La Muette de Portici: Opéra en cinq actes

Chapter 2

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Au marché gui vient de s'ouvrir, Venez, hâtez-vous d'accourir: Voilà des fleurs, voilà des fruits, Raisins vermeils, limons exquis, Oranges fines de Méta, Rosolio, vin de Somma, C'est moi qui veux vous les offrir: Venez, hâtez-vous d'accourir!

UN PÊCHEUR.

Venez, adressez-vous au pécheur de Mysène.

UN MARCHAND.

Macarino parfait; venez, prenez chez moi.

UNE MARCHANDE DE FRUITS.

Je vends des fruits au vice-roi.

UNE MARCHANDE DE FLEURS.

Je vends des bouquets à la reine.

LE CHOEUR.

Au marché qui vient de s'ouvrir, Venez, etc.

SCÈNE III.

LES PRÉCÉDENTS; SELVA, PLUSIEURS SOLDATS _qui se répandent dans le marché._

(_Fenella aperçoit Selva. Trompée par son uniforme, elle le regarde d'abord avec curiosité; mais elle le reconnaît, fait un geste d'effroi, se rassied et tâche de lui cacher sa figure._)

SELVA. _Pendant que la danse continue, il parcourt les différents groupes de jeunes filles et les regarde attentivement; arrivé près de Fenella, il fait un geste de surprise._

Non, je ne me trompe pas, C'est bien elle! A moi, soldats! Qu'à l'instant même on me suive!

FENELLA. _Elle se lève épouvantée, et court se réfugier au milieu de ses compagnes: par ses gestes elle les supplie de la protéger._

LE CHOEUR DE FEMMES.

Ciel! on veut l'emmener captive! Qu'a-t-elle fait?

SELVA ET LES SOLDATS.

Qu'à l'instant on nous suive!

(_On entraîne Fenella._)

ENSEMBLE.

LE CHOEUR DE FEMMES.

Ah! contre l'étranger n'est-il point de recours! Qui viendra donc à son secours?

SELVA ET LES SOLDATS.

Point de murmure, il y va de vos jours!

_Selva et les soldats sont au moment d'emmener Fenella, quand au milieu du marché paraissent Masaniello, Piétro et quelques pêcheurs._

SCÈNE IV.

LES PRÉCÉDENTS; MASANIELLO, PIÉTRO, PÊCHEURS.

MASANIELLO.

Où la conduisez-vous?

SELVA.

Quel es-tu? que t'importe?

MASANIELLO.

Sais-tu qu'elle est ma soeur?

SELVA.

Rebelle, éloigne-toi; Obéis sans murmure aux ordres de ton roi.

MASANIELLO, _tirant son poignard._

Crains la fureur qui me transporte!

SELVA, _faisant signe à un soldat._

Arrachez-lui ce fer dont il ose s'armer!

MASANIELLO, _poignardant le soldat._

Levez-vous, compagnons! on veut nous opprimer! Un lâche, un mercenaire, Osa porter sur moi son insolente main; Il n'est plus, et le téméraire De la tombe aux tyrans vient d'ouvrir le chemin!

SELVA.

Tremblez! je punirai des traîtres...

MASANIELLO.

Va dire aux étrangers que tu nommes tes maîtres, Que nous foulons aux pieds leur pouvoir inhumain. N'insulte plus, toi qui nous braves, A des maux trop longtemps soufferts. Tu crois parler à des esclaves, Et nous avons brisé nos fers.

LE CHOEUR.

Non, plus d'oppresseurs, plus d'esclaves, Combattons pour briser nos fers.

(_Tous les paysans, qui étaient restés assis, se lèvent en tirant leurs armes, en un instant Selva et ses soldats sont entourés et désarmés._)

LE CHOEUR.

Courons à la vengeance! Des armes, des flambeaux! Et que notre vaillance Mette un terme à nos maux!

(_Ils agitent leurs armes et vont pour sortir._)

MASANIELLO, _les arrêtant._

Invoquons du Très-Haut la faveur tutélaire A genoux, guerriers, à genoux! Dieu nous juge: que sa colère Aux combats marche devant nous.

(_Le peuple se prosterne._)

MASANIELLO ET LE CHOEUR.

Saint bienheureux, dont la divine image De nos enfants protège les berceaux, Toi qui nous rends la force et le courage, Toi qui soutiens le pauvre en ses travaux, Tu nous vois tous A tes genoux! Sois avec nous, Protège nous! Saint bienheureux, dont la divine image De nos enfants protège les berceaux, Toi qui nous rends la force et le courage, Fais aujourd'hui pour nous des miracles nouveaux!

(_On entend le roulement du tambour et le bruit du tocsin._)

MASANIELLO.

L'airain s'agite et vos armes sont prêtes; Assurons donc, par nos sanglants travaux, Ou des vainqueurs les lauriers à nos têtes, Ou des martyrs la palme â nos tombeaux!

CHOEUR GÉNÉRAL.

Marchons! des armes, des flambeaux!

PIÉTRO.

Le temple ne pourra défendre Le sang impur de nos bourreaux; Par torrents il faut le répandre!

CHOEUR GÉNÉRAL.

Marchons! des armes, des flambeaux!

PIÉTRO.

Ils n'auront dans leur ville en cendre D'autre asile que leurs tombeaux.

CHOEUR GÉNÉRAL.

Marchons! des armes, des flambeaux!

(_Ils se partagent des armes; ils courent des torches à la main; les femmes excitent à la lueur de l'incendie._)

ACTE IV.

_L'intérieur de la cabane de Masaniello. Le fond en est fermé par une voile de vaisseau; à droite, une chaise et une table; à gauche, une natte qui sert de lit à Masaniello._

SCÈNE PREMIÈRE.

MASANIELLO, _assis_; LE MARQUIS DE COLONNE, _et les principaux_ HABITANTS DE NAPLES, _debout et groupés autour de Masaniello._

LE CHOEUR.

Écoute nos voix suppliantes! Laisse-toi fléchir par nos pleurs, Et désarme les mains sanglantes Des ministres de tes fureurs.

UN MAGISTRAT.

Seigneur!

MASANIELLO.

Ce titre est une offense.

LE MARQUIS.

Chef du peuple!

MASANIELLO.

Oui, cruels! oui, son chef, son vengeur! Mon règne doit durer autant que sa vengeance. Vous vivants, je suis roi; vous morts, simple pêcheur: Mon règne sera court.

LE CHEF DE LA JUSTICE.

Grâce! que la clémence Touche un peuple inhumain et sourd à nos accents.

MASANIELLO.

Entendiez-vous ses cris quand vous étiez puissants? Vous l'écrasiez sous votre tyrannie: De la sienne à mes pieds subissez donc la loi.

LE MARQUIS.

Nous t'offrons nos trésors, accorde-nous la vie!

MASANIELLO.

Que pouvez-vous m'offrir qui ne soit pas à moi? Ces trésors, je le sais, sont le fruit de nos peines: Il n'importe, reprenez-les. Si je me suis armé, c'est pour briser nos chaînes, Et non pour piller vos palais.

LE CHOEUR.

Écoute nos voix suppliantes, Laisse-toi fléchir par nos pleurs.

MASANIELLO.

Non.

LE CHOEUR.

Désarme les mains sanglantes Des ministres de tes fureurs!

MASANIELLO.

Non, non.

LE CHOEUR.

Que la pitié retienne Ton glaive suspendu sur nous. Épargne notre tête.

MASANIELLO.

Écoutez: à vos coups, Si j'eusse été vaincu, j'aurais offert la mienne... Mais vous m'implorez à genoux, Vous demandez la vie, allons, je vous la donne. Pontifes, magistrats, princes, relevez-vous! Masaniello, le pêcheur, vous pardonne. Laissez-moi.

(_Ils sortent._)

SCÈNE II.

MASANIELLO, _seul._

N'écoutant que ma juste fureur, J'aurais peut-être dû les punir de leurs crimes; Mais ce meurtre sans fruit eût souillé leur vainqueur; Nos soldats furieux ont fait trop de victimes... Je ne sais quel dégoût s'empare de mon coeur. Les lâches! ils dormaient courbés sous leurs entraves; J'ai dit: Réveillez-vous! je les ai délivrés, Et de sang aussitôt ils se sont enivrés: Ma victoire en tyrans a changé ces esclaves!

AIR.

O Dieu! toi qui m'as destiné A remplir ce sanglant office, Pour achever le sacrifice; Grand Dieu! que ne m'as-tu donné Leur inexorable justice? N'adouciras-tu point tes arrêts rigoureux Ne pourrai-je fléchir ces tigres inflexibles? Rends-moi, pour t'obéir, rends-moi cruel comme eux, Dieu puissant! ou rends-les sensibles! Et cependant pour eux mon coeur est alarmé. Le vice-roi, que poursuivait leur rage, Aux murs de Châteauneuf est encore enfermé. Il faut par un assaut consommer notre ouvrage.

SCÈNE III.

MASANIELLO, FENELLA, _abattue et chancelante._

MASANIELLO.

Que vois-je? Fenella! quelle horrible pâleur! Nous venons, ô ma soeur! de venger ton outrage. Qui peut encore exciter ta douleur?

FENELLA. _Elle lui peint le désordre de Naples._

MASANIELLO.

J'ai voulu, mais en vain, mettre un terme au carnage.

FENELLA. _Elle lui représente, par ses gestes, les horreurs auxquelles la ville est livrée, le pillage, le meurtre, l'incendie._

MASANIELLO.

Oui, des torches en feu dévorant les palais, Des enfants étouffes sur le sein de leurs mères, Des frères frappés par leurs frères, Oui, des forfaits ont puni des forfaits; Mais, tu le sais, je n'en suis pas coupable. Viens dans mes bras, dissipe ton effroi.

FENELLA. _Elle lui fait entendre qu'elle ne peut résister à la fatigue._

MASANIELLO.

La fatigue t'accable; Repose en paix, je veillerai sur toi. Du pauvre seul ami fidèle, Descends à ma voix qui t'appelle, Sommeil, descends du haut des cieux! De son coeur bannis les alarmes; Qu'un songe heureux sèche les larmes Qui tombent encore de ses yeux. (_Fenella s'endort sur le lit à gauche._) Un doux sommeil apaise sa souffrance; Mais on vient.

SCÈNE IV.

LES PRÉCÉDENTS, PIÉTRO, PÊCHEURS.

MASANIELLO.

C'est Piétro... que voulez-vous de moi?

PIÉTRO.

Nos compagnons nous députent vers toi.

MASANIELLO.

Eh bien! que veut mon peuple?

PIÉTRO.

Il demande vengeance.

LE CHOEUR.

À nos serments L'honneur t'engage; Plus d'esclavage, Plus de tyrans!

(_Pendant ce choeur, Fenella s'éveille et écoute._)

MASANIELLO.

Calmez-vous, amis: quel délire À des meurtres nouveaux semble pousser vos bras?

PIÉTRO.

Le fils du vice-roi se dérobe au trépas: Notre salut commun exige qu'il expire! Il a près de ces lieux porté ses pas errants.

(_Fenella exprime les craintes les plus vives._)

MASANIELLO.

Eh! n'est-ce pas assez de chasser nos tyrans? Faut-il les immoler?

PIÉTRO.

Oui, nous voulons sa tête!

MASANIELLO.

Ah! que la pitié vous arrête!

PIÉTRO ET LE CHOEUR.

A nos serments, etc.

MASANIELLO.

Silence! écoutez-moi! trop de sang, de carnage, Ont signalé votre fureur: Je saurai mettre un terme à cette aveugle rage.

PIÉTRO.

Tu voudrais vainement enchaîner notre ardeur. Tu nous trahis...

MASANIELLO.

Parlez plus bas... Ma soeur...

(_Fenella a pris part à la scène, et au moment où Masaniello parle d'elle, elle affecte de dormir profondément._)

PIÉTRO.

Elle repose.

MASANIELLO.

Elle peut nous entendre.

PIÉTRO.

Eh bien! entrons, suis-nous sans plus attendre.

LE CHOEUR.

A nos serments L'honneur t'engage; Plus d'esclavage, Plus de tyrans!

(_Ils entrent dans l'intérieur de la chaumière._)

SCÈNE V.

FENELLA, _seule. Elle a tout entendu, elle frémit; mille sentiments confus l'agitent; le danger d'Alphonse, le souvenir de sa trahison. On frappe à la porte de la chaumière: Fenella s'effraie, elle hésite; on frappe de nouveau: elle se décide à ouvrir, reconnaît Alphonse et cache sa figure dans ses mains._

SCÈNE VI.

FENELLA, ALPHONSE, ELVIRE, _enveloppée dans un manteau, couverte d'un voile noir._

ALPHONSE.

Ah! qui que vous soyez, accueillez ma prière, Et dérobez-nous à la mort. Ciel! que vois-je? c'est elle! ô justice sévère! Elle est maîtresse de mon sort.

FENELLA. _Elle recule avec effroi, lui fait entendre que jamais un crime ne reste impuni, lui reproche sa trahison._

ALPHONSE.

Oui, j'ai mérité ta colère. Sois juste, abandonne à leurs bras Le perfide qui t'a trahie! Les meurtriers sont sur mes pas. Venge-toi, tu le peux.

FENELLA. _En mettant le doigt sur sa bombe, elle lui fait signe qu'on peut les entendre, et l'entraîne rapidement de l'autre côté du théâtre, en lui montrant la porte par laquelle les pêcheurs viennent de sortir._

ALPHONSE.

Ah! que par mon trépas Ta vengeance soit assouvie! Mais le destin d'une autre à mon sort est lié; Pour une autre que moi j'implore ta pitié! Prends mes jours, épargne sa vie!

FENELLA. _Elle jette un regard sur Elvire, court vers elle, entr'ouvre son manteau, lui arrache le voile qui couvre son visage, s'éloigne d'elle avec colère, et semble dire: Voilà donc celle que tu m'as préférée, et tu veux que je l'épargne!_

ELVIRE.

Fenella, sauvez mon époux!

FENELLA. _Elle n'est plus maîtresse d'elle-même, et n'écoute que sa jalousie. Elle aurait sauvé Alphonse, mais elle veut perdre sa rivale. Déjà elle a fait un pas vers la porte de la cabane où les pêcheurs sont rassemblés._

ELVIRE, _l'arrêtant par la main._

Vous, nous trahir! quel transport vous entraîne? Ne nous repoussez pas, c'est votre souveraine Qui vous demande asile et tremble devant vous.

FENELLA. _Son coeur passe tour à tour de la vengeance à la pitié; elle s'arrête entre Alphonse et Elvire._

ELVIRE.

Arbitre d'une vie Qui va m'être ravie, A ma voix qui supplie Laissez-vous attendrir.

ALPHONSE.

Du sort qui nous opprime Que je sois seul victime Seul j'ai commis le crime Dont tu veux la punir.

FENELLA. _Elle s'est laissée toucher à la voix d'Elvire: et comme frappée de la voir si belle, elle retire brusquement sa main, que la princesse tenait dans les siennes._

ELVIRE.

Dans vos maux, fille infortunée, Ma bonté fut votre recours; Et moi, dans la même journée, Je viens implorer vos secours. Je pris pitié de vos alarmes Lorsque je vis couler vos larmes; Mes larmes coulent devant vous. Je vous vis, pour fuir votre chaîne, Tomber aux pieds de votre reine; Votre reine est à vos genoux!

FENELLA. _Elle ne peut vaincre son émotion; elle les repousse encore, mais faiblement, et se détourne pour cacher ses pleurs qu'elle veut étouffer. (Alphonse et Elvire, qui s'aperçoivent de l'impression qu'elle éprouve, se rapprochent d'elle, et redoublent leurs instances avec un accent plus touchant._)

ENSEMBLE.

ALPHONSE.

Du sort qui nous opprime Que je sois seul victime! Seul j'ai commis le crime Dont tu veux la punir!

ELVIRE.

Arbitre d'une vie Qui va m'être ravie, A ma voix qui supplie Laissez-vous attendrir.

FENELLA. _Elle ne peut résister à leurs prières; elle fait un violent effort sur elle-même, saisit leurs mains, et jure de les sauver ou de mourir avec eux. (On entend du bruit; Masaniello sort de la porte à droite; Alphonse saisit son épée.)_

SCÈNE VII.

LES PRÉCÉDENTS, MASANIELLO.

MASANIELLO.

Des étrangers dans ma chaumière! Que cherchez-vous?

FFNELLA. _Elle fait signe à son frère qu'ils sont proscrits, qu'ils cherchent un asile, qu'elle leur a promis son appui._

ALPHONSE.

Errants dans l'ombre de la nuit, Nous n'avons plus d'espoir, le peuple nous poursuit, Et nous fuyons leur fureur meurtrière.

MASANIELLO.

A cette porte hospitalière Jamais un malheureux n'a frappé vainement. Oui, quel que soit le sang dont cette arme est trempée, Entrez, je vous reçois; et, mieux que votre épée, L'hospitalité vous défend.

FENELLA. _Elle exprime sa joie, et par ses gestes semble dire. Ne craignez rien, vous voilà sauvés; mon frère répond de votre vie._

SCÈNE VIII.

LES PRÉCÉDENTS, PIÉTRO, BORELLA, QUELQUES CONJURÉS.

PIÉTRO.

Par le peuple conduits, marchant d'un pas docile, Les magistrats napolitains Viennent déposer dans tes mains Les clés des portes de la ville. (_Apercevant Alphonse._) Que vois-je, juste ciel! le fils du vice-roi!

MASANIELLO.

Que me dis-tu, Piétro?

PIÉTRO.

Lui-même est devant toi.

ENSEMBLE.

PIÉTRO.

Du transport qui m'anime Il sera la victime: Qu'il craigne mon courroux! Un hasard favorable Permet que le coupable Tombe enfin sous nos coups.

MASANIELLO.

Je sens qu'en sa présence Les torts de sa naissance Réveillent mon courroux. Mais plus fort que la haine, Le serment qui m'enchaîne Le dérobe à leurs coups.

ALPHONSE.

Funeste destinée! Ah! qu'une infortunée Échappe à leur courroux! S'ils épargnent sa vie, Je brave leur furie; Mon sort me sera doux.

ELVIRE.

J'attends avec constance L'arrêt de leur vengeance Qui doit me joindre à vous. Le péril nous rassemble: Si nous mourons ensemble, Mon sort me sera doux.

PIETRO ET LE CHOEUR.

Oui, c'est lui que le ciel livre à notre courroux. Oui, tu nous l'as promis; qu'il tombe sous nos coups.

ALPHONSE, _à Piétro._

Farouche meurtrier, je brave ton courroux. Viens me donner la mort ou tomber sous mes coups.

(_Ils lèvent tous sur Alphonse leurs poignarde. Fenella se jette entre eux et Alphonse._)

FENELLA. _Elle court à son frère, et par ses gestes elle lui dit: Il était sans asile, sans défense; il est venu en suppliant vous demander un asile; vous le lui avez accordé, vous l'avez reçu sous votre toit, vous lui avez juré protection, et vous le laisseriez immoler! ces murs seraient teints de son sang!_

MASANIELLO, _à Fenella._

Sa confiance en moi ne sera pas trompée! Je me rappelle mon serment;

(_A Alphonse._)

Et mieux que ton épée, L'hospitalité te défend. Qu'on respecte ses jours!

PIÉTRO ET LE CHOEUR.

Nous avons ton serment, Et sa vie est à nous.

MASANIELLO.

D'où vous vient tant d'audace? Qu'on se taise!

PIÉTRO ET LE CHOEUR.

Tyran, crains mon juste transport!

MASANIELLO.

Je suis tyran pour faire grâce Comme toi pour donner la mort. (_A Elvire et à Alphonse._) Partez, ne craignez rien. (_A Borella._) Monte sur ma nacelle; Aux murs de Châteauneuf, conduis-les, sois fidèle; Cours, Borella, tu réponds de leur sort.

PIÉTRO ET LE CHOEUR.

Tyran, crains mon juste transport

MASANIELLO, _saisissant une hache._

Pour marcher sur leur trace, Si de franchir le seuil l'un de vous a l'audace Il tombe sous ce bras vengeur.

PIÉTRO ET LE CHOEUR, _à voix basse._

N'avons-nous fait que changer d'oppresseur?

(_Tous ouvrant un passage à Alphonse et à Elvire, qui s'éloignent en regardant Fenella._)

SCÈNE IX.

_Le fond de la cabane, qui était fermé par une voile de navire, se relève en ce moment. On aperçoit les principaux habitants de la ville apportant à Masaniello les clés de Naples. Le cortège porte des palmes et des couronnes._

FENELLA, MASANIELLO, PIETRO.

ENSEMBLE.

NAPOLITAINS, NAPOLITAINES, PÊCHEURS.

Honneur, honneur et gloire! Célébrons ce héros! On lui doit la victoire, La paix et le repos.

PIÉTRO ET LES CONJURÉS.

De le frapper j'aurai la gloire Il ne mérite plus de marcher dans nos rangs; Du haut de son char de victoire Qu'il tombe comme nos tyrans!

(_On présente à Masaniello les clés de la ville, on le revêt d'un manteau magnifique, et on lui amène un cheval sur lequel on l'invite à monter._)

MASANIELLO.

Adieu donc, ma chaumière! adieu, séjour tranquille! Je t'abandonne pour jamais. Bonheur que j'ai goûté dans ce modeste asile! Me suivras-tu dans un palais?

ENSEMBLE.

NAPOLITAINS.

Honneur, honneur et gloire! Célébrons ce héros! On lui doit la victoire, La paix et le repos.

PIÉTRO ET LES CONJURÉS.

De le frapper j'aurai la gloire Il ne mérite plus de marcher dans nos rangs; Au milieu des chants de victoire Qu'il tombe comme nos tyrans!

(_Masaniello est monté sur son cheval au milieu du peuple qui se presse autour de lui, et environné de danses. Pendant ce temps, Piétro et les conjurés le menacent de leurs poignards. Fenella, qui est près de Piétro, l'examine avec crainte, et pendant que le cortège s'empresse autour de son frère, ses regards inquiets s'élèvent vers le ciel, et semblent prier pour lui._)

ACTE V.

_Le vestibule du palais du vice-roi; à gauche un large escalier en pierre conduisant à une terrasse. Au fond, dans le lointain, le sommet du Vésuve._

SCÈNE PREMIÈRE.

PIETRO, PÊCHEURS, JEUNES FILLES DU PEUPLE.

_Ils sortent de l'appartement à gauche qui est celui du festin. C'est la fin d'une orgie: ils tiennent à la main des coupes, des vases remplis de vin; d'autres tiennent des guitares._

COUPLETS.

PIÉTRO, _une guitare à la main._

PREMIER COUPLET.

Voyez du haut de ces rivages Ce frêle esquif voguer sur la mer en fureur! Les vents, les flots et les orages Menacent d'engloutir le malheureux pêcheur. Mais la madone sainte a guidé l'équipage: Par elle protégés nous revoyons le bord. Plus de crainte, plus d'orage! Notre barque a touché le port.

LE CHOEUR.

Buvons! la barque est dans le port.

UN PÊCHEUR, _bas à Piétro._

De ce nouveau tyran as-tu brisé les chaînes?

PIÉTRO, _de même._

Oui, j'ai de notre chef puni la trahison. (_Montrant à gauche la salle du festin._) Et par mes soins, un rapide poison Déjà circule dans ses veines.

DEUXIEME COUPLET.

Parfois, le soir sur cette plage, Des pirates cruels, la terreur de ces mers, Ivres de sang et de pillage, Attendent le pêcheur pour lui donner des fers. Mais la madone sainte a guidé l'équipage: Par elle protégés nous revoyons le bord. Plus de crainte, plus d'orage! Notre barque a touché le port.

LE CHOEUR.

Buvons! la barque est dans le port.

PIÉTRO.

On vient, silence, amis!

SCÈNE II.

LES PRÉCÉDENTS, BORELLA, _sortant de l'appartement à gauche._

PIÉTRO.

Quelle frayeur t'agite, Borella?

BORELLA.

Compagnons, armez-vous, ou tremblez! De nombreux bataillons qu'Alphonse a rassemblés Marchent vers ce palais; ils s'avancent...

PIÉTRO.

O rage!

BORELLA.

Le ciel même paraît combattre contre nous. De quelque grand malheur trop sinistre présage, Les sourds mugissements du Vésuve en courroux De ce peuple crédule ont glacé le courage.

LE CHOEUR DES PÊCHEURS.

D'un juste châtiment qui peut nous préserver?

LE CHOEUR DE FEMMES.

Masaniello peut seul arrêter leur furie.

LE CHOEUR DES HOMMES.

Masaniello peut encore nous sauver.

BORELLA, _montrant la porte à gauche._

N'y comptez plus!

LE CHOEUR.

O ciel! il a perdu la vie!

BORELLA.

Non, il respire encor; mais, sourd à nos accents, Je ne sais quel délire a maîtrisé ses sens.

PIÉTRO.

C'est Dieu qui l'a frappé.

BORELLA.

Tantôt sombre et farouche, Il se croit entouré de mourants et de morts; Tantôt, le sourire à la bouche, Il chante et croit guider la barque sur nos bords.

LE CHOEUR.

Misérable Piétro, tu mourras s'il expire!

PIÉTRO.

Non, sa raison sur lui reprendra son empire. Il vient! il vient!

SCÈNE III.

LES PRÉCÉDENTS, MASANIELLO. _Le désordre de ses vêtements annonce le trouble de ses esprits._

MASANIELLO.

Courons, punissons nos bourreaux! Voilà le sang qu'il faut répandre! Réduisons leurs palais en cendre; Courons! des armes, des flambeaux!

PIÉTRO.

Reviens à toi!

MASANIELLO, _lui prenant la main._

Parle bas, pêcheur, parle bas: Jette tes filets en silence.

LE CHOEUR.

Viens, marchons, guide nos pas.

MASANIELLO.

La proie au-devant d'eux s'élance. Parle bas, pêcheur, parle bas; Le roi des mers ne t'échappera pas.

PIÉTRO.

Sais-tu quel péril nous menace? Voici nos ennemis, mais guide notre audace, Suis notre chef! Parais, ils fuiront devant toi. Partons!

MASANIELLO.

Oui, oui, partons!

PIÉTRO ET LE CHOEUR.

C'est l'honneur qui t'appelle.

MASANIELLO, _d'un air riant._

Partons, la matinée est belle; Venez, amis, venez avec moi!.. (_En ce moment le ciel s'obscurcit, et le Vésuve, qu'on aperçoit de loin, commence à jeter quelques flammes._) Chantons gaîment la barcarolle, Charmons ainsi nos courts loisirs.

LE CHOEUR

Mortels délais! vains souvenirs!

MASANIELLO.

L'amour s'enfuit, le temps s'envole.

LE CHOEUR.

Si vous tardez, on nous immole!

MASANIELLO.

Le temps emporte nos plaisirs Comme les flots notre gondole.

SCÈNE IV.

LES PRÉCÉDENTS, FENELLA.

FENELLA. _Elle court à Masaniello. Elle lui expliqué que les soldats du vice-roi s'avancent en bon ordre, enseignes déployées, et que les tambours battent aux champs. Devant eux les lazzaroni se sont enfuis effrayés; les uns ont jeté leurs armes; les autres, à genoux, ont demandé la vie. Elle entraîne Masaniello vers la fenêtre du palais... Les voilà, ils avancent; ils ont juré qu'aucun de vous n'échapperait._

PIÉTRO, _à Masaniello._

Tu le vois, leur fureur nous dévoue au trépas.

MASANIELLO, _revenant un peu à lui, et serrant Fenella contre son coeur._

Ma Fenella! ma soeur! qui cause tes alarmes?

PIÉTRO.

Nos tyrans!.. que ce mot te rappelle aux combats?

MASANIELLO.

Qu'entends-je?

PIÉTRO.

Ce sont eux.

MASANIELLO.

Eh! qui donc?

PIÉTRO.

Leurs soldats!

LE CHOEUR.

Nos tyrans!

MASANIELLO.

Se peut-il?

LE CHOEUR.

Oui, nos tyrans.

MASANIELLO, _revenant à lui._

Mes armes!

LE CHOEUR, _l'entraînant._

Victoire! il va guider nos pas; Plus de discordes, plus d'alarmes! Victoire! il va guider nos pas!

(_Ils sortent tous l'épée à la main en entraînant Masaniello, qui recommande à Borella de rester près de sa soeur et de veiller sur elle._)

SCÈNE V.

FENELLA, _seule. Quelque temps elle suit son frère des yeux. Elle revient sur le bord du théâtre, et prie pour que le ciel le protège. C'est tout ce qu'elle demande, car pour elle il n'y a plus d'espoir de bonheur... Elle regarde encore cette écharpe qu'Alphonse lui a donnée; elle veut s'en détacher; elle ne peut s'y résoudre: elle la regarde, la couvre de baisers; elle entend marcher et la cache... C'est Elvire, c'est sa rivale qui entre pâle et en désordre; Fenella court à elle: Comment vous trouver-vous seule en ces lieux? d'où venez-vous?_

SCÈNE VI.

FENELLA, ELVIRE, BORELLA.

ELVIRE.