Part 9
Il y a une grille et des gardiens; pour entrer, il faut présenter son permis. Si encore, une fois dans l'immense sanctuaire, on trouvait la solitude! Mais non, sous les colonnades profanées un tas de gens circulent, le Bædeker en main, de ces gens qu'on a déjà vus partout, le même monde que celui de Nice ou de la Riviera. Et, comble de dérision, le tapage des dynamos vous y poursuit, car les bateaux de l'agence Cook sont là, amarrés aux berges proches.
Des colonnes par centaines, des colonnes qui sont antérieures de plusieurs siècles à celles de la Grèce et qui représentent, dans leur énormité naïve, les premières conceptions du cerveau humain; les unes, cannelées, donnent l'impression d'une gerbe de monstrueux roseaux; les autres, toutes unies et simples, imitent les tiges du papyrus et portent en guise de chapiteau son étrange fleur.--Les touristes, comme les mouches, rentrent à certains moments de la journée qu'il suffit de connaître; bientôt les clochettes des hôtels vont m'en débarrasser et l'heure méridienne me trouvera seul ici. Mais le bruit de ces dynamos, mon Dieu, qui m'en délivrera?--Oh! là-bas au fond des sanctuaires, dans la partie qui devait être le saint des saints, cette grande fresque à demi éteinte, encore à peu près visible sur le mur, combien elle est imprévue et saisissante: un Christ! un Christ nimbé de l'auréole byzantine. Il a été peint sur un grossier enduit, qui semble ajouté par des mains barbares, et qui s'effrite, laissant reparaître les hiéroglyphes d'en dessous... C'est qu'en effet ce temple, presque indestructible à force de lourdeur, a vu passer différents maîtres; il était déjà d'une antiquité légendaire à l'époque d'Alexandre le Grand, pour qui on ajouta une chapelle, et plus tard, aux premiers âges du christianisme, on utilisa un coin des ruines pour en faire une cathédrale.--Les touristes commencent à fuir, car la sonnette du lunch les appelle aux tables d'hôte d'alentour.--En attendant qu'ils aient vidé la place, je m'occupe à suivre des bas-reliefs qui se déroulent sur une longueur de plus de cent mètres, à la base des murailles; c'est une série de petits personnages défilant tous dans le même sens, et par milliers: la procession rituelle du dieu Amon. Avec ce soin qu'avaient les Égyptiens d'inscrire toutes les choses de la vie, pour les éterniser, on retrouve ici les moindres détails d'une journée de liesse il y a trois ou quatre mille ans. Et comme cela ressemblait déjà aux réjouissances du peuple de nos jours! Sur le trajet du cortège, des bateleurs étaient rangés, des marchands de boissons, des marchands de fruits, des rôtisseurs d'oies ou de canards, et des nègres acrobates marchaient sur les mains ou se disloquaient. Quant au défilé lui-même, il était évidemment d'une magnificence que nous ne connaissons plus; oh! tout ce qu'il y avait là de musiciens et de prêtres, de corporations, d'emblèmes et de bannières! Et le dieu Amon arrivait par eau, sur le fleuve, dans sa grande nef d'or à proue relevée, que suivaient les barques de tous les autres dieux ou déesses de son ciel. La pierre rougeâtre, ciselée avec minutie, me conte tout cela comme elle l'a déjà conté à tant de générations mortes, et je crois le voir.
Plus personne bientôt, sous les colonnades, et le bruit obsédant des dynamos vient de faire silence; midi s'approche avec sa torpeur. Tout le temple est comme brûlé de rayons, et je regarde s'accourcir sur le sol les ombres nettes projetées par cette forêt de pierres. Mais le soleil, qui tout à l'heure épandait de la gaieté et du sourire le long du quai de la ville nouvelle, au milieu du tapage des boutiquiers, des âniers et des passants cosmopolites, ici darde un feu triste, impassiblement dévorateur... Elles s'accourcissent, les ombres,--et de même tous les jours, tous les jours, puisque le ciel de ce pays ne se voile jamais, tous les jours depuis trente-cinq siècles, ces colonnes, ces frises, ce temple entier, comme un mystérieux et solennel cadran, dessine avec patience sur la terre la progression lente des heures... Vraiment, pour nous les éphémères de la pensée, cette continuité inaltérable du soleil d'Égypte a plus de mélancolie encore que les éclairages changeants et obscurcis de nos climats...
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Voici enfin le temple rendu à sa solitude, et tout bruit a cessé aux alentours.
Une avenue bordée de plus hautes colonnes, dont les chapiteaux dessinent dans l'air des fleurs épanouies de papyrus, m'a conduit à un lieu fermé, presque un lieu d'épouvante, où se tient une assemblée de colosses. Deux, qui auraient bien dix mètres de haut s'ils se levaient, sont de chaque côté de l'entrée, assis sur des trônes. Les autres, rangés aux trois faces de cette cour, sont debout dans les entre-colonnements, mais font mine de vouloir en sortir d'un pas rapide et de marcher vers moi. Il en est de meurtris, qui n'ont plus de visage et ne gardent que l'attitude. Ceux qui sont restés intacts--figure blanche sous le large bonnet de sphinx--ouvrent grands les yeux et sourient.
C'était par ici jadis l'entrée principale, et ces colosses avaient mission d'accueillir les foules. Mais des décombres, d'énormes éboulis ont obstrué les grandes portes d'honneur, flanquées d'obélisques en granit rose. Et cette cour est devenue comme un lieu volontairement clos, où l'on ne voit plus rien des choses du dehors; aux instants de silence, on peut s'y abstraire de tout le modernisme environnant, et oublier la date, l'année, le siècle au milieu de ces figures géantes dont le sourire dédaigne la fuite des âges. Les granits entre lesquels on est emmuré ici--et en terrible compagnie--ne laissent paraître sur le bleu du ciel que la pointe d'un vieux minaret tout voisin: une humble greffe d'Islam, qui a poussé il y a quelques siècles parmi ces ruines, alors qu'elles dépassaient déjà leurs trois mille ans; une petite mosquée bâtie sur des amas de débris et les protégeant de son inviolabilité. Oh! que de trésors, sans doute, de reliques, de documents elle recouvre et garde, cette mosquée du péristyle!--car nul n'oserait fouiller la terre sous ses saintes murailles...
De plus en plus le silence envahit le temple. Et, si les ombres courtes indiquent l'heure de midi, rien ne vient dire à quel millénaire rattacher cette heure-là: les silences et les midis pareils qu'ont vus passer les géants embusqués sous ces colonnades, qui donc les compterait?
Tout en haut, perdus dans l'incandescence bleue, il y a des oiseaux de proie qui planent.--Or il y avait les mêmes à l'époque des Pharaons, étalant dans l'air d'identiques plumages et jetant les mêmes cris; les bêtes et les plantes, au cours du temps, se reproduisent plus exactement que les hommes et restent inchangeables jusqu'en leurs moindres détails.
Chacun des colosses autour de moi, le port altier, une jambe en avant comme pour une marche pesante et sûre que rien n'arrêtera plus, serre avec passion dans l'un de ses poings crispés, au bout du bras musculeux, cette sorte de croix bouclée qui était en Égypte l'emblème de la vie éternelle. Et voici ce que symbolise la décision de leur allure: confiants tous dans ce pauvre hochet qu'ils tiennent en main, ils franchissent d'un pas triomphal le seuil de la mort... La «vie éternelle», le rêve de ne jamais s'anéantir, combien l'âme humaine, depuis ses origines, en aura été obsédée, surtout aux périodes où son essor eut de la grandeur! La soumission sans révolte à l'attente d'une simple pourriture finale est la caractéristique des phases de décadence et de médiocrité.
Les trois géants pareils, à peine meurtris, qui s'alignent sur le côté Est de cette cour jonchée de blocs, représentent, comme tous les autres, le grand Ramsès II, dont l'effigie fut multipliée follement à Thèbes et à Memphis. Mais ils ont gardé, ces trois-là, une vie puissante et fougueuse. Figures aussi jeunes que si on eût achevé hier de les ciseler et de les polir, apparitions blanches entre les monstrueux piliers rougeâtres aux assises trapues, chacun sortant de son embrasure de colonnes, ils s'avancent de pair, comme des soldats aux manoeuvres. Et le soleil en ce moment tombe d'aplomb sur leur tête et leur bonnet étrange, détaille leur immobile sourire, puis rejaillit sur leurs épaules et leur torse nu, exagérant leurs musculatures d'athlète. Chacun serrant en main sa croix symbolique, ils s'élancent d'un pas formidable, les trois Ramsès, tête levée, souriants, en marche radieuse vers l'éternité.
Oh! le rayon méridien, qui effleure ces fronts blancs, et déplace lentement, lentement sur les poitrines l'ombre du menton et de la barbiche osirienne!... Songer depuis combien de temps, au milieu du même silence, il tombe ainsi, ce même rayon, il tombe du même immuable ciel, pour se livrer au même jeu tranquille!... Oui, je crois que les brumes, les pluies de nos hivers, sur ces grandes ruines, seraient moins tristes et moins terrifiantes que le calme d'un si éternel soleil.
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Tout à coup un bruit stupide recommence de faire tressauter l'air: les dynamos des agences ont été remises en marche. Et des dames à lunettes vertes arrivent, en un lot gracieux, portant des guide-books et des appareils à «films»: les touristes sont ressortis des hôtels, à l'heure où se réveillent aussi les mouches. La paix de midi vient de prendre fin à Louxor.
XIV
SOIR DE VINGTIÈME SIÈCLE A THÈBES
Dans un ciel où ne passent presque jamais de nuages, flotte une poussière si impalpable qu'elle lui laisse d'infinies transparences, tout en le poudrant d'or: poussière des âges révolus, poussière des choses détruites; ici, continuelle poussière,--dont l'or en ce moment verdit au zénith, mais flambloie du côté de l'ouest, car c'est l'heure magnifique où le jour va finir, et le globe encore brûlant du soleil, déjà descendu très bas, commence d'allumer partout l'incendie des soirs.
Il illumine en splendeur, ce soleil, un silencieux chaos de granit, qui n'est pas celui des éboulements de montagnes, mais celui des ruines. Et de telles ruines paraissent surhumaines pour nos yeux héréditairement déshabitués de proportions aussi gigantesques. Par places, des amas de blocs taillés--des pylônes--restent encore debout, s'élèvent comme des collines; d'autres ont croulé de tous côtés, en stupéfiantes cataractes de pierres, et on ne s'explique pas la déroute de ces choses, à ce point massives qu'elles auraient dû être éternelles. Tronçons de colonnes, tronçons d'obélisques brisés par des chutes effroyables, têtes ou coiffures de divinités géantes, tout gît pêle-mêle en un désarroi sans recours. Nulle part, sur notre terre, le soleil, dans sa promenade tournante, ne rencontre de pareils débris à éclairer, une pareille jonchée de palais évanouis, de colosses morts.
C'est qu'ici même, il y a sept ou huit mille ans, sous ce ciel pur comme le cristal, commença le premier éveil de la pensée humaine, tandis que notre Europe sommeillait encore, et pour des millénaires, enveloppée du manteau de ses humides forêts. Ici, une précoce humanité, encore presque fraîchement évadée de la pierre, forme antérieure de tout, une humanité enfant qui voyait lourd au sortir des lourdeurs de la matière originelle, imagina de bâtir des sanctuaires terribles, pour des dieux d'abord effrayants et vagues, tels que sa raison naissante pouvait les concevoir; alors les premiers blocs mégalithiques s'érigèrent, alors débuta cette folie d'amoncellement qui devait durer près de cinquante siècles, et les temples s'élevèrent au-dessus des temples, les palais au-dessus des palais, chaque génération voulant surpasser la précédente par une plus titanesque grandeur.
Ensuite, il y a quatre mille ans, ce fut Thèbes en pleine gloire, Thèbes encombrée de dieux et de magnificence, foyer de lumière du monde aux plus anciennes périodes historiques, tandis que notre Occident septentrional dormait toujours, que la Grèce et l'Assyrie à peine s'éveillaient, et que seule, là-bas vers l'Orient extrême, une humanité d'autre espèce, la Jaune, appelée à suivre en tout des voies différentes, venait de fixer pour jusqu'à nos jours les lignes obliques de ses toits cornus et le rictus de ses monstres.
Eux, les hommes de Thèbes, s'ils voyaient encore trop lourd et trop colossal, au moins ils voyaient droit, ils voyaient calme, en même temps qu'ils voyaient éternel; leurs conceptions, qui avaient commencé d'inspirer celles de la Grèce, devaient ensuite inspirer un peu les nôtres; en religion, en art, en beauté sous tous ses aspects, ils furent autant que les Ariens nos grands ancêtres.
Plus tard encore, seize cents ans avant Jésus-Christ, à l'une des apogées de cette ville qui connut tant de fluctuations au cours de son interminable durée, des rois fastueux voulurent faire surgir du sol, déjà chargé de temples, ce qui est encore aujourd'hui la plus saisissante merveille de ces ruines: la salle hypostyle, dédiée au dieu Amon, avec sa forêt de colonnes, monstrueuses comme des troncs de baobab et hautes comme des tours, auprès desquelles les piliers de nos cathédrales semblent ne plus compter. En ces temps-là, les mêmes dieux régnaient à Thèbes depuis trois mille ans, mais se transformaient peu à peu suivant l'essor progressif de la pensée humaine, et Amon, l'hôte de cette salle prodigieuse, s'affirmait de plus en plus comme maître souverain de la Vie et de l'Éternité. L'Égypte pharaonique s'acheminait vraiment, malgré les révoltes, vers la notion de l'unité divine, on pourrait même dire vers la notion d'une pitié suprême, puisqu'elle avait déjà son Apis, émané du Tout-Puissant, né d'une mère vierge et venu humblement ici-bas pour connaître la souffrance.
Après que Séthos Ier et les Ramsès, en l'honneur d'Amon, eurent achevé ce temple, le plus grand sans doute et le plus durable du monde, on continua encore pendant une quinzaine de siècles, avec une persistance qui ne se lassait point, à entasser alentour ces blocs de granit, de marbre, de calcaire dont l'énormité nous confond. Même pour les envahisseurs de l'Égypte, Grecs ou Romains, la ville aïeule des villes demeurait imposante et unique; ils réparaient ses ruines, ils y bâtissaient toujours des temples et des temples en un style presque immuable; jusqu'en ces époques de décadence, tout ce qui surgissait de ce vieux sol sacré s'imprégnait un peu, semblait-il, de l'antique grandeur.
Et c'est seulement quand dominèrent ici les premiers chrétiens, puis après eux les musulmans iconoclastes, que la destruction fut décidée. Pour ces croyants nouveaux qui, dans leur naïveté, se figuraient posséder l'ultime formule religieuse et connaître par son vrai nom le grand Inconnaissable, Thèbes devint le repaire des «faux dieux», l'abomination des abominations, qu'il fallait anéantir.
On se mit donc à l'oeuvre, pénétrant avec crainte toutefois dans les sanctuaires trop profonds et trop sombres, mutilant d'abord les milliers de visages dont le sourire faisait peur et s'épuisant à déraciner des colosses qui sous l'effort des leviers ne bougeaient même pas. Il y avait fort à faire, car tout cela était aussi solide que les amas géologiques, rochers ou promontoires; mais durant cinq ou six cents ans la ville resta livrée à la fantaisie des profanateurs.
Ensuite vinrent des siècles de silence et d'oubli, sous ce linceul des sables du désert qui s'épaississait chaque année pour ensevelir, et comme pour nous conserver, ce reliquaire sans égal.
Et c'est maintenant, enfin, l'exhumation de Thèbes, son retour à un semblant de vie,--maintenant que notre humanité occidentale, après un cycle de sept ou huit millénaires, partie des dieux primitifs d'ici pour aboutir à la conception chrétienne qui, hier encore, la faisait vivre, est en voie de tout renier, et se débat, devant l'énigme de la mort, dans une obscurité plus lugubre et plus effarante qu'au commencement des âges, avec la jeunesse en moins. De tous les points de l'Europe, des inquiets, des curieux, ou de simples oisifs reviennent à Thèbes, la ville mère; on déblaye pieusement ses restes, on s'ingénie à retarder ses écroulements énormes, on fouille son vieux sol recéleur de trésors.
Et ce soir, sur une de ces portes où je viens de monter,--celle qui s'ouvre au nord-ouest et termine la plus colossale artère de temples et de palais,--plusieurs groupes très divers ont déjà choisi leur place, après le pèlerinage du jour dans les ruines. D'autres encore se hâtent vers l'escalier que nous venons de prendre, pour ne pas manquer le grand spectacle du soleil, se couchant toujours avec sa même sérénité, sa magnificence inaltérable, sur la ville qui lui fut jadis consacrée.
Des Français, des Allemands, des Anglais; on les voit en bas sortir comme des pygmées de la salle hypostyle et s'acheminer vers nous, bien mesquins et pitoyables sous leurs costumes de voyageurs XXe siècle, dans l'avenue où défilèrent tant de cortèges de dieux et de déesses. C'est pourtant la seule fois peut-être où l'un de ces attroupements de touristes, dont l'Égypte s'encombre de plus en plus, ne me semble pas trop ridicule: parmi ces groupes d'inconnus, personne qui ne soit recueilli ou ne fasse mine de l'être, et il y a quelque bonne grâce, même quelque grandeur d'humilité dans le sentiment qui les a conduits vers la ville d'Amon, et dans l'hommage de leur silence.
Nous sommes si haut sur cette porte, que l'on se croirait plutôt sur une tour, et les pierres frustes dont elle fut bâtie sont démesurément grandes. D'instinct, chacun s'est assis face au soleil rouge,--par conséquent face aux lointains des champs et du désert.
Devant nous, sous nos pieds, une avenue s'en va, prolongeant vers la campagne le faste de la ville morte, une avenue bordée de béliers monstres, plus gros que des buffles, tous accroupis en deux rangées parallèles, dans la même pose hiératique sur leur socle; elle finit là-bas, l'avenue, à une sorte d'embarcadère qui jadis donnait sur le Nil, et où le dieu Amon, porté et suivi par de longues théories de prêtres, venait chaque année prendre sa barque d'or pour une solennelle promenade; mais elle ne mène plus aujourd'hui qu'à des champs de blé, car le fleuve a fui peu à peu, depuis des siècles et des siècles, pour aller passer à mille mètres plus loin, vers la Libye.
On l'aperçoit là-bas, le vieux Nil sacré, entre les bouquets de palmiers de ses bords, serpentant comme une coulée de vermeil, qui reste étonnamment pâle, avec même des luisants bleuâtres, à cette heure d'universelle incandescence. Et, sur l'autre rive, d'un bout à l'autre de l'horizon occidental, s'étend la chaîne Libyque, derrière laquelle est près de plonger le soleil: chaîne de calcaire rose, desséchée depuis les origines du monde,--sans rivale pour la conservation à perpétuité des morts, et que les Thébains perforèrent jusqu'en ses extrêmes profondeurs pour l'emplir de sarcophages.
On regarde le soleil descendre. Mais on se retourne aussi pour voir, derrière soi, les ruines, à cet instant traditionnel de leur apothéose. Thèbes, l'immense ville-momie, on dirait qu'elle vient d'être tout à coup incendiée,--comme si ses vieilles pierres pouvaient encore brûler; tous ses blocs, effondrés ou debout, ont l'air d'avoir été soudain rougis au feu...
De ce côté, la vue embrasse aussi de grands lointains paisibles; au delà des derniers pylônes, en dehors des remparts croulants, la campagne, là-bas derrière la ville, se déploie pareille à celle d'en face; les mêmes champs de blé, les mêmes bois de dattiers faisant aux ruines une ceinture de palmes vertes; et tout au fond, une chaîne de montagnes s'illumine, devient d'une vive couleur de corail; la chaîne du désert arabique, orientée parallèlement à celle du désert de Libye tout le long de la vallée du Nil,--qui se trouve ainsi, de droite et de gauche, sous la garde des pierres et du sable étendus en solitudes profondes.
Dans tous les entours que l'on domine d'ici, rien ne précise nos temps modernes. Çà et là, parmi les palmiers, seulement quelques villages de laboureurs, dont les maisons en terre séchée doivent être les mêmes qu'aux temps pharaoniques. Les profanateurs contemporains ont jusqu'ici respecté la désuétude infinie de ce lieu; pour les touristes qui commencent à le hanter, on n'a pas osé encore bâtir d'hôtel.
Le soleil descend, descend, et derrière nous les granits de la ville-momie semblent de plus en plus brûlants; il est vrai, un peu d'ombre d'une nuance chaude, d'un violet d'amarante, envahit les bases, s'épand le long des avenues et sur les places; mais tout ce qui monte dans le ciel, frises des temples, chapiteaux des colonnes, pointes aiguës des obélisques, demeure rouge comme braise; tout cela s'imbibe de lumière, pour continuer de resplendir encore et d'_éclairer rose_ jusqu'à la fin du crépuscule.
C'est l'heure glorieuse même pour cette vieille poussière d'Égypte, qui imprègne éternellement l'air tout en le gardant limpide,--et qui sent l'aromate, le bédouin, le bitume de sarcophage; voici qu'elle va jouer le rôle de ces poudres en différentes couleurs d'or, dont les Japonais se servent pour les fonds de leurs paysages sur laque; elle se révèle partout, auprès et sur l'horizon, modifiant à son gré et métallisant la teinte des choses; la fantaisie de ses changements est inimaginable; jusque dans les lointains de la campagne, elle s'amuse à indiquer, par de petits nuages d'or en traînée, les moindres sentiers où cheminent des troupeaux.
Et maintenant le disque du Dieu de Thèbes achève de disparaître sous les montagnes de Libye, après avoir passé du rouge au jaune et du jaune au vert des phosphorescences.
Les touristes alors, jugeant que la féerie a pris fin pour cette fois, redescendent, s'apprêtent à partir; les uns en voiture, les autres à âne, ils vont aller se retremper d'électricité et d'élégance dans les hôtels de Louxor, la ville proche. (_Wines and spirits are paid for as extras_, et l'on dîne en habit.) Et la poussière daigne aussi marquer leur exode par une dernière envolée d'or sous les palmiers du chemin.
Un recueillement immédiat succède à leur départ. Au-dessus des villages fellahs aux maisons de terre, on voit s'élever de minces fumées, qui sont d'un bleu-pervenche au milieu de l'air encore jaune; elles disent l'humble vie de ces foyers, là même où, dans le recul des âges, furent tant de palais et de splendeurs.
Et les premiers aboiements des chiens de garde annoncent déjà l'imprécise inquiétude des soirs autour des ruines. Donc, plus personne dans la ville-momie, qui, semble-t-il, vient tout à coup de grandir encore sous le silence; très vite elle se drape de son ombre violette, bien que l'extrême pointe de ses obélisques conserve encore un peu de rose incandescent. On a l'impression que le souverain mystère l'envahit, comme si de vagues choses-fantômes allaient essayer de s'y passer...
XV
A THÈBES, LA NUIT
Presque le sentiment d'avoir été soudain rapetissé pour entrer là, mais rapetissé au-dessous de la taille humaine,--tant les proportions de ces ruines vous écrasent,--et l'illusion aussi que la lumière, au lieu de s'éteindre avec le soir, a seulement changé de couleur pour devenir bleue: c'est ce que l'on éprouve, par une claire nuit d'Égypte, en se promenant à Thèbes entre les colonnades du grand Temple.
Le lieu est d'ailleurs si particulier et si terrible, que son nom s'imposerait tout de suite à l'esprit, même si l'on ne savait pas: l'hypostyle chez le dieu Amon, cela ne pourrait être autre chose. Elle reste unique au monde, cette salle, comme sont uniques la grotte de Fingal ou l'Himalaya.
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