Part 10
Au grand scandale des populations nouvellement converties, au grand dommage de la sainte cause qu’ils étaient censés devoir servir, ces prêtres-soldats transportèrent dans l’Église la vie des camps et des burgs; ils vivaient entourés d’écuyers, de fauconniers et de chambrières, de chevaux et de chiens de chasse; lançant l’oiseau, courant le cerf, faisant bombance, se livrant à tous les excès, et tirant gaillardement l’épée contre quiconque y trouvait à redire.
La guerre rallumée, presque tous reprirent leur cuirasse, restée au vestiaire, sans pour cela renoncer à leurs fonctions ecclésiastiques. Gérold, évêque de Mayence, périt dans un combat contre les Saxons; son fils lui succède au trône épiscopal et, à peine sacré, songe à venger son père. Il court à la bataille, défie le meurtrier de Gérold, le tue, et rentre tranquillement dans Mayence pour y célébrer les saints offices et rendre grâces à Dieu de sa réussite.
Devant ces excès de la violence et des plaisirs mondains, les fidèles demeuraient dans la consternation; l’Église des apôtres commençait elle-même à s’intimider devant l’Église des soldats. Les Saxons reparurent, après avoir décuplé leurs forces par une alliance avec les Scythes et les Scandinaves....
«Mais, va s’écrier le lecteur (je l’entends d’ici!), c’est de l’histoire, même de l’histoire ecclésiastique que vous nous contez là, et non de la mythologie!...
--Je le reconnais, monsieur; aussi ai-je, sur ce terrain de l’histoire, tracé, aussi étroit, aussi court que possible, le sentier indispensable pour me faire regagner les terres de mon domaine?
--Allons, rentrez chez vous, bonhomme!
--Pardon, monsieur, avant de rentrer chez moi, comme vous dites, qu’il me soit permis du moins de glorifier en passant trois hommes appelés alors à sauver le christianisme et avec lui la civilisation, par la plume, par la parole et par l’épée. Ces trois hommes, également grands, également héroïques, sont trois saints aujourd’hui.
--Encore des saints!
--Oui, monsieur; le premier est le pape Grégoire; le second, Boniface le missionnaire; le troisième, l’empereur Charlemagne. Rassurez-vous, je me contenterai de les nommer, dans la crainte de m’engager de nouveau dans une route ardue, aux aspects trop sévères pour moi, vous me l’avez fait comprendre. Cependant, permettez-moi d’ajouter que si la lutte entreprise par ce dernier fut longue et terrible, elle fut glorieuse par-dessus toutes. N’était-il pas merveilleux, dites, de voir la nation des Francs, composée naguère encore d’une agglomération de barbares, s’avancer à la suite de son jeune roi comme la protectrice de Rome, de la civilisation et du christianisme? La massue était devenue bouclier, la baliste s’était faite muraille et rempart.
--Très-bien! d’accord! tout le monde sait cela!
--Mais, le saviez-vous, monsieur? quand les Saxons, dix fois vaincus, eurent reçu le baptême avec leur roi Witikind, quand le Rhin, baptisé lui-même, ne fut plus qu’un fleuve français et chrétien, quand l’Allemagne entière se prosternait devant la croix, un de ses peuples cependant, les Prussiens, ou Pruczi, ou Borussiens, s’obstinait dans son idolâtrie, et devait s’y obstiner pendant des siècles encore? Oui, il en fut ainsi. Les dieux proscrits, réfugiés sur les rives de l’Oder et de la Sprée, revenaient de là, vous le comprenez bien, visiter leurs anciens sectateurs. Ainsi se continuèrent sans fin dans les bas-fonds du monde allemand les croyances mythologiques.... Vous le voyez, monsieur, je suis rentré chez moi.»
Achevons rapidement cette première partie de notre tâche pour arriver enfin à la mythologie moderne, populaire, non moins curieuse, non moins étrange que l’autre.
Pendant la durée du moyen âge, l’Allemagne s’était hérissée de burgs, de donjons féodaux surmontés d’un casque et d’une croix; la croix s’élevait à l’encoignure de toutes les rues de ses villes, dans tous les carrefours de ses campagnes; les plus belles basiliques du monde, d’innombrables couvents se miraient dans les eaux de son fleuve, et cependant au sein de ses campagnes, de ses villes, le long des rivages de son fleuve, les faux dieux pullulaient encore.
Instruit par l’Église à ne plus les regarder que comme des démons, le peuple n’osait leur faire un mauvais accueil. Les démons ne sont pas des hôtes avec lesquels on puisse rompre trop brusquement.
«Dès le huitième siècle du christianisme, dit un de nos savants fournisseurs, les Saxons et les Sarmates, entendant les missionnaires leur parler sans cesse de la puissance redoutable du démon, crurent prudent de lui offrir un culte secret pour le désarmer et même se le rendre favorable. Ils l’appelaient le dieu noir ou _Tybilinus_; les Allemands l’appellent encore aujourd’hui _Dibel_ ou _Teufel_.»
Eh bien, le dieu noir devint pour les peuples germaniques le chef d’armée de leurs dieux proscrits, armée qui devait encore se grossir de plus en plus.
Les princes, les chevaliers, suivis de leurs vassaux, partaient en foule pour la croisade; mais de la croisade, mais de l’Orient, princes et vassaux, en même temps que de saintes reliques, rapportaient la tradition des gnomes, des péris et des ondines.
Irrité de ne plus être dieu, le Rhin, pour se venger des seigneurs évêques, accueillait ces derniers venus comme il avait fait de leurs devanciers. Dans ses eaux régénératrices, les ondines se mêlaient aux tritons et aux naïades; les gnomes s’abritaient sous ses rochers, où ils faisaient bon ménage avec les nains, et au crépuscule du soir, les nymphes, les elfes, les dryades recommençaient à danser sur ses rivages avec les sylphes, les fées et les péris.
Sans doute, pour l’Allemagne chrétienne ce fut là plus tard moins une affaire de conscience qu’un aliment à l’imagination; mais dans ce bon pays, à la fois croyant et rêveur, où les paroles des poëtes sont paroles d’évangile, l’imagination domine facilement la conscience, et la recherche de la petite fleur bleue en égara plus d’un, même parmi les doctes, dans des sentiers quasi-sataniques. D’ailleurs il est dans l’essence de l’esprit allemand, toujours tourné vers l’idéalité, son pôle magnétique, d’opposer au culte officiel un autre culte plus intime, plus mystérieux.
Il en était ainsi au quatorzième et au quinzième siècle; il en est encore ainsi au dix-neuvième, surtout parmi le peuple des campagnes, qui, durant son passage à travers les temps de sorcellerie, où Tybilinus dominait presque exclusivement, a complétement modifié ses croyances païennes, et transporté son Olympe sur le Broken, la montagne du Sabbat.
Voyons maintenant ce que sont devenus, parmi les habitants des bords du Rhin, leurs anciens dieux et demi-dieux de toutes les paroisses.
XI
XI
ESPRITS ÉLÉMENTAIRES DE L’AIR, DU FEU ET DE LA TERRE.--Des Sylphes, de leurs divertissements et de leurs usages domestiques.--La petite reine Mab.--Les Follets.--Elfes clairs et Elfes noirs.--Véritable cause du somnambulisme naturel.--LA FIANCÉE DU VENT.--Le Feu-Grisou.--Maître Hœmmerling.--Le dernier Gnome.
Répétons-le, si nous ne l’avons pas dit encore assez clairement, en Allemagne, les mœurs, les coutumes, les croyances, les choses du préjugé, comme celles de l’art et de la science même, ont un commencement et n’ont pas de fin. Dans cette vieille terre du mysticisme et de la philosophie, tout s’implante à jamais, tout s’y perpétue, comme les chênes séculaires de l’antique Hercynie; le vieil arbre abattu, à défaut de sa tige, y verdit encore çà et là par ses rejets et ses surgeons. Le druidisme lui-même s’y est perpétué. Nous l’avons vu combattre contre les dieux de Rome; il a combattu de même contre le christianisme avec Witikind; il se cachait dans les rangs des premiers iconoclastes ou briseurs d’images; au milieu de cette vaste contrée, soumise enfin, et dévouée tout entière au catholicisme, on a pu le voir ressusciter tout à coup aux premières lueurs de la Réforme. Luther fut encore un druide.
Grâce à cette ténacité de croyances, dans ce bienheureux sol prolifique, tout ce qui semble avoir disparu n’a fait que se modifier, tout ce qui est mort ressuscite sous une forme ou sous une autre.
Prouvons-le.
De tous ces dieux déjà mentionnés par nous, ceux qu’on aurait pu croire à jamais oubliés, balayés par le vent, qu’ils avaient eu la prétention de suppléer, ou retombés dans la poussière à laquelle ils paraissaient faire concurrence, c’étaient, certes, ces petits dieux microscopiques dont nous avons parlé tout d’abord.
Il n’en était rien. Ne représentaient-ils pas de fait les esprits élémentaires par excellence? et le culte des éléments persista en dépit des autres cultes qui le frappaient de réprobation.
Seulement, ces dieux atomes, quoique restés bien petits, bien petits, s’étaient, relativement à leur ténuité première, développés d’une manière considérable; ils avaient même pris une forme et un corps, un corps visible, une forme non dépourvue de grâces.
Ils étaient devenus les Alps ou Alfs, connus plus tard sous leur dénomination orientale de Sylphes.
Il arrivait autrefois que le voyageur attardé, le paysan ou le bûcheron revenant d’une noce vers la tombée de la nuit, avaient cette chance heureuse de rencontrer dans une clairière du bois ou sur les bords d’un ruisseau, une troupe de lutins s’ébattant au milieu des clartés crépusculaires.
C’étaient les Sylphes, ce petit peuple de l’air, qui volaient par essaims, faisant leur nid d’une fleur ou de quelques brins de mousse au pied d’un genêt, ne sortant que le soir pour aller se visiter réciproquement et remplir leurs devoirs de société et de bon voisinage.
Si le voyageur, le bûcheron ou le paysan avait doucement marché sur le sable du ruisseau ou dans un sentier herbeux qui amortit le bruit de ses pas, s’il s’était arrêté à temps pour bien voir sans être vu, alors il pouvait assister à leurs divers exercices, et, témoin ignoré, pénétrer les secrets de leur vie intime.
Avez-vous, lecteur, dans le _Roméo_ de Shakspeare, entendu Mercutio raconter la venue de la petite reine Mab?
_O then, I see, queen Mab hath been with you._
«Son char est fait d’une coquille de noisette finement évidée; les longues pattes d’un faucheux ont fourni les rayons de ses roues; le manche de son fouet est un os de grillon, et son postillon un petit moucheron vêtu de gris.»
Eh bien, le paysan, le bûcheron ou le voyageur jouissait d’un spectacle non moins curieux.
Parmi nos Sylphes, les uns, suspendant un fil de la Vierge entre deux brins d’herbe, se livraient au plaisir de l’escarpolette ou se faisaient un hamac d’une toile d’araignée; les autres dansaient en tourbillonnant dans l’air avec un harmonieux bruissement d’ailes qui, pour eux, servait d’orchestre à ce bal aérien. Non loin de là, les petites dames sylphides, en bonnes ménagères, lavaient leur linge dans un rayon de la lune ou préparaient le repas commun.
C’était un léger mélange du miel extrait du nectaire des fleurs, quelques gouttes de lait recueillies sur les hautes herbes touchées en passant par les mamelles pendantes des génisses, quelques perles de cette précieuse rosée sécrétée par les plantes aromatiques, le tout servant d’assaisonnement à des œufs de papillon, et battu en neige.
Si, durant le repas, d’épaisses ténèbres enveloppaient tout à coup les convives, d’autres lutins, les Follets, aux ailes de feu, venaient prendre place à leur table hospitalière, payant leur écot par la clarté qu’ils répandaient autour d’eux.
La principale occupation de ceux-ci consistait à marcher devant le voyageur égaré, afin de le remettre dans sa route.
Tels étaient alors les esprits inoffensifs de l’air et du feu. Tout a bien changé de ce côté: depuis que des méchants ont fait courir le bruit qu’ils ne sont que le produit d’une combustion de gaz hydrogène ou de la présence du phosphore tenu en dissolution dans les terrains humides, les Feux-Follets, prenant les hommes en haine, ne se montrent plus aux voyageurs que pour les entraîner dans les ravines et les marécages.
Quant aux Sylphes (Alps ou Alfs), soit que de mauvais propos aient été de même tenus sur eux,
soit que le chimiste Liébig, dans son _Traité sur la composition de l’air_, ait étourdiment nié leur existence parce qu’il n’avait trouvé ni Sylphes ni Sylphides au fond de son appareil, subissant une troisième transformation, ils sont devenus les Elfes perfides, également ennemis des hommes.
Les Elfes aujourd’hui se divisent en deux classes, toutes deux redoutables.
Nymphes errantes à travers les prairies et les bois, comme les Willis des Slaves, les Elfes clairs (_Liosalfar_) guettent les jeunes gens sans expérience et les associent à leurs danses sans fin, à la suite desquelles, le souffle leur manquant, ils tombent le plus souvent pour ne plus se relever. Les traditions allemandes sont pleines de leurs méfaits. La place où se sont circonscrites ces rondes diaboliques s’argente sous leurs pas. C’est à ces cercles argentés que les bergers reconnaissent leurs traces, dont ils ont hâte de s’éloigner ainsi que leurs troupeaux.
Les Elfes noirs (_Schwartzalfar_) personnifient le cauchemar et le somnambulisme, le somnambulisme naturel, bien entendu.
Pendant ce dernier état, c’est l’Elfe noir qui dirige les mouvements du dormeur, qui vit en lui, qui pense et agit pour lui, qui le fait grimper sur les meubles et même sur les toits; qui lui fait garder son équilibre, à moins que.... Pauvre dormeur, prends garde! les Elfes noirs sont traîtres et cruels; il pourrait bien passer par la tête de celui qui te possède l’idée bouffonne de te jeter du haut en bas.
Les Alfs, devenus les Elfes, n’étaient pas les seuls esprits de l’air, on le comprend: vu leur nature frêle et délicate, par manque de souffle ils n’auraient pu suffire à enfler la voile des vaisseaux ou à pourchasser les nuages d’un horizon à l’autre.
Chez les Celtes, tous les magiciens avaient eu les vents et la tempête à leur disposition; aujourd’hui encore en Norwége, en Laponie, certains hommes vous vendent, à prix débattu, le vent qui vous convient pour accomplir heureusement votre traversée; en Allemagne, le peuple reconnut le vent comme puissance élémentaire; il ne le divinisa pas, comme avaient fait les Grecs et les Romains avec toute cette famille essoufflée d’Éole, d’Eurus, de Borée et de Favonius, mais il en fit un personnage doué de volonté, agissant par lui-même. Les poëtes aidèrent à donner de l’importance à _monsieur le Vent_.
Il me tombe sous la main une ballade qui mettra le lecteur à même d’en juger:
«Greth, la jolie meunière, était courtisée par le fils du roi. Son père, le meunier, sachant que les fils de rois n’épousent guère, lui avait choisi pour mari un jeune marchand de farine de Rotterdam.
«Le Hollandais s’était déjà mis en route par le Rhin; le soir même il devait arriver pour faire sa demande. Greth appela à son aide monsieur le Vent, qui entra aussitôt par sa fenêtre, non sans briser quelques carreaux.
«Que me veux-tu?
«--Un homme, malgré moi, va venir pour être mon mari; il s’approche dans sa barque à voiles; fais en sorte qu’il ne puisse toucher à Bingen.»
«Le Vent souffla, souffla si bien que la barque, au lieu de continuer de tenir le cap sur Bingen, navigua en arrière jusqu’à Rotterdam. A Rotterdam elle ne put même jeter ses amarres; reculant toujours, elle s’engagea dans la mer du Nord, où peut-être encore aujourd’hui le Hollandais est en train de courir des bordées.
«Mais avant de souffler, le Vent avait posé ses conditions auxquelles la belle meunière avait souscrit sans même les entendre, tant, sous l’influence de son visiteur, les meubles, les portes, les cloisons faisaient vacarme autour d’elle. Et c’est ainsi que la pauvre Greth se trouva être la fiancée du Vent, ce qui la contrista fort, car plus d’espoir pour elle d’épouser jamais le fils du roi.
«Cependant, avec sa belle fiancée, le Vent se montrait galant à sa manière. Chaque matin, quand elle ouvrait sa fenêtre, il lui jetait de beaux bouquets arrachés par lui dans les jardins voisins.
«Quelque jeune garçon du village qu’elle avait dédaigné passait-il devant elle sans la saluer, monsieur le Vent lui enlevait son chapeau, qu’il faisait tournoyer en l’air à des hauteurs si considérables, que volontiers il n’apparaissait bientôt plus que de la grosseur d’une alouette. Trop heureux que, du même coup, avec le chapeau, il ne lui enlevât pas la tête.
«Un jour (on peut supposer que ce jour-là monsieur le Vent dormait), le fils du roi entra au moulin, pénétra sans obstacle dans la chambre de Greth, et tout d’abord voulut l’embrasser; Greth le laissa faire. Mais, de nouveau, sans qu’au dehors rien ne bougeât, les portes et les cloisons se démenèrent, battant à qui mieux mieux; les meubles, les tables, les chaises exécutèrent une danse désordonnée.
«Greth elle-même se mit à tournoyer d’une manière effrayante; ses cheveux, tout à coup dénoués, épars, ruisselants, agités, tourbillonnaient comme elle avec des bruissements, des sifflements sinistres. Épouvanté à la vue de cette tempête à huis clos, le prince s’écria:
«Ah! maudite, tu es la fiancée du Vent!»
«Et au même instant une rafale épouvantable emporta le fils du roi, la meunière et le moulin, dont on n’entendit plus parler depuis. Peut-être avaient-ils été rejoindre le Hollandais qui courait toujours ses bordées dans la mer du Nord, ou le chapeau qui poursuivait sa route à travers les nuages.»
La tradition ne nous dit pas si c’est après cet événement que monsieur le Vent épousa madame la Pluie.
Voilà pour les esprits de l’air. Quant à ceux du feu, bien entendu ils n’étaient pas représentés seulement par les Follets; il y avait aussi les Salamandres, trop connues pour qu’il soit nécessaire d’en parler ici; de même des Feux-Saint-Elme, proches parents des Feux-Follets; mais nous nous arrêterons un instant devant le redoutable Feu-Grisou, l’effroi des mineurs, en nous étonnant du rôle presque insignifiant joué par lui dans la Mythologie populaire de l’Allemagne, malgré les nombreuses victimes qu’il a faites dans tous ces pays de montagnes, et particulièrement dans le Harz.
Cette foudre souterraine, plus meurtrière que celle d’en haut, les peuples du Rhin l’ont simplement personnifiée sous la figure d’un moine de haute taille, qu’ils nomment maître Hœmmerling.
Maître Hœmmerling visite les mines de temps en temps avec les allures pacifiques d’un amateur ou plutôt d’un inspecteur qui en prendrait à son aise; cependant, surtout le vendredi, il est parfois sujet à des colères subites. Qu’un ouvrier manie le pic avec maladresse, qu’il soit insolent envers son chef ou son chef trop dur, trop exigeant envers lui, rapide comme l’éclair il ira de l’un à l’autre, tandis qu’ils ont le corps à moitié hors de la fosse, et, rapprochant subitement ses longues jambes, il leur broiera la tête entre ses deux genoux, sans plus de façons que n’en met une bonne mère de famille à écraser entre les ongles de ses deux pouces l’insecte nuisible qui s’attaque à son enfant bien-aimé.
Nous voilà quittes envers les esprits élémentaires de l’air et du feu; mais tandis qu’à la suite de maître Hœmmerling, nous nous trouvons engagés dans les profondeurs des montagnes, pourquoi, sans désemparer, ne dirions-nous pas un mot des Gnomes, ces esprits de la terre?
A travers la couche d’air épaisse qui remplit ces immenses cavernes, voyez-vous pendre de haut en bas de gigantesques stalactites tout imprégnées de fer; ce sont les colonnes de ces palais souterrains; autour des stalactites, des eaux dormantes et plombées figurent de petits lacs dont les bords sont comme cerclés de rouille; çà et là, dans des fonds vaseux, encombrés de minerais et de scories de toute espèce, croissent de noirs roseaux en forme de couleuvres: comme les couleuvres, ils se replient sur eux-mêmes, promenant de côté et d’autre leur tête, à l’extrémité de laquelle brille un œil de diamant. Ces sombres profondeurs semblent se peupler d’êtres fantastiques; près d’un amas de pépites d’or, dans une pose immobile, se tient un griffon, gardien vigilant et silencieux; autres gardiens des trésors enfouis dans ce monde des métaux et des pierres précieuses, une bande de chiens noirs rôde incessamment le long de ces voûtes; sur les pentes, de petits nains, pareils à des grillons, sautillant comme des pois sur le crible du vanneur, ramassent de droite et de gauche des paillettes d’or abandonnées à leur discrétion; d’énormes grenouilles y sont aussi placées en sentinelles; puis enfin, au plus profond de ces abîmes se meuvent les rois de cet empire, au corps ramassé, aux membres trapus, à la tête monstrueuse; ce sont les Gnomes.
Mais aux Gnomes on ne croit plus guère; les ouvriers mineurs, qui chaque jour auraient dû se trouver en rapport avec eux, ont nié leur existence, et insensiblement ils sont passés à l’état d’êtres fabuleux.
Il m’a été raconté cependant que, pas plus tard que l’année dernière, une jolie paysanne des environs de Hombourg fut vue certain soir à la danse, portant au doigt un gros rubis. Elle prétendait l’avoir reçu d’un esprit de la terre qui lui était apparu à l’entrée des mines du Taunus.
Après informations prises par les commères, convaincue de n’avoir eu de rencontre réelle qu’avec un Gnome anglais, voyageant pour sa santé et courtisant les jolies filles pour sa satisfaction, elle fut chassée du pays.
C’est le dernier Gnome dont on ait entendu parler dans cette partie de l’Allemagne.
XII
XII
ESPRITS ÉLÉMENTAIRES DES EAUX.--Pétrarque à Cologne.--Jugement de Dieu par l’eau.--DES NIXES ET DES ONDINES.--Une permission de dix heures.--L’ONDINE AU PIED BLANC.--Toc, toc! hâtez-vous!--Horribles mystères du Rhin.--La cour du grand Nichus.--NIXCOBT, le messager des morts.--Ses joyeux tours.--Je me mets à la recherche d’une Ondine.
«En quittant Aix-la-Chapelle, je m’étais arrêté à Cologne, sur la rive gauche du Rhin, toute couverte alors de plusieurs rangs de femmes, troupe innombrable et charmante.... Couronnées de fleurs ou d’herbes aromatiques, les manches relevées au-dessus du coude, elles plongeaient dans le fleuve leurs mains blanches et leurs bras potelés, en murmurant je ne sais quelles paroles mystérieuses que je ne pouvais comprendre.
«J’interrogeai. On me répondit que c’était l’ancien usage du pays. Grâce à ces ablutions, accompagnées de certaines prières, le fleuve emportait avec lui, au courant de ses flots rapides, tous les maux qui, sans cela, vous auraient atteints dans l’année. A quoi, en souriant, je répondis: «Bienheureux les peuples du Rhin, puisque le bon fleuve entraîne vers les contrées lointaines toutes leurs misères! Jamais ni le Pô ni le Tibre ne réussiraient si bien à nous débarrasser des nôtres!»
Ainsi s’exprime Pétrarque dans une de ses lettres familières datée de la veille de la Saint-Jean.
Cette lettre, précieuse autant par sa date que par son contenu, témoigne irréfutablement qu’au quatorzième siècle, dans ce même jour où s’allument les feux de joie en l’honneur des fêtes du solstice, obstinés vestiges de l’ancien culte du feu, le Rhin avait sa part égale dans les hommages populaires.
Par malheur, les chrétiens finirent par en appeler aux éléments, soit de l’eau, soit du feu, comme à une autorité judiciaire.
Ce principe admis que les éléments étant des substances pures devaient naturellement rejeter loin d’eux tout objet impur, dans l’ordalie par l’eau on vous déshabillait, et après vous avoir préalablement lié en croix les mains et les pieds, c’est-à-dire la main droite attachée au pied gauche et la main gauche au pied droit, on vous jetait dans une rivière, dans un cours d’eau quelconque, pourvu qu’il fût profond; surnagiez-vous, déclaré coupable, on vous brûlait vif; plongiez-vous, persistiez-vous à rester au fond de l’eau, on vous reconnaissait innocent, mais vous étiez noyé.