dans l’arbre, le retard ou la précocité de sa végétation. Enfin, LES BARDES, poëtes rivés à l’autel.
Tandis que les bardes chantaient autour du chêne, les devins lui faisaient rendre des oracles. Ces oracles se multiplièrent non-seulement en Europe, mais jusque dans l’Asie Mineure, où une colonie celte, au dire d’Hérodote, institua celui de Dodone, par droit de conquête; la Grèce naissante rendit hommage à un chêne, que Strabon assure avoir été un hêtre; on ne peut disputer des arbres ni des couleurs; mais Homère l’a déclaré chêne, et, pour nous, chêne il restera.
Ce nouveau mouvement, imprimé au culte puritain des druides, ne devait pas s’arrêter là.
Une fois habitués à correspondre avec Teut par un arbre, les Celtes s’étonnèrent, quand les arbres pouvaient parler, de voir les êtres animés rester muets, complétement privés de tout don de présage. Quelques chefs, se mettant en campagne et péniblement affectés dans leur dévotion de ne pouvoir emporter le chêne sacré avec eux, s’imaginèrent de consulter les tressaillements subits de leur cheval, ses hennissements dans un moment de surprise ou d’effroi, car pour avoir sa valeur augurale il fallait que le mouvement de l’animal fût involontaire et spontané. Cette croyance s’établissant peu à peu, tout homme, se préparant à voyager ou à guerroyer, enfourchait son augure, bien convaincu que, en cas de besoin, il pouvait le consulter le long de sa route, en soumettant, bien entendu, les pronostics aux savantes interprétations du devin.
Le collége des druides ne tarda pas à s’alarmer de ces oracles voyageurs, nécessairement sujets à se contredire entre eux.
Comme il avait autrefois institué un seul arbre officiel, il ne reconnut qu’à certains chevaux, élevés sous ses yeux dans les enceintes sacrées, le don spécial de fournir des présages authentiques.
Ces chevaux, à la robe blanche et immaculée, nourris aux frais du trésor public, n’étaient soumis à aucun travail, à aucune des entraves de la selle et du licou. Fiers et indomptés, la crinière au vent, ils erraient en toute liberté à travers les hautes futaies. Grâce à leurs mouvements plus libres, par conséquent plus sûrs au point de vue de la pronostication, ces chevaux-prophètes, qui faisaient presque partie du clergé druidique, jouirent longtemps dans tous les pays celtes d’une autorité incontestable, qui, un beau jour cependant, se trouva contestée.
D’autres êtres animés leur firent concurrence, et ces adversaires des chevaux, le dirai-je? ce furent les femmes. Les femmes se trouvèrent douées tout à coup, au plus haut degré, du don de seconde vue, d’inspiration, d’intuition, de divination.
Forcés par le sentiment public de se prononcer, les druides admirent chez elles (c’est Tacite qui nous l’apprend) quelque chose de plus instinctif, de plus divin que chez les hommes, et même que chez les chevaux. Leur organisation facilement impressionnable les prédisposant au don de prophétie: «c’est qu’en effet les femmes agissent plus volontiers par un instinct naturel et irréfléchi que par prudence et par raison.»
Cette dernière et malséante explication n’est pas de Tacite, ni de moi, grand Dieu! Elle appartient en propre à M. Simon Pelloutier, déjà nommé. Que chacun réponde de ses œuvres.
Les druides firent pour les femmes ce qu’ils avaient fait pour les chevaux, ce qu’ils avaient fait pour le gui et pour les arbres. Ils ne reconnurent pour vraies prophétesses que celles qui déjà subissaient le plus près d’eux possible les influences du chêne sacré: c’est-à-dire leurs épouses et leurs filles.
Le système de la centralisation des pouvoirs ne date pas d’hier.
Il y eut alors des druidesses comme il y avait des druides. Les druides tenaient école de jeunes gens; là le maître disait à ses disciples le mouvement des astres, la forme et l’étendue de la terre, les diverses productions de la nature, l’histoire des ancêtres, reproduite, sous forme de poëmes, par les bardes; ils leur apprenaient tout, excepté à lire et à écrire. La mémoire y suffisait. De leur côté, les druidesses ouvrirent des écoles de jeunes filles; elles enseignèrent à celles-ci le chant, la couture, les pratiques du culte, la connaissance des simples, et même la poésie; leur faisant apprendre par cœur des vers spécialement composés pour elles. Ces vers, d’un lyrisme douteux, nous devons le penser, les initiaient à l’art de faire le pain, de préparer la bière, et autres petits détails de cuisine et de ménage.
Les druidesses exerçaient aussi la médecine. Cette triple prérogative de femmes-docteurs, d’institutrices, de prophétesses, finit par les rehausser à tel point dans l’esprit de la nation que les prêtres de Teut, forcés d’abandonner leurs sanctuaires, ne craignaient point de leur en confier la garde. Dans de certaines cérémonies, elles présidaient même de droit.
Qu’une d’elles se signalât par la fréquence, la lucidité, la sûreté de ses inspirations, comme dans leur temps les célèbres Aurinia, Velléda, Ganna, que les empereurs romains ne dédaignaient pas de faire consulter par ambassadeurs, alors le collége orgueilleux des druides, courbant le front, l’installait à sa tête. Durant cette dictature féminine, arbitre des destinées de la nation, elle décidait de la paix ou de la guerre, pressait ou retenait le mouvement des armées.
César raconte qu’ayant demandé à des prisonniers germains pourquoi Arioviste, leur chef, n’avait pas encore osé lui présenter la bataille, il lui fut répondu que les druidesses, après avoir examiné les remous et les tourbillons du Rhin, avaient déclaré qu’il ne devait point engager l’action avant l’époque de la nouvelle lune.
Comme on le pense bien, l’interrogateur profita de l’avis, et la nouvelle lune ne s’était levée que pour voir les Germains en déroute complète.
Mais le Rhin n’a pas encore rendu d’oracles, et le temps n’est pas venu où Ganna, Velléda, Aurinia daigneront accorder audience aux ambassadeurs de Rome.
Nous avons voulu seulement tracer en quelques lignes le développement futur de cette nouvelle institution des druidesses, dont nous ne parlerons guère plus qu’à son déclin.
Déjà, cependant, leur pouvoir et leur crédit naissants croissaient de jour en jour. Les Teutons étaient-ils enfin satisfaits?... Non. Malgré l’habileté de leurs devins et de leurs druidesses, ils trouvèrent que le chêne sacré par les frémissements de son feuillage, les chevaux par leurs tressaillements, leurs bonds désordonnés, leurs hennissements plus ou moins prolongés et stridents, n’offraient ni des signes révélateurs assez sûrs ni un spectacle assez émouvant. Il leur parut bon, il leur parut convenable de consulter les animaux, non plus dans leurs manifestations extérieures, mais jusque dans leurs entrailles palpitantes, ce qui ne pouvait manquer de donner aux cérémonies religieuses un aspect plus sérieux, certain ragoût de meurtre, capable du moins d’éveiller l’attention d’un peuple guerrier.
Les druides cédèrent encore, mais presque découragés. Qu’était-elle devenue cette grande religion philosophique, se contentant de la prière et de la méditation, et qu’ils avaient cru, un peu à la légère il est vrai, pouvoir acclimater au milieu de ces barbares?
Au pied du chêne, jusque-là pur de sang, ils consentirent à immoler les animaux nuisibles d’abord, des loups, des lynx, des ours; vinrent ensuite les animaux utiles, nourriciers de l’homme, les brebis, les génisses, puis, enfin, jusqu’à son compagnon de guerre, le cheval.
Les chevaux immaculés, entourés jusqu’alors d’une si haute considération superstitieuse, ne furent même pas épargnés.
Et à chacun des degrés de cette échelle sanglante, toujours résistant, toujours débordés, les druides laissaient échapper une dernière concession, espérant par là retenir encore quelque temps un pouvoir qu’ils sentaient près de défaillir entre leurs mains.
Exaltés par le succès, les progressistes en vinrent à demander pourquoi la plus digne offrande à faire à Dieu ne serait pas le sang d’un homme? L’homme, parmi les êtres créés, n’était-il pas le plus noble, le plus parfait? Peut-être, poussant l’argument plus loin encore, espéraient-ils prouver que parmi les hommes, les plus agréables à Dieu, les plus dignes d’être choisis, c’étaient les druides eux-mêmes. Mais il ne faut pas demander trop à la fois. Cette suprême conséquence d’un même principe, ils la tenaient en réserve, n’exigeant pour l’heure qu’une victime vulgaire, la première venue, pourvu que ce fût un homme.
Certes, devant cette requête abominable, devant cet assassinat proposé au nom du ciel, les héritiers, les descendants de ces sages pontifes qui avaient détruit les premières et inoffensives superstitions des anciens Celtes, se voilant la face, reculant d’horreur, retrouvant leur vieille énergie, allaient faire parler à la fois le ciel et les enfers, le chêne sacré, les devins, les druidesses, les chevaux immaculés, en appeler à la nation tout entière, et lancer l’anathème sur la tête des infâmes pétitionnaires: il n’en fut rien. Au contraire, ils se hâtèrent de légitimer par leur saint acquiescement cette immolation sauvage. On aurait pu les soupçonner même d’en avoir, en dessous main, inspiré l’horrible pensée.
O prêtres hypocrites, philosophes menteurs, tigres déguisés en pasteurs de peuples!... Calmons ces emportements. En agissant ainsi, peut-être obéissaient-ils moins à un instinct de cruauté qu’à une haute pensée de politique, et même de philanthropie, oui, de philanthropie: expliquons-nous.
Chez les Celtes alors la vie de l’homme était comptée pour peu de chose; on la prodiguait dans les batailles, on la prodiguait dans les duels. Les Gaulois, à l’époque de leurs grandes assemblées nationales, pour forcer les électeurs à l’exactitude, avaient pour coutume de mettre à mort le dernier arrivé; celui-là payait pour tous les retardataires. Je ne proposerais pas de rétablir un pareil usage aujourd’hui; mais enfin, c’était un moyen, moyen infaillible, économique, et qui, sans frais, remplaçait avantageusement les jetons de présence.
De leur côté, les Teutons, non dans leurs assemblées électorales, mais à la guerre, vainqueurs impitoyables, se faisaient un jeu de massacrer tous leurs prisonniers.
Ces massacres cessèrent dès que les druides se furent fait un monopole des sacrifices humains.
Devenu sanguinaire, le bon Ésus réclamait les captifs, comme victimes expiatoires réservées à son autel; malheur à qui aurait osé frapper à son détriment! Celui-là, les enceintes sacrées se fermaient devant lui; déclaré impie, sacrilége, il cessait d’être compté au nombre des citoyens, et risquait même de remplacer le mort qui, par sa faute, manquait à l’holocauste.
Les choses ainsi réglées, quand les prisonniers lui avaient été livrés sains et saufs, le grand prêtre choisissait ceux qui devaient être égorgés, se contentant parfois d’un seul. C’était le plus souvent un des chefs ennemis; on l’immolait avec son cheval de guerre, pour rehausser la pompe cérémoniale, et aussi pour que la quantité du sang versé fît passer sur le petit nombre des victimes.
Après avoir scrupuleusement interrogé les flancs entr’ouverts du cheval et du cavalier, le sacrificateur, la barbe et les vêtements souillés de sang, levant vers le ciel une main rougie à la même source, terrible, suant le meurtre, respirant le carnage, déclarait son dieu satisfait: son dieu en avait assez; et l’on réservait le reste des captifs pour un autre jour, qui ne devait pas venir.
Un nouvel emploi venait donc d’être créé, celui de sacrificateur. Dans la Germanie, comme dans la Gaule, des deux côtés du Rhin, les druides se le réservèrent: dans d’autres pays de la Celtique, chez les Scandinaves, chez les Scythes, ce triste emploi, des femmes mêmes l’exercèrent; l’Iphigénie en Tauride est là pour l’attester.
Quoi qu’il en soit de cette sanglante innovation, elle profita aux prisonniers; mais ceux qui en tirèrent encore le meilleur bénéfice, ce furent les druides. Leur pouvoir, fortement ébranlé, secousse par secousse, se raffermit tout à coup. L’opposition n’avait tenu compte ni de leurs remontrances ni de leurs prières, elle s’arrêta devant leur couteau.
De ce moment date la SECONDE ÉPOQUE DES DRUIDES.
Le couteau druidique joua un long rôle, dans lequel il ne me convient pas de le suivre. César avait conquis et pacifié les Gaules; les successeurs d’Auguste lançaient leurs décrets impériaux contre tous les druides, sacrificateurs d’hommes, que ce même couteau continuait de se lever sur la Germanie.
III
III
VISITE A LA TERRE DES AÏEUX.--Les deux rives du Rhin.--Pierres druidiques.--La noce et l’enterrement.--Culte nocturne.--Un vitrier demi-dieu.--Le duel de société.--Une compatriote d’Aspasie.--Boudoir d’une dame celte.--Récit du barde.--Teutons et Titans.--Tremblement de terre.
Quiconque a déjà voyagé avec moi doit le savoir, je suis sujet à m’égarer en route, ou du moins à prendre LE CHEMIN DES ÉCOLIERS. Il me plaît aujourd’hui de détourner mes yeux et mes pas de cette enceinte sacrée des druides, transformée en abattoir, et où la main qui bénit est aussi la main qui égorge.
J’ai besoin de respirer un air moins chargé des parfums ou plutôt des fétidités du sacrifice. Là-haut, sur cette colline, dont un soleil couchant éclaire les cimes blondes, je respirerai plus à l’aise.
M’y voici.
Devant moi, le Rhin étale ses deux rives, que ne relie encore aucun pont, pas même un bac, essayant de les rapprocher l’une de l’autre.
Des deux côtés, sous d’épais massifs d’osiers et de roseaux gigantesques, dans ses criques vaseuses, le Rhin abrite une multitude de petites barques sournoises, barques de pêcheurs inoffensifs dans le jour, mais qui, réunies le soir, s’emplissent de pillards et de corsaires allant à la proie sur la rive opposée et s’aventurant même au besoin jusqu’à la mer du Nord. Pour le moment, rien ne bouge; les pêcheurs sont rentrés, les corsaires ne sont pas encore sortis. Je porte mes regards plus loin.
Sur la rive gauche campent les Celtes gaulois, aux yeux bleus, à la peau blanche, à la chevelure dorée et ondoyante. Presque nus, ils semblent avoir pour principal vêtement ce haut bouclier, presque de la longueur de leur corps, à l’ombre duquel ils marchent, à l’ombre duquel ils dorment, et qui les garantit tout aussi bien des traits du soleil que de ceux de l’ennemi. Tout à coup, je les entends, la bouche collée contre un des bords de ce même bouclier, pousser des cris aigus, répétés au loin, de distance en distance, le long du fleuve. A ces cris, qui leur servent de télégraphie sans doute, répond le bruit strident des trompettes.