Part 4
Quand nous revenons dans la grande cour aux murs crénelés de dentelles, c'est l'heure où s'y déverse le flot des jeunes hommes en robe et turban qui sortent de la pénombre du sanctuaire. Après être restés depuis le lever du jour accroupis sur des nattes pour étudier ou prier, au bourdonnement confus de leurs milliers de voix, ils vont se répandre un instant dans les proches quartiers arabes, en attendant que commencent les leçons du soir. Par groupes, quelquefois se donnant la main comme des enfants, ils marchent pour la plupart la tête haute et levant les yeux, bien qu'un peu éblouis sous ce soleil qui les saisit dehors et les crible de rayons. Innombrables, ils nous montrent en passant des visages très divers; c'est qu'ils viennent des quatre vents du monde, les uns de Bagdad, les autres de Bassorah, de Mossoul ou bien du fond du Hedjaz; ceux du Nord ont des prunelles claires et pâles, et, parmi ceux du Moghreb, du Maroc et du Sahara, plusieurs ont le teint presque noir. Mais leur expression à tous se ressemble: quelque chose d'extatique et de lointain, le même détachement, l'obstination dans le même rêve. En l'air, où se portent leurs yeux levés, c'est--toujours dans ce cadre des créneaux d'Al-Azhar--le ciel presque blanchi par excès de lumière, avec l'élancement des grands minarets rougeâtres, que l'on dirait empourprés par quelque reflet d'incendie. Et, en regardant passer là cette masse de jeunes prêtres ou de jeunes légistes, à la fois si différents et si semblables, on comprend mieux qu'ailleurs combien l'Islam, le plus vieil Islam, garde encore de cohésion et de puissance.
La mosquée où ils font leurs études est maintenant presque vide. Nous y trouvons, en même temps qu'un reposant demi-jour, du silence et des musiques inattendues de petits oiseaux; c'est la saison des couvées et, dans les plafonds de bois ciselé, il y a quantité de nids que personne ne dérange.
Un monde, cette mosquée, où des milliers d'hommes peuvent trouver place à l'aise. Environ cent cinquante colonnes de marbre, provenant de temples antiques, soutiennent les séries d'arceaux des sept nefs parallèles. La lumière ne pénètre que par l'arcade ouverte sur la cour et, il fait si sombre dans les nefs du fond, comment donc les fidèles y voient-ils pour lire, quand le soleil d'Égypte par hasard se voile?
Quelques étudiants sont là encore, restés pendant l'heure du repos, une vingtaine, perdus au milieu de cette vaste solitude, et s'occupant à faire la propreté par terre avec de longues palmes en guise de balai: les étudiants pauvres, ceux-ci, qui n'ont à manger que du pain sec et s'étendent la nuit pour dormir sur la même natte où ils s'étaient tenus assis à travailler toute la journée.
Le séjour de cette université est gratuit pour tous les élèves; les frais de leur nourriture et de leur entretien, assurés par des donations pieuses. Mais, comme ces legs demeurent séparés par nation, il y a inégalité dans les traitements: les jeunes hommes de telle contrée sont presque riches, possèdent une chambre et un bon lit; ceux d'un pays voisin couchent par terre, ont juste de quoi ne pas mourir. Mais aucun d'eux ne se plaint, et ils savent s'entr'aider[4].
[4] La durée des études à Al-Azhar varie entre trois et six ans.
Près de nous, un des étudiants pauvres mange sans fausse honte son pain sec de midi, accueillant avec un sourire les moineaux et autres petits voleurs ailés qui descendent des beaux plafonds de cèdre pour lui disputer les miettes de son repas.
Plus loin, dans les nefs du fond peu éclairé, un autre qui dédaigne de manger, ou qui n'a plus de pain, se rassied sur sa natte, une fois terminé son petit service de balayage, et rouvre son Coran pour s'exercer seul à le lire avec l'intonation consacrée. Sa voix facile et chaude, qu'il modère par discrétion, est d'un charme irrésistible dans la sonorité de cette mosquée immense, où l'on n'entendait plus à cette heure que le gazouillis à peine saisissable des couvées, là-haut parmi les poutres aux dorures éteintes. Tous ceux à qui les sanctuaires de l'Islam ont été familiers savent comme moi qu'il n'est pas de livre plus délicieusement rythmé que celui du Prophète; même si le sens des versets vous échappe, la lecture chantante, qui se fait pendant certains offices, agit sur vous par la seule magie des sons, à la manière de ces oratorios qui, dans les églises du Christ, amènent les larmes. La déclamation tristement berceuse de ce jeune prêtre au visage d'illuminé, aux vêtements de décente misère, a beau être contenue, il semble que peu à peu elle emplisse les sept nefs désertes d'Al-Azhar. On s'arrête malgré soi et on se tait pour l'écouter, au milieu du silence de midi. Et--dans ce lieu si vénérable, où le délabrement, l'usure des siècles s'indiquent partout, même aux colonnes de marbre rongées par le frottement des mains--cette voix d'or qui s'élève solitaire, on dirait qu'elle entonne le lamento suprême sur l'agonie du vieil Islam et sur la fin des temps, l'élégie sur l'universelle mort de la foi dans le coeur des hommes...
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«La science est une religion, la prière en est une autre. L'étude est préférable à l'adoration.
»Allez demander partout l'instruction, même, s'il le fallait, jusqu'en Chine.»
(Versets des _Hadices_.)
Chez nous autres, Européens, on considère comme vérité acquise que l'Islam n'est qu'une religion d'obscurantisme, amenant la stagnation des peuples et les entravant dans cette course à l'inconnu que nous nommons «le progrès». Cela dénote d'abord l'ignorance absolue de l'enseignement du Prophète, et de plus un stupéfiant oubli des témoignages de l'histoire. L'Islam des premiers siècles évoluait et progressait avec les races, et on sait quel rapide essor il a donné aux hommes sous le règne des anciens khalifes; lui imputer la décadence actuelle du monde musulman est par trop puéril. Non, les peuples tour à tour s'endorment, par lassitude peut-être, après avoir jeté leur grand éclat: c'est une loi. Et puis un jour quelque danger vient secouer leur torpeur, et ils se réveillent.
Cette immobilité des pays du Croissant m'était chère. Si le but est de passer dans la vie avec un minimum de souffrance, en dédaignant l'agitation vaine, et de mourir anesthésié par de radieux espoirs, les Orientaux étaient les seuls sages. Mais leur rêve n'est plus possible, maintenant que des nations de proie les guettent de tous côtés. Donc, hélas! il faut se réveiller.
Il faut se réveiller, et cela commence. Alors, en Égypte, où l'on sent la nécessité de changer tant de choses, on songe à réformer aussi la vieille université d'Al-Azhar, l'un des grands centres de l'Islam; on y songe avec crainte, sachant le danger de porter la main sur des institutions millénaires; la réforme, cependant, est en principe décidée. Des connaissances nouvelles, venues d'Occident, vont pénétrer dans ce tabernacle des Fatimides; le Prophète n'a-t-il pas dit: «Allez partout demander l'instruction, au besoin jusqu'en Chine?» Qu'en adviendra-t-il? Qui saurait le présager?... Mais ceci, en tous cas, est certain: aux heures éblouissantes de midi, ou aux heures dorées du soir, quand le flot des étudiants ainsi modernisés se répandra dans la grande cour que tant de minarets surveillent, on ne verra plus dans tous ces regards la mystique flamme d'aujourd'hui; et ce ne sera plus l'inébranlable foi, ni la haute et sereine insouciance, ni la paix si profonde qu'ils iront porter, ces messagers, à tous les bouts de la terre musulmane...
VI
CHEZ LES APIS
Les demeures des Apis, dans l'obscurité lourde, en dessous du désert Memphite, sont, comme chacun sait, de monstrueux cercueils en granit noir rangés le long de catacombes toujours chaudes et étouffantes ainsi que d'éternelles étuves.
Des berges du Nil, pour aller chez eux, il nous faut traverser d'abord la région basse que les inondations du vieux fleuve, régulières depuis le commencement des temps, ont fini par rendre propice à l'éclosion des plantes et au développement des hommes: une ou deux heures de route, le soir, à travers des futaies de dattiers dont les belles palmes tamisent sur nos têtes la lumière d'un soleil de mars à demi voilé par des nuages et déjà déclinant. De loin en loin des troupeaux paissent à cette ombre légère. Et nous croisons des fellahs paisibles qui ramènent des champs, vers les villages de la rive, leurs petits ânes chargés de gerbes. Il fait doux et il fait salubre sous ces hauts bouquets de plumes vertes indéfiniment répétés, qu'un vent tiède remue presque sans bruit. On a l'impression d'être dans une zone heureuse, où la vie pastorale doit être facile, même un peu paradisiaque.
Mais là-bas, devant nous, il y a un monde tout autre qui de plus en plus se révèle; son aspect prend l'importance d'une menace de l'Inconnu; il terrifie comme une apparition du chaos, de l'universelle mort... Ce monde, c'est le désert, le désert dominateur, au milieu duquel l'Égypte habitée, les verdures du Nil tracent à peine un étroit ruban, et, ici plus qu'autre part, il est saisissant à regarder surgir, ce désert souverain, tant il se tient surélevé et nous laisse en contre-bas de lui, dans la vallée édénique où les palmiers nous ombragent. Avec ses tons jaunes, ses marbrures livides, avec ses sables qui lui donnent des aspects d'inconsistance, il se dresse sur tout l'horizon comme une espèce de muraille molle ou de grande nuée à faire peur,--plutôt comme une longue vague de cataclysme, qui ne bouge pas, c'est vrai, mais qui pourrait bien se déverser et engloutir. De plus, il est le _désert Memphite_, c'est-à-dire un lieu tel qu'il n'en existe point d'autre sur terre, une nécropole fabuleuse où les hommes d'autrefois ont durant trois mille ans amoncelé des morts embaumés, exagérant de siècle en siècle l'orgueil fou de leurs tombeaux; donc, au-dessus de ces sables qui font l'effet d'une lame de quelque mascaret mondial arrêté dans sa marche, nous voyons se lever de tous côtés, jusqu'au fond des lointains, des triangles aux proportions surhumaines, qui étaient en leur temps des couvercles à momie: les pyramides, encore debout là toutes, sur le sinistre piédestal que leur fait le désert; les unes assez proches, les autres plus perdues dans l'arrière-plan des solitudes,--et peut-être plus terribles pour n'être ainsi qu'esquissées en grisailles, trop haut devant les nuages.
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Ces petites voitures qui nous ont amenés à la nécropole de Memphis à travers l'interminable bois de palmiers avaient les roues garnies de larges patins pour affronter les sables.
Et maintenant, arrivés au pied de la région effrayante, nous commençons de gravir une côte où tout à coup le trot de nos chevaux ne s'entend plus; le feutrage mouvant du sol établit autour de nous un silence soudain, comme chaque fois qu'on aborde ces déserts-là, et on dirait un silence de respect qui de lui-même s'imposerait.
La vallée de la vie s'abaisse et fuit derrière nous, achève bientôt de disparaître, cachée par une ligne de dunes--par une première volute de la «mer sans eau», pourrait-on dire,--et nous voici montés au royaume des morts où souffle un vent desséchant et presque glacé que d'en bas nous n'avions pas prévu.
On n'a pas profané encore ce désert Memphite par des hôtels et des routes à autos, comme on a déjà fait au «petit désert» du Sphinx,--dont nous apercevons du reste, aux extrêmes limites de la vue, les trois pyramides, prolongeant presque à l'infini pour nos yeux ce domaine des momies. Nous ne voyons donc personne, ni aucun indice des temps actuels, parmi ces mornes ondulations jaunes ou pâlement grises où nous semblons perdus comme dans la houle d'un océan. Un ciel sombre, tel que l'on n'imagine guère le ciel d'Égypte. Et, dans cet immense néant des sables et des pierrailles dont le cercle d'horizon se détache en plus clair sur les nuages, rien nulle part, rien que les silhouettes de ces triangles éternels: les pyramides, choses géantes qui se lèvent de place en place, au hasard, en différents points de l'étendue, celles-ci à moitié éboulées, celles-là presque intactes et gardant leur pointe vive. Aujourd'hui elles jalonnent seules cette nécropole qui a plus de deux lieues de long et qui fut couverte de temples d'une magnificence, d'une énormité inimaginables pour des esprits de nos jours. A part une, là tout près (l'aïeule fantastique des autres, celle de ce roi Zoser qui mourut il y aura bientôt cinq mille ans), à part une qui est faite de six colossales terrasses superposées, toutes ont été bâties d'après cette même conception du _triangle_, qui est à la fois la figure la plus mystérieusement simple de la géométrie et la forme la plus assise, la plus indéfiniment stable de l'architecture. Et, à présent qu'il ne reste aucune trace de leurs fresques à personnages, de leurs enduits multicolores, à présent qu'elles ont pris la même couleur morte que le désert, elles sont là comme de grands ossements, comme de grands fossiles n'ayant d'ailleurs plus de contemporains sur la terre. En dessous par exemple, c'est autre chose; en dessous demeurent encore des hommes, et même beaucoup de chats et beaucoup d'oiseaux qui, de leurs yeux, les ont vu bâtir, et qui dorment intacts, emmaillotés de bandelettes, dans l'obscurité des syringes; _nous savons_, pour y avoir pénétré jadis, ce que cachent les entrailles de ce vieux désert sur lequel s'épaissit de siècle en siècle le linceul jaune des sables: tout le roc profond a été perforé patiemment, pour des hypogées, pour de grandes ou de petites chambres sépulcrales, ou pour de vrais palais mortuaires aux multiples figures peintes. Et, depuis deux mille ans déjà que les déterreurs s'acharnent à exhumer d'ici des sarcophages et des trésors, on n'a pas épuisé les réserves souterraines; il y reste sans nul doute des pléiades de dormeurs non dérangés que l'on ne découvrira jamais.
A mesure que nous avançons, le vent plus fort et plus froid souffle sous un ciel plus nuageux, et le sable vole partout. Le sable est le souverain incontesté de cette nécropole; s'il ne roule point en volute énorme de mascaret, comme il donnait l'illusion de le faire lorsqu'on le regardait d'en bas, de la vallée verte, du moins il s'amasse sur toutes choses avec une persistance obstinée depuis les plus vieux âges, et il a déjà enseveli à Memphis tant de statues, de colosses, de temples et d'allées de sphinx! Il arrive sans cesse, il arrive de la Libye, du grand Sahara, qui en contiennent de quoi poudrer l'univers. Il s'harmonise bien avec ces hautes ossatures des pyramides qui forment d'immuables écueils sur son étendue toujours en mouvement, et, si l'on y songe, il donne encore plus l'effroi des éternités antérieures que ne le font toutes ces ruines égyptiennes, nées d'hier en comparaison de lui: le _Sable_,--le sable des mers primitives qui représente un travail d'émiettement d'une durée impossible à concevoir, qui témoigne d'une continuité de destruction n'ayant pour ainsi dire jamais commencé...
Voici, au milieu des solitudes, une humble maison, vieille et à moitié ensablée, où nous devons nous arrêter. Ce fut la maison de l'égyptologue Mariette, et elle abrite encore le directeur des fouilles, qui nous donnera la permission de descendre chez les Apis. La chambre blanchie à la chaux où il nous reçoit est encombrée des débris millénaires qu'il ne cesse d'exhumer. Par l'une des fenêtres ouvertes sur les désolations d'alentour plongent les rayons du soleil, qui vient d'apparaître, déjà bas, entre deux nuages, et qui est tristement jauni par les envolées du sable et par le soir.
Le maître du logis, pendant que ses bédouins vont ouvrir et illuminer pour nous les souterrains des Apis, nous montre sa dernière étonnante trouvaille, faite ce matin dans un hypogée des dynasties les plus anciennes: sur un socle, un groupe de personnages en bois, de la taille à peu près de nos marionnettes à guignol. Puisque c'était l'usage de ne mettre dans un tombeau que les figures ou les objets les plus agréables à celui qui l'habitait, sans doute il devait aimer beaucoup les danseuses, l'homme momifié auquel on avait offert ce joujou, en des temps antérieurs à toute précise chronologie. Au milieu du groupe, il est représenté lui-même dans un fauteuil, tenant sur les genoux sa danseuse favorite, et d'autres femmes devant lui esquissent un pas de leur époque, tandis que des musiciennes accroupies touchent des tambourins et des harpes étranges; toutes sont coiffées de cette longue tresse tombant sur les épaules comme la queue des Chinois, qui était la marque distinctive de ces sortes d'hétaïres.--Or il y avait déjà trois mille ans que ces petites personnes «gardaient la pose» dans les ténèbres quand débuta l'ère chrétienne!... Pour mieux nous les montrer on apporte le groupe près de la fenêtre, dans le triste rayon qui entre ici après avoir glissé sur l'infini du désert, et qui se met à les éclairer jaune, à détailler pour nous leurs attitudes de petites poupées cocasses et effarantes, effarantes d'être si vieilles et de sortir d'une telle nuit.--Or ce déclin du soleil, qu'elles regardent ce soir avec leurs drôles d'yeux trop grands et trop ouverts, elles ne l'avaient plus vu depuis cinq mille ans!...
L'habitation des Apis, seigneurs de la nécropole, est à peine à deux cents mètres d'ici. On nous annonce que c'est éclairé chez eux et que nous pouvons nous y rendre.
Descente par un étroit couloir en pente rapide, creusé dans le sol, entre des talus de pierrailles et de sable. Tout de suite nous sommes abrités, là dedans, contre le vent si âpre qui souffle sur le désert, et même, de la porte d'ombre, béante devant nous, vient comme une haleine de four: il fait toujours sec et chaud dans les souterrains funéraires de l'Égypte, qui sont de merveilleuses étuves à momies. Le seuil franchi, c'est l'obscurité d'abord. Précédés d'une lanterne, tours et détours, marchant sur de larges dalles, rencontrant des stèles, des blocs éboulés, de gigantesques débris, dans une chaleur toujours croissante.
Enfin nous apparaît la principale artère de l'hypogée, l'artère de cent cinquante mètres de long, taillée dans le roc, où les bédouins ont préparé pour nous leur grêle illumination d'usage.
Et c'est un lieu d'aspect terrible, où vous saisit dès l'entrée le sentiment du trop lugubre, l'oppression du trop lourd, du trop écrasant, du surhumain. Les petites flammes impuissantes d'une cinquantaine de pauvres chandelles, que l'on vient de planter sur des trépieds de bois, en enfilade d'un bout à l'autre du parcours, nous montrent, à droite et à gauche de l'immense avenue, des cavernes sépulcrales carrées contenant chacune un cercueil noir, mais un cercueil comme pour un mastodonte. Ils sont carrés aussi, tous les cercueils si sombres et pareils, sortes de caisses sévèrement simples, mais faites d'un seul bloc de granit rare, aussi luisant que du marbre. Aucun ornement; il faut y regarder de près pour distinguer, sur ces parois lisses, les inscriptions hiéroglyphiques, les rangées de petits personnages, de petits hiboux, de petits chacals qui racontent en une langue perdue l'histoire des antiques humanités; ici, la signature du roi Amasis; là, celle du roi Cambyse... Quels Titans ont pu les tailler, de siècle en siècle, ces cercueils (ils ont au moins douze pieds de long sur dix de haut), et ensuite les amener sous terre (ils pèsent de soixante à soixante-dix mille kilogrammes en moyenne) et enfin les mettre en rang dans ces espèces de chambres, où ils sont là tous comme embusqués sur notre passage?... Chacun, en son temps, a contenu très à l'aise sa momie de boeuf Apis, cuirassée de plaques d'or; mais malgré leur pesanteur, malgré leur solidité à défier toute destruction, ils ont été spoliés[5] à des époques mal définies, sans doute par des soldats du roi de Perse. Rien que les avoir ouverts représente déjà un travail étonnant de patience et de force; pour certains, les voleurs ont réussi, avec des leviers, à faire glisser de quelques centimètres le formidable couvercle; pour d'autres, en s'obstinant à coups de pioche, ils ont percé dans l'épaisseur du granit un trou par lequel un homme a pu se faufiler comme un rat, comme un ver, et fourrager à tâtons autour de la momie sacrée.
[5] L'un pourtant était resté intact dans sa caverne murée, nous conservant ainsi le seul Apis qui soit venu jusqu'à nos jours. Et on se rappelle l'émotion de Mariette lorsque en entrant là il vit par terre sur le sable l'empreinte des pieds nus du dernier Égyptien qui en était sorti trente-sept siècles auparavant.
Dans l'hypogée colossal, ce qui encore vous saisit le plus, c'est la rencontre que l'on y fait, au milieu du couloir de sortie, d'un autre cercueil noir resté là en travers du chemin comme pour le barrer. Il est aussi monstrueux et aussi simple que les autres, ses aînés, qui, plusieurs siècles avant sa venue, avaient commencé de s'aligner le long de la grande voie droite, à mesure que mouraient les taureaux déifiés; mais il n'est jamais arrivé jusqu'à sa place, lui, et n'a jamais reçu sa momie. Il a été le _dernier_. Pendant la période où on le roulait avec lenteur, à grand renfort de muscles tendus et de cris haletants, vers sa chambre quasi-éternelle, d'autres dieux étaient nés et le culte des Apis avait pris fin,--là tout à coup, ainsi qu'il peut arriver pour les religions ou les institutions des hommes, même les plus solidement enracinées dans leurs âmes et dans leur passé ancestral... C'est peut-être cela, du reste, qui est la plus terrifiante de toutes nos notions positives: savoir qu'il y aura un _dernier_ de tout; non seulement un dernier temple, un dernier prêtre, mais aussi une dernière naissance d'enfant humain, un dernier lever de soleil, un dernier jour...
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Dans ces catacombes si chaudes, nous avions oublié le vent froid qui soufflait dehors, et perdu de vue la physionomie du désert Memphite, les aspects d'horreur qui nous attendaient là-haut. Déjà sinistre sous le ciel bleu, ce désert vraiment devient intolérable à regarder si par hasard le ciel y est sombre à l'heure où le jour s'en va. Quand nous le retrouvons, au sortir de l'obscurité souterraine, tout commence à bleuir pour la nuit dans son immensité morte. Sur la crête des dunes, dont le jaune a beaucoup blêmi pendant que nous étions en bas, le vent s'amuse à soulever des tourbillons de sable qui imitent les embruns d'une mer mauvaise. De tous côtés traînent les nuages obscurs, les mêmes qu'au moment de notre descente. L'horizon continue de s'y détacher en clair, et de plus vers l'est on dirait qu'il _penche_; une des plus hautes vagues de la «mer sans eau», un amoncellement de sable dont les contours flous trompent sur la distance, le fait paraître incliné, cet horizon-là, et c'est presque à donner le vertige. Quant au soleil, il a voulu rester en scène pour quelques secondes, maintenu après l'heure par le mirage, mais si changé derrière d'épais voiles que l'on préférerait qu'il n'y fût pas; couleur de braise qui s'éteint, il semble beaucoup trop près et trop gros; il n'éclaire plus rien, il n'est qu'un globe tristement rose qui se déforme et s'ovalise; non plus dans l'espace, mais échoué là-bas sur le bord extrême du désert, il regarde les choses comme un grand oeil terne qui va se fermer dans la mort. Et les mystérieux triangles surhumains, ils sont là aussi, bien entendu, qui nous guettaient à notre sortie de dessous terre, les uns près, les autres loin, toujours postés à leurs mêmes places d'éternité; mais certainement ils viennent encore de grandir, dans le crépuscule de plus en plus bleuissant...
Un tel soir, en un tel lieu, on dirait le _dernier_ soir.
VII
BANLIEUES DU CAIRE, LA NUIT
La nuit. Une longue rue droite, artère de quelque capitale, où notre voiture file au grand trot, avec un fracas assourdissant sur des pavés. Lumière électrique partout. Magasins qui se ferment; il doit être tard.