Part 13
Les géants avaient d’abord inspiré une terreur universelle. On bénissait le dieu Thor, quand, armé de sa massue de fer, il les pourchassait à outrance à travers la forêt Hercynienne. En les connaissant mieux, on les redouta moins. Rarement cruels, ils ne se nourrissaient de chair humaine que dans les cas extrêmes, et le plus souvent se montraient accommodants, même un peu simples, comme il arrive à la plupart des hommes qui prennent trop de développement, soit en long soit en large. A l’appui de cette dernière opinion, l’anecdote suivante circule en Allemagne.
Un ancien duc de Bavière avait à sa cour un nain nommé Éphesim et un géant nommé Grommelund. Le géant s’étant moqué du nain, celui-ci le menaça d’un soufflet. Grommelund, après avoir ri du propos, le défia d’accomplir sa menace; Éphesim releva le défi, et le duc, présent à la querelle, ordonna que le champ clos s’ouvrît immédiatement.
On s’attendait à faire comme le géant, à rire du pygmée, qui ne pouvait guère réussir que par escalade, car il avait au plus deux pieds de haut; il n’en fut rien.
Le nain tourne d’abord autour de son adversaire comme pour prendre mesure; le bonhomme de géant, debout, immobile, le regarde faire, riant encore à se tenir les côtes; mais tandis qu’il se tient les côtes, le pygmée lui dénoue lestement les cordons de ses souliers, puis le harcèle en lui pinçant les mollets.
Grommelund chatouillé rit plus fort que jamais, fait quelques pas, s’embarrasse dans ses cordons, manque de trébucher, et, avec une présence d’esprit bien digne de ceux de sa race, s’arrête et se courbe pour les rattacher.
Éphesim a prévu la faute; il profite du moment, et, sur la joue du colosse applique un soufflet qui, quoique parti d’une petite main, résonne assez fort pour que le bruit en parvienne jusqu’aux oreilles du duc et des seigneurs de sa cour, lesquels applaudissent bruyamment à l’adresse d’Éphesim.
Humilié, bafoué, vaincu, le pauvre géant, dit-on, déserta la ville et se réfugia dans les montagnes où il mourut de sa honte.
Le peuple commençait donc à avoir assez mauvaise opinion des géants, lorsque le bruit se répandit que la plupart d’entre eux s’étaient mis au service des nains, non des nains de cour, mais des petits nains, auprès desquels ceux-ci sont eux-mêmes des géants.
Les petits nains, nommés tour à tour, dans les divers récits, _Wichtelmœnner_, _Metallarii_, _Homunculi_, pullulaient autrefois dans toutes les contrées montagneuses du Nord. En Bretagne on les connaît encore sous les noms de _Couribes_, de _Paulpiquets_, de _Cornicouets_; mais comme ils sont laids et portés au mal avant tout, j’ai tout lieu de penser qu’ils ne sont pas de la même espèce que nos bons petits nains qu’on voit le soir apparaître au pied des chênes ou dans les vieilles ruines, sortant par milliers de toutes les fissures de la terre ou des crevasses des anciens monuments, sautillant, grouillant et disparaissant au premier bruit.
Il existe diverses opinions touchant leur origine. Une seule est digne de toute croyance, par cela même qu’elle se trouve dans l’Edda.
Selon la bible scandinave, lorsque Odin eut tué le géant Ymer, son corps en putréfaction produisit une quantité innombrable de petits vers. En vertu de l’ordre naturel déjà établi pour les insectes, ces petits vers se transformèrent en chrysalides, et de ces chrysalides sortirent de petits hommes, semblables, à quelques différences près, aux hommes de la grande espèce créés par Odin.
Comme nous, ils sont soumis aux infirmités de l’âge, aux maladies, à la mort; comme nous, ils sont parfois susceptibles de raisonner avec justesse. Habiles métallurgistes, ils s’occupent dans les mines où déjà nous les avons entrevus; l’imagination ne leur fait pas défaut, ni même la piété.
Quel culte professent-ils?
Depuis longtemps, on l’assure, la plupart, convertis au christianisme, en auraient ressenti les influences bienfaisantes beaucoup mieux que nous, car ils ne se font point la guerre entre eux, et tous les auteurs, toutes les traditions s’accordent à les montrer doux et serviables, s’aimant les uns les autres, bienveillants, laborieux et tout à fait pacifiques de leur nature; aussi les appelle-t-on le _Peuple paisible_.
«Anciennement, dit Wyss, les hommes habitaient les vallées; autour de leurs habitations se tenait, dans les cavités des roches, le petit peuple nain, vivant avec eux en fort bonne intelligence, et les aidant même dans leur travail des champs. C’était leur divertissement de faire ainsi le bien, car d’ordinaire ils se livraient à leurs occupations de mineurs dans la montagne, fouillant la terre pour en extraire les parcelles d’or et d’argent qu’elle renferme.»
Parfois, les cultivateurs, arrivant pour sarcler ou pour planter, trouvaient leur besogne faite, et, cachés derrière les broussailles, les nains, témoins de leur ébahissement, éclataient de rire.
Il arriva qu’un jour, de grand matin, en passant devant une pièce de blé, des paysans virent que les épis, sur une longue rangée, tombaient d’eux-mêmes, très-nettement sciés à la base, et d’eux-mêmes aussi semblaient se former en javelles. Ils se doutèrent bien que c’étaient les petits nains qui travaillaient ainsi à la sourdine, mais des travailleurs, ils n’en virent pas un.
Les nains, comme toutes ces races mystérieuses, jouissaient de la faculté de pouvoir se rendre invisibles à volonté. Il leur suffisait pour cela d’abattre sur leurs oreilles un petit capuchon faisant partie de leurs vêtements. Nos campagnards, s’apercevant bientôt que les blés ainsi fauchés n’étaient pas suffisamment mûrs, entrèrent dans une violente colère contre ces complaisants maladroits, et, s’armant de ramées, ils frappèrent à gauche et à droite sur ces invisibles moissonneurs, espérant en atteindre quelques-uns au hasard. En effet, quelques petits cris de douleur retentirent dans le sillon, et les premières lignes des épis restés debout s’agitant tumultueusement, témoignèrent assez d’une fuite en désordre.
Plusieurs nains, décapuchonnés par le contact des rameaux, apparurent aux yeux de leurs agresseurs. Ceux-ci, toujours furieux, s’apprêtaient à les frapper à coups plus sûrs, quand un orage se déclara, et la grêle, en tombant, hacha menu la moisson future, à l’exception des épis déjà étendus sur la terre.
Les méchants paysans comprenant alors que c’était en prévision de l’orage que le peuple paisible s’était ainsi mis à la besogne, se repentirent de leur brutalité; mais, les nains irrités de leur ingratitude, ne reparurent plus dans le canton. Il en fut de même dans bien d’autres pays.
Maintenant, disons comment, par leur persévérance, par leur adresse, et surtout par le génie audacieux d’un des leurs, ces petits êtres, hauts tout au plus de quelques pouces, étaient parvenus à soumettre les géants.
On raconte, sans fixer la date, que, dans les temps anciens, un maître géant, ayant sans doute besoin d’une badine soit pour battre ses habits, soit pour se donner un maintien de fashionable devant les dames géantes, arracha un jour un jeune chêne dans les racines duquel nichait toute une peuplade de nos mirmidons.
A la vue de ce fourmillement de petits hommes, qui, tout en désarroi, couraient, perdant la tête, virevoustant, se culbutant pour regagner le fond de leur petite taupinière, le géant demeura d’abord la bouche béante; puis, par passe-temps de grand seigneur, du bout de son pied il en écrasa quelques douzaines.
Comme il était naturellement curieux, il songea ensuite à étudier leurs mœurs. Le moment était mal choisi, il le faut avouer. Ce n’est pas dans une ville prise d’assaut et mise à sac, qu’on peut à loisir observer les habitudes et les usages coutumiers de ses citoyens. Mais, on le sait déjà, les géants sont un peu bêtes.
Celui-ci, dont je n’ai pu savoir le véritable nom, et que, pour la commodité du récit, je nommerai Quadragant (_Quadragant était un peu géant_, est-il dit dans Amadis des Gaules; le nôtre l’était beaucoup; il avait trente pieds de haut), notre Quadragant donc s’étendit de tout son long, la face tournée vers la profonde excavation laissée par le chêne. Il entendit un sourd bourdonnement sous la terre; toutefois, il n’aperçut plus rien.
Il patienta, et, à force de patienter, il s’endormit, en se retournant sur le dos, ce qui était sa manière habituelle de dormir.
Après quelques heures d’un bon sommeil, solide et lourd, comme celui de tous les géants, il se réveilla. S’apercevant alors que le soleil avait fait comme lui, qu’il s’était couché, à cette idée que l’heure du souper était venue, il poussa un long et profond soupir de satisfaction, et, rejeté violemment dehors par le souffle puissant de sa poitrine, quelque chose lui sortit de la bouche.
Ce quelque chose, c’était un nain; et ce nain, le plus hardi, le plus intelligent de tous les nains, on le nommait Kreiss.
Mais pour bien faire comprendre comment Kreiss se trouvait dans la bouche de Quadragant, laquelle bouche n’avait pu être pour lui qu’un logis accidentel, disons d’abord ce qui s’était passé pendant le sommeil de celui-ci.
Leur arbre renversé, leur peuplade mise en déroute, les petits nains, à travers les interstices et les crevasses du sol, avaient gagné une longue galerie souterraine creusée autrefois par leurs pères, et, poussant des cris de détresse, assez semblables aux cris des grillons, ils étaient arrivés dans les ruines d’un vieux burg, toutes peuplées de petites gens de leur espèce, et où se tenait d’ordinaire le conseil général des nains.
Kreiss, arrivé depuis la veille, en députation, avec plusieurs de ses frères, ouvrit immédiatement cet avis que, avant tout, il fallait songer à rendre aux morts les honneurs de la sépulture, après quoi on devrait s’occuper immédiatement de boucher les trous et crevasses produits par l’arrachement de l’arbre, de combler même l’excavation qu’il avait laissée, sans quoi les pluies survenant pouvaient inonder la grande galerie et les priver pour longtemps de leur plus sûr moyen de viabilité.
La double motion de Kreiss adoptée par acclamation, tous, munis de pieux et de fascines, se mirent aussitôt en marche au nombre de plus de dix mille.
Ils croyaient le géant parti; ils le trouvèrent étendu de tout son long sur la terre, et ronflant à pleines narines. Leur premier mouvement fut de fuir; Kreiss les retint. Une idée audacieuse lui était venue; c’était de le faire prisonnier. N’étaient-ils pas munis de cordes et de pieux? N’étaient-ils pas puissants par leur nombre? On se mit à l’œuvre sans désemparer, et, en moins d’une heure, le meurtrier, hors d’état de faire un mouvement, cloué à ce sol qu’il venait d’ensanglanter....
«Plaît-il?... Oui, monsieur, sans aucun doute vous avez raison; ceci ressemble fort au moyen employé contre Gulliver dans l’île de Lilliput. Qu’y pouvons-nous? Au surplus, nous vous ferons observer que de tout temps les petits nains ont existé en Allemagne; s’il a plu à Jonathan Swift de les transporter dans ses pays imaginaires, qui cela regarde-t-il et qui peut être accusé de plagiat, je vous le demande?
Passons donc rapidement sur ce détail qui nous importe peu; là n’est pas notre sujet.
La besogne achevée, quand l’excitation causée par le travail, quand l’enthousiasme du premier élan amortis, on se demanda ce qu’on allait faire de ce grand captif, les fronts se rembrunirent.
Les nains sont de bonnes gens qui ont horreur du sang. D’ailleurs, il était plus difficile encore de faire disparaître Quadragant que de le tuer. Cependant, si on ne le tuait pas, aussitôt réveillé, il allait crier à l’aide! au secours! ce qui ne manquerait pas d’attirer de ce côté les autres géants. Devenus furieux devant un pareil affront fait à un des leurs, ceux-ci, pour se venger, n’auraient plus d’autre souci que de renverser tous les chênes, et de poursuivre la race des nains jusque dans les entrailles de la terre.
Tandis que ces observations, un peu tardives, circulaient d’un groupe à l’autre, Kreiss demeurait silencieux et rêveur, une main au coude et l’autre au front.
Cependant, des simples propos on passait aux murmures, et des murmures aux menaces. Il fallait au plus tôt défaire ce qu’on avait fait: effacer toute trace de cette ridicule entreprise; rendre au géant sa liberté, comme on la lui avait ôtée, c’est-à-dire sans qu’il s’en doutât; et s’il venait à s’éveiller pendant l’opération, eh bien, on lui livrerait les auteurs de ce fatal projet comme victimes expiatoires.
Ah! c’est que, quelque petits soient-ils, les nains sont des hommes, et il ne fait pas bon de s’attaquer aux géants!
Le découragement, la démoralisation étaient au comble. Calme au milieu de toute cette agitation, Kreiss rêvait toujours, sans paraître se soucier des invectives à son adresse et des petits poings crispés qu’on brandissait vers lui; mais dès que quelques-uns font mine de vouloir délier le prisonnier, tout à coup, détachant les mains de son coude et de son front, faisant face à ses insulteurs:
«Je reconnais mes torts, dit-il, et c’est à moi de les expier. Partez! mes sept frères et moi nous suffirons à la délivrance du géant. S’il s’éveille, il ne s’en prendra qu’à nous. Allez!»
Les ci-devant conspirateurs ne se le firent pas dire deux fois, et, sans même songer à enterrer leurs morts, ils détalèrent sans tambour ni trompette. Aux dernières clartés du jour on pouvait les voir tous trotter confusément entre les hautes herbes et sous les coupoles des champignons de la route, éveillant en sursaut les phalènes et les scarabées, s’en servant même comme de montures pour regagner plus promptement les ruines de leur vieux burg.
Resté avec ses frères: «Maintenant à nous seuls l’honneur de l’entreprise! leur dit Kreiss; loin de renoncer à mon projet, je prétends lui donner un complément qui couvrira notre race d’une gloire éternelle.»
Outre leur habileté comme métallurgistes, les nains sont très-experts en charpenterie.
C’est à eux que les bonnes gens du Rheingau attribuent aujourd’hui encore la solidité des vieilles mines, dont les nains habitaient les parties basses et qu’ils ont, disent-ils, si bien étayées que le temps n’y peut plus rien. Ainsi que tous les gros hommes, Quadragant dormait la bouche ouverte; dans cette bouche, large et spacieuse comme l’entrée d’un caveau, Kreiss, armé d’un long épieu, pointu aux deux extrémités, se glissa audacieusement, ayant soin de n’appuyer d’abord ses pieds mignons qu’aux échancrures des dents, qui formaient là comme une double rangée de créneaux parallèles. Il s’en aida pour parcourir le gouffre d’une extrémité à l’autre, sans troubler le repos du dormeur par un chatouillement inopportun. A tout hasard cependant Kreiss tenait son épieu d’une main ferme, prêt à le redresser entre les deux mâchoires pour les empêcher de se refermer.
Ses frères, alors occupés à confectionner des poutres, des chevilles et des chevrons, les lui passaient au fur et à mesure que besoin était. Un d’eux vint même l’aider dans sa besogne.
Entre la double rangée des dents, ils fixèrent de forts madriers reliés entre eux par des solives. L’ouvrage n’avança pas sans peine; dans la bouche du géant il faisait noir comme dans un four; comme dans un four aussi on y éprouvait une chaleur intolérable. De plus, Quadragant avait dîné ce jour-là d’un chevreuil et de quelques lièvres, et comme en fin gourmet il n’aimait la venaison que faisandée, les parfums de son haleine ajoutaient une incommodité de plus à la chaleur et à l’obscurité du lieu.
Le frère de Kreiss, tout à coup pris de nausées, sortit précipitamment et alla rejoindre les autres, qui continuaient leur œuvre de charpenterie, tout en surveillant le captif.
Quadragant était alors occupé militairement, au dedans comme au dehors, par les huit frères nains.
On avait fait passer une lanterne à Kreiss; il la suspendit à l’une des poutres transversales, et, seul, poursuivit résolûment sa tâche, non sans se boucher le nez de temps à autre.
C’est au moment où, sa besogne achevée, il se disposait à sortir de ce gouffre humide, suintant, empesté, que le soupir du géant qui s’éveillait l’enleva de place, comme fait un vent d’orage d’une feuille de frêne, et, ainsi que nous l’avons dit, le lança tout étourdi dans l’espace, d’où il retomba sur la poitrine du colosse.
Après s’être remis de la secousse, convaincu par une rapide inspection que les liens qui retenaient son captif étaient assez solides pour l’empêcher de bouger, de la poitrine de Quadragant, Kreiss chemina, le long du cou, jusqu’à son oreille, à l’aide de laquelle, se hissant, il escalada le menton, après avoir traversé sa joue dans toute sa largeur. Sa position prise sur cette éminence maxillaire, redressant sa petite taille, enflant sa petite voix:
«Meurtrier de nos frères, lui cria-t-il, tu es mon prisonnier, et tu vas mourir; recommande ton âme à Dieu!»
Le géant abaissa, en l’orientant, son regard du côté où venait la voix frêle qui s’adressait à lui. Il ne vit rien d’abord qu’un faible jet de lumière rayonnant à l’extrémité de son nez, mais son nez lui cachait entièrement l’orateur.
Kreiss fit alors quelques pas du menton vers la bouche de Quadragant, et celui-ci aperçut une sorte de petit homme, couvert d’un manteau fait d’une peau de souris, dans laquelle il se drapait fièrement, comme Hercule dans la peau du lion néméen.
Il tenait à la main, non une massue, mais une lanterne de pierre à jésus, renfermant pour tout luminaire un ver luisant.
Grâce à cette lueur phosphorescente, qui semblait envelopper Kreiss d’une auréole, Quadragant put l’examiner à loisir, et il se demanda comment cet embryon lui était sorti de la bouche et comment lui, Quadragant, avait pu devenir son prisonnier.
Au regard dédaigneux que lui jeta son ennemi, Kreiss devina quelles idées le préoccupaient: «Tu ne te crois pas notre captif, reprit-il, eh bien, lève-toi et marche.»
Quadragant essaya de faire un mouvement et s’aperçut alors qu’il était fixé à la terre par des cordages, par des chaînons, par chacun des cheveux de sa tête, par chacun des poils de son corps. Il voulut apostropher l’homoncule, l’immobilité tétanique de ses mâchoires suffit à lui révéler la vérité.
«Quant à ton genre de mort, poursuivit Kreiss, si les loups et les vautours ne s’en mêlent bientôt, la faim y suffira.»
A cette pensée qu’il courait risque de mourir de faim, le genre de mort qu’il avait toujours le plus appréhendé, le pauvre Quadragant se mit à pleurer, et deux ruisseaux de larmes, après avoir coulé le long de ses joues, contournant la commissure des lèvres, débordèrent sur son menton.
Kreiss fut forcé de faire quelques pas en arrière pour éviter le double courant.
Quoique ferme dans ses résolutions, il était naturellement bénin. Tant et de si grosses larmes finirent par l’émouvoir; mais sa pitié même le fit persévérer dans la résolution de rendre sa vengeance non moins grande qu’utile.
«Écoute-moi bien, géant; tu peux racheter ta vie.»
Les larmes de Quadragant s’arrêtèrent. Dans cette vie qu’on lui offrait, il entrevit d’abord l’espérance d’un bon souper prochain, et si ses mâchoires n’avaient été paralysées par la charpenterie de Kreiss, sa large face se fût épanouie dans un sourire.
«Mais cette vie et cette liberté que nous te rendrons, poursuivit le nain, tu les consacreras au service de notre peuple décimé par toi, entends-tu? tu seras, comprends-le bien, moins encore notre protecteur que notre serviteur; tous les travaux que nous t’ordonnerons dans l’intérêt de notre sûreté comme dans celui de notre bien-être tu les accompliras sans réflexion; et tout d’abord tu relèveras ce chêne qui ombrageait et cachait les demeures des petits nains de ce canton; tu l’arroseras chaque jour jusqu’à ce qu’il ait repris sa force. Maintenant, par un signe de tes yeux, dis si tu acceptes mes conditions.»
Quadragant ouvrit et ferma vivement les yeux à dix reprises différentes.
Kreiss décrivit avec sa lanterne comme des signaux télégraphiques; ses frères, toujours au nombre de sept, comme lui vêtus de peaux de souris ou de mulots, portant comme lui une lanterne habitée par une luciole, grimpèrent à leur tour sur la face du géant, qui alors parut illuminée.
Trois d’entre eux se placèrent sur son front, deux autres près de chaque œil. Ces deux derniers tenaient à la main, en guise de poignard, une longue épine de prunellier.
Kreiss, demeuré à sa même place, reprit, en s’adressant au géant: «Si, ta voix redevenue libre, tu pousses un cri pour appeler à ton aide, nous te crèverons les yeux sans miséricorde: te voilà averti.»
Armé de son épieu à deux pointes, il rentra dans la bouche de Quadragant et détacha une des poutres transversales qui formaient la clef de voûte. D’un coup de sa langue, le patient acheva la démolition de l’édifice; puis, après un soupir de soulagement, rapprochant ses formidables mâchoires, il broya sous ses dents les poutres, les chevrons, comme il eût fait d’un paquet d’allumettes, et ingurgita le tout en à-compte sur son souper; après quoi, il prêta ce serment qui, pour messieurs les géants, équivalait à celui que les dieux de la Grèce prêtaient en invoquant le Styx.
«Par la terre qui est ma mère, par les montagnes qui sont ses os, par les bois et les forêts qui sont sa chevelure, par les ruisseaux, les rivières et les fleuves qui sont le sang de ses veines, moi, le géant Quadragant, je me déclare l’esclave des nains.»
Au soleil levant, Quadragant était debout, portant ses nouveaux maîtres entre ses doigts entrelacés en forme de berceau. En moins de cinq minutes, il arriva, d’après leurs indications, devant la vieille forteresse en ruines, où tenaient conseil non-seulement les fugitifs de la journée, mais avec eux les principaux députés des nains de cette partie de la Germanie.
Lorsque les gens de garde annoncèrent à ceux-ci l’arrivée du géant, croyant leur dernière heure venue, tous firent un mouvement pour battre en retraite jusque sous les fondations mêmes du vieil édifice. Kreiss, qui s’était fait mettre à terre devant les caveaux du burg, fit alors son entrée dans la salle des séances, et, comme tous les triomphateurs, affectant l’air le plus modeste, il leur annonça que le géant était leur esclave.
Tombant aussitôt à ses pieds, ils voulurent le proclamer empereur des nains.
Instruit par une expérience récente, Kreiss se garda bien de prendre au sérieux ce nouvel accès d’enthousiasme.
A partir de ce jour, le géant quitta son nom de Quadragant pour prendre celui de _Putskuchen_, qui alors signifiait _l’ami des nains_, et qui, dans le langage moderne, se traduit simplement par _omelette soufflée_.
Tout alla bien d’abord; cependant, au bout de trois années, Putskuchen était devenu triste et morose; Putskuchen ne faisait plus que quelques repas par jour; Putskuchen se fanait dans sa fleur; Putskuchen était amoureux; amoureux d’une jeune géante, qui lui
reprochait de s’être mis au service des homoncules, qui lui reprochait surtout d’être pauvre. Le malheureux dépérissait de jour en jour; l’Omelette soufflée s’était aplatie; Putskuchen n’était plus qu’un échalas de trente pieds de haut.
Kreiss l’avait pris en grande affection; après avoir obtenu l’assentiment des autres chefs, il mit à sa disposition un amas considérable de paillettes d’or recueillies par les nains dans les montagnes environnantes. C’était là de quoi acheter trois femmes au lieu d’une.
Le fait à peine ébruité, tous les géants pères de famille le voulurent pour gendre, et, voyant de quelle façon le peuple nain récompensait ses serviteurs, ce fut à qui, parmi eux, se ferait l’homme-lige d’une peuplade.
C’est ainsi que, grâce à Kreiss, on vit les géants entrer au service des nains, et reconnaître leur supériorité.