Part 3
La nuit, cela paraît sans fin, l'enfilade de ces chambres à vitrines dont le déploiement est de plus de quatre cents mètres sur les quatre faces de l'édifice. Après avoir passé devant les papyrus, les émaux, les vases canopes recéleurs d'entrailles humaines, nous arrivons chez les momies de bêtes sacrées: des chats, des ibis, des chiens, des éperviers, ayant bandelettes et sarcophage; même des singes, restés grotesques jusque dans la mort. Ensuite commencent les masques humains, et, debout dans les armoires, les «cartonnages de momie», qui moulaient le corps par-dessus les bandelettes et reproduisaient, plus ou moins agrandie, la figure défunte. Tout un lot de courtisanes de l'époque gréco-romaine, ainsi moulées en pâte d'après cadavre, et couronnées de roses, nous font des sourires d'appel derrière leurs vitres. Des masques couleur de chair morte alternent avec des masques d'or que notre lanterne, en passant vite, fait briller d'un éclair. Toujours des yeux trop larges, aux paupières trop ouvertes, aux prunelles trop dilatées qui regardent comme avec effarement. Parmi ces cartonnages ou ces couvercles de cercueil à figure, il en est que l'on dirait taillés pour personnes géantes; la tête surtout, sous la lourde coiffure, la tête rentrée comme par farce dans des épaules de bossu, s'indique énorme, tout à fait disproportionnée avec le corps, qui par le bas s'amincit en gaine.
Bien que notre petite lanterne cependant ne s'éteigne pas, il semble que nous y voyons de moins en moins: trop d'obscurité autour de nous, dans des chambres trop vastes,--et dans des chambres qui toutes communiquent, facilitant la promenade de ces Formes qui, le soir, se dégagent et rôdent...
Sur une table de milieu, une chose à donner le frisson brille dans une boîte en verre, une frêle chose qui faillit vivre il y a quelque deux mille ans. C'est la momie d'un embryon humain, dont on avait dans les temps orné le visage d'une belle couche d'or pour apaiser sa malice de mort-né,--car, d'après la croyance égyptienne, ces petits avortons devenaient de mauvais génies dans les familles lorsqu'on négligeait de leur rendre honneur. Au bout de son corps de rien du tout, sa tête dorée, ses gros yeux de foetus restent inoubliables de laideur souffrante, d'expression déçue et féroce.
Dans les salles où nous pénétrons après, ce sont des cadavres pour tout de bon qui nous entourent de droite et de gauche; sur des étagères, les cercueils s'étalent en rangs superposés; on respire l'odeur fade des momies, et, par terre, lovés toujours comme de gros serpents, les tuyaux de cuir se tiennent prêts, car c'est l'endroit dangereux pour le feu.
--Nous arrivons, me dit le maître de céans; tenez, là-bas, _les voilà!_
En effet, je reconnais la place, étant venu maintes fois en plein jour comme tout le monde. Malgré ces demi-ténèbres, qui commencent à dix pas de nous tant est petit le cercle lumineux que notre fanal dessine, je puis distinguer déjà le double alignement des grands cercueils royaux, ouverts sans pudeur sous des cages vitrées et dont les couvercles à figure sont posés debout, en sentinelle, contre les murailles.
Nous y sommes enfin, admis à cette heure indue dans le cénacle des rois et des reines, pour une audience vraiment privée.
D'abord la dame au bébé, sur laquelle nous projetons sans nous arrêter la lueur de notre lanterne: une dame qui trépassa en mettant au monde un petit prince mort. Depuis les antiques embaumeurs, personne encore n'a revu son visage, à cette reine Makéri; dans le cercueil, ce n'est qu'une longue forme féminine, dessinée sous l'emmaillotage serré des bandelettes aux tons bis; contre ses pieds, repose le bébé fatal, recroquevillé drôlement, voilé et mystérieux comme elle, sorte de poupée mise là, dirait-on, pour lui tenir éternelle compagnie pendant que se traîneraient les siècles et les millénaires.
Ensuite se déroule, plus intimidante à aborder, la série des momies démaillotées. Ici, dans chaque cercueil sur lequel nous nous penchons, il y a une tête qui nous regarde, ou qui ferme les yeux pour ne pas nous voir, et il y a des épaules maigres, de maigres bras et des mains aux ongles trop longs qui sortent de lugubres guenilles. Chaque nouvelle momie royale que notre lanterne éclaire nous réserve une surprise et le frisson d'un effroi différent; elles se ressemblent si peu! Les unes rient en montrant des dents jaunes, les autres ont une expression de tristesse ou de souffrance infinie. Tantôt les visages sont minces, très fins, restés jolis malgré le pincement des narines. Tantôt ils sont démesurément élargis de bouffissure putride, avec le bout du nez mangé: les embaumeurs, comme on sait, n'étaient pas sûrs de leurs moyens; les momies ne réussissaient pas toujours; chez quelques-unes il se produisait des tuméfactions, des pourritures, même des éclosions soudaines de larves, de «compagnons sans oreilles et sans yeux», qui finissaient bien par mourir avec le temps, mais après avoir perforé toutes les chairs.
A peu près par dynastie et par ordre chronologique, les orgueilleux Pharaons sont là piteusement rangés, le père, le fils, le petit-fils, l'arrière-petit-fils. Et de vulgaires étiquettes de papier disent seules leurs noms écrasants: Sethos Ier, Ramsès II, Sethos II, Ramsès III, Ramsès IV, etc. Il n'en manque bientôt plus à l'appel, tant on a fouillé au coeur des rochers et du sol pour les avoir tous, et ces vitrines de musée seront sans doute leur résidence dernière. Dans l'antiquité, ils ont cependant pérégriné souvent depuis leur mort, car aux époques troublées de l'histoire d'Égypte, c'était une des lourdes préoccupations du souverain régnant: cacher, cacher ces momies d'ancêtres, dont la terre s'emplissait de plus en plus et que les violateurs de sépultures étaient si habiles à dépister; alors on les promenait clandestinement d'un trou à un autre, les enlevant chacun de son fastueux souterrain personnel, pour à la fin les murer de compagnie dans quelque humble caveau plus discret. Mais c'est ici qu'elles vont achever bientôt leur retour à la poussière, différé comme par miracle pendant tant de siècles; aujourd'hui, dépouillées de leurs bandelettes, elles ne dureront plus, et il faudrait se hâter de graver ces physionomies de trois ou quatre mille ans qui vont s'évanouir.
Dans ce cercueil--l'avant-dernier de la rangée de gauche,--c'est le grand Sésostris en personne qui nous attend. Nous connaissons d'ailleurs de longue date son visage de nonagénaire, son nez en bec de faucon, les brèches entre ses dents de vieillard, son cou décharné d'oiseau et sa main qui se lève en geste de menace. Voici vingt ans qu'il a revu la lumière, ce maître du monde. Il était enroulé, _des milliers de fois_, dans un merveilleux linceul en fibres d'aloès, plus fin qu'une mousseline des Indes, qui avait dû coûter des années de travail et mesurait quatre cents mètres de long; le démaillotage, en présence du khédive Tewfik et des grands personnages de l'Égypte, dura deux heures, et après le dernier tour, quand la figure illustre apparut, l'émotion fut telle parmi les assistants qu'ils se bousculèrent comme un troupeau, et le pharaon fut renversé. Il a du reste beaucoup fait parler de lui, le grand Sésostris, depuis son installation au musée. Un jour, tout à coup, d'un geste brusque, au milieu des gardiens, qui fuyaient en hurlant de peur, il a levé cette main[2], qui est encore en l'air et qu'il n'a plus voulu baisser. Ensuite est survenue, dans ses vieux cheveux d'un blanc jaunâtre et le long de tous ses membres l'éclosion d'une faune cadavérique très fourmillante qui a nécessité un bain complet, au mercure.--Lui aussi a son étiquette, en papier écolier, collée sur le bord de sa boîte, et on y lit, tracé d'une écriture négligée, ce nom formidable qui fit trembler tous les peuples de la terre: «Ramsès II (Sésostris)»!... Il n'y a pas à dire, il a beaucoup décliné et noirci depuis seulement une quinzaine d'années que je le connais. C'est un fantôme qui s'en va; malgré les soins dont on l'entoure, c'est un pauvre fantôme tout près de se désagréger, de s'anéantir. Nous promenons devant son nez crochu notre lanterne, pour mieux déchiffrer, par le jeu de l'ombre, son expression encore autoritaire... Ainsi les destinées du monde se réglaient jadis, sans appel, au fond de ce crâne, qui semble plutôt étroit sous la peau sèche et les horribles cheveux blanchâtres! Et tout ce qui a dû tenir de volonté là dedans, et de passion, et de colossal orgueil! Sans compter ce souci, que nous ne concevons plus, mais qui primait tout à son époque: celui d'assurer la magnificence et l'inviolabilité de la sépulture... Ainsi cet épouvantail édenté et sénile, qui s'exhibe là dans ses chiffons immondes, avec toujours sa main levée pour une impuissante menace, a été autrefois l'étincelant Sésostris, qui connut l'excès presque surhumain des triomphes et des splendeurs; le maître des rois, et aussi, par sa force et sa beauté, le demi-dieu, dont maints colosses de granit ou de marbre, à Memphis, à Thèbes, à Louxor, reproduisent et essayent d'éterniser les jarrets musculeux, la poitrine d'athlète...
[2] On explique ce mouvement par un rayon de soleil qui, tombant sur son bras déshabillé, aurait fait dilater et jouer les os du coude.
Dans le cercueil tout proche est couché son père, Sethos Ier, qui régna moins longtemps et mourut beaucoup plus jeune que lui.--Or cette jeunesse se voit encore si bien sur les traits de la momie, empreints d'ailleurs de beauté persistante. Vraiment ce roi Sethos, on dirait la statue du Calme et de la Rêverie sereine; aucun effroi ne se dégage de ce mort aux longs yeux fermés, aux lèvres délicates, au menton noble et au profil pur; il est apaisant et agréable à regarder dormir, les mains croisées sur la poitrine. Et on ne s'explique pas d'ailleurs, en le voyant jeune, qu'il puisse avoir pour fils son voisin, le vieillard presque centenaire.
En passant, nous avons dévisagé quantité d'autres momies royales, tranquilles ou grimaçantes. Mais, pour finir, il en est une (troisième cercueil, là, dans la rangée d'en face), une certaine reine Nsitanébashrou, que j'aborde avec crainte, bien que, pour elle seule peut-être, j'aie souhaité faire cette ronde macabre. Même en plein jour, elle arrive au maximum d'horreur que puisse jeter une figure de spectre; qu'est-ce que cela va être la nuit sous le vacillement de notre petite lanterne?...
La voilà donc, la vampiresse échevelée, bien à son poste, étendue, mais toujours comme prête à bondir, et du premier coup je croise le regard en coulisse de ses prunelles d'émail, qui brillent sous les paupières entr'ouvertes, aux cils à peine mangés. Oh! la terrifiante personne!... Non qu'elle soit laide; au contraire, on voit qu'elle était plutôt jolie et qu'elle fut momifiée jeune. Ce qu'elle a de particulier surtout, c'est son air déçu et furieux d'être morte... Les embaumeurs l'avaient du reste très pieusement fardée; mais le rose, sous l'action des sels de la peau, s'est décomposé par places pour donner des macules vertes. Ses épaules nues, le haut de ses bras hors des guenilles qui furent son linceul magnifique, simulent encore des rondeurs grasses, mais se sont tachés aussi de zébrures verdâtres ou noires comme on en voit sur les serpents. Certes aucun cadavre, ni ici ni ailleurs, n'a jamais gardé cette expression de vie intense, et d'ironique, d'implacable férocité; sa bouche est tordue par un petit rire de défi, ses narines se pincent comme feraient celles d'une goule pour flairer du sang, et ses yeux disent à qui s'approche: «Je suis couchée dans ma boîte, oui; mais tu verras tout à l'heure comme je saurai en sortir!»--Cela déroute de songer que la menace de ce regard terrible et ce semblant de fureur mal contenue duraient déjà depuis des siècles quand débuta notre ère, et duraient pour rien, dans les ténèbres secrètes d'un cercueil fermé, au fond d'un caveau sans porte.
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Maintenant que nous allons nous retirer, qu'est-ce qu'il se passera ici, avec la complicité du silence, aux heures plus profondes de la nuit? Est-ce qu'ils vont rester inertes et rigides, une fois livrés à eux-mêmes, tous ces embaumés qui faisaient mine d'être sages parce que nous étions là? Quels échanges de vieux fluide humain vont se continuer, comme sans doute chaque soir, d'un cercueil à un autre? Jadis, ces rois, ces reines, dans leur obsédante inquiétude sur l'avenir de leur momie, avaient pu imaginer des violations, des pillages, des émiettements parmi le sable du désert, mais jamais cela: être réunis un jour, et presque tous à visage dévoilé, si près les uns des autres, en rang sous des glaces. Eux qui gouvernèrent l'Égypte à des siècles d'intervalle et ne s'étaient jamais connus que par l'histoire, par les papyrus inscrits d'hiéroglyphes, ainsi mis en présence, tant de choses ils ont à se dire, tant de questions ardentes à se poser, sur des amours, sur des crimes! Dès que nous serons presque loin, seulement dès que notre lanterne, au bout des longues galeries, ne paraîtra plus que comme un feu follet qui s'échappe, est-ce que les «Formes», dont les gardiens s'épouvantent, ne vont pas commencer leur grouillement, et les voix creuses des momies chuchoter des mots, avec effort?...
Mon Dieu, qu'il fait noir ici! Notre lanterne pourtant ne s'éteint pas, non... Mais on dirait qu'il fait noir de plus en plus... Et, la nuit, tout fermé, comme on sent l'odeur des huiles, dont sont imbibés les linceuls, et, plus intolérablement, la demi-puanteur fade et sournoise de tous ces morts!...
En m'en allant à travers cette obscurité des salles trop longues, un vague instinct de conservation fait que je me retourne tout de même un peu, pour regarder derrière moi. Il me semble que la dame au bébé lève déjà lentement, avec mille précautions et ruses, sa tête encore tout enveloppée... Tandis qu'au contraire, plus là-bas, les cheveux épars, je la devine bien se dressant d'une saccade impatiente sur son séant, la goule aux yeux d'émail, la dame Nsitanébashrou...
V
UN CENTRE D'ISLAM
«S'instruire est le devoir de tout musulman.»
(Un verset des _Hadices_ ou _Paroles du Prophète_.)
Dans une rue étroite, perdue au milieu des plus anciens quartiers arabes du Caire, en plein dédale encore serré et mystérieusement ombreux, une porte exquise s'ouvre sur de l'espace libre que le soleil inonde; elle est à deux arceaux ouvragés; elle est surmontée d'un haut fronton où des arabesques s'enchevêtrent pour former des rosaces inconnues, et où de saintes écritures s'enroulent avec des complications très savantes.
C'est l'entrée d'Al-Azhar, un lieu vénérable en Islam, d'où sont parties, pendant près de mille ans, les générations de prêtres et de docteurs chargés de répandre la parole du Prophète sur les peuples, depuis le Moghreb jusqu'à la mer d'Arabie, en passant par les grands déserts. Vers la fin de notre Xe siècle, les glorieux khalifes Fatimides avaient édifié cet immense assemblage d'arceaux et de colonnes, qui devint le siège de l'université musulmane la plus renommée du monde, et que, depuis lors, tous les souverains de l'Égypte ne cessèrent de compléter, d'agrandir, ajoutant des salles nouvelles, des galeries, des minarets, jusqu'à faire d'Al-Azhar presque une ville au milieu de la ville.
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«Celui qui recherche l'instruction est plus aimé de Dieu que celui qui combat dans une guerre sainte.»
(Un verset des _Hadices_.)
Onze heures, par une journée d'ardent soleil et de pure lumière; Al-Azhar vibre encore d'un multiple bruissement de voix, bien que les leçons du matin soient près de finir.
Une fois franchi le seuil de la double porte ouvragée, voici d'abord la cour, en ce moment vide comme un désert, et éblouissante de soleil. Au delà, tout ouverte, la mosquée déploie ses arcades sans fin, qui se continuent, se répètent, se perdent très loin sous l'obscurité des plafonds, et, dans ce lieu demi-obscur, aux profondeurs confuses, d'innombrables personnages coiffés du turban, accroupis en foule pressée, récitent ou psalmodient tout bas, avec un léger balancement des reins comme pour scander leur déclamation chantante: ce sont les dix mille étudiants venus de tous les points de la terre pour s'imprégner de l'immuable doctrine d'Al-Azhar.
A première vue, on les aperçoit mal, car ils sont loin dans l'ombre, et ici on est aveuglé de rayons; par petits groupes attentifs, de dix ou de vingt, assis sur des nattes autour d'un grave professeur, ils répètent docilement leurs leçons, qui depuis des siècles ont vieilli sans changer comme l'Islam. Ceux qui tiennent cercle tout à fait là-bas, dans les nefs du fond où le jour arrive à peine, comment donc y voient-ils pour déchiffrer sur les feuillets de leurs vieux livres les si difficiles écritures?
En tout cas, gardons-nous de les troubler,--comme tant de touristes, de nos jours, ne craignent pas de le faire; nous entrerons un peu plus tard, quand l'étude du matin sera terminée.
Cette cour, où le soleil de onze heures darde son feu blanc, est un enclos sévèrement et magnifiquement arabe; il nous a isolés soudain du temps et des choses; il doit porter à la prière musulmane, de même que jadis nos cloîtres gothiques portaient à la prière chrétienne. Il est vaste comme un carrousel. D'un côté, il confine à la mosquée même, et partout ailleurs on l'a muré si haut que rien du dehors ne s'y devine plus: des murailles de couleur fauve, où tant de siècles de soleil ont mis des tons ardents, ont prodigué la terre de Sienne et la sanguine; des murailles qui par le bas sont droites, simples, d'une austérité un peu farouche, mais dont la crête, ornementée minutieusement et toute couronnée de créneaux à jours, profile sur le ciel des séries de fines découpures de pierre. Et, au-dessus de cette sorte de dentelle rougeâtre du faîte, qui est là comme pour encadrer le vide si profond et si bleu au-dessus de nous, on voit pointer éperdument tous les minarets d'alentour, rouges aussi, plus rouges encore que la jalouse enceinte, et brodés d'arabesques, ajourés, compliqués de galeries aériennes; les uns presque lointains, les autres effrayants d'être si proches et d'escalader le zénith; tous saisissants et étranges, avec leurs croissants qui brillent et avec leurs bâtons tendus pour appeler les grands oiseaux de l'espace. Malgré soi on lève la tête, fasciné par toute cette beauté qui est en l'air: rien d'autre pourtant que ce carré de ciel merveilleux, sorte de limpide saphir tout enchâssé dans les crénelures d'Al-Azhar, et où montent se perdre les si audacieuses tours fuselées. On est en plein Orient religieux d'autrefois, et on sent combien, sur l'imagination des jeunes prêtres qui se forment ici, doit influer le mystère de cette cour grandiose, où tout le luxe architectural ne consiste qu'en de purs dessins géométriques répétés à l'infini, et ne commence d'ailleurs que très haut, sur les couronnements et les minarets en contact avec le bleu éternel.
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«Tel qui instruit les ignorants est comme un vivant parmi des morts.
»Si un jour se passe sans que j'aie appris quelque chose qui m'approche de Dieu, que l'aube de ce jour ne soit pas bénie.»
(Versets des _Hadices_.)
Celui qui m'amène aujourd'hui dans ce lieu est mon ami Moustafa Kamel pacha[3], le tribun de l'Égypte, et je dois à sa présence de n'être pas traité comme un visiteur quelconque: on s'empresse d'informer le grand maître de l'université d'Al-Azhar, haut personnage en Islam, dont Moustafa fut jadis l'élève, et qui, sans doute, voudra nous accueillir lui-même.
[3] Ceci se passait une année avant la mort du pacha auquel ce livre est dédié.
C'est dans une salle très arabe, meublée seulement de divans, que nous reçoit ce grand maître aux simplicités d'ascète et aux élégantes manières de prélat. Son regard et même tout son visage disent combien doit être lourd le sacerdoce qu'il exerce: présider à l'instruction de tant et tant de jeunes prêtres qui iront ensuite porter la foi, la paix et l'immobilité à plus de trois cents millions d'hommes.
Et les voici bientôt, Moustafa pacha et lui, dissertant--comme s'il s'agissait d'un fait d'intérêt actuel--sur un point controversé des événements qui suivirent la mort du prophète, et sur le rôle d'Ali... Oh! combien alors mon ami Moustafa, que j'ai vu si Français en France, m'apparaît tout à coup musulman jusqu'au fond de l'âme! Du reste il en est ainsi pour la plupart des Orientaux qui, rencontrés chez nous, semblent les plus parisianisés: leur modernisme n'est qu'à la surface; en eux-mêmes, tout au fond, l'Islam demeure intact. Et l'on s'explique sans peine que le spectacle de nos troubles, de nos désespoirs, de nos misères, dans ces voies nouvelles où le sort nous jette, les fasse réfléchir et se replier plutôt vers le tranquille rêve des ancêtres...
En attendant que finissent les cours du matin, on nous promène dans les dépendances d'Al-Azhar. Des salles de toutes les époques, annexées les unes après les autres et formant un peu labyrinthe; plusieurs contiennent des _mihrabs_, qui sont, comme on sait, des espèces de portiques toujours festonnés et dentelés comme s'ils étaient ruisselants de gouttes de givre. Des bibliothèques et des bibliothèques, dont les plafonds de cèdre ont été sculptés aux temps où l'on avait le loisir et la patience. Par milliers, de précieux manuscrits d'érudition, qui datent bien de quelques siècles, mais qui, en ce pays, ne se démodent point. Ouverts dans des vitrines, plusieurs Corans inestimables, qui furent jadis calligraphiés et enluminés sur parchemin par de pieux khédives. Et, à une place d'honneur, une grande lunette astronomique pour observer le lever de la lune du Ramadan... Tout cela sent beaucoup le passé. D'ailleurs ce que l'on enseigne aujourd'hui aux dix mille étudiants d'Al-Azhar diffère à peine de ce qu'on leur enseignait sous le règne glorieux des Fatimides,--et qui était alors transcendant ou même nouveau: le Coran et tous ses commentaires; les subtilités de la syntaxe et de la prononciation; la jurisprudence; la calligraphie, qui est restée chère aux Orientaux; la versification; enfin ces mathématiques dont les Arabes furent les inventeurs.
Oui, tout cela sent le passé, la poussière des âges révolus. Et certes les prêtres formés dans cette université de mille ans pourront devenir des esprits d'élite, de nobles et calmes rêveurs, mais ne seront jamais que des retardataires, ancrés bien à l'abri du tourbillon qui nous emporte.
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«C'est un sacrilège que de prohiber la science. Demander la science, c'est faire acte d'adoration envers Dieu; l'enseigner, c'est faire acte de charité.
»La science est la vie de l'Islam, la colonne de la foi.»
(Versets des _Hadices_.)
La leçon du matin est finie, nous pouvons, sans déranger personne, visiter la mosquée.