La mythologie du Rhin

Part 15

Chapter 153,730 wordsPublic domain

Dans une île des mers du Nord, bordée de glaçons et dont les montagnes arides, brumeuses à leur base, étaient à leur sommet recouvertes de neige les trois quarts de l’année, des voyageurs, poussés plutôt par la tempête que par leur propre volonté, débarquèrent un matin. C’étaient pour la plupart des savants, des académiciens de Stockholm et de Saint-Pétersbourg, qui avaient entrepris un voyage de découvertes vers le pôle. Le terrain aride, presque dénudé, ne leur promettait guère une bonne relâche; cependant les parties de la montagne exposées au midi se couvraient de longues herbes, de groseilliers nains; les nombreux terriers qui en trouaient les pentes, et les vestiges, facilement reconnaissables, dont l’entrée de ces mêmes terriers était remplie, disaient clairement que les lapins s’y étaient multipliés en grand nombre. Nulle part, ils ne voyaient trace d’autres animaux. Les lapins semblaient être les seuls habitants de l’île. Somme toute, pour des marins fatigués du régime des viandes salées, c’était une bonne fortune.

Nos savants se préparaient donc à façonner des traquenards et à tendre des collets, quand une violente rafale de grêle et de neige survenant, ils n’eurent que le temps de se réfugier dans une grotte spacieuse ouverte de ce côté.

Très-surpris, ils y trouvèrent un grand vieillard, chauve, les joues creuses et pâles, le corps maigre et décrépit, à peine vêtu au milieu de toutes les rigidités du climat, mais gardant sous les meurtrissures de l’âge et de la misère un certain air d’autorité, un front auguste et serein, et si bien empreint d’une majesté surnaturelle, que nos visiteurs se sentirent saisis vis-à-vis de lui d’un respect non-seulement humble et pieux, mais frissonnant.

Un aigle de la grande espèce, aux allures souffreteuses, au plumage amoindri, étique, plutôt une carcasse qu’un oiseau, se tenait dans un coin, l’œil terne et l’aile pendante. C’était son seul compagnon.

Tous deux, faute d’autres ressources, vivaient de leur chasse, et le vieillard trouvait encore à faire quelque petit commerce avec la fourrure de l’unique gibier existant dans l’île; cette menue pelleterie, dont il faisait provision, il l’échangeait....

Mais ici ma plume s’arrête d’elle-même. Vous redire une histoire tout à fait apocryphe, qui tînt moins de la tradition que de la mystification, serait mentir tout à la fois à mes habitudes d’écrivain et à ma conscience d’honnête mythologue. Or, ce vieillard, c’était Jupiter, et, en y réfléchissant, je crois entrevoir que M. Heine, qui plaisante avec les choses les plus sérieuses, cachant avec habileté sa moquerie sous les artifices d’un récit plein d’intérêt, a visé avant tout dans cette narration à nous montrer le maître des dieux devenu.... marchand de peaux de lapin!

Je ne puis le suivre dans cette route.

Sans me détourner de mon sujet, car il s’agit encore de faux dieux, à ce récit, forcément écourté, je suppléerai par un autre, de l’authenticité duquel je puis répondre. «En Perse, nous dit M. le comte de Gobineau, dans un très-bon livre récemment publié, les _Soufys_, c’est-à-dire les savants, les philosophes, repoussent toute croyance dogmatique, n’admettant la réunion de l’âme à Dieu que par l’extase. Lorsque cette union est complète, l’âme se transforme, devient elle-même participante à la nature de l’être incréé, et l’homme est Dieu.» La folie humaine est toujours une maladie de l’orgueil.

En France, nous avons eu quelques dieux de cette espèce; je ne prétends pas cependant les faire entrer dans la mythologie du Rhin, spécialement consacrée à l’Allemagne. Mais, en Allemagne, une secte de philosophes, tout à fait incrédules, sans avoir recours à la méthode persane, laissant de côté l’extase, et l’âme immortelle, ont fini par renier Dieu pour se faire dieux eux-mêmes, tant, dans ce beau pays, les savants comme les ignorants ont besoin de peupler la terre de divinités de toute sorte.

C’est l’histoire d’un de ces dieux terrestres que je vais raconter pour clore enfin ce long chapitre. Hélas! il est mort aujourd’hui, et c’est grand dommage; mais il a existé; sur ce point essentiel, les témoins ne manqueraient pas; je pourrais même, comme les paysans de la Thuringe à propos de Frédéric Barberousse, dire: je l’ai vu!

Donc, à Dusseldorf, en Prusse, dans une famille d’anciens juifs nouvellement convertis à la réforme, un jour, vers 1800, naquit un enfant qu’on eût, à bon droit, pu déclarer un être surnaturel, tant, dès ses plus jeunes années, il se montra en contradiction avec toutes les idées reçues. Quoiqu’il fût des siens, à coup sûr, Martin Luther n’eût pas manqué de le déclarer killecroff.

Non-seulement il était turbulent et tapageur, mais il était pédant; il régentait ses professeurs et n’écoutait volontiers que les conseils des tout petits enfants. Ses parents le grondaient-ils, il riait; qu’un événement grave survînt dans le ménage d’un voisin, il riait; que les Français s’emparassent de sa ville natale, il riait; il riait toujours.

Cependant, arrivé à l’adolescence, il se remplit de logique, de mathématiques, de latin, de grec, d’hébreu, et de toutes sortes d’autres bonnes choses. Il devint même philosophe avant l’âge; mais sa philosophie se manifestait surtout par un rire sarcastique. Quand on lui parlait du rang qu’il pouvait occuper à Dusseldorf, des richesses qu’il y pouvait acquérir, il ne répondait que par une gambade.

Un rabbin étala devant lui des monceaux d’or, les lui promettant s’il voulait devenir son vassal, seulement durant quelques années; il lui tourna le dos. Comme il était vaniteux, le démon de la gloire essaya de le tenter; il lui rit au nez.

Enfin, le diable, un vrai diable pour le coup (on le nommait George-Guillaume-Frédéric Hégel), lui souffla à l’oreille: «Veux-tu être dieu?»

Notre jeune philosophe ne rit pas cette fois. Il devint dieu, et, par rivalité d’emploi, se mit à renier le grand Dieu qui est au ciel, et tous les sentiments humains s’effacèrent en lui. Il vécut seul, sans amis, sans enfants, sans famille, renonçant même à sa patrie, et trouvant tout à refaire dans ce monde qu’il n’avait pas créé.

Quittant l’Allemagne, il vint en France, en France où il fit résonner son rire impie, plus aigre, plus strident que jamais. En France on ne crut pas à sa divinité, on ne l’adora pas, mais on l’aima comme s’il n’avait été qu’un simple mortel; en France il eut des amis, et s’y réhumanisa. Enfin, comme au fond il n’était méchant que du côté de l’esprit, il se convertit de lui-même en voyant le mal produit par ses doctrines. Après avoir pris femme devant l’église, il y mourut croyant.

Cet ex-Dieu se nommait Henri Heine, Henri Heine qui se moquait si bien de son ex-confrère le grand Jupiter, en faisant de lui un marchand de peaux de lapin.

XVI

XVI

LES FEMMES MISSIONNAIRES, LES FEMMES PROPHÉTESSES, LES FEMMES FORTES, LES FEMMES-SERPENTS.--Mythologie de l’Enfance.--Les Marraines.--Les Fées.--La baguette magique et le manche à balai.--LA FIANCÉE DU KINAST.--Un mari au clou.--LES TROIS BAISERS DE LÉONHARD.--Le Monde des Morts, le Monde des Spectres, le Monde des Ombres.--Animaux mythologiques.

Eh bien, avons-nous assez prolongé notre visite aux dieux et aux demi-dieux de l’Allemagne? aux Nixes, aux Lutins, aux Kobolds, aux Nains et aux Géants? aux Enchanteurs et aux Enchantés? Vous ai-je assez ouvert, à deux battants, ce vaste magasin des folies humaines? En vérité, la tristesse m’en prend et, avec la tristesse, l’envie de fermer boutique.

Trop bien approvisionné de matériaux, les voyant, à mesure qu’il avance dans sa tâche, se dresser, se multiplier sous sa main, en pareille circonstance, le mythologue consciencieux risque fort de ressembler à ces savants docteurs de Bedlam ou de Charenton qui passent leur vie au milieu d’une bande d’aliénés; atteints de la fièvre d’imitation, ils finissent bientôt par divaguer eux mêmes.

Peut-être en suis-je arrivé là sans m’en apercevoir; c’est au lecteur d’en juger.

Mais, gonflé de mythes, de symboles et d’excentricités traditionnelles, mon cerveau fatigué commence, je le sens, à crier grâce; et cependant, n’ai-je point encore quelque engagement à remplir? Voyons.... je crois me le rappeler, j’ai promis un complément à l’histoire des druidesses, c’est-à-dire des femmes.... des femmes, ces êtres mythologiques par excellence! Cette sorte de sens intuitif, cette délicatesse de perception qui les distingue de l’autre sexe, sexe matériel et grossier, devait assurer leur empire sur lui. En Celtique, en Scandinavie, elles furent les modèles de toutes les vertus, les oracles de la maison; on les battait bien un peu, mais on les honorait grandement, et l’Allemagne, surtout, les parfuma d’encens, avant de les enfumer de tabac.

A l’époque du christianisme, les femmes jouèrent un grand rôle, un rôle glorieux; les historiens sont là pour l’attester. Du quatrième au sixième siècle, Fritigill, reine des Marcomans, Clotilde, reine de France, Berthe, reine d’Angleterre, avaient, par simple persuasion, et non par sortilége, comme le prétendaient méchamment les païens, forcé leurs époux à se prosterner devant la croix. D’autres femmes, sorties du peuple, ou appartenant à de nobles familles, Chunihild, Thécla, Liobat, secondaient les missionnaires dans leurs périlleux travaux, les aidant à renverser les chênes sacrés.

Pendant ces persécutions, longtemps prolongées, qu’étiez-vous devenues, belle Ganna, noble Aurinia, majestueuse Velléda, vous ou vos sœurs les autres druidesses?

Errantes au milieu des bois, proscrites, pleurant leur gloire évanouie, elles se tenaient dans les endroits écartés, où les agents du pouvoir civil n’apparaissaient que rarement. Parfois, vers le soir, s’aventurant sur une route de traverse, elles accostaient un passant attardé et avaient avec lui des entretiens mystérieux. Parfois aussi les habitants des villages, même ceux des villes, allaient en secret les relancer jusqu’au fond de leurs retraites, pour les consulter sur la chance heureuse ou malheureuse qui les attendait dans le monde, ou sur une épidémie survenue dans leurs étables. Quelques-uns, même parmi les nouveaux chrétiens, imbus encore aux trois quarts de leurs anciennes croyances, leur demandaient un nom pour leur nouveau-né, un nom qui portât bonheur. Voilà pourquoi on les nomma d’abord _les Marraines_, et plus tard _les Fées_.

Comme les anciennes fées de l’Orient, ne devaient-elles pas tenir leur pouvoir des astres, ces femmes qu’on voyait, aux clartés de la lune, glisser silencieuses sur la pente des montagnes, sortir tout à coup d’un rocher ou d’un arbre qui s’entr’ouvrait, et dont les follets et les mouches lumineuses seuls connaissaient la demeure?

Parmi ces fées, beaucoup étaient bonnes et d’un naturel charitable; d’autres, aigries par le malheur sans doute, se montraient irascibles et méchantes. Bien à plaindre les hommes, et même les bestiaux, sur lesquels elles jetaient un mauvais sort.

Pour en combattre la fâcheuse influence, il fallait avoir recours à une autre fée, à une bonne cette fois, qui, au moyen d’un talisman, d’une pierre constellée, ou de quelques paroles magiques, vous en débarrassait avec plus ou moins de facilité.

Maintenant, à ces marraines, à ces filleuls, à ces fées, bonnes ou méchantes, joignez les terribles ogres, dont le nom inspirait encore l’épouvante partout à cette époque, et vous aurez le personnel complet de cette curieuse mythologie enfantine dont on nous a tous bercés, et dont, chez nous, Charles Perrault fut l’Homère. En regardant de près dans les anciennes traditions, Barbe-Bleue se retrouverait facilement chez les vieux burgraves du Rhin, comme ailleurs, déjà, nous y avons retrouvé le Chat botté[2]; la Belle au bois dormant pourrait bien descendre en ligne directe de notre villageoise endormie pendant un siècle sous l’influence du magnétisme magique; et pourquoi notre petit nain Kreiss et ses frères n’auraient-ils pas fourni l’idée première du Petit-Poucet, Quadragant jouant le rôle de l’ogre? Cendrillon, ne pourrions-nous la reconnaître sous les traits d’une de ces trois sœurs ondines qui, au milieu du plaisir de la veillée, oublièrent leur permission de dix heures? Ainsi de bien d’autres vivant sous les fatales influences du grand Nichus ou des méchantes fées.

[2] Le Chemin des Écoliers.

Pauvres druidesses! si encore vous étiez restées fées! si on vous avait surprises seulement à voyager dans les airs, n’ayant d’autre soutien que votre baguette magique.... mais à mesure que le christianisme gagnait, votre puissance allait en déclinant. Un jour vint où l’on osa vous transformer en diseuses de bonne aventure, puis en sorcières maudites; et votre baguette enchantée ne fut plus qu’un manche à balai sur lequel vous traversiez l’espace pour vous rendre au sabbat!... Misère!... misère!... Désillusion! bouleversement fatal des gloires et des grandeurs d’ici-bas!

En perdant l’espoir de dominer les hommes par l’inspiration prophétique, les femmes, un beau jour, changeant tout à coup de tactique, de mœurs, d’habitudes, presque de sexe (je le dis à regret!), affectèrent les manières turbulentes et soldatesques de leurs frères et de leurs époux; elles n’aimaient plus que les exercices violents, le cheval, la lutte, même la guerre. Ce fut le temps des femmes matamores, des FEMMES FORTES enfin.

Jeunes filles, on ne pouvait plus aspirer à leur main que par des prouesses périlleuses, par des tentatives impossibles. Telle fut la célèbre fiancée du Kinast.

Elle possédait dans ses domaines une vieille tour en ruines située au sommet d’un roc ardu, perpendiculaire, presque à pic, et qu’un gouffre entourait de tous côtés.

Riche, jeune et belle, relancée par une foule de prétendants, pour les tenir en respect elle ne songea point un instant, à l’instar de Pénélope, à quelque ouvrage de broderie à faire ou à défaire; elle ne brodait pas, et tout ouvrage de femme était tenu par elle non-seulement en mépris, mais en dégoût. Elle leur signifia qu’elle était la fiancée du _Kinast_ (c’était la vieille tour), et que quiconque aspirait à l’honneur de devenir son époux, devait d’abord la lui disputer. Pour cela faire, il s’agissait simplement d’escalader le roc et la tour; parvenu aux créneaux, il fallait ensuite les parcourir dans tout leur circuit, non pas à pied et en s’aidant des bras, des genoux, des mains et des ongles, mais à cheval, sans autre soutien que la bride.

L’essaim des soupirants s’envola comme par enchantement, à l’exception de deux. C’étaient deux frères, rendus insensés à force d’amour.

Après avoir tiré au sort, le premier tenta l’ascension; il y réussit d’abord. Ce fut tout. A peine a-t-il atteint la cime crénelée du vieil édifice, avant même que son fidèle coursier ait pu le rejoindre, pris de vertige, il tombe précipité dans l’abîme.

Le second, à son tour, escalada la pente avec succès, parvint même, chose merveilleuse! à franchir quelques créneaux; mais bientôt, son cheval, sentant les pierres rouler derrière lui et la tour vaciller sous son poids, refusa d’aller plus avant. Reculer, se retourner était impossible. Le cavalier, résolu à poursuivre l’aventure, gourmandait le cheval, l’excitait de la voix et de l’éperon; le pauvre animal demeurait immobile, comme emboîté, incrusté dans ces assises de pierres. Bientôt le cheval et le cavalier disparurent; à leur tour, l’abîme les reçut sanglants et défigurés.

La fiancée du Kinast ne pouvait déguiser son orgueil et sa joie en recevant les félicitations des autres châtelaines ses voisines, qui toutes se promettaient bien d’avoir un Kinast, ou tout autre trébuchet équivalent, à l’usage de leurs amoureux.

Personne ne se présentait plus toutefois pour conquérir cette main si bien défendue par la mort. La dame en éprouvait quelque humiliation. Deux hommes immolés à sa beauté, cela ne pouvait guère lui suffire; aussi en était-elle attristée et de méchante humeur, lorsque enfin un troisième aspirant se présenta, demandant à subir l’épreuve.

Elle ne le connaissait point, ce qui l’étonna; comment avait-il pu s’éprendre d’elle? Sans doute pour l’avoir vue à son balcon, ou dans quelque cérémonie princière; peut-être rien que sur sa bonne réputation? Au surplus, qu’avait-elle à craindre en accueillant sa demande? C’en était un de plus ajouté à la liste de ses morts; voilà tout. A cette époque les femmes étaient devenues féroces.

Une forte brume d’automne, qui devait s’épaissir de plus en plus pendant plusieurs jours, enveloppait alors le Kinast du haut en bas, et rendait son accès impraticable.

Selon les lois de l’hospitalité la plus vulgaire, la dame dut donc héberger le nouvel arrivant.

Celui-ci était beau, bien pris dans sa taille; sa physionomie respirait l’audace et l’intelligence; ses mains blanches, fines et d’une grande distinction, accusaient suffisamment sa noblesse; sa suite nombreuse témoignait assez de son rang et de sa fortune; mais ce qu’il possédait de plus rare que tout cela, c’était sa parfaite modestie. Depuis trois jours, il passait la plus grande partie de son temps auprès de la dame, et il n’avait pas osé encore lui dire un mot de son amour; bref, elle éprouva pour lui un sentiment qui jusqu’alors lui était resté inconnu.

Quand le voile de brume se déchira et laissa le Kinast resplendir en pleine lumière, elle fut sur le point de déclarer à son hôte qu’elle le dispensait de l’épreuve; mais qu’auraient dit ses bonnes amies, les châtelaines?

Le moment venu, se sentant défaillir, la fiancée du Kinast s’enferme chez elle, pleure, se lamente, et, quoique la prière ne fût guère plus dans ses habitudes, elle prie Dieu; elle le prie de faire un miracle en faveur de son chevalier. Ce miracle, cependant, elle y compte peu, car une longue rumeur s’étant élevée parmi les spectateurs de la scène, elle s’évanouit, le croyant déjà lancé dans le gouffre.

Des cris de joie et de triomphe la réveillent. Le chevalier est sorti vainqueur de l’épreuve. Éperdue, elle court au-devant de lui, et, tant est grand son trouble, et plus grand encore son amour, sans même songer que tous les regards sont fixés de son côté: «Ma main est à vous!» lui crie-t-elle.

Mais lui, se redressant, l’air dur et hautain, lui répond avec un sourire méprisant:

«Votre main, vous l’ai-je demandée? Je ne suis venu ici que pour venger mes deux frères, tués par vous, et j’ai réussi, car je ne vous aime pas, moi, mais vous m’aimez! c’est bien! maintenant mourez de votre amour, sinon de votre honte!... Adieu! je retourne près de Marguerite, ma mie, ma femme!»

Le même soir, la malheureuse se fit hisser sur la vieille tour, d’où elle voulait, disait-elle, contempler le coucher du soleil. Avant que le soleil eût disparu sous l’horizon, elle avait été rejoindre ses deux victimes.

C’est ainsi que le Kinast posséda sa fiancée.

Il y a dans ce sujet un magnifique drame pour l’opéra, musique de Berlioz. Cependant, peut-être conviendrait-il mieux au cirque Olympique; j’y vois trois beaux premiers rôles de chevaux.

La fiancée du Kinast n’était une femme forte que par l’insensibilité de son cœur; il y avait aussi alors des femmes vraiment fortes dans le sens matériel du mot, des femmes chez lesquelles l’habitude des exercices violents avait développé une telle vigueur physique que peu d’hommes se trouvaient en état de triompher d’elles, soit dans une lutte corps à corps, soit les armes à la main.

Telle se montrait la noble Brunhilt, reine d’Isenstein, dans les pays de la Norvége.

«Elle était démesurément belle et sa force était très-grande, est-il dit dans le poëme des Nibelungen; elle joutait de la lance contre les héros qui venaient pour obtenir son amour. Elle lançait une pierre au loin et bondissait après à une grande distance. Celui qui désirait son amour devait, sans faillir, vaincre à trois jeux cette femme de haute naissance; s’il perdait à un seul, sa tête était tranchée.» Charmante créature!

Gunter, roi des Burgondes, s’amouracha d’elle, rien qu’au récit de ses prouesses; il entreprit de la vaincre et de l’épouser, et il y parvint, mais par des moyens déloyaux, par sortilége, et en se donnant un aide invisible. Quand la reine Brunhilt l’apprit, il n’était plus temps de se dédire; elle était mariée et venait d’arriver à Worms, sur le Rhin, dans la capitale du roi son époux. Cependant, la première nuit des noces s’en ressentit; ce qui s’y passa, je laisse à M. de Laveleye, le fidèle traducteur des Nibelungen, le soin de le raconter:

«La foule s’était retirée, dames et chevaliers. Il se hâta de fermer la porte.... Mais le moment n’était pas venu où elle deviendrait sa femme....

«De sa main le noble roi éteint la lumière, puis il s’approche de la jeune femme, le guerrier courageux! Il se couche à côté d’elle. Grande est sa joie. Il allait lui prodiguer les plus tendres caresses, si Brunhilt le lui eût permis....

«Elle lui dit: «Noble chevalier, vous allez renoncer à tout ce que vous aviez projeté jusqu’à ce que j’apprenne le secret que je vous ai demandé.»

«Par force Gunther voulut obtenir son amour. La femme puissante saisit soudain une ceinture faite d’un galon très-fort, dont elle se ceignait les reins. Elle fit grand mal au roi.

«Elle lui lia les pieds et les mains, puis le porta et l’attacha à un clou qui était fixé dans le mur, afin qu’il ne troublât pas son sommeil. Sa force était si grande qu’il faillit en recevoir la mort.

«Il commença à la prier, celui qui aurait dû être le maître. «Détachez mes liens, très-noble vierge. Je ne tenterai plus de vous vaincre, ô belle dame!»

«Elle s’inquiéta peu de la façon dont il se trouvait; elle était, elle, mollement couchée. Il resta ainsi suspendu toute la nuit.... Pendant ce temps, les plaisirs du roi n’étaient pas grands.»

Nous le croyons facilement. Mais laissons ce bon roi Gunther suspendu au clou, et continuons notre étude sur les femmes mythologiques, sans vouloir (Dieu nous en garde!) en tirer les moindres conséquences blessantes pour un sexe à qui nous avons dû notre mère, nos sœurs, quelques jolies cousines aussi, sans compter.... Continuons.

Le règne de la force n’est jamais de longue durée. Aux femmes fortes succédèrent.... ou plutôt en même temps qu’elles, peut-être avant elles, à coup sûr depuis elles, vinrent les femmes rusées, c’est-à-dire les femmes-serpents. Il est bien entendu que, moins que jamais, nous ne voulons sortir ici de notre terrain mythologique.

Les femmes-serpents, dont le buste gracieux se terminait par une longue et épaisse queue de reptile, n’entretenaient pas moins, malgré cette difformité, des intrigues amoureuses avec les galants; «heureux mortels dont la maîtresse n’était serpent qu’à moitié!» s’écriait à ce sujet ce même Henri Heine, alors dieu misanthrope, assez aveugle pour ne pas croire à la stricte fidélité des femmes.

Bien avant qu’il fût question chez nous de Mélusine, le prototype du genre, vers la fin du neuvième siècle, Éberhard III, comte de Nordgau et landgrave de la basse Alsace, avait répudié sa femme Adelinde, pour s’abandonner tout entier aux séductions d’une femme-serpent, qui, tout serpent qu’elle était, n’en portait pas moins le titre de chanoinesse d’Erstein, complication bizarre qu’on a peine à s’expliquer. Celle-ci, dit-on, pour entretenir Éberhard dans son fol amour, lui ayant administré un philtre mal préparé, il en mourut.

Mais à cette époque la foi n’était pas encore bien enracinée à l’égard de ces monstres. Quelques sceptiques qui, déjà, cherchaient la vérité sous le symbole, prétendirent que le comte de Nordgau avait succombé aux suites d’une piqûre de serpent.

Plus tard, un moine, s’occupant de la chronique contemporaine, écrivait qu’en punition de sa conduite vis-à-vis de sa femme Adelinde, il avait été dévoré vivant par les vers, comme certain personnage de l’histoire sainte.