La mythologie du Rhin

Part 14

Chapter 143,813 wordsPublic domain

Des sceptiques ont avancé qu’il n’y avait dans cette histoire qu’un symbole. Selon eux, ce géant attaché à la terre et muselé par des nains, c’était le peuple, le peuple toujours courbé, toujours soumis malgré sa force; les nains qui habitaient sous le chêne (l’arbre sacré de tous les peuples d’origine celtique), c’était le clergé. Fi des vilaines gens qui d’une tradition font un apologue et de notre ami Kreiss un druide!

Les nains, réconciliés avec les hommes, firent exécuter par leurs géants des travaux de viabilité, des ponts, des routes, dont plus tard on attribua la construction aux Romains.

La croyance aux petits nains existe encore aujourd’hui dans la plupart des pays du nord. Ils peuplent par myriades les souterrains et les rochers de la Westphalie, de la Suède et de la Norvége, où ils travaillent à amasser des trésors.

XV

XV

DES ENCHANTEURS ET DES ENCHANTÉS.--VOYAGE D’ASA-THOR ET DE SES COMPAGNONS.--L’hôtellerie aux cinq corridors.--Skrymner.--Un gant perdu et retrouvé.--Arrivée à la grande ville d’Utgard.--Lutte du dieu Thor contre la nourrice du roi.--FRÉDÉRIC BARBEROUSSE AU KISFHAUSER.--Teutonia! Teutonia!--Ce que sont devenus les anciens dieux.--Vénus et le bon chevalier Tannhauser.--JUPITER DANS L’ÎLE AUX LAPINS.--UN DIEU DE NOS JOURS.

Écoutez!... voici du plus merveilleux encore! Mais, nécessité fâcheuse, il nous va falloir revenir sur les géants; des géants nous avons largement usé, depuis Ymer jusqu’à Quadragant, et l’on se fatigue, même des meilleures choses. Cependant que le lecteur se rassure; cette fois, nos géants ne sont pas absolument des géants, ou du moins ce sont des géants d’une espèce toute particulière.... Au lieu de nous perdre dans les réticences et les divagations, entamons franchement notre histoire.

C’était à l’époque où les dieux scandinaves trônaient dans toute leur puissance.

Curieux de voir certaines contrées dont on lui avait fait des récits incroyables, un jour, le dieu Thor se mit en route, accompagné de Raska, de Tialff et de Loki. Laissant derrière eux la Suède et la Norvége, ils arrivent sur le bord de la mer, qu’ils traversent à la nage. Qu’est-ce que cela pour des gens de cette sorte? Sur le rivage opposé, ils trouvent une vaste plaine, et comme la nuit était proche, et que le besoin de repos se faisait sentir pour eux, ils cherchent un gîte. Dans la plaine immense et déserte, un seul s’offre à leurs regards; c’est une grande maison, informe, abandonnée, plus large que haute, et d’un aspect tout singulier. On n’y voit ni portes, ni fenêtres, ni toitures; les brumes du soir il est vrai pouvaient leur masquer une partie du bâtiment. Engagés dans un vestibule carré, aplati, au fond duquel s’ouvrent cinq longs corridors, chacun de nos voyageurs enfile le sien au hasard, à tâtons, cherchant une chambre, un lit; n’en trouvant pas, ils prennent le parti de s’étendre à terre, le dos contre la muraille.

Du reste, la muraille, comme le plancher, avaient une certaine élasticité; un torchis de paille ou de mousse les recouvrait sans doute, et leur donnait le moelleux d’un feutre, un peu rude et grossier, voilà tout. On pouvait dormir là commodément et chaudement. Nos gens y dormirent.

Le matin venu, Thor, se frottant les yeux, s’étirant les bras, alla faire un tour dans la campagne pour se dégourdir les jambes et secouer les dernières atteintes du sommeil. A travers les nuages blancs qui couvraient encore la sommité des hautes collines, il crut voir une grosse tête ébouriffée, puis, au milieu de cette tête, deux yeux lui apparurent. Il supposa d’abord que cette grosse tête et ces deux grands yeux tout brillants n’étaient autres qu’un rocher couvert de broussailles, et deux flaques d’eau illuminées par les rayons du soleil levant: cependant la grosse tête ébouriffée s’agitait, s’abaissait vers la terre, se tournait tantôt d’un côté tantôt de l’autre. Les nuages s’étant dissipés, Thor s’aperçut qu’il avait devant lui un géant, mais un géant de telle taille que ceux auxquels il donnait la chasse d’ordinaire ne lui auraient pas été au genou.

Le géant s’avançait vers lui, toujours regardant çà et là, et toujours les yeux fixés au sol, comme à la recherche d’un objet égaré.

Thor, que la vue d’un géant mettait facilement en colère, alla droit à sa rencontre et d’un ton d’arrogance:

«Que fais-tu là? qui es-tu? ton nom?

--Je me nomme Skrymner, lui répondit l’autre, ne le savais-tu pas? Quant à moi, je n’ai pas besoin de t’adresser semblable question; tu es le dieu Thor, un de ces dieux de petite taille qui demeurent avec Odin sur le chêne Ygdrasil. As-tu trouvé mon gant?... j’ai perdu mon gant, oui.... hier, ajouta-t-il de l’air le plus indifférent du monde, et comme préoccupé seulement de sa recherche.

--Je n’ai rien trouvé de pareil, lui répondit Thor, toujours de méchante humeur, et regrettant de n’avoir point son marteau sous la main.

--Et tu voyages seul ainsi? reprit Skrymner.

--J’ai trois compagnons.

--Je ne les aperçois pas.

--Tous trois reposent encore dans cette maison où nous avons gîté cette nuit.»

Et, du doigt, il indiqua la maison qui leur avait servi d’hôtellerie.

Skrymner fit un mouvement de surprise et de joie: «Mon gant! s’écria-t-il, c’est mon gant! le voilà retrouvé!» Il courut ramasser cette prétendue maison aux cinq corridors, l’enleva, non sans l’avoir secouée doucement en la rapprochant de terre, preuve qu’il n’était pas dépourvu de tout sentiment humain.

Loki, Tialff et Raska roulèrent sur l’herbe, un peu effrayés de l’ascension, suivie d’une culbute, qu’ils venaient de faire. Une fois remis de leur émotion, et surtout de leur surprise en apprenant qu’ils avaient passé la nuit dans un gant, ils songèrent à poursuivre leur voyage.

Le pays leur étant inconnu, Skrymner s’offrit à les guider et se chargea même de porter leurs bagages. Tant de complaisance et de courtoisie bannirent du cœur de Thor, qui maintenant avait son marteau, toute idée agressive à son égard.

A la première halte, comme ils s’apprêtaient à déjeuner, le géant les quitta, après leur avoir toutefois indiqué le chemin à suivre; mais il fut impossible à Thor d’ouvrir la valise aux provisions, tant les cordes et les chaînettes qui la fermaient se trouvaient emmêlées. Ils durent se remettre en route sans avoir procédé à leur repas du matin, ce qui pour des voyageurs, et même pour des dieux, est toujours chose de fâcheux augure.

Au bout de quelques heures, la plaine restant déserte et aride, et la faim les tourmentant, ils prêtèrent l’oreille, espérant entendre le vagissement d’une vache ou le hurlement d’un ours, bien résolus à dîner soit de l’un soit de l’autre; mais les bourdonnements d’un orage, le roulement de la foudre furent tout ce qu’ils entendirent.

Irrité que quelqu’un se permît de tonner sans attendre son ordre, à lui, le dieu du tonnerre, Thor s’élança en avant. Se dirigeant au bruit, il arriva dans un défilé rocheux, ombragé de quelques chênes, où il trouva Skrymner qui, renversé sur le dos entre deux collines, dormait en ronflant d’une manière formidable. Ce ronflement avait suffi pour faire supposer à nos voyageurs l’existence d’un orage.

«Sans doute, se dit Thor, ce misérable digère maintenant les provisions qu’il nous a volées; pour cacher son vol, c’est lui qui a embrouillé les nœuds de notre valise; mais il me le payera cher! D’ailleurs, ne m’a-t-il pas traité de dieu de petite taille!»

Ce disant, il prit son marteau et le lança sur la tête du géant endormi, qui, sans autrement bouger, passa la main devant son front, comme si une feuille tombée des arbres l’eût chatouillé en le frôlant.

Thor se rapprocha de lui et de nouveau le frappa derrière la tête, droit au cervelet, que les géants ont très-développé.

Cette fois, le dormeur ouvrit un œil, le referma, et après s’être légèrement gratté du bout de l’ongle à l’endroit contus, il se rendormit.

Naturellement brutal, surtout à jeun, Thor était tombé dans une colère rouge à la suite de son inexplicable impuissance. Bien décidé à en finir une fois pour toutes avec son immobile adversaire, il se revêtit de sa ceinture de vaillance, qui avait le don de doubler ses forces, saisit son marteau à deux mains, le dirigea avec une telle violence d’impulsion vers la figure du géant qu’il s’enfonça jusqu’au manche dans une de ses joues; et Thor eut beaucoup de peine à le faire revenir à lui.

Pour le coup, Skrymner se réveille tout à fait, ouvre les deux yeux, porte sa main à sa joue, se plaignant qu’on ne puisse dormir en repos dans cet endroit, et qu’une mouche vient de le piquer.

Apercevant alors près de lui son assaillant, d’un air plein de bonhomie il lui demande comment il se trouve là, et s’il s’est égaré. Les autres voyageurs arrivent; Skrymner leur propose de les conduire dans la ville d’Utgard, leur y promettant bon gîte, bonne table, bon accueil, la satisfaction complète non-seulement de leurs besoins, mais de leurs fantaisies.

Thor ne sait plus quoi penser. Ahuri, confondu, il marche sur les pas de son guide, sans autre idée en tête que de prendre une éclatante revanche de toutes ses humiliations.

La ville d’Utgard a des dimensions incroyables; les murs d’enceinte, les maisons, les arbres, les meubles, tout y est géant. Nos voyageurs pourraient passer volontiers entre les jambes des enfants qu’ils rencontrent, comme nous autres gens de Paris nous passerions sous l’arc de triomphe de l’Étoile. Vous le voyez, maintenant nous ne sommes plus à Lilliput; nous voici avec Gulliver dans l’île des Géants. Gulliver pourrait bien être né d’une tradition scandinave.

Le roi reçoit Thor et les siens en riant de leur petite taille et leur fait offrir des siéges trois fois plus hauts qu’eux. Après une foule d’aventures où nos hommes, c’est-à-dire nos dieux, ne cessent de jouer le mauvais rôle, Thor furieux défie les géants à la lutte corps à corps. Le roi lui propose de lutter contre sa nourrice, une vieille édentée. Thor, qui a besoin de passer sa colère sur quelqu’un, accepte, bien résolu de jeter par la fenêtre la nourrice de Sa Majesté. A grand’peine, il parvient à la soulever un instant de terre, mais lui-même, affaibli par l’effort, tombe sur un genou.

Le lendemain, les quatre compagnons en avaient assez des voyages. Skrymner les reconduisit, avec sa courtoisie ordinaire, hors de la ville. En se séparant d’eux, il prit le dieu Thor à part: «Jusqu’à présent, lui dit-il, vous ne savez de moi que mon nom; ce n’est point assez; je suis Skrymner l’enchanteur. N’ayez donc souci des événements de la journée d’hier. Par trois fois vous avez cru me frapper de votre marteau, il n’atteignait que les rocs impénétrables au pied desquels je dormais, en simulacre seulement; quant à la nourrice, en la soulevant de terre vous avez donné là un témoignage de vigueur dont je n’aurais pas cru capable même le dieu Thor, car la vieille édentée n’était autre que la Mort, oui, la Mort, que j’avais contrainte à venir se mêler à nos jeux; le reste, prestiges, illusions! Je voulais éprouver si la puissance de l’art magique était égale à celle des dieux. Bon voyage, Asa-Thor!»

Plus furieux que jamais, Thor voulut se jeter sur lui. Le faux géant venait de s’envoler sous la forme d’un petit oiseau; Thor se retourna vers la ville d’Utgard, pour la détruire de fond en comble; elle achevait de s’évanouir en fumée.

Eh bien, je vous avais promis des contes de ma Mère-Grand’, ai-je tenu parole? Et ne pensez pas que celui-ci je l’aie puisé à des sources douteuses; vous le retrouverez, avec tous ses développements, dans les chapitres 23, 24, 25 et 26 du livre sacré de l’Edda.

Sur les enchanteurs, sur les magiciens, j’aurais beaucoup à dire; mais la route se prolonge encore devant moi, et je suis pressé d’arriver. Puis, qui ne connaît les prouesses des Merlin et des Maugis?

Dans toutes les anciennes traditions du Nord, se trouvent sans cesse des récits merveilleux d’enchantements, d’apparitions; ici et là, métamorphoses de rochers en palais, de bêtes en hommes, d’hommes en bêtes, poétique fantasmagorie, élément épique de nos anciens romans de chevalerie comme des poëmes de l’Arioste et du Tasse.

Chez tous les peuples, la poésie épique dut toucher à la religion, et par elle au merveilleux; n’a-t-elle pas été pratiquée d’abord dans les temples et pour les temples? Ainsi, aux Indes, le Mahabarata; en Grèce, les Cycles d’Hercule et d’Orphée. Il en devait être ainsi de ces longs poëmes des bardes gaulois ou germains et des skaldes scandinaves, chefs-d’œuvre inconnus, à jamais regrettables.

Mais ce qui appartient plus essentiellement à l’Allemagne que ses enchanteurs, ce sont ses enchantés, autrement dit ses DORMANTS. Là, on la retrouve avec ses grandes idées patriotiques, avec ses grandes expériences toujours déçues, toujours persistantes; là, ce ne sont pas seulement ses vieilles croyances qui se sont obstinées à rester debout, ce sont ses vieilles affections. Arminius, Siegfrid (le héros des Nibelungen), Théodoric, Charlemagne, Witikind, Frédéric Barberousse, Guillaume Tell, Charles-Quint, ses héros, ses amis, ses gloires de toutes les époques, elle n’a point souffert qu’ils se séparassent complétement d’elle et de ses destinées futures; ils ne sont point morts, elle ne l’a pas voulu; ils dorment; Witikind sous le Siegburg, en Westphalie; Charlemagne, dans les souterrains du château vieux de Nuremberg. Là, malgré tout ce qu’on en peut penser à Aix-la-Chapelle, entouré de ses pairs il repose majestueusement, prêt à se réveiller quand Dieu lui indiquera que le moment est venu.

Quant à Frédéric Barberousse, il dort au Kisfhauser, dans les monts de porphyre et de granit de la Thuringe; ainsi des autres, et ne niez pas! on les y a vus!

Peu d’années après sa disparition du monde, Frédéric, lorsque les sons de quelque instrument montaient de la plaine, apparaissait sur une des cimes de sa montagne. Connaissant son goût pour la musique, les sociétés philharmoniques ou chorales d’Erfurt et des autres villes viennent encore parfois lui donner des aubades.

On dit qu’un soir, comme l’horloge de Tilleda sonnait minuit, des musiciens, montés sur le Kisfhauser, virent la montagne s’ouvrir devant eux; des femmes, couvertes de pierreries et portant des flambeaux, leur apparurent. Elles firent un signe; ils les suivirent, sans cesser de jouer de leurs instruments, et arrivèrent ainsi devant l’Empereur. Celui-ci leur fit servir un bon repas, et quand ils se disposaient à prendre congé de lui, les belles dames de la cour, après les avoir reconduits, toujours leurs flambeaux à la main, remirent à chacun d’eux un rameau de peuplier. Nos musiciens avaient espéré mieux de la générosité de Frédéric. Parvenus au bas de la montagne, de dépit, ces rameaux, ils les jetèrent au milieu de la route. Un seul garda le sien, et, rentré chez lui, l’accola dévotieusement à la branche de buis bénit qui décorait la tête de son lit. Alors, ô miracle! chacune des feuilles du peuplier se changea en un ducat d’or. Instruits du fait, les autres coururent à la recherche de leurs rameaux; ils ne les retrouvèrent plus.

Une autre fois, un pâtre (d’autres disent un ouvrier mineur) rencontra sur le Kisfhauser un moine à barbe blanche, qui, sans plus de façon, comme s’il se fût agi d’une visite à faire au métayer voisin, lui dit de venir sur le champ avec lui auprès de l’empereur Frédéric Barberousse, qui avait à lui parler. Le pâtre resta d’abord interdit, puis il se mit à trembler de tous ses membres. Après l’avoir rassuré, le moine le conduisit dans un petit vallon ténébreux, et, frappant la terre de sa baguette, il cria par trois fois: «Ouvrez! ouvrez! ouvrez!» Sous les pieds du moine et du pâtre, un grand bruit se fit entendre; la terre sembla osciller, puis se fendit tout à coup. Ils se trouvèrent dans une vaste galerie, au milieu de laquelle brûlait une lampe. A l’extrémité se trouvait une porte d’airain, à double battant. Le moine (c’était un magicien sans doute) frappa trois fois la porte de sa baguette en répétant: «Ouvrez! ouvrez! ouvrez!» et la porte d’airain tourna sur ses gonds, avec un bruit semblable à celui qu’avait rendu la terre auparavant.

Ils étaient dans une grotte dont la voûte et les parois noircies à la fumée d’une immense quantité de torches semblaient recouvertes de tentures de deuil. On eût dit d’une chapelle ardente, sans cercueil ni catafalque toutefois. Le pâtre s’était remis à trembler; le moine répéta son cri d’appel, en frappant à une porte d’argent qui leur faisait face. La porte d’argent s’ouvrit comme venait de s’ouvrir la porte d’airain.

Dans une chambre magnifique, éclairée d’un demi-jour, sans qu’on pût deviner d’où venait la lumière, ils virent l’empereur Frédéric, «assis sur un trône d’or, une couronne d’or sur la tête; à leur entrée, il s’inclina doucement en fronçant ses épais sourcils. Sa longue barbe rouge avait poussé au travers de la table placée devant lui, et tombait jusqu’à ses pieds.»

Se tournant, non sans quelque effort pénible, vers le pâtre, il lui parla assez longtemps sur divers sujets, en lui recommandant de redire ses paroles à ceux d’en bas. Sa voix chevrotait; mais elle redevenait sonore et vibrante dès qu’il était question de la gloire de l’Allemagne; ensuite, il lui dit:

«Les corbeaux volent-ils encore au-dessus de la montagne?

--Oui, répondit le pâtre.

--De grands arbres morts pendent-ils comme autrefois au-dessus des abîmes du Kisfhauser?

--Qui pourrait les en arracher, si ce n’est la tempête?

--Nul ne t’a parlé de la réapparition de la vieille femme?

--Non.

--C’est bien; j’ai encore un siècle à dormir ici.»

Il fit signe au pâtre de se retirer, et se rendormit en murmurant un nom de femme qui lui mourut entre les lèvres.

C’est que parmi ces grands _dormants_ de l’Allemagne figure aussi une femme, une femme d’une existence moins réelle que symbolique; qu’importe? Voici ce que dit sur elle la tradition.

Lorsque Witikind fut battu par Charlemagne à Engter, une pauvre vieille, ne pouvant le suivre dans sa fuite, poussait des cris lamentables, qui ajoutaient à la terreur de l’armée fugitive. Si, sur l’ordre répété de Witikind, les soldats s’arrêtèrent un instant au milieu de la panique, ce fut pour amonceler sur la vieille une masse de sable et de rochers. Ils ne croyaient pas la tuer eu l’enterrant ainsi toute vive; leur chef avait dit: «Elle reviendra!»

Cette vieille qui doit revenir, c’est Teutonia; et c’est son nom que Frédéric Barberousse balbutiait en reprenant son sommeil séculaire.

Quand la vieille femme d’Engter sera parvenue à se débarrasser de ce linceul de sable et de pierre qui pèse sur elle, alors, alors seulement le grand jour sera venu. Les héros, jusqu’à présent captifs dans leurs montagnes, dans leurs grottes souterraines, secoueront la torpeur de l’enchantement; ils reparaîtront au milieu des peuples; les grands arbres desséchés reverdiront pour témoigner de leur retour par un miracle; le cri de: Teutonia! Teutonia! résonnera dans les vallées, et les oiseaux eux-mêmes le répéteront!

On assure que lorsque viendra ce jour tant souhaité, l’Allemagne, débarrassée de toutes ses entraves, n’aura plus qu’une seule croyance, une seule loi, un seul cœur; elle sera glorieuse et libre, une et indivisible! Attendons que les oiseaux nous le disent pour y croire.

Il n’y avait pas que Teutonia et des empereurs parmi les dormants. On cite une paysanne des environs de Mayence qui, faisant route pour retourner chez elle, épuisée de fatigue et redoutant le grand soleil, entra dans une maison isolée, jetée à sa gauche au milieu d’une pépinière de petits arbres nouvellement plantés. C’était la demeure d’un savant magicien. Elle lui demanda la permission de s’y reposer un instant. Comme il était alors dans ses grands calculs de grimoire, il se contenta de lui répondre par un hochement de tête et lui indiqua de l’œil un banc placé dans le coin le plus reculé de la grande pièce. Elle s’y assit, mais de la hanche seulement, ne se trouvant pas suffisamment autorisée; et à chaque instant, elle se levait à demi, demandant à son hôte si elle ne lui était pas importune, et qu’elle aimerait mieux sortir sur-le-champ, malgré la chaleur et la fatigue, que d’être la mal-venue chez lui, le priant, du reste, de ne pas se déranger pour elle et de faire comme si elle n’y était pas; et une foule d’autres propos de cette force.

Irrité de son bavardage, le magicien se retourna brusquement vers elle et la regarda avec fixité entre les deux yeux. Elle s’endormit aussitôt. (Il était déjà question de magnétisme à cette époque, mais seulement de magnétisme magique.) Quand notre villageoise s’éveilla elle se trouva seule; l’hôte s’était absenté. A son grand regret, elle se vit contrainte de partir sans le remercier de son hospitalité, plutôt dix fois qu’une, ce qui était dans ses habitudes, et sans lui faire ses excuses de s’être ainsi laissée aller au sommeil, malgré l’honneur de sa société.

En s’éloignant de la maison, elle s’étonna d’abord de voir, au lieu de la pépinière de petits arbres, s’élever autour d’elle de grands chênes, de grands sapins; mais peut-être avait-elle suivi pour sortir une autre issue que pour entrer.

Elle arriva enfin dans son village, où bien d’autres surprises l’attendaient. Parmi toutes les bonnes gens qu’elle rencontra sur son chemin, ou qui se tenaient sur le pas de leurs portes, elle n’en reconnut pas un; longtemps en vain elle chercha sa maison, et quand elle l’eut trouvée, elle était habitée par des étrangers, qui, malgré ses réclamations, la jetèrent dehors, après l’avoir traitée de folle.

Un procès s’ensuivit, dont le résultat fut de prouver qu’au lieu de dormir une heure sur la banquette, ainsi qu’elle le croyait, elle y avait dormi cent ans, ce qui nécessairement avait donné aux petits arbres de la pépinière le temps de pousser, et à sa maison celui de changer de maîtres. Les étrangers qui l’habitaient alors, et qui l’avaient si lestement mise à la porte, n’étaient rien moins que ses arrière-petits-enfants.

J’aime à croire que l’affaire s’arrangea.

Par cette même persistance qui les distingue, les Allemands, pour ne rien perdre, ont conservé tant qu’ils ont pu leurs anciens dieux comme leurs anciens héros, toujours au moyen non de l’embaumement, mais de l’enchantement. Remarquons cependant, à l’avantage des dieux, que ceux-ci n’étaient pas soumis à la condition du sommeil indéfini. Ils ne figuraient point au nombre des dormants, ainsi que Charlemagne, Witikind, Frédéric 1er, Guillaume Tell, ou la villageoise des environs de Mayence; ils habitaient bien quelques cantons isolés, qu’il leur était interdit de franchir; mais ils agissaient du moins, ils y vivaient de leur ancienne vie, ou à peu près.

Il n’y a pas longtemps que des bûcherons de la Schwarzwald assuraient avoir vu Asa-Thor, à défaut de géants à abattre, lancer son marteau contre les grands arbres, qu’il brisait, qu’il déracinait; de même pour les meutes chasseresses de Diane, dont les aboiements lointains troublaient pendant la nuit le repos des honnêtes villageois de la Bohême. Qui n’a entendu parler des amours de la vieille Vénus, non avec son ancien galant classique, le dieu Mars, mais avec le bon chevalier Tannhauser? Il en a été question dernièrement, même à Paris. Il n’est pas jusqu’à Jupiter, qui, s’il faut en croire M. Henri Heine, n’ait été retrouvé récemment dans une des îles de la Norvége.

Essayer d’en reprendre le récit après lui serait imprudent, je me contenterai de présenter ici un aperçu, un simple sommaire de cette tradition curieuse.