La mythologie du Rhin

Part 16

Chapter 163,715 wordsPublic domain

Un médecin s’en mêla ensuite, et, grâce à ses explications pathologiques, l’effet des charmes de la chanoinesse-serpent allant en s’amoindrissant de plus en plus, dès le troisième échelon, aboutissait simplement à une maladie vermiculaire, qu’il eût fallu traiter par la thériaque et les purgatifs.

Cependant il exista des femmes-serpents, bien avérées, mises hors de doute, des femmes-serpents, moitié serpents, moitié femmes, ainsi qu’il résulte d’une foule d’histoires authentiques, entre autres de l’aventure arrivée à un certain Léonhard, et recueillie par les frères Grimm.

Ce Léonhard, qui était bègue, mais honnête, et d’une pureté de mœurs telle que la médisance elle-même n’avait jamais pu rien trouver à reprendre dans sa conduite, s’était égaré un jour en visitant de longs souterrains, pareils à des catacombes. Il se trouva tout à coup transporté dans une riante campagne au milieu de laquelle une belle fille se jouait, à moitié enfoncée sous l’herbe. Elle l’invita à venir se reposer près d’elle.

Trop innocent pour y entendre malice, Léonhard, par simple politesse, s’empressa de lui obéir, et s’aperçut alors (la hauteur de l’herbe l’avait d’abord dissimulée à ses yeux) que la jolie fille, ornée dans tout le haut de son corps de deux beaux bras à la peau soyeuse, et d’une poitrine éblouissante de blancheur, se terminait au-dessous des hanches, et tout à fait à son désavantage, par une queue écailleuse et serpentiforme. Il voulut se lever et fuir, mais cette même queue lui avait déjà enlacé les jambes.

La pauvre créature lui raconta alors son histoire, à laquelle il dut forcément prêter attention. Par la suite, il la répéta à tous ceux qui voulurent l’entendre, et d’autant plus longuement que, je l’ai dit, il était bègue.

Née princesse, issue d’un sang royal, entourée d’affections et d’hommages, elle se croyait à l’abri de la mauvaise fortune, lorsqu’un magicien pervers l’avait mise dans l’état où il la voyait; cet état ne devait cesser, elle ne devait reprendre sa forme première que lorsqu’un beau jeune garçon de vingt à vingt-deux ans tout au plus, et d’une innocence parfaite, lui aurait donné trois baisers.

Léonhard était beau; elle lui demanda son âge.

Il devait avoir vingt-deux ans le jour même, à midi précis, et il était dix heures du matin. Deux heures de bon lui restaient donc encore, et il n’en faut pas tant pour donner trois baisers à une jolie fille. Mais, pris d’émotion, Léonhard bégaya si fort que peu s’en fallut que les deux heures passassent avant qu’il se fût complétement expliqué sur la date de sa naissance.

Quant au certificat de bonne vie et mœurs, il ne sut même pas ce qu’elle voulait lui dire. La princesse, qui s’y connaissait, en toute confiance lui tendit sa joue.

Sans trop d’hésitation, il lui donna un premier baiser.

Alors, soit que l’idée de sa délivrance prochaine agît vivement sur ses nerfs, la princesse-serpent, prise tout à coup de convulsions, se roula sous l’herbe avec des mouvements désordonnés. Effrayé, et les jambes libres cette fois, Léonhard s’enfuit loin d’elle; mais elle le rappela d’une voix si douce, mêlant à ses supplications de si belles promesses d’or, d’argent, de trésors qui devaient être le prix du service signalé qu’il pouvait lui rendre, qu’il revint sur ses pas et lui donna le second baiser.

L’effet de celui-ci dépassa dix fois celui du premier; les yeux ardents, les narines dilatées, les joues gonflées et empourprées, haletante, le corps et les bras agités de convulsions frénétiques, elle se redressa, bondit, s’élevant, s’abaissant tour à tour sur sa queue en spirale, en sifflant, en poussant des cris affreux et lamentables, vrais cris de Mélusine.

Léonhard s’était sauvé à toutes jambes. Toujours courant, il avait franchi la plaine, sauté par-dessus les ruisseaux et traversé les souterrains dans toute leur longueur. Dès qu’il se sentit à l’abri des atteintes de ce monstre furieux, il s’arrêta, respira, étancha la sueur qui lui coulait du front, puis, tranquillisé, reposé, mieux avisé, il se demanda s’il n’avait pas pris peur un peu à la légère. Que lui importait, après tout, que la princesse-serpent fut sujette aux convulsions et criât à fendre les oreilles d’un sourd. Ne lui avait-elle pas promis de le rendre riche à jamais? Léonhard était intéressé. La besogne aux deux tiers faite, allait-il la laisser inachevée quand sa fortune en dépendait? D’ailleurs, après ce troisième baiser, ne devait-elle pas reprendre, par en bas comme par en haut, sa forme de jeune fille? Alors qu’avait-il à craindre?

Il retourna donc sur ses pas; mais à peine dans le souterrain, il entendit l’horloge de l’église voisine sonner douze coups. Il était midi: il entrait dans sa vingt-troisième année. Il n’était plus temps.

_Les devineresses_, _les marraines_, _les fées_, _les femmes fortes_, _les femmes-serpents_, ne sont pas les seules que nous aurions peut être pour mission de passer ici en revue. Nous pourrions citer _les femmes-cygnes_, qui planaient dans les brumes du matin, enveloppées d’un manteau d’édredon; et _la femme de la forêt_, en l’honneur de laquelle on brûlait tous les ans une quenouillée de chanvre pour se mettre à l’abri de ses maléfices; et _les éternueuses dans l’eau_, auxquelles il fallait répondre trois fois: Dieu vous bénisse, pour sauver leur âme en peine; et _les petites remueuses de mousse_, qui n’échappaient à leurs ennemis, la femme de la forêt et le chasseur sauvage, qu’en s’abritant derrière des arbres marqués de trois croix par un bûcheron bienveillant. Mais nous avons hâte d’en finir.

Cependant, puisque ce _chasseur sauvage_ vient de se retrouver sur notre chemin, pouvons-nous tout à fait le passer sous silence?

C’est le sieur Hackelberg. Imprudemment, il avait demandé à Dieu d’échanger sa place en paradis contre le droit de chasser éternellement sur la terre. Pour le punir, Dieu l’a exaucé; et depuis ce temps, à grand bruit de meutes, de cors et de fanfares, sans repos, sans relâche, il chasse; il chasse, il chasse toujours, aujourd’hui comme hier; il chassera demain encore comme aujourd’hui; mais un même chevreuil qui lui échappe et lui échappera sans cesse et à tout jamais.

Quel est le plus à plaindre, ou de cet éternel chasseur, ou de cet éternel gibier?

Combien d’autres auraient droit, ainsi que lui, au moins à une mention!

Et _les condamnés à toujours rester debout_; et _les condamnés à danser toujours_, autre sorte d’enchantés.

Croyez-vous maintenant mes matériaux complétement épuisés? Détrompez-vous. D’abord, j’aurais pu vous parler des animaux mythologiques; du _bouc_ de Thor, qui, semblable au sanglier de la Valhalla, après avoir satisfait au rude appétit de son maître et de ses invités, jouissait du privilége de renaître dans toutes ses parties corporelles, pourvu toutefois qu’on eût grand soin de mettre les os à part.

J’aurais pu revenir avec plus de détails sur ce fameux _Jormoungandour_, le grand serpent de mer, encore existant de nos jours; qui en pourrait douter? L’équipage d’un vaisseau anglais, passagers, état-major et matelots compris, n’a-t-il pas attesté, par un procès-verbal en règle, l’avoir rencontré récemment dans les mers du Nord?

Et le _Kraken_, ce monstrueux cétacé qu’on pouvait facilement prendre pour une île habitable, et sur lequel d’imprudents navigateurs, un beau matin, débarquèrent, s’amarrèrent, déployèrent leurs tentes, dirent même la messe, sans qu’il bougeât, et qui ne commença à donner signe de vie qu’à la levée des ancres.

Et _les Griffons_, ces parfaits symboles de l’avarice, sans cesse occupés à tirer de la terre des amas d’or et de pierres précieuses, dont, au péril de leur vie, ils se constituaient les gardiens et les défenseurs, quoique cet or et ces joyaux ne leur fussent bons à rien. Et Sleipner, _le cheval à huit jambes_ d’Odin; et _le chien garm_, etc., etc.

Passant à un autre ordre d’espèces zoologiques, j’aurais pu citer _le Saumon_, dont le méchant Loki revêtit la peau écailleuse pour échapper à la juste vengeance des dieux après la mort de Balder; et ce merveilleux _Esturgeon_ du Rhin, dont nos légendaires français ont eux-mêmes fait leur profit. Arrêtons-nous un instant devant ce merveilleux poisson.

Pour sauver son honneur, une jeune châtelaine a résolu de détruire sa beauté, sacrifice le plus grand, le plus héroïque, le plus calamiteux qu’une femme puisse accomplir. Aussi, le moment d’agir venu, le courage lui manque-t-il. Mais si elle n’ose se faire laide, elle se fera infirme du moins. Elle pose son poignet sur le rebord de sa fenêtre donnant sur le Rhin, frappe d’un coup de hache sa main qui sursaute dans le fleuve, et l’intrépide innocente, de son moignon sanglant terrifie son infâme persécuteur. Ici apparaît l’esturgeon. Cet esturgeon providentiel a vu tomber la main; il l’a engloutie dans son estomac vorace, mais avec l’arrière-pensée de la restituer sept ans après, intacte, à sa vraie propriétaire, et de témoigner par là de sa vertu surhumaine. C’est ce qui eut lieu en effet, les sept ans d’épreuve écoulés, à Rome, par-devant le pape et les cardinaux assemblés. On ne comprend pas tout d’abord comment des eaux du Rhin l’esturgeon a pu passer dans celles du Tibre, mais en ces sortes d’histoires, il faut bien se garder de chercher à toujours comprendre.

La châtelaine et l’esturgeon ont fourni le sujet du fameux roman de _la Manekine_, et, plus tard, un drame-mystère pour le théâtre français du moyen âge.

Avant de mettre enfin un terme à ces récits, ne dirai-je pas un mot sur _le Monde des Morts_, qui, dans certaines nuits consacrées, fréquente les églises où se réunit dans des repas silencieux? sur _le Monde des Spectres_, dont Jung-Stilling a recueilli les annales et tracé la législation?

Les spectres peuvent imiter les mouvements de l’homme, marcher, courir et même sauter, mais ils restent impuissants contre tout objet matériel; ils ne changeront de place ni une table, ni une chaise, ni un fétu de paille. Tous leurs efforts réunis ne parviendraient pas à faire vaciller la flamme d’une bougie. Rassurons-nous donc sur le compte des spectres; ils ne peuvent ni bouleverser notre mobilier, ni serrer d’une manière inquiétante le nœud de notre cravate.

Puis-je me taire complétement sur _le Monde des Ombres_, plus terne, plus effacé encore que celui des spectres? Aussi n’en citerai-je que ce fait, conservé par une tradition hollandaise. Le maître sonneur de la ville d’Harlem, surpris au cabaret par sa femme, s’enfuit si vite devant elle que son ombre n’eut pas le temps de le suivre et resta empreinte sur la muraille, comme en ont témoigné alors, par attestation et signature, le bourgmestre, les échevins et les principaux notables de l’endroit.

Malgré ces témoignages respectables, peut-être pourrait-on mettre en doute l’authenticité de cet accident curieux, dont Hoffman, je crois, a tiré parti dans un de ses contes; mais avant Hoffman, avant le maître sonneur de la ville d’Harlem, le dieu Fô n’avait-il pas laissé son ombre dans je ne sais quelle ville de l’Indostan, en guise de carte de visite? Nous avons beau faire, rien de nouveau sous le soleil; et tous nos faits mythologiques ou anecdotiques les plus merveilleux ont traversé l’Inde avant d’arriver jusqu’à nous.

Je pourrais aussi vous raconter.... mais tout dire c’est dire trop. Marquons ici notre dernière halte. Adieu, lecteur, et que le ciel te conserve sain de corps et d’esprit.

ENVOI

A M. ANTOINE MINOREL

CHIMISTE, MATHÉMATICIEN ET PHILOSOPHE ERRATIQUE

ENVOI

A M. ANTOINE MINOREL,

CHIMISTE, MATHÉMATICIEN ET PHILOSOPHE ERRATIQUE.

Les savants et les philosophes nous ont toujours été contraires. Ils ont fini par prouver que les géants étaient beaucoup plus rares qu’on ne le pensait généralement; que le chêne sacré était un chêne comme un autre, et le frêne Ygdrasil un frêne invraisemblable; que les bruits des vents et de la tempête ne sont pas dus seulement aux cris des huarts noirs et aux aboiements des meutes du chasseur sauvage. Philosophes et savants, par vous nos pères se sont laissé persuader que les éruptions des volcans ont d’autres causes déterminantes que les luttes acharnées des sorciers et des démons, se disputant l’empire des enfers; que l’arc-en-ciel n’a pas toute la solidité qui convient à un pont; et autres démonstrations analogues.

Jusque-là il n’y avait trop rien à dire.

Cependant, peu à peu, de tous ses domaines célestes, la mythologie du nord n’en avait plus conservé qu’un seul, l’AURORE BORÉALE.

L’aurore boréale, emblème poétique et saisissant, était un reflet de la Valhalla, l’ombre éclatante de tous ces divins fronts rayonnants, le produit splendide des lueurs, des étincelles, des éclairs jaillissant des épées dans les mêlées incessantes des héros et des dieux.

A cette explication, claire et plausible, la science ne trouvait pas un mot à répondre; de l’aurore boréale, elle ne savait rien, absolument rien!

L’aurore boréale restait donc le dernier abri, la forteresse inexpugnable de notre mythologie!

Tout à coup, précédé d’une rumeur étrange, un homme sinistre descend des Alpes. Cet homme sinistre, à l’œil sombre, à la barbe inculte et divisée en deux pointes, c’était toi, Antoine; d’après cette rumeur étrange, l’aurore boréale ne devait plus être considérée désormais que comme un amas de particules de glace flottant dans les régions supérieures de l’atmosphère; cette doctrine, subversive de tout principe mythologique, tu l’avais ramassée à la suite d’un certain physicien de Genève appelé de Laville, je crois; tu la propages, tu l’exaltes, tu parles de calorique, d’électricité, de magnétisme terrestre; les badauds de la science t’écoutent la bouche grande ouverte; ils applaudissent à la découverte du Génevois, devenue la tienne, et, grâce à lui, grâce à toi, s’écroule le dernier rempart de la mythologie du nord! Voilà de vos prouesses à vous autres!

Ainsi dépossédée, où la mythologie se réfugiera-t-elle?... Où? Dans la mémoire et dans la conscience des peuples!

Tu hausses les épaules, Antoine; tu prends tes grands airs de philosophe sceptique et railleur, en roulant ton éternelle cigarette! Selon toi, toutes les mythologies du monde n’ont jamais été que les romans-feuilletons du passé, affaires de conteurs et de poëtes, pour amuser l’imagination des oisifs et servir de prétexte aux fêtes populaires. Personne, même parmi la plèbe des villes et des campagnes, ne les a jamais prises au sérieux; et nous autres, mythologues, nous ne sommes que des collectionneurs de vieux rêves évanouis, de neiges fondues, de brouillards dissipés et de fusées éteintes.

Ne l’as-tu pas dit, traître?

Eh bien, intéressé aujourd’hui à rendre aux études de ce genre toute leur importance relative, je prétends, non glorifier ces rêves, Dieu m’en garde, car combien de fois, les passant en revue, je me suis efforcé d’en rire pour ne pas en pleurer, mais je prétends témoigner contre toi de leur influence, de leur durée, mieux encore, te prouver qu’en niant leur puissante action sur le peuple, tu t’es mis en contradiction flagrante avec toi-même.

En naissant, tous autant que nous sommes, nous voyons les objets dans le sens opposé à celui qu’ils ont naturellement, c’est-à-dire à l’envers. Cette grande vérité physiologique, c’est toi qui me l’as enseignée, mon maître. A ce propos, tu m’as même cité Platon. Platon, que tu approuves, va plus loin. Dans les phénomènes physiques de l’univers, selon lui, tout se meut en complète harmonie; chez l’homme, au contraire, les phénomènes de l’ordre moral inclinent de leur propre mouvement vers le chaos, c’est à-dire vers la déraison.

Si Platon et toi vous êtes dans le vrai, alors, Antoine, quoi d’étonnant que les classes laborieuses, infimes, de la société, n’ayant guère le temps de s’occuper du redressement de leur intelligence contrefaite, laissées même, par un calcul égoïste de tant de gouvernements successifs, dans une ignorance, dans une obscurité pleines de visions et de fantômes, se soient, surtout dans les pays de la rêverie et du mysticisme, abandonnées à cette multitude de folies superstitieuses?

L’Allemagne a gardé bon souvenir de Thor et de son marteau; j’en ai déjà parlé dans cet ouvrage, plus sérieux qu’il ne paraît l’être, et que, pour ton instruction, je te conseille de lire et de relire. Fidèle à son souvenir, à la fin du seizième siècle, même en adoptant le calendrier grégorien, en dépit de toutes les réclamations du clergé catholique, elle exigea qu’un des jours de la semaine fût spécialement consacré au fils aîné d’Odin et de Frigg, et le jeudi s’y nomme encore _Thorsdag_. L’Angleterre a suivi cet exemple; _Thursday_ signifiant de même _le jour de Thor_.

Dans certains pays du nord, l’_Odins’dag_ figure aussi dans les almanachs.

Cela t’étonne, et tu t’imagines peut-être que la vieille Germanie seule résiste avec tant d’opiniâtreté dans ses entêtements mythologiques? Comme l’astronome de la fable, comme tous les savants, du reste, absorbé dans tes équations et tes supputations, tu as perdu la connaissance de ce qui se passe près de toi, autour de toi. Est-ce que chez nous, en France, comme chez nos voisins du midi, la dénomination des mois, celle des jours de la semaine, ne sont pas aujourd’hui, et pour longtemps encore sans doute, empruntées, sinon à la théogonie scandinave, du moins à celle des Grecs et des Romains, à Mars, à Vénus, à Mercure? De même que l’Allemagne est restée indienne et druidique, nous avons gardé cette empreinte romaine, si vigoureusement apposée par César sur la Gaule.

Hier encore, nos usages, nos arts, notre littérature, les expressions de notre langage, tout n’était-il pas païen aux trois quarts? En dehors du calendrier, sommes-nous complétement christianisés aujourd’hui?

Le paganisme romain a persisté parmi les peuples de race latine aussi bien que l’autre parmi les nations d’origine germanique ou scandinave. Pour le prouver, il me suffira d’évoquer ici un mythe, un seul, afin de circonscrire la dissertation dans d’étroites limites, tout en lui laissant cependant sa marche régulière et chronologique.

Eh bien, Antoine, choisis toi-même le sujet!... Voyons, cherche!... _La barque à Caron_ te va-t-elle?... Oui?... Va pour la barque à Caron!

J’agis ici, je le sais, un peu à la manière des tireurs de cartes, qui ont toujours soin de vous en faire choisir une à leur convenance quand vous avez pensé la prendre au hasard. Peu importe! Nous n’y regardons pas de si près. La barque à Caron est justement la carte qu’il me fallait! Cela me suffit, et j’entre en matière.

Dès les premiers siècles du christianisme, au rapport de l’historien Procope, l’héritage du vieux Caron, l’emploi de passeur d’âmes, s’était partagé entre plusieurs marins caboteurs de nos provinces picardes ou neustriennes des bords de l’Océan.

Quand minuit sonnait, le patron à qui échéait le service durant cette nuit entendait frapper trois coups à sa porte. Il ouvrait et ne voyait personne; mais une voix faible, à peine articulée, une voix de l’air, lui demandait si sa barque était prête.

La barque vide flottait, déjà attachée au rivage.

Alors la voix mystérieuse faisait un appel auquel des êtres invisibles, les âmes des défunts sans aucun doute, ne répondaient qu’en prenant place dans l’esquif, toujours vide en apparence. A mesure que ces étranges passagers y affluaient, le bateau plongeait peu à peu sous leur poids. La barque suffisamment lestée, le patron montait à bord, hissait la voile, saisissait le gouvernail et mettait le cap sur une des îles de la Grande-Bretagne.

Ce paquebot fantastique arrivé à destination, la même voix faisait de nouveau l’appel; on entendait comme un léger frôlement sur un des bords de l’embarcation, qui s’élevait de plus en plus sur les flots, à mesure que ses passagers invisibles, non pas impondérables, prenaient possession du rivage.

C’était vers l’Irlande que se dirigeaient quotidiennement ces cargaisons d’âmes; elles prenaient ensuite le chemin de cette caverne célèbre, appelée plus tard le purgatoire de saint Patrice, et qui passait alors pour la porte principale de l’enfer.

Ainsi, la barque à Caron était encore de service quand lui-même, devant les premières ferveurs de la religion nouvelle, avait jugé prudent de s’effacer et de faire le mort. Patience! il va reparaître. Où cela? Partout. Sans vouloir le suivre dans toutes ses apparitions, disons que, dès la fin du treizième siècle, un grand poëte chrétien, le Dante, de sa pleine autorité, avait rétabli le vieux Caron comme nautonier de son Enfer. Après lui, dans cette même Italie, mieux encore, dans la ville catholique par excellence, et travaillant sous les yeux d’un pape, Michel-Ange, un savant, un artiste sublime, le représentait dans son tableau du Jugement dernier en même temps que Dieu, le Christ, la Vierge et les saints. Sans Caron, pas d’enfer possible! telle était encore l’opinion de Rome chrétienne au quinzième siècle.

Nous traverserions pas à pas tout le moyen âge, qu’à toutes les époques, sous tous les régimes, nous retrouverions le vieux nautonier, sa barque et son obole. Tout cela n’est-il pas devenu proverbial chez nous? La barque à Caron ne fournissait-elle pas encore naguère le couplet final obligé de toutes nos chansons à boire? Quant à son obole, nous y arrivons.

Dans son _Histoire des sépultures nationales_, Legrand d’Aussy rapporte que le clergé de France, ne pouvant détruire parmi les gens de la campagne l’usage du _Naulus_, c’est-à-dire de l’obole destinée à payer le passeur d’âmes, avait ordonné que: «au lieu de mettre une pièce de monnaie dans la bouche du mort, on y mettrait une hostie consacrée.»

Sauval, dans ses _Antiquités de Paris_, à la date de 1630, nous apprend qu’en fouillant de vieux cimetières, dans le clos des Carmélites, et à Notre-Dame des Champs, on trouva une quantité de défunts ayant encore leur obole entre les dents.

Ces graves autorités ne te suffisent-elles pas? Eh bien, sceptique, sache donc que dans mon fameux voyage à Châlon-sur-Saône, j’ai séjourné dans un village de la Bourgogne, où j’ai vu, de mes yeux vu, acquitter encore la contribution du _Naulus_!

Que si ton incrédulité s’opiniâtre à nier l’évidence résultant de toutes ces preuves accumulées, si tu ne crois ni à Sauval, ni à Legrand d’Aussy, ni à Michel-Ange, ni à Dante, ni à ton serviteur et ami, sais-tu, Antoine, à qui je te renverrai en dernier ressort? A toi-même, oui, à toi!

Te le rappelles-tu, un jour, dans l’église d’un chef-lieu de canton des environs de Paris, tous deux, assistant à un convoi, nous avons, non sans quelque surprise, vu l’officiant recevoir des mains du bedeau un pain et une bouteille de vin à l’intention du mort. Je n’étais pas mythologue alors et je laissai passer la chose sans trop m’en émouvoir; mais, cette fois, s’il ne s’agissait pas directement de Caron, nous nagions du moins dans des eaux analogues; c’était évidemment un écho de la vieille Rome, et même de la vieille celtique qui arrivait jusqu’à nous.

Eh bien, crois-tu maintenant que nous en ayons fini avec toutes ces neiges fondues et ces brouillards évanouis? Antoine, dans notre beau pays, pays des lumières et du progrès, où il faut du nouveau coûte que coûte, où l’on songe sérieusement à se débarrasser des errements de l’ère moderne, tu le vois, nous sommes loin encore d’être tout à fait délicotés de ceux de l’ère ancienne.

Combien de siècles, combien de générations de philosophes, de sages magistrats, d’opiniâtres confesseurs faut-il donc pour faire disparaître complétement de chez un peuple ses anciennes habitudes religieuses, alors même qu’elles ne sont plus que de la mythologie?

Sur les bords du Rhin, si le peuple se rappelle encore ses Elfes, ses petits Nains, ses Kobolds, nos paysans, quoique devenus rétifs devant leurs curés, quoique laissant à leurs femmes seules le soin de fréquenter les églises, ne croient pas moins aujourd’hui aux sorcières et aux jeteurs de sort.