La mythologie du Rhin

Part 11

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Tel était, selon Henri Heine, le résultat infaillible de cette justice du moyen âge, et le moyen âge en Allemagne, c’était hier.

Il y avait aussi l’épreuve par le pain et le fromage (_exorcismus panis hordeacei_, _vel casei_, _ad probationem veri_), mais le pain et le fromage ne sont pas des éléments. Revenons aux esprits élémentaires des eaux.

Dans le grand mouvement de réaction religieuse qui se fit après Charlemagne, tous les dieux mythologiques des fleuves et des rivières n’avaient pas manqué de se reconstituer, ou à peu près, dans leurs anciens emplois. Le grand Nix ou Nichus, à qui était échu le gouvernement de tous les fleuves de l’Allemagne, n’était rien autre que le ci-devant Niord, un dieu considérable, espèce de Neptune scandinave. Cette importante découverte appartient en propre au savant Mallet-Dupan.

Sans doute ce dieu Niord, à la suite de la déroute d’Argentoratum, était tombé dans le Rhin. On l’y croyait noyé; il n’avait fait que chercher un refuge dans ses cavités les plus profondes, les plus insondables. De là, malgré les décrets des conciles, en dépit de l’anathème chrétien qui atteignait également tous les esprits élémentaires, le grand Nichus avait appelé à lui les divinités subalternes des sources, des étangs, des lacs, des rivières, aussi bien les nymphes du rivage que les monstres difformes, écailleux, qui grouillaient dans les bas-fonds du Rhin; il s’en était fait une escorte, un peuple, une armée. Avec cette armée, il avait envahi les rivages du Necker, du Mein, de la Moselle, de la Meuse, ses puissants tributaires, et maintenait par la terreur les habitants du littoral. Plus d’une fois on l’avait vu pousser ses ravages bien avant dans les plaines, renverser les églises à peine édifiées, et noyer dans ses eaux les déserteurs du culte d’Odin.

Niord était un dieu méchant et d’un affreux caractère. Il avait soumis au joug le plus fantasque, le plus cruel, ses sujets de toutes les classes, et fait du Rhin un enfer des eaux.

C’est dans ce royaume humide et sombre du grand Nichus que nous allons aborder, en tenant moins compte, nous le déclarons, de ses dignitaires que de ses plus humbles sujets ou sujettes, c’est-à-dire les Nixes, les Ondins et les Ondines, race de démons anathématisés, qui, à eux seuls, composent presque toute cette population sous-fluviatile.

Quoi! pauvre Lore, belle fée du Lorelei, vous qui avez préféré la mort au supplice, assez friand d’ordinaire à celles de votre sexe, de rendre tous les hommes amoureux de vous, ne seriez-vous donc aujourd’hui qu’un démon, une puissance malfaisante[1]? Non; de ce côté, l’opinion publique a résisté aux déclarations de l’Église. Pour les Nixes comme pour les Elfes, on admet généralement deux espèces distinctes: les Nixes proprement dites, anciennes divinités païennes, dont on ne saurait trop se méfier, et les Nixes femmes, presque toujours inoffensives, parfois secourables.

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A celles-ci nous continuerons de donner ce doux nom: les Ondines.

Les Nixes de la première catégorie prennent volontiers toutes sortes de déguisements pour arriver à leurs fins. On en voit rôder aux abords du fleuve, dans les endroits isolés; quelques-unes ont paru dans les villes du littoral, où elles se faisaient passer pour des étrangères de distinction, ou pour des artistes, généralement de première force sur la harpe. Elles y ont noué des intrigues amoureuses fatales aux galants. D’autres se sont montrées dans les fêtes villageoises, se mêlant à la danse avec une ardeur telle que leurs valseurs, enivrés, entraînés par elles, saisis de vertige, perdant la tête, croyant toujours entendre le bruit des harpes ou des violons, aux trompeurs accords de notes fascinatrices, abordaient la rive du Rhin, et ne reprenaient un instant leurs sens qu’en disparaissant sous les flots.

N’oublions pas un fait essentiel. Pour se préserver de l’approche de ces fées maudites, il suffit de porter sur soi un brin de marrube ou d’origan. Que ceux qui projettent de visiter les bords du Rhin se tiennent pour avertis. Avant de prendre leur passe-port, ils doivent se présenter d’abord chez l’herboriste.

La seconde classe des Nixes, la seule intéressante, les Ondines, sont, autant que j’ai pu me rendre compte de leur nature ambiguë, les âmes errantes des pauvres filles qui, par désespoir d’amour, se jettent dans le Rhin; et trop souvent le pauvre amour allemand, à bout de courage, va demander asile au suicide.

D’après les renseignements un peu confus puisés dans mes auteurs ou dans mes entretiens intimes avec la famille Rosahl, les Ondines, nées mortelles, bien inférieures en puissance aux Nixes véritables, vivent sous l’eau le même temps qu’elles auraient vécu sur la terre, si, volontairement, elles n’avaient pas abrégé leur existence. C’est là pour elles une résurrection conditionnelle, un purgatoire anticipé où trop souvent elles expient, sinon la faute de leur amour, du moins celle de leur mort.

Dans les abîmes du fleuve, au fond de ces grottes toujours submergées, se tient un tribunal secret présidé par le grand _Nichus_ qui les soumet à sa discipline impitoyable, comme le prouvent surabondamment une foule d’histoires sinistres, entre autres celle des trois Ondines de Sinzheim, rapportée par les frères Grimm à la date de 1806.

Trois jeunes filles d’une merveilleuse beauté, trois sœurs, se montraient chaque soir à la veillée d’Epfenbach, près de Sinzheim, et prenaient place parmi les fileuses de lin. Elles apportaient des chansons nouvelles et de jolis contes inconnus au pays. D’où venaient-elles? On l’ignorait sans oser s’en enquérir, dans la crainte de paraître se tenir en défiance à leur égard. Elles étaient la joie de ces réunions; mais aussitôt que sonnaient dix heures, elles se levaient, et ni prières ni supplications ne pouvaient les faire demeurer un moment de plus.

Il arriva qu’un jour le fils du maître d’école, amoureux de l’une d’elles, pour mettre obstacle à leur départ, s’avisa de retarder l’horloge de bois qui devait sonner l’heure de la retraite.

Le lendemain, des gens du village côtoyant le lac de Sinzheim entendirent des gémissements sous l’eau, dont trois larges taches de sang vinrent rougir la surface. Depuis ce temps, on ne revit plus les trois sœurs à la veillée, et le fils du maître d’école ne fit plus que dépérir. Il mourut peu de temps après.

Dans ces trois sœurs, douces, aimables, laborieuses, rien n’accusait la fréquentation de l’esprit des ténèbres. On se rappela seulement que le bas de leur robe était souvent mouillé à l’ourlet, le seul signe auquel on puisse reconnaître les Ondines, tant, du reste, elles sont semblables aux autres jeunes filles, et l’on déplora bien amèrement la sévérité du grand Nichus.

Touchant la permission de dix heures, nos lois militaires elles-mêmes sont moins rigoureuses que les siennes.

On s’abuserait cependant en pensant que toutes les Ondines ont la douceur et la résignation de celles-ci. Aigries par le souvenir de leur abandon, il en est qui ne songent qu’à se venger, et par là semblent participer un peu à la nature des Nixes, ou plutôt, pourquoi ne pas le dire avec franchise? restent fidèles à leurs instincts de femmes.

Comme preuve à l’appui, voici un petit drame complet que Mlle Marguerite Rosahl a extrait, à mon intention, du volumineux recueil de Busching.

Le comte Herman de Filsen, dont les domaines s’étendaient sur la rive droite du Rhin, entre Osler-Spey et Braubach, allait se marier avec la riche héritière du château de Rheins, rive gauche. Déjà son messager, chargé des lettres de convocation, s’était mis en route; mais, en route, la crue subite d’un ruisseau lui avait barré le passage. En essayant de le franchir, son cheval s’était abattu et noyé. Sans perdre courage, le messager poursuivit son chemin pédestrement. Partout il rencontra le ruisseau devenu torrent, et le torrent le serrait de près, décrivant des courbes, des zigzags, des cataractes, toujours lui interceptant les voies de communication et les sentiers praticables.

S’aidant d’un bâton, sautant de roche en roche, le pauvre homme, perdant un peu la tête, ne se dirigeant plus qu’au hasard, se trouva devant le Rhin, où le torrent, grondant tout à coup derrière lui, semblait le pousser de tous ses efforts.

Par bonheur pour lui, un bateau flottait près de la rive; il le détacha, s’empara de la rame, regagna Filsen et dit au comte:

«Monseigneur, une Nixe s’est opposée à mon voyage.»

Le comte ne croyait pas aux Nixes. Il dépêcha un autre messager. A celui-ci comme à celui-là advint pareille mésaventure.

Le jour du mariage était fixé; le comte passa outre, quitte à ne se présenter à l’autel qu’avec un maigre cortége.

Un matin, quand il traversa le fleuve de la rive droite à la rive gauche pour rejoindre sa fiancée, une tempête subite se déclara. Il crut voir sortir des flots une figure pâle, qui, pesant sur l’avant de la barque, essayait de l’entraîner au fond du gouffre. Devenu taciturne, il appela à lui son majordome, et le chargea de s’enquérir de ce qu’était devenue une certaine fille du voisinage, Gottlieb de Braubach.

«Je l’ai rencontrée il y a quelques jours à la chapelle de Saint-Marc, dit le majordome, et lui ai même offert de l’eau bénite. Gottlieb s’est informée près de moi de votre prochain mariage, monseigneur. Elle était bien portante et d’assez belle humeur.

--Va la trouver sur-le-champ, dit le comte, et rapporte-moi de ses nouvelles.»

Pendant le repas des noces, Herman de Filsen paraissait joyeux et galant près de la nouvelle comtesse, mais il suait à grosses gouttes des efforts qu’il faisait pour le paraître, quand un petit pied de femme, blanc et menu, se dessina à ses yeux, à ses yeux seuls, au plafond de la salle du festin.

La sueur se glaça sur son front. Se levant brusquement, il courut se réfugier dans le salon, où sa femme, sa mère, ses convives, le croyant atteint d’un mal subit, le suivirent tout en désarroi.

Dans le salon, une draperie se souleva, et une main blanche, toujours visible à lui seul, en sortit, son doigt indicateur recourbé en signe d’appel.

Naguère, sans y ajouter foi, Herman a entendu conter que ce petit pied blanc, cette main blanche annoncent la présence de l’Ondine et une catastrophe inévitable.

Il croit maintenant.

L’évêque qui venait de le marier avait assisté au repas. Herman va droit à lui, s’agenouille et se confesse à voix haute d’avoir abusé de la confiance d’une jeune fille, belle et sage entre toutes, de l’avoir détournée de ses devoirs et abandonnée. Gottlieb a demandé au fleuve l’oubli de ses maux, et maintenant elle songe à se venger.

«Bénissez-moi, mon père, car je vais mourir.»

Avant de prononcer les paroles de l’absolution, l’évêque exige qu’il abjure d’abord sa croyance impie à ces êtres surnaturels déniés par l’Église.

«Puis-je ne pas croire à ce que je vois.... La voici!... pâle, comme je l’ai vue ce matin à la tête de la barque.... Ses cheveux, entremêlés d’herbes vertes, sont épars sur ses épaules; elle me regarde avec un sourire larmoyant....

--Visions! reprend l’évêque; votre regard vous abuse.

--Mais alors ce n’est pas seulement le regard qui me trompe, car j’entends sa voix.... elle m’appelle.... Pardon, Gottlieb!...

--Délire! piéges du démon! Et qui vous dit que cette fille ait cessé de vivre, et par un crime?... Grâce à Dieu, mieux inspirée, Gottlieb est venue me trouver comme pénitente; aujourd’hui elle habite un couvent.»

Dans ce moment l’assemblée, grandement émue de cette scène, en fut distraite par l’arrivée du majordome, qui, l’air effaré, s’approcha de la comtesse douairière, la mère du comte, et lui parla bas à l’oreille. Celle-ci ne put retenir un cri:

«Morte! répéta-t-elle.

--Oui, elle est morte, et moi je vais mourir!» cria Herman avec un geste de désespoir.

La jeune épouse, offensée de ces aveux d’un autre amour, s’était d’abord tenue à l’écart; ne consultant que son cœur, elle essaya de lutter contre cette rivale invisible, et, les bras tendus, elle se rapprocha de son mari; mais il la repoussa rudement.

L’évêque commença ses exorcismes.

Tandis qu’il exorcisait:

«Que me veux-tu, Gottlieb? disait le comte; fais-moi grâce, et nous prierons pour toi. Tu pleures et tu m’embrasses tour à tour, mais tes baisers ne me sont qu’amertume, puisqu’à une autre j’ai donné mon nom, puisqu’une autre est ma....»

Il n’acheva pas. Poussant un râle aigu, il venait de tomber de tout son long sur le parquet, et à son cou on voyait le sillon gonflé et bleuâtre de l’étranglement.

Cette histoire de l’Ondine au pied blanc, à la main blanche, circule encore aujourd’hui dans toute l’Allemagne; seulement, pour les uns, le héros se nomme Herman de Filsen, pour les autres Pierre de Staufenberg.

Ainsi qu’il a ses Ondines, le fleuve a ses Ondins et ses Nixs mâles, ces derniers grands ravisseurs de femmes, grands destructeurs d’enfants, et l’épouvante des villes rhénanes.

Au milieu de la nuit, par un temps de bourrasque, un homme, enveloppé d’un manteau sombre, se présente au logis d’une accoucheuse.

«Toc, toc! hâtez-vous!... ma femme a besoin de votre aide!... Venez vite!»

L’accoucheuse le suit en s’étonnant qu’il la conduise sur les bords du Rhin, et de ne pas voir de bateau pour le passage.

«Entrez, entrez hardiment,» dit l’homme au manteau en désignant à la matrone un sentier qui de lui-même se creuse sous les eaux.

L’un menaçant, l’autre tremblant de peur, ils arrivent dans une grotte sous-fluviale. Là, sur une couche de roseaux, l’accoucheuse trouve une femme criant et se tordant au milieu des préliminaires de la maternité.

Elle entre aussitôt en fonctions, et le mari emporte le marmot, laissant imprudemment les deux femmes ensemble.

«Mon mari est un Nix, un monstre, un démon! dit aussitôt l’accouchée à l’accoucheuse; il m’a enlevée comme je lavais un matin mon linge au bord du rivage; depuis ce temps il me détient ici malgré moi. L’enfant que vous venez de mettre au monde, il est en train de le manger peut-être, mais à coup sûr il le tuera comme il vous tuera vous-même si vous ne lui gardez le secret.»

Il faut le croire, cette première sage-femme fut discrète, puisque mille autres de sa profession y ont été prises après elle.

Dans tous mes auteurs, j’ai retrouvé, à des dates différentes, cette même histoire du Nix et de l’accoucheuse, et de la fille enlevée, et du nouveau-né mis à mort par son père.

«C’est chose effroyable que le diable ait le pouvoir d’engendrer des enfants comme font les Nixs!» s’écrie à ce sujet Martin Luther.

De cet empire humide et ténébreux des Nixs et des Ondins, le maître, le despote, le _Wasserman_ par excellence, nous l’avons dit, c’est le grand Nichus. L’autorité qu’il exerce ne se borne pas aux droits de haute et basse justice; sa volonté, réglée sur ses appétits désordonnés, est la loi suprême pour tous; les Nixs mâles composent sa cour; pour son harem, il choisit les plus belles mortes que le suicide lui envoie. Entre ce Sardanapale au teint verdâtre et ses odalisques de morgue se passent, dit-on, des scènes de débauche monstrueuse qui donneraient à croire, si l’on n’avait déjà reconnu en lui Niord, le dieu scandinave, que le grand Nichus n’est autre qu’un de ces anciens empereurs romains divinisés, dont Pétrone a tracé l’histoire galante avec de la boue et du sang.

Son principal agent et le factotum de la communauté, _Nixcobt_, dit le messager des morts, chargé d’entretenir les relations entre les habitants du fleuve et ceux du littoral, est peut-être le personnage le plus excentrique de la Mythologie du Rhin.

Lorsque l’aube va poindre, lorsque la sommité des hautes montagnes seule commence à s’éclairer d’une lueur douteuse, on a vu parfois une espèce d’homme court, trapu, horriblement grotesque, raser dans l’ombre les maisons de la ville, ou descendre le long des coteaux, entre les rangs pressés des ceps de vigne, qu’il dépasse à peine en hauteur. Sa tête effrayante tourne sur son cou grêle comme sur un pivot, lui permettant ainsi, sans ralentir sa marche, de tout inspecter autour de lui. Ses épaules nues, ses coudes, ses genoux et la partie saillante de ses pommettes sont couverts d’écailles de poisson; de petites nageoires se soulèvent par intervalle sous la cheville de ses pieds; son œil rond et glauque est marqué au centre d’un point rouge lumineux; ses dents et sa chevelure sont vertes, et sa bouche, largement fendue, contournée comme celle d’un barbillon, se contracte sous un immobile sourire qui vous glace de terreur. C’est lui, c’est Nixcobt.

Le jour venu, de retour au fleuve, il s’enquiert si sa funèbre population ne s’est pas augmentée de quelques victimes, volontaires ou non. Il prend leur signalement, dresse leur nouvel état civil, apprend par eux les causes déterminantes de leur brusque passage d’un monde dans l’autre, leur offrant ses bons offices pour les remettre en communication avec les parents ou les amis qu’ils ont laissés derrière eux, ignorants de leur sort ou inconsolables de leur perte.

Puis il égaye le grand Nichus de toutes ces histoires, et des bons tours joués par lui, pendant ses visites nocturnes, aux villageois comme aux citadins des deux rives.

Ces bons tours du joyeux Nixcobt, aujourd’hui encore, servent d’aliment aux récits des fileuses durant les longues veillées d’hiver, où le bruit demi-ronflant du rouet leur est un agréable accompagnement.

Nixcobt se rend un jour chez le percepteur des tailles de la petite ville de.... Il le trouve consterné; sa femme a quitté la maison conjugale; il ne sait ce qu’elle est devenue. Pour le consoler, Nixcobt lui annonce qu’elle est morte, morte noyée, et comme preuve, il lui remet une lettre recueillie par lui dans la poche de la défunte.

C’est la lettre de congé d’un amant.

Le mari, qui commençait à pleurer, essuie ses larmes, entre en fureur et regarde ses enfants d’un air farouche. Nixcobt rit et se rend chez un autre.

Cet autre, honnête vigneron du Rheingau, la veille, dans un moment de vivacité, a tué son ami et l’a ensuite jeté dans le Rhin ainsi que le couteau qui a servi au meurtre. Ce couteau, Nixcobt le lui présente, car il se charge volontiers de faire retrouver les objets perdus.

Tandis que le meurtrier demeure pétrifié à la vue de cette lame restée sanglante, il court chez le bourgmestre lui tout conter; une descente de justice a lieu; on trouve le vigneron tenant encore à la main l’instrument de son crime; il est pendu, et Nixcobt rit de plus belle.

Une nuit, un notaire de Badenheim, près Mayence, entendit, pendant son sommeil, une voix lui dire: «Jean Harnich, le grand Nichus fait la cour à ta femme, passée Ondine il y a trois mois; elle refuse de l’écouter. Il te prie de le renseigner sur le moyen de lui plaire.»

Le notaire crut à un mauvais rêve, poussa un soupir en pensant à la défunte, et se rendormit. Mais une main glacée, se posant sur sa poitrine, le réveilla aussitôt:

«Jean Harnich, reprit la voix, parle, parle vite et sois sincère, ou tu ne dormiras plus.»

Jean Harnich résiste encore, se débat, mais il voit dans son alcôve, sous la lueur d’une flamme rouge, briller des dents vertes et des pommettes écailleuses. Sous l’impression de la peur, il dit ce qu’il sait.

«Merci!» lui crie Nixcobt avec un nouvel éclat de rire retentissant.

On composerait un in-folio de toutes les lugubres joyeusetés de ce messager des morts; mais assez sur lui. D’ailleurs, Nixcobt a perdu tout crédit aujourd’hui. On a cessé de le voir glisser nuitamment à travers les rues des villes et les sentiers des vignobles.

Combien d’histoires intéressantes, combien de lieds et de ballades sur les Nixes, sur les Ondines ne pourrions-nous pas rapporter encore: il y a les Ondines des fleuves et des lacs; il y a même celles de la mer; en Allemagne, elles pullulent jusque dans les plus modestes courants d’eau.

Avant-hier, je me suis promené le long du Rhin; hier, le long de la Moselle. Ce matin, dirigeant ma course au hasard, j’ai rencontré un ruisseau, une petite rigole qui m’appelait par son doux murmure. Je l’ai suivie, je l’ai suivie pendant deux heures. Pour le moment, je n’avais rien de mieux à faire.

Ma petite rigole, à peine à quelques pas de sa source, enfant encore, s’agitait sous l’herbe de droite et de gauche, et semblait marcher à quatre pattes comme tous les enfants. Plus loin, je la rencontrai jeune fille; elle s’était développée, agrandie; courant çà et là, insouciante, capricieuse, elle bondissait follement entre des rochers, emportant les fleurs qui croissaient le long de son rivage, sans doute pour s’en faire un bouquet. Plus loin encore, j’assistai à son mariage avec un gros ruisseau descendu de la montagne; la voilà jeune femme; avec gravité elle traverse la plaine, comme une sage rivière qui déjà porte bateau et se prépare à rejoindre sa sœur aînée, la Moselle.... Bientôt je la traversai sur un pont; sur ce même pont, quatre soldats prussiens étaient attentivement occupés à regarder couler l’eau, sans doute pour épier le passage de quelque Ondine furtive. Quant à moi, j’ai eu beau te suivre pas à pas depuis ta naissance, petite rivière inconnue, ce matin, le long de tes rives, sous tes bordures d’aunes et de saules, pas plus qu’hier et qu’avant-hier en inspectant la Moselle et le Rhin dans leurs anses isolées, dans leurs îles solitaires, nulle part je n’ai entrevu l’ombre d’une Nymphe, d’une Nixe, d’une Ondine!...

Qu’en dois-je conclure?

Devant le tribunal de la police correctionnelle, un voleur, mis en présence de deux témoins de son vol, disait:

«Ces deux-là prétendent m’avoir vu, mais moi, je pourrais en citer vingt autres qui attesteraient ne m’avoir point vu!

--Qu’est-ce que cela prouve?» lui répliqua le président de la sixième chambre.

Moi, je n’ai point vu. Qu’est-ce que cela prouve? comme a dit le sage magistrat.

XIII

XIII

ESPRITS FAMILIERS.--Le Butzemann.--LA BONNE DAME HOLLÉ.--LES KOBOLDS.--Un Kobold au service d’une cuisinière.--Zotterais et Petites Dames blanches.--LES KILLECROFFS, fils du diable.--Anges blancs.--LES DÉSIRS SATISFAITS, fable.

En France, où le scepticisme a pénétré partout, on ne semble guère se douter des services que peuvent rendre à une bonne ménagère, du dommage que peuvent causer, si on les irrite, des bons conseils que donnent à l’occasion certains esprits, visibles ou invisibles, recherchant volontiers la société de l’homme, gîtant sous son toit, et, en de certaines circonstances, faisant même partie de sa famille, dans le sens le plus rigoureux du mot.

Ces lutins, peu connus chez nous, fréquentent cependant aussi bien la partie française que la partie allemande de la Meuse, de la Moselle et du Rhin, et parfois nos cuisinières d’Alsace ou nos cochers de Lorraine en ont amené quelques-uns à Paris.

Passons rapidement en revue, non tous, mais les plus authentiques entre ces esprits familiers.

Le soir est venu, la nuit est noire, les maîtres sont déjà couchés. Une servante, sa chandelle à la main et bâillant à cœur joie, visite tous les coins et recoins de la maison, remettant chaque chose à sa place. Tout à coup une porte s’ouvre ou se ferme violemment devant elle, sa lumière s’éteint!... Quelque fenêtre sera restée ouverte, direz-vous; c’est une bourrasque de vent...

Non! c’est le _Butzemann_!