Part 6
Plus loin, on s'agite aussi beaucoup, dans le compartiment des hommes, limité au fond par l'_iconostase_ (un mur millénaire que décorent des marqueteries en cèdre et en ivoire d'un précieux travail ancien, et où sont accrochées d'étranges vieilles icones noircies par les ans). C'est derrière ce mur, percé de portes, que se dit la messe. On entend vaguement chanter, dans l'ultime sanctuaire qui est là, fermé au peuple; de temps à autre, un prêtre fait mine d'en sortir, en soulevant une portière de soie fanée, et sur le seuil esquisse un geste bénisseur; il a une robe d'or, une couronne d'or, mais d'humbles fidèles lui parlent librement et touchent même ses beaux atours de roi mage; il sourit, et puis, laissant retomber la draperie qui masque l'entrée du tabernacle, il redisparaît dans son innocent mystère.
Combien ici les moindres choses disent la décrépitude! Les dalles sont dénivelées par le tassement du sol, usées par les pas de quelques milliers de générations mortes. Tout est de travers, penché, poussiéreux et finissant. Le jour tombe d'en haut par d'étroites fenêtres grillagées. On manque d'air, on étouffe un peu; mais, bien que le soleil ne pénètre point, je ne sais quelle réverbération indécise de la chaux sur les murs vient vous rappeler qu'au dehors il y a un printemps oriental qui resplendit et brûle.
Dans cette église, aïeule des églises, au milieu du nuage de fumée odorante, ce que l'on entend, plus encore que le chant de la messe, c'est le va-et-vient, la pieuse agitation des fidèles; et plus encore, c'est l'étonnant tapage qui se fait en dessous et qui monte par le trou de la sainte crypte: l'alerte batterie de cymbales, et tous ces vagissements, comme des plaintes de jeunes chats...
Mais loin de moi les pensées d'ironie, oh! non. Si, dans notre Occident, certains offices me semblent antichrétiens--comme, par exemple, en la trop fastueuse cathédrale de Cologne, une de ces messes à grand spectacle où des hallebardiers maintiennent la foule avec morgue,--ici, par contre, elle est tellement touchante et respectable, la bonhomie de ce culte primitif! Ces Coptes, qui s'installent dans leur église comme chez eux, qui en font leur maison et l'encombrent de leurs bébés pleureurs, ont, à leur manière, bien entendu la parole de Celui qui a dit: «Laissez venir à moi les petits enfants et ne les empêchez point, car le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent.»
IX
LA RACE DE BRONZE
Un chant monotone sur trois notes, qui doit dater des premiers pharaons, de nos jours se chante encore aux rives du Nil, depuis le Delta jusqu'à la Nubie; des hommes demi-nus, au torse de bronze, en commençant leur éternel travail, l'entonnent dès le matin, de proche en proche, avec des voix pareilles, et le continuent jusqu'au repos du soir.
Tous ceux qui ont vécu en dahabieh sur l'antique fleuve le connaissent bien, ce chant de l'arrosage, que toujours les mêmes grincements de bois mouillé accompagnent en cadence lente.
C'est la mélopée du «châdouf». Et le châdouf est un primitif agrès, resté immuable depuis des temps qui ne se comptent plus; il se compose d'une longue antenne, comme une vergue de tartane, qui s'appuie en bascule sur une traverse et porte à sa pointe un seau en bois; un homme, avec de beaux gestes, fait jouer cela en chantant, abaisse l'antenne, puise l'eau dans le fleuve et remonte le seau rempli,--qu'un autre homme attrape au vol pour le déverser plus haut, dans un bassin creusé à même la terre des berges. Quand le fleuve est bas, il y a trois bassins superposés, comme seraient trois étapes pour la montée de l'eau précieuse jusqu'aux champs de blé ou de luzerne, et alors trois châdoufs les uns au-dessus des autres grincent ensemble, inclinant et relevant au rythme de la même chanson leurs grandes cornes de scarabée.
Tout le long, tout le long du Nil, se propage ce mouvement des antennes du châdouf, qui a commencé dans les plus vieux âges et qui est l'une des manifestations essentielles de la vie humaine sur ces bords; il ne fait trêve que l'été, quand le fleuve, grossi par les pluies de l'Afrique équatoriale, vient inonder cette terre d'Égypte qu'il a créée lui-même au milieu des sables sahariens. Mais il bat son plein pendant nos mois d'hiver, qui sont là-bas une période de lumineuse sécheresse, sous un ciel inaltérablement bleu; en cette saison-là, tous les jours, depuis l'aube jusqu'à la prière du soir, les hommes sont à l'arrosage, transformés en machines inlassables, dont les muscles jouent comme des lames de métal; le geste ne change jamais, non plus que la chanson, et sans doute l'esprit doit s'abstraire de l'automatique travail, pour se perdre en quelque rêve, voisin de celui que faisaient les ancêtres, attelés aux mêmes agrès il y a quatre ou cinq mille ans. Les torses, inondés à chaque montée du seau qui déborde, ruissellent constamment d'eau froide; quelquefois le vent est glacé en même temps que le soleil brûle; mais, puisqu'ils sont en bronze, ces perpétuels travailleurs de plein air, rien n'a prise sur leur corps endurci.
Ces hommes sont les fellahs, les paysans de la vallée du Nil, les purs Égyptiens dont le type n'a pas changé au cours des siècles: dans les plus antiques bas-reliefs de Thèbes ou de Memphis, on les retrouve tels, avec leur profil noble aux lèvres un peu épaisses, leurs yeux allongés aux paupières lourdes, leur taille mince et leurs épaules larges.
Leurs femmes, qui de temps à autre descendent au fleuve, près d'eux, pour puiser aussi, mais dans des vases d'argile qu'elles emportent--(toujours le puisage, le charroi de l'eau nourricière: occupation primordiale, dans cette Égypte sans pluie ni source vive, qui n'existe que par son fleuve),--leurs femmes, les fellahines, marchent ou se posent avec une grâce inimitable, drapées de voiles noirs, que même les plus pauvres laissent traîner sur la poussière ou le sable, à la façon des robes de Cour. En ce pays de la clarté et des lointains roses, elles sont étranges, toutes si sombrement vêtues, taches de deuil parmi les champs ou le désert illuminés en fête; très machinales créatures, à qui l'on n'a d'ailleurs rien appris, elles possèdent par instinct, comme sans doute jadis les filles de l'Hellade, le sens de la noblesse dans l'attitude; aucune de nos femmes ne saurait, avec une si majestueuse harmonie, s'habiller de grossières étoffes noires, ni surtout lever des bras nus pour poser sur la tête la lourde jarre emplie d'eau du Nil, et s'en aller ensuite, fière et cambrée, ondulant malgré la charge. Les tuniques de mousseline dont elles sont vêtues restent invariablement noires comme les voiles, à peine rehaussées de quelques lisérés rouges ou de quelques paillettes d'argent; rien ne les ferme sur la poitrine et, par une étroite fente qui descend jusqu'à la ceinture, elles laissent voir la chair ambrée, la naissance médiane des seins couleur de bronze pâle, qui sont, au moins pendant l'éphémère jeunesse, d'un contour impeccable. Les visages, il est vrai--lorsqu'on n'a pas eu le temps de vous les cacher en ramenant un pli du voile,--le plus souvent vous désenchantent, parce que des travaux rudes, des maternités hâtives, des allaitements les ont déjà flétris; mais si l'on a la chance d'apercevoir une jeune femme, c'est en général une apparition de beauté, à la fois vigoureuse et fine.
Quant aux bébés fellahs, toujours nombreux et qui suivent demi-nus les mamans ou les grandes soeurs, ils auraient pour la plupart d'adorables figures, avec leurs yeux naïfs de cabri, sans la malpropreté qui est, en ce pays, une chose presque voulue par la tradition ancestrale; au bord de leurs paupières, de leurs lèvres humides, restent collées en grappes ces mouches d'Égypte, que l'on considère ici comme bienfaisantes aux enfants, et qu'ils n'ont même plus l'idée de chasser, tant ils sont héréditairement résignés à les subir,--avec la même passivité du reste que montrent leurs pères vis-à-vis des étrangers envahisseurs.
La passivité, la douce endurance semblent les caractéristiques de cette race inoffensive, élégante d'allure sous ses haillons, mystérieuse dans son immobilité millénaire, et capable d'accepter avec la même indifférence tous les jougs qui passent. Pauvre belle race aux muscles infatigables, où les hommes, qui remuèrent jadis les grandes pierres des temples, ne connaissaient point de fardeaux trop lourds; où les femmes, avec leurs bras graciles, pâlement basanés, avec leurs mains toutes petites, dépassent de beaucoup en force nos plus massives paysannes. Pauvre belle race de bronze! Sans doute elle fut trop précoce et donna trop jeune son étonnante fleur, en des temps où, sur la terre, les autres humanités végétaient obscurément encore; sans doute sa résignation présente lui est venue comme une lassitude, après tant de siècles d'effort et d'expansive puissance. Elle détenait jadis la lumière du monde, et la voici tombée depuis plus de deux mille ans à cette sorte de sommeil fatigué, qui a rendu la tâche facile aux conquérants d'autrefois comme aux exploiteurs d'aujourd'hui...
Un autre trait qui, à côté de la patience, domine chez ces purs Égyptiens de la campagne, est leur attachement à la terre, à la terre qui nourrit et dans laquelle plus tard on va dormir. Posséder de la terre, en accaparer à tout prix les moindres morceaux, en conquérir des bribes sur le désert mouvant, tel est le seul but, ou à peu près, que les fellahs poursuivent en ce monde; posséder un champ, si petit soit-il,--un champ qu'on laboure du reste avec la charrue la plus anciennement inventée par l'homme, celle dont le dessin exact se retrouve inscrit aux murs des tombeaux de Memphis.
Et ce même peuple, qui fut le premier de tous à concevoir la magnificence, qui eut jadis des dieux et des rois entourés d'une écrasante splendeur, peut vivre aujourd'hui pêle-mêle avec ses moutons, ses chèvres, dans d'humbles et basses cabanes faites de boue durcie au soleil! Au milieu de ces villages d'Égypte, qui ont tous la couleur neutre du sol, c'est à peine si un peu de chaux blanche vient égayer le minaret ou la coupole de la mosquée; en dehors de ce petit refuge où l'on prie gravement chaque soir--car nul ici ne s'endormirait sans s'être prosterné devant la majesté d'Allah,--tout est en mornes grisailles; les gens aussi ont des costumes de couleur terne, d'apparence presque miséreuse. Et c'est comme de l'orient qui se serait appauvri et éteint, sous un ciel pourtant resté merveilleux.
Mais tant de grandeur passée laisse encore aux fellahs son empreinte: un affinement d'aspect et de manières bien inconnu chez la plupart des bonnes gens de nos villages. Et ceux d'entre eux qui par hasard arrivent à la fortune ont tout de suite la distinction, savent de naissance pratiquer l'hospitalité comme des seigneurs.
Même l'hospitalité des plus humbles garde en ce pays quelque chose de courtois et d'aisé qui sent la _race_. Je me souviens de ces limpides soirs où j'arrêtais ma dahabieh contre la berge du fleuve, après la navigation paisible du jour. (Je parle de ces recoins perdus, non gangrenés encore par le tourisme, que je choisissais d'habitude.) Au crépuscule, à l'heure où des étoiles s'allumaient dans le ciel d'or vert, dès que j'avais mis le pied sur la rive, signalé par les aboiements des chiens de garde, toujours le chef du plus prochain hameau venait à ma rencontre; digne, dans sa longue robe de soie rayée ou de modeste coton bleu, il m'abordait avec des formules de bienvenue tout à fait grand siècle. Force m'était de le suivre jusque dans sa maison en terre séchée, où d'autres compliments s'échangeaient encore, et d'accepter la traditionnelle tasse de café arabe, après m'être assis à la place d'honneur sur le divan, pauvre du logis.
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* *
Réveiller les fellahs de leur étrange sommeil, rouvrir enfin leurs yeux, les transformer par l'éducation moderne, est la tâche que veut entreprendre de nos jours une élite de patriotes égyptiens. Naguère, cela m'eût semblé un crime, car ces paysans obstinés vivaient dans des conditions de moindre souffrance, ayant beaucoup de foi et peu de désirs. Mais aujourd'hui ils subissent une invasion plus dissolvante que celles de tant de conquérants qui tuaient par les armes et par le feu: les Occidentaux sont là, partout, chez eux, profitant de leur passivité douce pour en faire des valets à l'usage de leurs trafics ou de leurs plaisirs. L'oeuvre de dégradation est si facile sur ces simples sans défense, à qui l'on apporte les convoitises, les besoins nouveaux, les «apéritifs»,--et à qui on enlève la prière!...
Alors, oui, il serait peut-être temps de les réveiller, ces dormeurs depuis plus de vingt siècles, de leur crier gare, et de voir ce qu'ils pourraient donner encore, quelles surprises ils nous réserveraient après cette longue léthargie, sans doute réparatrice. En tout cas, l'espèce humaine, en voie de décliner par surmenage, trouverait, chez ces chanteurs du châdouf et ces laboureurs avec la si vieille charrue, des cerveaux à peine touchés par l'alcool, et toute une réserve de beauté tranquille, de bon équilibre physique, de vigueur sans bestialité.
X
LE TOUT GRACIEUX LUNCHEON
Au grand resplendissement de onze heures du matin, nous traversons les champs d'Abydos, venant des bords du Nil, comme jadis tant de pèlerins antiques, pour nous rendre aux sanctuaires d'Osiris, qui sont au delà des vertes plaines, à l'orée du désert.
Trois ou quatre lieues, sous le ciel limpide et le soleil de feu blanc, parmi des blés ou des luzernes dont le vert admirable est piqué de fleurettes pareilles à celles de nos climats. Des centaines de petits oiseaux nous chantent éperdument la joie de vivre; ce soleil rayonne et chauffe avec magnificence; ces blés fougueux ont déjà des épis; on dirait la grande fête de nos jours de mai; on oublie que c'est février, que c'est encore l'hiver,--l'hiver lumineux de l'Égypte. Çà et là, dans le déploiement des champs tranquilles, apparaissent des villages enfouis sous des arbres très feuillus, sous des acacias qui, de loin, ressemblent aux nôtres; il y a bien là-bas, murant les fertiles campagnes, la chaîne de Libye, trop rose peut-être et trop désolée; mais c'est égal, comme ce sont des moineaux et des alouettes qui font ici la gaie musique champêtre, on est à peine dépaysé; rien ne prépare l'esprit à ces vieux temples osiriens qui, paraît-il, vont tout à l'heure surgir.
Tout ce qu'il évoque pourtant, ce nom seul d'Abydos!... Rien que se dire: «Abydos est là tout près et j'y arriverai dans un moment», rien que cela transforme les aspects de ces simples sillons verts, rend presque imposante cette région d'herbages,--où le bourdonnement des mouches va croissant dans l'air surchauffé, tandis que le chant des oiseaux s'apaise et s'endort aux approches de midi.
Nous cheminions depuis un peu plus d'une heure parmi la verdure de ces jeunes blés étendus en tapis, quand, après les maisonnettes et les arbres d'un village, un monde tout autre se démasque soudain; toujours ce monde d'éblouissement et de mort qui enveloppe si étroitement l'Égypte habitée: le désert!
Il est là, le désert Libyque, et comme chaque fois que nous l'avons abordé venant des rives du vieux fleuve, nous sommes en contre-bas de lui. Il commence sans transition, absolu et terrible, aussitôt que finit le velours touffu du dernier champ, l'ombre fraîche du dernier acacia; ses sables ont l'air de dévaler jusqu'à nous, en une coulée immense, depuis ces montagnes trop étranges que nous apercevions de la plaine heureuse et qui trônent là-bas en souveraines sur tout ce néant.
La ville d'Abydos, aujourd'hui anéantie sans avoir laissé de vestiges, s'élevait jadis où nous sommes, au seuil des solitudes; mais ses nécropoles plus vénérées que celles de Memphis, ses temples trois fois saints étaient un peu au-dessus, dans les sables merveilleusement conservateurs qui les ont ensevelis sous leurs petites ondes patientes, pour en garder de presque intacts jusqu'à nos jours.
Le désert! Dès qu'on a posé le pied sur ce sol un peu mouvant, qui étouffe le bruit des pas, il semble que l'atmosphère aussi vient de subitement changer; elle se fait brûlante et altérante, comme si des brasiers s'étaient allumés dans les entours.
Et tout ce domaine de la clarté et de la sécheresse est, jusqu'en ses lointains, nuancé, zébré de ses habituels tons bruns, fauves ou jaunes. La morne réverbération des choses proches augmente jusqu'à l'excès la chaleur et la lumière; l'horizon tremble sous de petites vapeurs de mirage qui simulent de l'eau remuée par des souffles. Dans les arrière-plans, qui montent par degrés jusqu'aux pieds de la chaîne Libyenne, partout s'étagent des éboulis de pierres ou de briques; des ruines, presque sans forme, émergent à peine des sables, mais indiquent leurs présences sans nombre, suffisent à donner le sentiment que c'est ici un très vieux sol, travaillé jadis par les hommes pendant des siècles que l'on ne sait plus. Et, au premier coup d'oeil, on les devine si bien là-dessous, les catacombes, les hypogées, les momies!
Ces nécropoles d'Abydos, quelle fascination jadis elles ont exercée, et pendant des millénaires, sur ce peuple, précurseur des peuples, qui habitait la vallée du Nil! C'est que, d'après l'une des plus antiques traditions humaines, la tête d'Osiris, seigneur de l'_autre monde_, reposait au fond d'un de ces temples, qui sont aujourd'hui écroulés sous les sables. Or les hommes, dès que leur pensée a commencé de sortir de la nuit originelle, ont été hantés par cette conception qu'il y a des _voisinages_ secourables aux pauvres cadavres couchés sous terre, qu'il y a des lieux sacrés où il est plus prudent de se faire enfouir si l'on veut être prêt quand sonnera le réveil. Donc, en la vieille Égypte, chacun à l'heure de la mort tournait ses regards vers ces pierres et ces sables, dans un souhait ardent de pouvoir y dormir près du débris de son Dieu. Ceux qui n'obtenaient point d'y prendre place, tant les entours étaient déjà encombrés de dormeurs, imaginaient d'y faire au moins planter une humble stèle rappelant leur nom, ou bien recommandaient qu'on y déposât pour quelques semaines leur momie, sauf à la remporter après,--et des cortèges funèbres d'aller et retour traversaient sans cesse les blés qui séparent le Nil du désert. Abydos, dans le triste rêve humain où domine l'attente de la destruction, Abydos a précédé de beaucoup de siècles la vallée de Josaphat des Hébreux, les cimetières autour de La Mecque des musulmans et les saints caveaux sous nos plus vieilles cathédrales... Abydos! il n'y faudrait marcher qu'avec mélancolie et en silence, à cause de tant de milliers d'âmes qui jadis se sont orientées vers ce lieu, les mains tendues, à l'heure d'Épouvante...
Il est tout près, le premier grand temple, celui que le roi Sethos éleva pour cet inconnaissable prince de l'_autre monde_ qui en son temps s'appelait Osiris. A peine quelque deux cents mètres, dans l'éblouissement de ce désert, et on y arrive; on est saisi d'y être, car rien n'en dénonçait l'approche, les sables d'où il a été exhumé, et qui l'ensevelissaient depuis deux mille ans, s'élevant encore alentour jusqu'aux frises. Une grille de fer, où veillent deux grands bédouins en robe noire, et aussitôt après, l'ombre des pierres énormes: on est chez le dieu, dans la forêt des lourdes colonnes osiriennes, au milieu d'un monde de personnages à haute coiffure qui sont inscrits en bas-relief sur tous les piliers, sur toutes les murailles et qui semblent s'appeler de la main les uns les autres, échanger entre eux mille signes de mystère, de silence et d'éternité...
Mais qu'est-ce que ce bruit dans le sanctuaire? On dirait que c'est plein de monde là-bas... Derrière la seconde rangée de colonnes, des gens parlent à tue-tête, avec l'accent britannique; je crois même qu'on entend des verres se choquer, et des fourchettes tapoter de la vaisselle...
Oh! pauvre, pauvre temple, ce qui s'y passe!... Non, c'est plus insultant qu'être mis à sac par les barbares: subir cet excès de grotesque dans la profanation! Il y a là joyeuse et gaillarde tablée d'une trentaine de couverts, et les convives des deux sexes appartiennent à cette humanité spéciale qui fréquente chez Thos Cook and Son (Egypt limited). Des casques de liège et de classiques lunettes vertes. On boit du soda, du whisky; on mange à longues dents des viandes, qu'enveloppèrent des papiers graisseux dont les dalles restent jonchées. Et les dames surtout, oh! les dames, quels épouvantails à moineaux.--Or, c'est ainsi tous les jours, tant que dure la «season», nous apprennent les gardes bédouins en robe noire. Un luncheon chez Osiris fait partie du programme _of pleasure trips_. Chaque midi, une bande nouvelle arrive, sur d'irresponsables et infortunés bourricots; quant aux tables, aux assiettes, elles se tiennent à demeure dans le vieux temple!
Sauvons-nous vite et, si possible, avant que le spectacle ait marqué dans notre mémoire.
Mais hélas! même quand nous sommes dehors, isolés de nouveau sur l'étendue des sables étincelants, nous ne pouvons plus rien prendre au sérieux: Abydos, le désert, tout a cessé d'exister; le visage de ces dames nous hante, et leurs chapeaux, et des regards qu'elles nous ont jetés par-dessus leurs lunettes solaires... La laideur Cook, on m'en avait donné une fois cette raison, satisfaisante à première vue: «Le Royaume-Uni, jaloux à juste titre de la beauté de ses filles, les soumettrait à un jury lorsque leur vient l'âge de puberté; à celles qui sont classées trop laides pour se transmettre, il accorderait une bourse sans limite chez Thos Cook and Son, les vouant ainsi à un perpétuel voyage qui ne leur laisserait pas le loisir de songer à certaines bagatelles de la vie.» L'explication m'avait séduit d'abord. Mais un examen plus attentif des bandes qui infestent la vallée du Nil m'a permis de constater que toutes ces Anglaises y sont d'un âge notoirement canonique; donc la catastrophe de la procréation, si tant est qu'elle ait pu se produire chez elles, doit remonter à des époques bien antérieures à leur enrôlement. Et je demeure perplexe...
Sans conviction maintenant, nous nous sommes acheminés vers un autre temple, garanti solitaire. En effet, le soleil y darde, souverainement seul, au milieu d'un hautain silence, et, ici, l'Égypte, le passé commencent à nous ressaisir.
Toujours pour Osiris, dieu du céleste réveil dans les nécropoles d'Abydos, Ramsès II avait érigé ce sanctuaire. Mais les sables ont eu beau l'envelopper de leur linceul, ils n'ont pu nous en conserver que la base plus enfouie, les hommes s'étant acharnés à le détruire par le faîte[6]; ses ruines, aujourd'hui protégées pourtant et déblayées, ne s'élèvent plus qu'à trois ou quatre mètres du sol. Dans les bas-reliefs, la plupart des personnages n'ont que les jambes et la moitié du torse; avec le haut des murailles s'en sont allées leurs têtes et leurs épaules; mais il semble qu'ils aient gardé la vie: leurs gesticulements, la mimique excessive de leurs attitudes de décapités sont plus étranges et plus saisissants peut-être que s'ils avaient encore un visage. Ce qu'ils ont gardé surtout de prodigieux, c'est l'éclat de leurs antiques peintures, les teintes fraîches de leurs costumes, leurs robes d'un bleu-turquoise ou lapis, ou d'un vert-émeraude, ou d'un jaune d'or; un badigeon naïf, mais devant lequel on reste confondu parce qu'il n'a pas bronché depuis trente-cinq siècles: tout ce que faisaient ces gens-là risquait d'être éternel. Pourtant des nuances aussi vives ne se retrouvent guère dans les autres monuments pharaoniques, et, ici, elles frappent d'autant plus que les fonds sont demeurés blancs; malgré ses portiques en granit bleuté, en granit noir, en granit rose, le temple a toutes ses murailles en un fin calcaire d'une blancheur rare, et en pur albâtre pour le saint des saints.