Part 7
[6] Naguère un industriel, établi aux environs pour fabriquer de la chaux, ayant jugé friables à point les calcaires si fins des murailles, usa de ce temple comme d'une carrière et, pendant des années, les bas-reliefs sans prix servirent d'aliment aux meules de son usine.
Par-dessus ces murs tronqués, aux si belles, si gaies et claires couleurs, le désert apparaît, et il est tout bruni par le contraste; par-dessus ces tableaux, où les personnages n'ont plus de tête, on voit la grande montée fauve des sables et des pierrailles, qui s'en va, comme d'un colossal balancement de houle, baigner là-bas les pieds de la chaîne libyque. Vers le nord des solitudes et vers l'ouest, d'informes éboulements de blocs couleur basane se succèdent dans les sables, jusqu'où finit, d'une ligne nette sur le ciel, l'éblouissant lointain. A part ce temple de Ramsès où nous sommes, et, dans notre voisinage, celui de Sethos où sévit l'entreprise Cook, il n'y a plus alentour que des ruines émiettées, pulvérisées sans recours possible; mais elles imposent pourtant le recueillement, ces ruines finissantes, car elles sont les débris du temple sans âge où dormait la tête du dieu, les débris des sépultures du Moyen et de l'Ancien Empire; elles indiquent encore tout le développement des nécropoles d'Abydos, si vieilles que l'on se sent comme pris de vertige dès que l'on veut songer à leurs origines...
Ici, comme à Thèbes, comme à Memphis, on ne les rencontre que parmi le sable et les roches desséchées, ces tombeaux des Égyptiens: le grand peuple ancêtre, qui eût frémi de l'ombre de nos arbres noirs et de la pourriture de nos humides caveaux, tenait à déposer magnifiquement ses embaumés au milieu de cette lumineuse et immuable splendeur de mort qui s'appelle le désert.
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Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui va se passer encore chez ce malheureux Osiris? Voici que des bédouins amènent à coups de bâton, vers la demeure voisine que lui dédia Sethos, une troupe de bourricots! Sans doute le lunch est achevé, et la bande va repartir, à l'heure militaire du programme. Observons, en gardant une distance prudente.
En effet, ils se remettent tous en selle, les cooks, les cookesses, et déployant, non sans quelque intention de majesté, des parasols en coton blanc, ils prennent la direction du Nil. Ils disparaissent; la place nous appartient.
Quand nous osons rentrer enfin dans ce premier sanctuaire, où ils avaient abondamment lunché à l'ombre, les gardiens sont là, qui s'empressent à balayer les épluchures, les papiers sales. Et, pour le luncheon de demain, ils serrent la douteuse vaisselle dans des coffres à demeure, où se lisent en grosses lettres de gloire les noms des véritables souverains de l'Égypte moderne: «Thos Cook and Son (Egypt limited)».
Tout cela heureusement se remise dans le premier hypostyle. Rien ne déshonore les salles profondes, où le silence vient de retomber, le grand silence des midis du désert.
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De ce temple, on s'émerveillait déjà, sous l'empereur Tibère, comme d'une relique du passé le plus lointain et nébuleux. Le géographe Strabon écrivait à cette époque: «C'est un palais admirable bâti à la façon du Labyrinthe, sauf qu'il a moins de galeries.» Il en a pourtant déjà beaucoup, de galeries, et on s'y promène en s'égarant comme dans un dédale. Sept chapelles, consacrées à Osiris et à différents dieux ou déesses de sa suite; sept travées, sept portes pour les processions des rois et des foules; et, sur les côtés, tant d'autres salles, couloirs, chapelles secondaires, chambres sombres, portes perdues! La très primitive colonne, inspirée des roseaux, que l'on a nommée en architecture la _colonne-plante_ et qui imite une monstrueuse tige de papyrus, a poussé ici en futaie serrée, pour soutenir les pierres des plafonds bleus, semés d'étoiles à l'image du ciel de ce pays. En plusieurs places, elles manquent, ces pierres-là, et laissent des vides largement ouverts sur le ciel véritable d'en haut; en vain elles étaient massives comme pour des durées infinies, les soleils de tant de siècles les ont patiemment fendues, et ensuite leur propre poids les a précipitées; la lumière maintenant, par ces brèches, entre donc à flots jusque dans les chapelles où les hommes de jadis avaient voulu de saintes ténèbres.
Malgré ce désastre des plafonds, c'est ici un des sanctuaires les plus intacts de la vieille Égypte; les sables, toujours si doucement ensevelisseurs, y ont réussi à miracle leur oeuvre conservatrice. On dirait sculptés d'hier les innombrables personnages qui, sur les murs, autour des colonnes plantées en forêt, partout, gesticulent, continuent avec animation leur causerie éternelle, à la muette, par signes de leurs bras et de leurs longues mains. Le temple entier, avec ces trouées qui l'éclairent, est plus beau peut-être qu'au temps des Pharaons. Au lieu de l'obscurité d'autrefois, une transparente pénombre alterne à présent avec de grands rayons en gerbes, qui inondent çà et là de lumière frisante les sujets des bas-reliefs si longtemps enfouis, détaillent leurs attitudes, leurs muscles, leurs couleurs à peine altérées, les retrempent de vie et de jeunesse. Pas un pan de muraille, dans ce lieu immense, qui ne soit couvert de divinités, surchargé d'hiéroglyphes et d'emblèmes. Osiris à haute coiffure, la belle Isis casquée d'un oiseau, Anubis à tête de loup-de-désert, Horus à tête d'épervier et Thoout ibiocéphale sont là mille fois répétés, toujours accueillant avec des gestes étranges les rois et les prêtres qui leur rendent hommage.
Les corps presque nus, à larges épaules et à fine taille, ont une sveltesse, une grâce infiniment chastes, et les traits des visages sont d'une pureté exquise. C'étaient déjà des artistes très préparés, ceux qui ciselaient ces têtes charmantes aux longs yeux pleins de l'antique rêve; mais par une lacune qui nous confond, ils ne savaient encore les inscrire que de _profil_; de profil aussi, toutes les jambes, tous les pieds, tandis que les torses par contre restent invariablement de face: il a donc fallu aux hommes bien des siècles d'étude avant de comprendre la perspective qui nous paraît si simple, le raccourci des figures, et d'être capables d'en donner l'impression sur une surface plane!...
Plusieurs de ces tableaux représentent le roi Sethos, dessiné sans doute d'après nature, car on retrouve là presque les traits de sa momie, si calme et si belle, exhibée de nos jours au musée du Caire. A ses côtés se tient dévotement son fils, le prince royal Ramsès (plus tard Ramsès II, le grand Sésostris des Grecs); on lui a donné l'air tout candide, et il porte cette boucle de cheveux sur le côté qui était la coiffure de l'enfance;--lui aussi a sa momie sous les vitrines du musée, et quand on a vu ce débris édenté, sinistre, qui atteignait déjà près de cent ans d'âge lorsque la mort le livra aux embaumeurs de Thèbes, on n'arrive pas à se persuader qu'il ait pu être jeune, coiffé d'une boucle noire, qu'il ait pu jouer, être un enfant...
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Nous pensions en avoir fini avec les cooks et les cookesses du luncheon. Mais hélas! nos chevaux, plus rapides que leurs ânes, les rattrapent au retour, parmi les blés verts d'Abydos, et un embarras dans le chemin étroit, une rencontre de chameaux chargés de luzerne, nous immobilise un instant, tous pêle-mêle. A me toucher, il y a un amour de petit âne blanc qui me regarde, et d'emblée nous nous comprenons, la sympathie jaillit réciproque. Une cookesse à lunettes le surmonte, oh! la plus effroyable de toutes, osseuse et sévère; par-dessus son complet de voyage, déjà rébarbatif, elle a mis un jersey pour tennis, qui accentue les angles, et sa personne semble incarner la _respectability_ même du Royaume-Uni. On trouverait d'ailleurs plus équitable--tant sont longues ses jambes dénuées de tout intérêt pour le touriste--que ce fût elle qui portât l'âne.
Il me regarde avec mélancolie, le pauvre petit blanc, dont les oreilles sans cesse remuent, et ses jolis yeux si fins, si observateurs de toutes choses, me disent à n'en pas douter:
--Elle est bien vilaine, n'est-ce pas?
--Mon Dieu, oui, mon pauvre petit bourricot. Mais songe un peu, fixée à ton dos comme elle est là, tu as au moins sur moi l'avantage de ne plus la voir.
Pourtant ma réflexion, bien que judicieuse, ne le console pas, et son regard me répond qu'il se sentirait bien plus fier de porter, comme beaucoup de ses camarades, un simple paquet de cannes à sucre.
XI
LA DÉCHÉANCE DU NIL
Au début de notre période géologique, il y a quelques milliers de siècles, quand les continents eurent pris, dans la dernière tourmente mondiale, à peu près les formes que nous leur connaissons, et quand les fleuves se mirent à tracer leurs lignes hésitantes, il se trouva que les pluies de tout un versant de l'Afrique furent précipitées, en une gerbe d'eau formidable, à travers la région impropre à la vie qui s'étend depuis l'Atlantique jusqu'à la mer des Indes, et que nous appelons la région des Déserts. A la longue, elle régla son cours, cette énorme coulée d'eau égarée dans les sables, elle devint _le Nil_, et, avec une patience inlassable, elle se mit à son travail de fleuve, qui pourtant ne semblait pas possible en cette zone maudite: d'abord arrondir tous les blocs de granit épars sur son chemin dans les hautes plaines de Nubie, et puis surtout déposer peu à peu, peu à peu du limon par couches, former une artère vivante, créer comme un long ruban vert au milieu de ce domaine infini de la mort.
Il y a combien de temps qu'il est commencé, ce travail du grand fleuve?--Y penser fait peur... Depuis cinq mille ans que nous pouvons contrôler, c'est à peine si l'apport incessant des limons a pu élargir ce ruban de l'Égypte habitable qui, aux plus anciennes périodes de l'histoire, était à peu près comme de nos jours. Quant aux blocs granitiques des plaines de Nubie, combien de millénaires a-t-il fallu pour les rouler ainsi et les polir? Au temps des Pharaons ils avaient exactement déjà leurs formes de boules usées par le frottement de l'eau,--et tant d'inscriptions hiéroglyphiques sur leurs faces rondes ne sont même pas sensiblement estompées pour avoir subi le passage de l'inondation périodique des étés durant quarante ou cinquante siècles!...
Elle fut un pays d'exception, cette vallée du Nil; elle fut merveilleuse et unique, fertile sans pluie, arrosée à souhait par son fleuve sans le secours d'aucun nuage, ignorant les temps sombres, les humidités qui nous oppressent, gardant le ciel inaltérable de ces immenses déserts d'alentour qui jamais n'exhalent une vapeur d'eau pour embrumer l'horizon. C'est sans doute cette éternelle splendeur de la lumière, et cette facilité de la vie qui firent éclore ici les primeurs de la pensée humaine. Ce même Nil, après avoir si patiemment créé le sol d'Égypte, fut aussi le père de la race qui partit en avant de toutes les autres, comme ces branches hâtives que l'on voit, au printemps, jaillir les premières d'une souche, mais qui parfois meurent avant l'été. Il enfanta ce peuple dont nous recueillons aujourd'hui les moindres vestiges avec stupeur et admiration; un peuple qui, dès l'aube, au milieu des originelles barbaries, conçut magnifiquement l'infini et le divin, posa avec tant de sûreté et de grandeur les premières lignes architecturales d'où devaient dériver ensuite nos architectures, jeta les bases de l'art, ainsi que de toute science et de toute sagesse.
Plus tard, quand cette belle fleur d'humanité se fut fanée, le Nil, coulant toujours au milieu de ses déserts, semble avoir eu pour mission, pendant près de deux mille ans, de maintenir sur ses bords une sorte d'immobilité et de désuétude qui étaient comme un hommage de respect à ces écrasants souvenirs. A mesure que les sables ensevelissaient les ruines des temples et les colosses au visage brisé, rien ne changeait ici, sous le ciel immuablement bleu; les mêmes cultures le long des rives se faisaient de la même manière qu'aux vieux âges, les mêmes barques pareillement voilées suivaient ou remontaient le fil de l'eau, les mêmes chansons rythmaient l'éternel travail humain; la race fellah, gardienne inconsciente du prodigieux passé, somnolait sans désirs nouveaux et à peu près sans souffrance; le temps coulait pour l'Égypte dans une grande paix de soleil et de mort.
Mais des étrangers à présent sont maîtres, et viennent de réveiller le vieux Nil pour l'asservir. En moins de vingt ans ils ont défiguré sa vallée, qui jusque-là se gardait comme un sanctuaire; ils ont imposé silence à ses cataractes, capté son eau précieuse par des barrages, pour l'épandre au loin sur des plaines qui sont devenues des marais, et qui déjà ternissent de leurs buées le cristal du ciel. Les anciens agrès ne suffisant plus à arroser les cultures d'aujourd'hui, des machines à vapeur, pour puiser plus vite, commencent de se dresser le long des berges, à côté des usines nouvelles, et bientôt il n'y aura guère de fleuve plus déshonoré que celui-là par des tuyaux de fer et des fumées noires. Cela se fait du reste avec hâte, comme à la curée, cette mise en exploitation du Nil,--et ainsi s'en va toute sa beauté, car son cours uniforme, à travers des régions indéfiniment pareilles, ne valait que par le calme et l'antique mystère.
Pauvre Nil des prodiges! On subit parfois encore son charme finissant; des coins sont restés intacts; il y a des jours de clarté, il y a d'incomparables soirs où l'on peut s'abstraire des fumées et des laideurs. Mais la classique expédition en dahabieh, la remontée du fleuve depuis le Caire jusqu'à la Nubie, ne méritera bientôt plus d'être faite.
D'habitude, c'est l'hiver qu'on entreprend ce voyage-là, afin de se rapprocher toujours du soleil à mesure qu'il s'enfuit vers l'hémisphère austral; l'hiver, la saison où les eaux baissent et où la vallée se dessèche. Au sortir de la ville cosmopolite qu'est le Caire d'aujourd'hui, après les ponts en ferraille, après les prétentieux hôtels zébrés d'inscriptions raccrocheuses, on éprouve une paix soudaine à s'éloigner sur le fleuve aux eaux larges et rapides, entre les rideaux de palmiers des bords, emporté par la dahabieh où l'on est maître, et où si l'on veut, l'on est seul.
D'abord vous suivent, pendant un jour ou deux, ces grands triangles obsédants qui sont les pyramides: celles de Dachour, celle de Sakkarah succédant à celles de Gizeh, l'horizon est inquiété longtemps par leurs silhouettes géantes; ainsi qu'il arrive pour les montagnes, elles semblent plus hautes à mesure que l'on s'en va et qu'elles se dégagent mieux des choses proches. Et, quand elles ont enfin disparu, on a devant soi, avant d'atteindre la première cataracte, environ deux cents lieues de fleuve à remonter lentement par étapes, à travers de monotones régions désertiques, où les heures et les jours seront marqués surtout par le jeu de l'admirable lumière; en dehors de cette fantasmagorie des matins et des soirs, rien de bien saillant sur les berges presque toujours grises, où se manifeste, sans varier jamais, l'humble vie pastorale des fellahs. Le soleil est brûlant, les nuits étoilées sont claires et froides; un vent desséchant, qui souffle du nord à peu près sans trêve, fait frissonner dès que le crépuscule tombe.
On a beau cheminer des lieues et des lieues sur cette eau limoneuse, on a beau refouler pendant des jours et des semaines ce courant, qui glisse le long de la dahabieh en petites ondes pressées, on ne voit décroître ni en abondance ni en vitesse ce fleuve aux tiédeurs fécondantes, près duquel nos fleuves de France sembleraient de négligeables ruisseaux. Et indéfiniment se déroulent, à droite et à gauche, les deux parallèles chaînes de calcaire dénudé qui emprisonnent si étroitement l'Égypte des moissons: à l'ouest, celle des déserts libyques où chaque matin les premiers rayons viennent se poser pour la teindre en un rose de corail toujours aussi frais; à l'est, celle des déserts de l'Arabie qui ne manque jamais le soir de retenir toute la lumière du couchant pour ressembler à une triste ceinture de braise rouge. Tantôt elles s'éloignent, les deux murailles parallèles, et donnent plus d'espace aux champs verts, aux bois de palmiers, aux petites oasis séparées par des marbrures de sable d'or. Tantôt elles se rapprochent tellement du Nil que l'Égypte habitable n'a plus que la largeur de deux ou trois pauvres sillons de blé, tout au bord de l'eau, après quoi tout de suite commencent les pierres mortes et les sables morts. Quelquefois même c'est jusqu'à surplomber le fleuve que s'avance la chaîne désertique, sorte de falaise calcinée, d'un blanc rougeâtre, qu'aucune pluie ne vient jamais rafraîchir, et où l'on voit, à différentes hauteurs, bâiller les trous carrés qui mènent chez les momies. Pendant cinq mille ans, on les a perforées pour y introduire des sarcophages, et elles fourmillent intérieurement de vieux cadavres, ces montagnes qui de loin sont d'un si joli rose et qui servent d'interminables toiles de fond à tout ce qui se passe le long de ces rives.
Et ce n'est pas plus divers que les lointains, tout ce qui se passe là. D'abord il y a ce geste souple et superbe, mais toujours le même, des femmes aux longs vêtements noirs, qui viennent sans cesse emplir leur jarre à long col, et l'emportent en équilibre sur leur tête voilée. Ensuite les troupeaux, que des pastoures drapées de deuil mènent se désaltérer, chèvres, brebis et ânons pêle-mêle. Aussi les buffles lourds, couleur de vase, qui descendent se baigner avec nonchalance. Enfin il y a le grand labeur de l'arrosage: la traditionnelle noria, que fait tourner un petit boeuf les yeux bandés, et surtout le châdouf à bascule, actionné par des hommes dont le torse nu ruisselle.
Ils se succèdent, les châdoufs, parfois jusqu'à perte de vue, et c'est étrange à regarder, l'agitation, confuse dans le lointain, de toutes ces longues perches qui pompent l'eau sans trêve, avec un balancement d'antenne vivante.--Or il en allait de même le long de ce fleuve au temps des Ramsès.--Mais soudain, à quelque tournant de la rive, le vieil agrès pharaonique disparaît pour faire place à des séries de machines à vapeur, qui, plus encore que les muscles des fellahs, sont actives au puisage, et qui bientôt feront au Nil domestiqué une bordure de leurs tuyaux noirâtres.
Les grandes ruines de cette Égypte, si on ignorait leur gisement, on passerait sans les voir. A de rares exceptions près, elles sont au delà des vertes plaines, au seuil des solitudes. Donc, sur l'immuable fond rose de ces falaises du désert, qui vous suivent pendant toute cette tranquille navigation de deux cents lieues, on ne voit défiler que les humbles villes ou villages d'aujourd'hui, qui ont la couleur neutre de la terre. Quelques minarets ajourés les dominent, bien blancs au-dessus de leurs grisailles. Des nuées de pigeons tourbillonnent alentour. Et, parmi les maisonnettes, qui ne sont que des cubes de boue recuits au soleil, les palmiers d'Afrique ont jailli superbes, isolés ou en touffes puissantes, laissant tomber de haut sur ces petits gîtes humains l'ombre de leurs plumets que le vent balance. Naguère, bien que tout cela fût stagnant et morne, on devait avoir en passant la tentation de s'arrêter, attiré par cette paix sans nom qui était celle de l'Orient lointain et de l'Islam. Mais à présent, devant la moindre bourgade--parmi les belles barques primitives qui sont encore là nombreuses et pointant vers le ciel bleu leurs vergues comme de très longs roseaux,--il y a toujours, pour l'accostage des bateaux touristes, un énorme ponton noir qui défigure tout par sa présence et par son inscription-réclame: «Thos Cook and Son, (Egypt limited)». De plus, on entend siffler le chemin de fer qui sans merci longe le fleuve, pour promener depuis le Delta jusqu'au Soudan des hordes d'Européens envahisseurs. Et enfin, aux abords des gares, inévitablement quelque moderne usine trône avec ironie, dominant de ses tuyaux les pauvres choses croulantes qui essayent de dire encore l'Égypte et le mystère.
Alors, non, les villes, les villages, à moins qu'ils ne mènent à des ruines célèbres, on ne s'y arrête plus; il faut passer outre et, pour l'étape du soir, chercher un hameau perdu, un recoin de silence, où amarrer sa dahabieh contre la vénérable terre grise de la berge.
Ainsi l'on s'en va, pendant des jours, pendant des semaines, entre ces deux interminables falaises de calcaire rose pleines d'hypogées et de momies, qui sont les murailles de la vallée du Nil et doivent vous suivre jusqu'à la première cataracte, jusqu'à l'entrée de la Nubie. Là seulement changeront enfin d'apparence et de nature les rochers des déserts, pour devenir ces granits plus sombres dans lesquels les Pharaons faisaient tailler leurs grands dieux et leurs obélisques.
On s'en va, on s'en va, remontant le fil de ce courant éternel, et, pour faire perdre la notion des heures et des dates qui fuient, il y a la régularité du vent, la persistance d'un ciel limpide, la monotonie du grand fleuve qui serpente et ne finit jamais. Si déçu que l'on soit de voir tout profané sur les bords, on n'échappe point à cette paix d'être nomade et isolé sur l'eau, étranger parmi un équipage d'Arabes silencieux, qui chaque soir se prosternent pour de confiantes prières.
D'ailleurs, on marche vers le sud, vers le soleil, et chaque jour la clarté se fait plus belle, la chaleur plus caressante, en même temps que brunit davantage le bronze des figures perçues en route.
Et puis on est intimement mêlé à cette vie fluviale, restée si intense, et qui, à certaines heures, quand aucune fumée de houille ne salit l'horizon, vous ramène aux époques du travail naïf et de la saine beauté. Dans les barques qui vous croisent, des hommes demi-nus, grisés de mouvement, de soleil et d'air, rament en donnant de la voix pour ces chansons du Nil qui sont vieilles comme Thèbes ou Memphis. Lorsque le grand vent se lève, alors c'est le déploiement fou des voilures, enverguées sur des cornes si longues que toutes ces dahabiehs ressemblent à des oiseaux de haut vol. Très penchées aussitôt, elles entraînent d'un élan plus vif leurs cargaisons de gens, de bêtes ou de primitives choses: femmes encore drapées à l'antique, moutons et chèvres, ou bien piles de fruits, de courges et sacs de graines. Beaucoup sont chargées à couler bas de ces jarres en terre, invariables depuis trois mille ans, que les fellahines savent poser sur leur tête avec tant de grâce,--et on voit ces entassements de poteries fragiles prendre la course au-dessus de l'eau, comme soulevés par des ailes gigantesques de mouette. Or, dans des temps reculés et presque fabuleux, cette vie des mariniers du Nil avait les mêmes aspects, ainsi qu'en témoignent les bas-reliefs des plus vieux tombeaux; elle exigeait le même jeu des muscles et des voiles, réglé sans doute par les mêmes chansons, et c'était sous la caresse desséchante de ce même vent des déserts, tandis que le même rose inchangeable colorait au loin ces continuels rideaux de montagnes...
Mais tout à coup, bruits de machines, sifflets, et, dans l'air qui était si pur, infectes spirales noires: ce sont les modernes steamers qui viennent jeter le désarroi dans ces flottilles du passé; avec de grands remous, s'avancent des charbonniers, ou bien une kyrielle de ces bateaux à trois étages, pour touristes, qui font tant de vacarme en sillonnant le fleuve, et sont bondés en majeure partie de laiderons, de snobs ou d'imbéciles.