La mythologie du Rhin

Part 12

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De bons vivants, rassemblés dans la salle haute du Gasthaus, y célèbrent la fête de la grosse grappe, en souvenir du divin Dionysius. La nuit les retrouve encore le verre à la main, chantant, buvant.... Silence! Les chants et les cris cessent; les verres restent suspendus au milieu d’un toste; les paupières alourdies, les jambes titubantes se redressent et s’affermissent. Chacun regagne précipitamment son logis. Par trois fois un être velu, difforme, est venu se heurter à la croisée en battant des ailes. C’est une chauve-souris, direz-vous.

Non! c’est le _Butzemann_!

Autour du large poêle de faïence, la famille est rassemblée, bravant gaiement le froid hiver. Les hommes fument, un pot de bière devant eux; les femmes tricotent, en causant du mariage prochain de la fille aînée.... Malheur! au fond de l’âtre, quel bruit, quelle lumière! Les charbons et les étincelles ont rejailli jusque sur la robe de la fiancée. Qu’y a-t-il donc? c’est un nœud dans le bois, peut-être un marron oublié dans les cendres et qui éclate? direz-vous encore.

Non! c’est le _Butzemann_!

Le Butzemann, l’esprit prophétique de la famille, vous signale un danger, vous met en garde contre un désastre prochain. N’entreprenez pas un voyage, ne vous mariez pas, si par un signe manifeste le Butzemann est venu jeter son _veto_ au milieu de vos apprêts de noce ou de départ. La difficulté est de bien distinguer entre le Butzemann, le coup de vent, la chauve-souris ou le marron-pétard.

Il n’en est point ainsi de dame Hollé (_Frau Holla_), dont on reconnaît la présence à des indices certains. Elle s’est imposé la tâche de surveiller les filles du peuple dans leurs travaux. Mais pourquoi cette bonne fée du travail, au lieu d’habiter quelque ville industrielle, quelque belle campagne luxuriante où se fasse sentir l’activité du labour, du fanage, du rouissage, où les rouets grondent en tournant sous le pied des fileuses, où les échos aboient en répétant les coups de battoir des lavandières, a-t-elle fixé sa demeure dans un marais tourbeux, en compagnie de Follets perfides et de Nixes de bas étage?

On n’a jamais osé secouer assez rudement ce mystère pour en faire tomber la vérité.

Les uns ont laissé entrevoir timidement que la bonne dame Hollé, de si petite condition aujourd’hui, et ne figurant plus guère que parmi les esprits familiers, avait été autrefois un haut et puissant personnage; mais ils se sont tus sur ses gloires passées, comme il arrive pour une pauvre portière qui a eu des malheurs.

Les autres, plus hardis ou plus savants, ont reconnu en elle la déesse Frigg, l’épouse d’Odin. Chère dame Hollé, quelle déchéance! Ce que c’est que de nous!

Une fois la croix arborée sur les rives du Rhin et du Danube, Frigg, sous le nom d’Hertha (la Terre-Mère), s’était réfugiée dans une île de l’Océan, où elle vivait invisible et solitaire au milieu d’un bois consacré, presque toujours envahi par la vague marine.

Un prêtre, dévoué à l’ancien culte, savait seul l’heure et l’instant où la déesse daignerait de nouveau se montrer aux hommes. L’instant venu, de l’île marécageuse il tirait un char enveloppé de voiles; Hertha y montait, et pendant quelques jours parcourait le monde, répandant autour d’elle les bienfaits et les consolations; alors, toutes les guerres étaient suspendues; non-seulement l’épée rentrait au fourreau, mais ce qui était fer, arme offensive ou même défensive, et jusqu’au soc de la charrue, tout devait être soigneusement enfermé. Hertha conviait le monde à la paix et au repos.

Maintenant, voyons en quoi la dame Hollé ou Holla rappelle la bonne déesse.

A certaines époques de l’année, vers la Noël surtout, dame Hollé quitte son marais pour faire sa tournée d’inspection. Les ouvrières en linge, les filandières, les brodeuses, les blanchisseuses reçoivent tour à tour sa visite. Si, le matin, en se mettant à son rouet ou à sa broderie, Anna trouve sa quenouille, Catherine son métier salis de fange; si Berthe, la couturière, aperçoit une déchirure là où la veille elle avait fait une reprise; si, au lavoir, l’eau est devenue huileuse ou noirâtre, soyez-en convaincu, dame Hollé a passé par là; dame Hollé a châtié la paresse ou la négligence des mauvaises travailleuses.

Est-elle satisfaite, au contraire, le ruban de la quenouille se pare d’une jolie fleur des étangs, iris, nénufar ou glaïeul; sur le métier à broder ou sur l’œuvre de couture, une petite aiguille d’or est implantée, et l’amas de linge bien blanchi, bien plissé, se couronne d’un beau morceau de savon parfumé qui embaume la maison.

Parfois la bonne _Frau Holla_ pénètre mystérieusement dans la mansarde où la fièvre, causée par l’excès du travail, retient alitée quelque pauvre ouvrière. Elle-même achève l’ouvrage commencé, et ne part qu’après avoir déposé quelques florins au chevet de la malade endormie.

Bénie sois-tu, bonne dame Hollé! Eusses-tu jamais été déesse de premier ordre, crois-moi, tu n’as pas à rougir de ta condition présente! Seulement, on se demande avec terreur comment la noble Frigg, la toute-puissante Hertha en est-elle arrivée à n’être plus aujourd’hui que la patronne des blanchisseuses et des couturières? Comment cette île de l’Océan, avec son bois consacré, est-elle devenue un marais vaseux, fétide, mal fréquenté?... Une seule réponse reste à faire; Frigg a eu des malheurs.

Mais les filandières, les couturières, les brodeuses et les blanchisseuses n’attirent pas seules la bienveillante attention de ce monde surnaturel.

«Dans certains pays, disent les frères Grimm, chaque paysan, sa femme ou ses fils, ont à leur service un lutin qui leur sert de valet; il porte l’eau à la cuisine, coupe le bois et va chercher la bière.» Pendant ce temps le patron n’a qu’à se reposer et à le regarder faire.

Ce lutin, c’est évidemment celui que les anciens nommaient _Genius loci_.

De tous, le plus célèbre aujourd’hui en Allemagne, le plus étrange, celui qui a donné lieu aux histoires les plus singulières, sans contredit, c’est le _Kobold_.

Pendant la nuit, le Kobold met tout en ordre dans la cuisine; il nettoie les verres, les assiettes, les casseroles, donne la chasse aux araignées et aux souris. Pour tant de bons soins, il ne demande qu’un peu de nourriture préparée exprès pour lui, car il ne se permettrait pas de se faire sa part sur le dîner des maîtres.

Quoique attaché spécialement au service de la cuisinière, le Kobold tient avant tout à la maison. Si la cuisinière reçoit son congé, si les maîtres déménagent, il n’en reste pas moins au logis, prêt à offrir ses services aux nouveaux occupants. Dans le premier cas, la servante qui part dit à celle qui la remplace:

«Ne négligez pas de mettre un peu de panade sur la huche pour le Kobold, sans quoi il vous jouera de malins tours; prenez-y garde, il n’est pas toujours d’humeur accommodante.»

Si le Kobold, ou, à défaut du Kobold, si le chat mange la panade, la nouvelle cuisinière ne manque pas de se dire:

«Chim est venu, je prévois que nous vivrons ensemble en bonne intelligence.»

Chim a-t-il laissé la panade intacte ou à peine entamée, elle s’inquiète:

«Peut-être l’aime-t-il avec un jaune d’œuf? peut-être n’y ai-je pas mis assez de beurre?»

Presque toujours invisible, le Kobold se laisse cependant volontiers aller à la causerie.

Que sont donc ces êtres étranges, les serviteurs de nos serviteurs, plus fidèles que ceux-ci à la maison où ils se sont une fois installés? ces êtres qui généralement ne font que le bien et craignent de se montrer, et qui, chose effrayante à penser! à l’extrémité inférieure de leurs reins portent une petite queue figurant une lame de couteau?

Martin Luther lui-même se charge de nous répondre dans un de ses _Propos de table_.

«Depuis plusieurs années, dit-il, une servante avait un esprit familier qui s’asseyait près d’elle au foyer, où elle lui avait fait une petite place, et ils conversaient ensemble durant les longues soirées d’hiver. Un jour elle demanda à Heinzchen (Chim, Himschen et Kurd Chimgen, telles sont les dénominations que les cuisinières allemandes ou alsaciennes donnent ordinairement à leur Kobold), de se laisser voir sous sa forme véritable. Heinzchen refusa d’abord d’y consentir, mais enfin, cédant à ses instances, il lui dit de descendre à la cave où il se montrerait à elle. La servante prit un flambeau, descendit à la cave, et là, dans un tonneau ouvert, elle vit un enfant mort qui flottait dans son sang. Plusieurs années auparavant, la malheureuse était accouchée d’un enfant qu’elle avait égorgé et caché dans un tonneau.»

Vous le voyez, notre lutin du foyer se transforme en un personnage de drame; Trilby devient tout à coup le spectre de Banquo.

D’après la croyance générale, les Kobolds appartiennent pour le moins autant à l’humanité qu’au monde des esprits; ils conservent la taille et la figure des enfants, et ce couteau, qui trop souvent leur sert d’appendice caudal, n’est autre que l’instrument avec lequel ils ont été mis à mort.

Il existe une foule de lutins tapageurs qui bouleversent tout dans les maisons, privent de sommeil et de repos à les rendre fous les gens qu’ils ont pris en grippe. C’est bien injustement, selon moi, qu’on les a mis au nombre des Kobolds. Ceux-ci sont presque toujours doux et inoffensifs; s’ils s’emportent parfois, c’est à la manière des enfants; ils cassent, ils brisent, mais se laissent facilement apaiser à la vue d’une friandise, d’une panade à l’œuf et au beurre, par exemple.

Les _Zotterais_ et les _Petites Dames blanches_, par leurs habitudes, se rapprocheraient beaucoup plus des Kobolds. Serviables et peu exigeants, les Zotterais fréquentent les écuries comme les Kobolds les cuisines, étrillant les chevaux, les pansant même quand ils sont blessés, et tenant tout en bon ordre dans le râtelier comme dans la sellerie.

Plus délicates dans leur choix et dans leurs instincts, les Petites Dames blanches recherchent surtout les chevaux de race, les chevaux arabes ou turcs, ce qui a donné lieu de penser qu’elles étaient originaires de l’Orient.

Pénétrant dans les écuries des riches, tandis que dorment les palefreniers, elles allument une mince bougie, qu’elles portent toujours avec elles, et procèdent à leur besogne.

Au matin, quand le cocher vient faire sa ronde, s’il trouve une goutte de cire sur la robe de l’alezan ou de l’isabelle:

«Vous n’avez pas eu grand mal aujourd’hui, vous autres, après vos bêtes, dit-il aux palefreniers, la petite dame a passé par ici.»

Les Zotterais, eux, simplement d’origine germanique, sans regarder à la race, et sans bougie de cire, prennent soin des chevaux de labour et de messagerie. Plus grands travailleurs que les autres, plus exposés aux salissures et aux accidents, ils n’en viennent pas moins à leurs fins, mais non sans fatigue; aussi exigent-ils qu’à la crinière du cheval un nœud soit fait, où ils puissent se suspendre et se reposer. Pas un paysan n’y manque sur le Rhin comme sur la Meuse, et j’ai moi-même vérifié leur prévoyante attention à cet égard.

Autrefois les Zotterais protégeaient les troupeaux de moutons contre la tique et contre l’emmêlure, comme le prouve leur nom, qui vient de _zotte_ (flocon de laine). Alors tout donne lieu de le penser, d’après les habitudes de ce petit monde bienveillant, les toisons étaient plus blanches et mieux peignées qu’aujourd’hui, mais les éleveurs eurent cette malheureuse idée (par avarice peut-être) de faire tondre leurs troupeaux sans laisser aux béliers et aux brebis une mèche pendante, avec le nœud indispensable. Irrités de cet oubli, qui ressemblait à de l’ingratitude, les Zotterais abandonnèrent les moutons pour les chevaux. D’ailleurs ils ne vivaient pas en bonne intelligence avec les chiens des bergers.

Il nous reste à parler du plus important, du plus extraordinaire des esprits familiers, et que nous ne pouvons nous dispenser de comprendre dans cette catégorie, puisqu’il ne représente rien moins que le fils de la famille, l’enfant de la maison lui-même. C’est le _Killecroff_ ou _suppositus_.

Ce dernier nom lui vient de ce que ce soi-disant fils de la maison n’est en effet qu’un enfant _supposé_, un enfant mis à la place de l’héritier légitime.

Cet enfant légitime qui l’a enlevé de son berceau pour lui substituer un Killecroff et de celui-ci quel est le vrai père?

A cette double question une même réponse: «LE DIABLE!»

Nous avons évité jusqu’à présent de toucher aux choses de la sorcellerie; par malheur, elles n’appartiennent pas plus aux bords du Rhin qu’aux bords de la Seine ou de la Tamise; mais les Killecroffs, ces fils du Diable, censément conçus au milieu des orgies du sabbat, ont eu sur la terre leur existence réelle; _suppositi_ ou non, ils ont joué leur rôle dans le monde et même laissé une postérité parfois illustre.

De même que le roi suédois Vilkins et le roi des Francs Mérovée se glorifiaient d’avoir pour père un dieu aquatique, l’illustre famille de Haro, celle des Jagellons se vantaient de descendre du Diable, sans doute par les Killecroffs, et portaient dans leurs armes quelque emblème de l’enfer.

A quoi peut-on reconnaître le véritable Killecroff, que, bien à tort, on a mis d’abord au rang des Kobolds?

Dès son début dans le monde, le Killecroff excite l’étonnement, parfois l’admiration de ses prétendus parents; il tette de si grand appétit qu’à sa nourrice il faut adjoindre deux chèvres et une vache, comme au célèbre Gargantua; on le sèvre, nouvelle surprise! Il avale la soupe à pleine soupière, «comme pourraient faire deux paysans et deux batteurs en grange,» nous dit en propres termes

un homme célèbre. Il grandit, tout est tapage autour de lui, il excite les querelles non-seulement entre les domestiques, mais entre ses parents. Arrive-t-il un événement fâcheux, il éclate de rire; vienne pour la famille un jour de fête, il pousse des cris de détresse. Dans l’appartement, du matin au soir, il court, il galope, à cheval sur un bâton ou sur une broche, escaladant les tables, les meubles, brisant tout sur son passage, se brisant un peu lui-même, agaçant les chiens, les chats de la maison, même le perroquet sur son perchoir; les faisant piailler, miauler, hurler; courant à l’écurie, il enfonce une aiguille dans la croupe du cheval pour le voir gambader, riposte aux ruades, fait sauter les portes et les serrures à coups de bûches; dans le jardin, jouant le rôle d’ouragan, il détruit, il renverse, il arrache tout; dans la basse-cour, il tord le cou aux poules et marche sur les petits poulets; dans la cuisine, il soulève volontiers les couvercles des casseroles, assaisonnant à nouveau les mets à sa fantaisie, avec du sel, du poivre, de la cendre, du poussier, de l’huile, du vinaigre, de la moutarde, du sable ou de la sciure de bois, et ne s’éloigne qu’après avoir tourné le robinet des fontaines.

S’il arrive un visiteur, il en prend possession; au salon, il se place entre ses jambes, lui marche sur les pieds, lui défait les boutons de son gilet, les cordons de ses souliers, les boucles de ses jarretières; il se démène, il le presse, le broie, le torture; il le pince, l’égratigne. Cependant sur cette légère observation de sa mère qu’il peut devenir incommode pour monsieur, en fils soumis, il laisse monsieur tranquille, après lui avoir toutefois rompu la chaîne de sa montre, pris sa canne et enlevé ses lunettes; la canne, il la laisse, par mégarde, tomber dans le puits; les lunettes, il ne sait plus ce qu’il en a fait. Et quand le pauvre monsieur, ahuri, crispé, agacé, hébété, se retire, il trébuche du haut en bas de l’escalier, grâce à un bout de corde tendu par son petit ami le Killecroff.

Les Killecroffs sont généralement adorés de leurs parents. Par bonheur, ils vivent peu.

L’homme célèbre, déjà cité, déclarait au prince d’Anhalt que, s’il était souverain comme lui, il se hasarderait à devenir homicide en pareil cas, et ferait jeter dans la Moldau tous ces fils du Diable!

Cet homme célèbre, qui croyait si fort aux Killecroffs, qui croyait de même au Butzemann, aux Kobolds, aux Nixes et aux Ondines, qui voyait un diable dans chaque mouche qui venait boire son encre ou se percher sur son nez, c’est encore maître Martin Luther.

Le grand réformateur en combattant les superstitions des papistes me semble s’être peu préoccupé de se guérir des siennes.

Mais parmi ces illusions au milieu desquelles il semblait se complaire, il en est une, une charmante cette fois, née de la religion chrétienne elle-même et que je ne puis, il me semble, passer sous silence en parlant des esprits familiers.

Il s’agit des Anges gardiens.

Un savant et spirituel académicien, M. Alfred Maury, dans son beau livre de _la Magie et l’Astrologie_, nous apprend que, d’après la doctrine égyptienne, une étoile particulière indiquait la venue au monde de chaque homme, et pour l’attestation du fait, il nous renvoie à Horapollon, dans son _Traité des hiéroglyphes_. Nous préférons de beaucoup nous en rapporter à M. Alfred Maury, qui ajoute: «Cette croyance existe encore chez les populations rurales de certaines contrées occidentales, et notamment en Allemagne.»

Il est possible que, dans diverses contrées de l’Allemagne, chacun ait encore foi en son étoile; nous le croyons, puisqu’il nous le dit, mais dans presque toutes l’étoile a été remplacée par l’ange gardien, l’ange blanc, comme on l’appelle, personnage bien plus séduisant, et autrement intime et sympathique. L’Ange blanc est mieux que le _genius loci_, il est le _genius personalis_.

Sans entamer une dissertation à propos des Anges gardiens, aujourd’hui quelque peu reniés par l’Église, nous nous empressons de rapporter ici, comme complément à ce chapitre sur les esprits familiers, une légende, sous forme d’apologue, ou un apologue sous forme de légende, que nous avons été assez heureux pour recueillir nous-même d’une jolie bouche véridique.

«.... Une forme blanche apparut aux yeux de la jeune fille comme elle s’éveillait.

«Je suis ton Ange gardien.

--Alors les vœux que je formerai, tu les exauceras?

--Je les porterai aux pieds de Dieu. Compte sur mes bons offices. Quels vœux formes-tu?

--Ange blanc, toujours manier le fuseau me fatigue, m’ennuie, et mes doigts se durcissent à tel point qu’hier, à la fête, mon danseur aurait pu croire tenir dans sa main une main de bois.

--Ton danseur, n’est-ce pas ce beau cavalier de la Hesse? Hier, ne t’a-t-il pas dit qu’il aimait tes yeux bleus et tes cheveux blonds, et que, si tu voulais le suivre, il te ferait baronne?

--Ange blanc, fais que je sois baronne.»

Le soir de ce même jour, un jeune paysan vint trouver la mère de Louise et lui demanda sa fille en mariage. La mère la lui accorda.

«Ange blanc, délivre-moi de ce rustaud; je veux être baronne.»

Mais la mère, qui était veuve, avait de la volonté pour deux; l’Ange blanc ne reparaissait plus; Louise dut céder, et continua de tourner le fuseau.

Un jour, son mari, épuisé par le travail, car c’était un rude travailleur, tomba gravement malade. Louise avait revu le cavalier.

«Ange blanc, il m’aime toujours; il a juré de m’épouser si je deviens veuve....» Elle n’osa achever. Son mari recouvra complétement la santé. L’Ange blanc faisait toujours la sourde oreille. Elle perdit l’espérance d’être jamais baronne.

Quelques années plus tard, Louise était mère de deux beaux enfants; elle aimait son mari, dont le travail lui avait donné l’aisance, et en songeant à lui et à leurs deux marmots, son fuseau lui semblait doux aux doigts.

Un soir qu’elle sommeillait à peine, ayant sa main dans la main de son mari, couché à ses côtés, et à son sein le dernier venu de ses chers petits, la forme blanche réapparut, et elle entendit une douce voix murmurer à son oreille. C’était celle de l’Ange blanc.

Que lui disait-il? Il lui contait la fable que voici:

«Un petit barbillon frétillait dans l’eau claire, et regardait avec envie une jolie fauvette à tête noire qui, après avoir tracé des cercles dans l’air, se balançait doucement sur la branche d’un saule, tout au bord de la rivière.

«Oh! disait le petit barbillon, quelle heureuse créature est cet oiseau! Il peut s’élever vers le ciel, et aller au-devant du soleil pour se chauffer à ses rayons. Que n’en puis-je faire autant!»

«De son côté: «Oh! l’heureux petit poisson! disait la fauvette en le regardant; du moins l’élément qu’il habite le supporte; il n’a qu’à se laisser glisser. Que j’aimerais pouvoir m’ébattre au milieu de ces eaux si transparentes et si fraîches!»

«Un milan fondit alors sur le petit poisson, en même temps qu’un méchant écolier d’un coup de pierre atteignait la fauvette; tombée dans ces eaux si transparentes et si fraîches, celle-ci put s’y ébattre avant que de mourir, tandis que le petit barbillon, transporté dans les airs, allait se chauffer au soleil. Leurs vœux étaient exaucés.»

«Louise, continua la douce voix, notre devoir à nous autres Anges gardiens est bien plus souvent de contrarier vos désirs que de les satisfaire.»

C’était la moralité de sa fable.

Louise pressa un peu plus fort la main de son mari, baisa son dernier né, et dit: «Merci, Ange blanc!»

En vérité, je suis heureux de penser que parmi les esprits familiers de l’Allemagne s’il existe des Killecroffs, il s’y rencontre aussi des Anges blancs.

XIV

XIV

LES GÉANTS ET LES NAINS.--Duel d’Éphesim et de Grommelund.--Nains de cour et petits Nains.--Les fils d’Ymer.--Les moissonneurs invisibles.--HISTOIRE DU NAIN KREISS ET DU GÉANT QUADRAGANT.--Comment les géants se mirent au service des nains.

Si la tradition légendaire n’est que la vibration lointaine de la cloche de l’histoire, où irons-nous chercher les traces de l’existence des géants? Est-ce dans l’Edda ou dans les livres saints eux-mêmes? Plus tard, les grands ossements fossiles des mammouths, des mastodontes et autres animaux antédiluviens ne firent qu’en ressusciter le souvenir. Le livre d’Énoch nous apprend que des anges, au nombre de deux cents, épris des filles de la terre, étaient descendus sur la montagne d’Hermon pour se rapprocher d’elles. Des principaux entre ces anges, il nous donne même les noms; c’étaient Urakabaramiel, Sanyaza, Tamiel, Akibiel. Pourquoi la crédulité des peuples n’aurait-elle pas admis que les diables, qui sont des anges déchus, aient agi de même à l’égard de la postérité d’Ève? Des amours entre les diables et les femmes sont nés les Killecroffs, comme nous venons de le voir; des hymens entre les femmes et les anges était sortie la race des géants. Les femmes devaient mettre en combustion le ciel, la terre et les enfers.

L’Allemagne, entrée la dernière parmi les nations de l’Europe dans l’unité catholique, et qui la première en devait sortir par la réforme, persista plus longtemps que les autres dans sa foi aux géants. Le droit de libre examen en pourrait bien être cause.

Le géant Einheer vivait du temps de Charlemagne et servait même sous ses ordres. Des siècles plus tard, il y avait des géants burgraves le long du Rhin, comme le prouve l’histoire si connue de cette jeune et naïve géante qui, n’étant jamais sortie du château de son père, de sa première excursion faite aux champs, lui rapporta dans son tablier un laboureur avec sa charrue attelée de deux chevaux qu’elle avait ramassés en route, traitant homme et bêtes de petits animaux très-curieux à voir.

La race des géants allant en s’amoindrissant, on n’en rencontra bientôt plus que dans les hautes montagnes, dans les forêts profondes et dans les romans de chevalerie; puis ils disparurent.

Toutefois il en existe, dit-on, comme spécimen, un couple, homme et femme, conservés vivants par art magique, dans un endroit isolé du Harz.