Part 5
C'est une rue levantine; encore un peu arabe; n'aurions-nous même pas la notion certaine du lieu, que nous percevrions cela comme au vol, dans notre course très bruyante: les gens portent la longue robe et le tarbouch; quelques maisons, au-dessus de leurs boutiques à l'européenne, nous montrent au passage des moucharabiehs. Mais cette électricité aveuglante fausse la note; au fond, sommes-nous bien sûrs d'être en Orient?
La rue finit, béante sur des ténèbres. Tout à coup, là, sans crier gare, elle aboutit à du vide où l'on n'y voit plus, et nous roulons sur un sol mou, feutré, qui brusquement fait cesser tout bruit.--Ah! oui, le _désert_!... Non pas un terrain vague quelconque, comme dans des banlieues de chez nous; non pas une de nos solitudes d'Europe, mais le seuil des grandes désolations d'Arabie: le _désert_, et, même si nous n'avions point su qu'il nous guettait là, nous l'aurions reconnu à un je ne sais quoi d'âpre et de spécial qui, malgré l'obscurité, ne trompe pas.
Mais d'ailleurs, non, la nuit n'est pas si noire. Il nous l'avait semblé, au premier instant, par contraste avec l'allumage brutal de la rue.
Au contraire, elle est transparente et bleue, la nuit; une demi-lune, là-haut, dans le ciel voilé d'un brouillard diaphane, éclaire discrètement, et, comme c'est une lune égyptienne plus subtile que la nôtre, elle laisse aux choses un peu de leur couleur; nous pouvons maintenant le reconnaître avec nos yeux, ce désert qui vient de s'ouvrir et de nous imposer son silence. Donc saluons la pâleur de ses sables et le brun fauve de ses rochers morts. Vraiment il n'y a d'autre pays que l'Égypte, pour de si rapides surprises: au sortir d'une rue bordée de magasins et d'étalages, sans transition, trouver cela!...
Nos chevaux, inévitablement, ont ralenti l'allure, à cause de ce terrain où les roues s'enfoncent. Encore autour de nous quelques rôdeurs, qui prennent aussitôt des airs de revenants, avec leurs longues draperies blanches ou noires, et leur marche qui ne s'entend pas. Et puis, plus personne, fini; rien que les sables et la lune.
Mais voici presque tout de suite, après le court intermède de néant, une ville nouvelle où nous nous engageons, des rues aux maisonnettes basses, des petits carrefours, des petites places; le tout, blanc sur les sables blanchâtres et sous la lune blanche... Oh! pas d'électricité, par exemple, dans cette ville-là, pas de lumières et pas de promeneurs; portes et fenêtres sont closes; nulle part rien ne bouge, et le silence est, de premier abord, pareil à celui du désert alentour. Ville où le demi-éclairage lunaire, parmi tant de vagues blancheurs, se diffuse tellement qu'il a l'air de venir de partout à la fois, et que les choses ne projettent plus, les unes sur les autres, aucune ombre qui les précise. Ville au sol trop ouaté, où la marche est amollie et retardée, comme dans les rêves. Elle n'a pas l'air véritable; à y pénétrer plus avant, une timidité vous vient, que l'on ne peut ni chasser ni définir.
Pour sûr, on n'est pas ici dans une ville ordinaire... Ces maisons cependant, avec leurs fenêtres grillagées comme celles des harems, n'ont rien de particulier,--rien que d'être closes, et d'être muettes... C'est toute cette blancheur probablement qui vous glace... Et puis, en vérité, ce silence, non, il n'est plus comme celui du désert, qui au moins paraissait un silence naturel puisque là il n'y avait rien; ici, par contre, on prend comme la notion de présences innombrables, qui se figeraient quand on passe, mais continueraient d'épier attentivement... Nous rencontrons des mosquées, qui n'ont point de lumières, et sont, elles aussi, muettes et blanches, avec un peu de bleuâtre que leur jette la lune; entre les maisonnettes, il y a parfois des enclos, comme seraient d'étroits jardins sans verdure possible, et où quantité de petites stèles se lèvent de compagnie dans le sable, stèles blanches, il va sans dire, puisque nous sommes ici, cette nuit, dans le royaume absolu du blanc... Qu'est-ce que ça peut être, ces jardinets-là?... Et le sable, qui en couches épaisses envahit les rues, continue de mettre une sourdine à notre marche, sans doute pour complaire à toutes ces choses attentives qui autour de nous ne font aucun bruit.
Aux carrefours maintenant et sur les places les stèles se multiplient, toujours érigées par paires, aux deux extrémités d'une dalle qui est de longueur humaine. Leurs groupes immobiles, postés comme au guet, paraissent si peu réels, dans leur imprécision blanche, qu'on voudrait les vérifier en touchant,--et du reste on ne s'étonnerait pas trop que la main passât au travers comme il arrive pour les fantômes. Et enfin voici une vaste étendue sans maisons, où elles foisonnent sur le sable comme les épis d'un champ, ces stèles obsédantes; il n'y a plus à s'illusionner: ça, c'est un cimetière--et nous venons de passer au milieu de maisons de morts, de mosquées de morts, dans une ville de morts!...
Plus loin, une fois franchi ce cimetière-là, qui au moins s'indiquait sans équivoque, nous retrouvons la suite de la ville ambiguë, elle nous reprend dans ses réseaux: maisonnettes comme celles d'ailleurs, mais ayant, en guise de jardinets, leurs petits enclos pour sépultures,--tout cela plus que jamais indécis, sous cette lumière si douce, qui par degrés se voile davantage, comme si l'on avait mis à la lune des globes dépolis, qui bientôt ne serait même plus de la lumière, sans les transparences de l'air d'Égypte et sans la blancheur générale des choses. Une fois, à une fenêtre, paraît une lueur de lampe, et c'est quelque veillée de fossoyeurs. Une autre fois, nous entendons en passant des voix d'hommes chanter une prière, et c'est la prière pour les défunts.
Ces maisons vides, on ne les a point bâties pour les habiter, mais seulement pour s'y assembler à certains jours de souvenir; chaque famille musulmane un peu notable possède ainsi son pied-à-terre, tout près de ses morts, afin de venir là prier pour eux. Or, il y en a tant et tant que cela finit par faire une ville,--et une ville dans le désert, c'est-à-dire dans un lieu inutilisable pour tout autre usage, dans un lieu sûr, où l'on sait bien que jamais, même quand surgiront les temps impies de l'avenir, la place des pauvres tombes ne risquera pas d'être convoitée.--Non, c'est de l'autre côté du Caire, sur l'autre rive du Nil, parmi la verdure des palmiers, qu'est la banlieue en voie de transformation, avec les villas des étrangers envahisseurs et les flots d'électricité épandus sur leurs routes à autos. De ce côté-ci, rien à craindre, paix et désuétude éternelles, et le linceul des sables arabiques toujours prêt à s'avancer pour ensevelir.
Au sortir de la ville des morts, le désert s'ouvre de nouveau devant nous, le morne déploiement blanchâtre, qui ferait songer à un steppe sous la neige, par une nuit comme celle-ci, quand le vent souffle froid et quand la lune embrumée se met à ressembler à une triste opale.
Mais c'est un désert planté de ruines, planté de spectres de mosquées: toute une peuplade de grands dômes croulants y est disséminée au hasard et à l'abandon, sur l'étendue inconsistante des sables. Oh! de si étranges dômes, d'une forme si vieille! L'archaïsme de leurs silhouettes frappe dès l'abord, autant que leur isolement dans un tel lieu; ils ressemblent à des cloches, ou à de gigantesques bonnets de derviche posés sur des estrades, et les plus lointains donnent l'impression de personnages trapus, à grosse tête, en sentinelle avancée, surveillant là-bas le vague horizon d'Arabie.
Ce sont d'orgueilleux tombeaux du XIVe et du XVe siècle, où dorment dans un délaissement suprême ces sultans mameluks qui opprimèrent l'Égypte pendant près de trois cents ans. De nos jours, il est vrai, quelques visites recommencent à leur venir, par les nuits de pleine lune d'hiver, alors qu'ils dessinent, bien nettes sur les sables, leurs grandes ombres; par ces éclairages-là, jugés favorables, ils sont au rang des curiosités qu'exploitent les agences, et nombre de touristes (qui s'obstinent à les appeler les «tombeaux des khalifes») s'y rendent le soir, en bruyante caravane, sur des bourricots. Mais, cette fois, la lune est trop incertaine et pâle; sans doute nous serons seuls à les troubler dans leur mystérieux concert.
La lumière de cette nuit est vraiment inusitée; comme tout à l'heure dans la ville des morts, elle est partout diffuse et donne, même aux choses les plus massives, des transparences d'irréalité; mais aussi elle les détaille, et leur laisse un peu des nuances du plein jour. Ainsi, tous ces dômes funéraires, sur toutes ces ruines de mosquées qui leur servent de piédestal, ont gardé leurs tons fauves ou bruns; tandis qu'ils restent blêmes, les sables qui les séparent, les sables souverains qui font entre les demeures de ces différents sultans de petites solitudes mortes, et sur lesquels notre voiture, toujours sans bruit, trace de légers sillons que le vent effacera demain. Point de routes ici; elles seraient d'ailleurs inutiles autant qu'infaisables; on passe où l'on a envie de passer; on peut se croire très loin de tout lieu habité par les vivants, et c'est à peine si la grande ville, que l'on sait cependant proche, laisse voir de temps à autre sur l'horizon, au gré des ondulations molles du terrain, comme une phosphorescence, un reflet de ses milliers de lampes électriques. On est bien dans le désert des morts, en la seule société de la lune, qui, par la fantaisie de l'étonnant ciel d'Égypte, est ce soir une lune gris-perle, on dirait presque une lune de nacre.
Chacune de ces mosquées funéraires se révèle magnifique, si l'on va de près la regarder dans sa solitude. Ces étranges dômes surélevés, qui de loin imitent des coiffures de derviches ou de mages, sont tout brodés d'arabesques, et des trèfles aux dentelures exquises couronnent toutes les murailles.
Personne cependant ne les vénère ni ne les entretient, les tombeaux des oppresseurs mameluks; là dedans, plus jamais de chants, ni de cris vers Allah; chaque nuit, un infini de silence. La piété se borne à ne pas les détruire, les laissant aux prises avec les siècles, avec le soleil, avec le vent d'ici qui dessèche et émiette. Et l'écroulement est commencé de toutes parts. Des coupoles qui ont chancelé nous montrent d'irréparables lézardes; des moitiés d'arceaux brisés se profilent ce soir en ombre sur la lueur nacrée du ciel, et des éboulis de pierres sculptées jonchent les entours. Mais comme ils savent encore jeter le vague effroi, ces tombeaux presque maudits!--surtout ceux des lointains, qui se dressent en silhouettes de géants difformes à trop grands bonnets, sombres sur la nappe claire des sables, et qui se tiennent groupés, ou épars comme en déroute, à cette entrée des si profondes régions vides...
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Nous avions choisi un temps d'éclairage douteux, pour ne point rencontrer de touristes. Mais comme nous approchions de la grande demeure mortuaire du sultan Barkouk l'assassin, nous en voyons sortir toute une bande, une vingtaine à la file, qui émergent de la pénombre des murs abandonnés,--chacun trottinant sur son petit âne, et chacun suivi de l'inévitable ânier bédouin qui tapote avec un bâton la croupe de la bête. Ils rentrent au Caire, leur tournée finie, et échangent à haute voix, d'un bourricot à un autre, des impressions plutôt ineptes, en différentes langues occidentales... Tiens! Il y a même dans la troupe la presque traditionnelle dame attardée, qui, pour des motifs d'ordre privé, ne suit qu'à bonne distance; elle est un peu mûre celle-ci, autant que la lune permet d'en juger, mais encore sympathique à son ânier, qui, des deux mains, la soutient par derrière sur sa selle avec une sollicitude touchante et localisée... Oh! ces petits ânes d'Égypte, si observateurs, si philosophes et narquois, que ne peuvent-ils écrire leurs mémoires! Tant et tant de drôles de choses ils ont vues, dans les banlieues du Caire, la nuit!
Cette dame évidemment appartient à la catégorie si répandue des hardies exploratrices qui, malgré une haute _respectability at home_, ne craignent pas, une fois lancées sur les rives du Nil, de compléter leur cure de soleil et de vent sec par un peu de «bédouinothérapie».
VIII
CHRÉTIENS ARCHAÏQUES
A peine éclairé aux flammes de quelques pauvres cierges minces qui tremblotent contre les murailles dans des niches de pierre, un grouillement compact de formes humaines voilées de noir, en un lieu écrasé, étouffant--quelque souterrain sans doute--qu'emplit l'odeur de l'encens d'Arabie. Et un vacarme de presque méchante allure qui inquiète: plaintes de nouveau-nés, cris de détresse de tout petits enfants dont les voix sont couvertes comme à dessein par un cliquetis de cymbales...
Qu'est-ce que c'est que ça? Pourquoi les avoir descendus dans ce trou sombre, ces petits qui hurlent au milieu de la fumée, tenus par ces fantômes en deuil? En entrant, si l'on n'était prévenu, ne dirait-on pas un repaire de mauvaise sorcellerie, un souterrain pour messe noire?
Non. C'est la crypte de la basilique de Saint-Sergius pendant la messe copte d'un matin de Pâques!--En effet, après la surprise d'arrivée, si l'on regarde ces fantômes, ce sont pour la plupart de jeunes mères au fin et doux visage de madone, qui tiennent tendrement dans leurs voiles les bébés pleureurs et s'efforcent de les consoler. Quant au sorcier qui joue des cymbales, c'est un bon vieux prêtre, ou sacristain, qui sourit paternellement; s'il fait tout ce tapage, sur un rythme d'ailleurs très gai, c'est pour bien marquer la joie pascale, fêter la résurrection du Christ,--un peu aussi pour distraire ces petits, car il y en a qui se désolent vraiment trop. Ils ont peur, ces innocents, de l'obscurité, des parfums qui fument; mais les mamans ne prolongent pas l'épreuve: le temps seulement d'une apparition dans ce lieu vénérable, qui leur portera bonheur, pendant que la messe se dit à l'église au-dessus, et on les emmène,--et on en apporte d'autres, par l'étroit escalier obscur où l'on se cogne la tête aux pierres de voûte; la crypte ne désemplit pas.
Mais que de monde, que de voiles noirs dans ce réduit où l'air est irrespirable, et où vous assourdit cette barbare musique mêlée de ces vagissements et de ces cris! Et quels aspects de vétusté extrême ont ici les choses! Les murs frustes, la voûte si basse que l'on pourrait la toucher, les quelques piliers de granit qui soutiennent les arceaux informes, tout cela est crassé par la fumée des cires, et patiné, rongé par le frottement des mains humaines.
Au fond de la crypte il y a le recoin très sacré, devant lequel on se presse: une niche grossière, un peu plus grande que celles creusées dans le mur pour recevoir les cierges, une niche qui recouvre l'antique dalle où, d'après la tradition, la vierge Marie se serait assise avec l'enfant Jésus, lors de la fuite en Égypte. Oh! elle est bien usée aujourd'hui, cette sainte dalle, bien luisante, pour avoir subi tant de pieux attouchements, et la croix byzantine qui y fut gravée jadis achève de s'effacer.
Si la Vierge ne s'est point assise là, l'humble crypte de Saint-Sergius n'en demeure pas moins l'un des sanctuaires chrétiens les plus vieux du monde. Et ces Coptes, qui s'y assemblent encore avec vénération, ont précédé de beaucoup d'années la plupart de nos races occidentales dans la religion évangélique.
Bien que l'histoire de l'Égypte s'enveloppe tout à coup d'une sorte de nuit au moment de l'apparition du christianisme, on sait que l'essor de la foi nouvelle y fut rapide et impétueux, comme la germination des plantes sous la crue du Nil. Les vieux cultes pharaoniques, amalgamés en ce temps-là avec ceux de la Grèce, s'obscurcissaient tellement sous l'amas des rites et des formules qu'ils n'avaient plus de sens. Et pourtant, ici comme dans la Rome impériale, couvaient les ferments d'un mysticisme passionné. D'ailleurs ce peuple égyptien était plus qu'aucun autre hanté par la terreur de la mort, ainsi que le prouve sa folie des embaumements; il devait donc avec avidité recevoir la Parole de fraternel amour et d'immédiate résurrection.
En tout cas, le christianisme s'implanta si fortement dans cette Égypte que les siècles de persécution n'arrivèrent pas à le détruire; lorsqu'on remonte le vieux fleuve, on voit plusieurs de ces petits groupements humains, aux maisons de boue séchée, où le dôme blanchi de la modeste maison de prière est surmonté d'une croix et non d'un croissant: villages de ces Coptes, de ces Égyptiens qui de père en fils ont gardé la foi chrétienne depuis les temps nébuleux des premiers martyrs.
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La naïve église de Saint-Sergius est une relique très cachée, presque enfouie au milieu d'un dédale de ruines; sans un guide, rien n'est plus difficile que de s'orienter pour la découvrir. Le quartier qui la contient s'enferme dans les murs de ce qui fut jadis une citadelle romaine, et cette citadelle à son tour s'enveloppe des tranquilles désuétudes du «Vieux-Caire»,--qui est au Caire des mameluks et des khédives un peu ce que Versailles est à Paris.
Ce matin de Pâques, partis en voiture du Caire actuel pour nous rendre à cette messe, nous avons à traverser d'abord une banlieue en voie de transformation, où du sol antique vont bientôt sortir quantité de ces modernes horreurs en fonte et torchis, usines ou grands hôtels, qui pullulent dans ce pauvre pays avec une stupéfiante vitesse. Puis viennent un ou deux kilomètres de terrains vagues, mêlés à des sables et déjà presque un peu désertiques. Puis enfin les murs du Vieux-Caire, après lesquels commence la paix des maisonnettes à l'abandon, des jardinets et des vergers parmi des ruines. Le vent et la poussière font rage contre nous pendant toute la route, le presque éternel vent et l'éternelle poussière d'ici, par lesquels, depuis le commencement des âges, tant d'yeux humains ont été brûlés sans recours; ils nous maintiennent dans d'aveuglants tourbillons où foisonnent des mouches. La «saison» du reste est déjà finie, les étrangers envahisseurs ont fui jusqu'au prochain automne, et l'Égypte se retrouve plus égyptienne, sous un ciel plus ardent. Ce soleil d'un dimanche de Pâques chauffe comme notre soleil de juillet, et on dirait que la terre va mourir de sécheresse. Mais c'est toujours ainsi, le printemps de ce pays sans pluie; les arbres, qui avaient gardé leurs feuilles pendant l'hiver, se dépouillent en avril comme chez nous en novembre; plus d'ombre nulle part et tout souffre, tout jaunit sur les sables jaunes.--Il n'y a pas à s'inquiéter cependant, car l'inondation va venir, immanquable depuis que notre période géologique a commencé d'être; encore quelques semaines et le prodigieux fleuve, comme au temps du dieu Amon, va épandre le long de ses rives une vie hâtive et fougueuse.--En attendant, les orangers, les jasmins, les chèvrefeuilles, ceux que les hommes prennent soin d'arroser d'eau du Nil, ont follement fleuri; lorsque nous passons devant les jardins du Vieux-Caire, qui alternent avec les maisons croulantes, ce continuel nuage de poussière blanche où nous étouffons s'emplit tout à coup de leur suave odeur; malgré cette sécheresse, malgré cet effeuillement des arbres, les parfums d'un renouveau brusque et enfiévré sont déjà dans l'air.
Arrivés aux murailles de ce qui fut la citadelle romaine, il faut descendre de voiture, franchir une porte basse et pénétrer à pied dans le labyrinthe d'un quartier copte qui se meurt de poussière et de vétusté. Maisons délaissées, servant de refuge à des miséreux; moucharabiehs qui tombent de vermoulure; ruelles en souricière, qui parfois nous font passer sous quelque arceau du moyen âge, ou bien qui se referment au-dessus de nos têtes par la fantaisie des vieilles masures penchées... Et c'est cela, le chemin qui conduit à une basilique fameuse? Nous croirions nous être égarés, n'étaient ces groupes de Coptes en tenue du dimanche qui se rendent comme nous à la messe pascale à travers les ruines.
Et qu'il y en a de jolies, de ces femmes drapées en fantômes dans des soies noires! Leur long voile ne les cache point comme celui des musulmanes; il est seulement posé sur leurs cheveux et découvre leur fin visage, leur collier d'or, leurs bras un peu nus qui portent au poignet de grosses torsades en or vierge. Pures Égyptiennes, elles ont gardé ce même profil délicat et ces mêmes yeux si allongés qu'avaient les déesses de jadis inscrites en bas-relief sur les murs pharaoniques. Mais déjà quelques-unes, hélas! parmi les jeunes, ont renié le traditionnel costume pour s'habiller _à la franque_, porter robe et chapeau.--Et quelles robes! quels chapeaux, quelles fleurs, dont ne voudraient plus les paysannes de nos derniers villages!--Hélas! hélas! ces pauvres petites, qui pourraient être adorables, comment les avertir que les beaux plis des voiles noirs leur laisseraient une exquise distinction de race, tandis qu'elles font pitié sous leurs oripeaux qui rappellent la mi-carême?...
Dans l'un quelconque de ces vieux murs qui depuis un instant nous enserrent, voici la percée d'une porte basse et comme craintive: cela, l'entrée de la basilique? Non, c'est invraisemblable!... Pourtant quelques-unes de ces jolies créatures, aux voiles noirs et aux bracelets d'or, qui nous précédaient viennent de s'y engouffrer, et déjà le parfum des encensoirs flotte pour nous avertir. Une sorte de corridor, étonnant de pauvreté et de vieillesse, se contourne avec des airs de méfiance, puis nous mène à une cour étroite, qui a bien mille ans, et où des loqueteux, assis sur des banquettes à l'orientale, réclament nos aumônes. L'odeur de l'encens d'Arabie s'accentue, et une dernière porte, au fond de ce réduit, cachée en pleine ombre, nous donne accès enfin dans la vénérable église.
L'église! Elle tient de la basilique byzantine, de la mosquée et du gourbi de désert. En entrant on a l'impression d'être initié d'une façon soudaine à l'enfance naïve du christianisme, de le surprendre, si l'on peut dire, dans son berceau--qui fut en réalité tout oriental. La triple nef est pleine de petits enfants (c'est aussi là ce qui frappe dès l'abord), de tout petits enfants qui pleurent ou qui rient et s'amusent, et beaucoup de mères allaitent leurs nouveau-nés--pendant l'invisible messe, qui doit se célébrer là-bas, derrière l'_iconostase_. Par terre, des nattes, où des familles sont assises en cercle et semblent chez elles. Sur les murailles frustes et déjetées, une épaisseur de chaux blanche attestant des années sans nombre. Et au-dessus de tout cela un étrange vieux plafond en bois de cèdre, avec de grosses poutres barbares.
Dans cette nef que soutiennent des colonnes de marbre enlevées jadis à des temples païens, il y a, comme dans toutes les antiques églises coptes, de hautes boiseries transversales, minutieusement travaillées à la façon arabe, la divisant en trois sections: la première, par où l'on arrive, est celle où doivent s'asseoir les femmes; la seconde est pour le baptistère; la troisième, plus au fond et confinant à l'_iconostase_, appartient aux hommes.
Elles portent presque toutes les longs voiles de soie noire d'autrefois, ces femmes qui encombrent ce matin, si familièrement et avec tant de petits nourrissons, la zone à elles réservée; dans leurs groupes harmonieux et sans cesse mouvementés, les robes _à la franque_, les pauvres chapeaux de mardi gras sont encore l'exception; l'ensemble conserve, à peu près intactes, sa grâce d'archaïsme et sa candeur.