Part 2
Si l'on regarde bien, quel délabrement, quel amas de ruines dans cette ville encore un peu féerique, battue ce soir par les rafales d'hiver! Les dômes, les saints tombeaux, les minarets, les terrasses, tout est croulant, tout va mourir. Mais là-bas, très au loin, près de cette traînée d'argent qui passe dans les plaines et qui est le vieux Nil, les temps nouveaux s'indiquent par des cheminées d'usines, effrontément hautes, enlaidissant tout et lançant au milieu du crépuscule d'épaisses fumées noires...
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La nuit tombe, quand nous redescendons de cette esplanade pour rentrer au logis.
D'abord l'ancien Caire, qu'il faut traverser, tout le dédale encore charmant où les mille petites lampes des boutiques arabes allument déjà leurs flammes discrètes. Dans des rues qui se contournent à leur caprice, et sous tant de balcons qui débordent, grillagés de très fines menuiseries, il faut ralentir notre course, au milieu de la foule serrée des gens et des bêtes. Près de nous passent les fellahines voilées de noir, gentiment mystérieuses comme aux vieux temps, et les hommes restés graves, sous la longue robe et les blanches draperies; passent aussi les petits ânes, très pompeusement parés de colliers en perles bleues, et les files de lents chameaux, avec leurs charges de luzerne qui sentent la bonne odeur des champs. Dans la demi-obscurité, qui masque les décrépitudes, c'est parfois de l'Orient resté adorable, quand, au-dessus des maisonnettes si agrémentées de moucharabiehs et d'arabesques, on voit tout à coup quelques-uns des grands minarets aériens, qui s'élancent prodigieusement haut dans le ciel crépusculaire.
Cependant, que de ruines, d'immondices, de décombres! Comme on sent que tout cela se meurt!... Et puis quoi: des lacs maintenant, en pleine rue! On sait bien qu'il pleut ici beaucoup plus que jadis, depuis que la vallée du Nil est artificiellement inondée; mais c'est invraisemblable quand même, toute cette eau noire où notre voiture s'enfonce jusqu'aux essieux, car il y a _huit jours_ que n'est tombée une averse un peu sérieuse. Alors les nouveaux maîtres n'ont pas songé au drainage, dans ce pays dont le budget d'entretien annuel a été porté par leurs soins à quinze millions de livres?--Et les bons Arabes, avec patience, sans murmurer, retroussent leurs robes, jambes nues jusqu'aux genoux, pour cheminer au milieu de cette eau déjà pestilentielle, qui doit couver pour eux des fièvres et de la mort.
Plus loin, la voiture courant toujours, voici que peu à peu le décor change, hélas! Les rues se banalisent; les maisons de «Mille et une Nuits» font place à d'insipides bâtisses levantines; les lampes électriques commencent à piquer l'obscurité de leurs fatigants éclats blêmes; et, à un tournant brusque, le nouveau Caire nous apparaît.
Qu'est-ce que c'est que ça, et où sommes-nous tombés? En moins comme il faut encore, on dirait Nice, ou La Riviera, ou Interlaken, l'une quelconque de ces villes carnavalesques où le mauvais goût du monde entier vient s'ébattre aux saisons dites élégantes.--Mais, dans ces quartiers-ci par exemple, qui appartiennent aux étrangers ou aux Égyptiens ralliés franchement, tout est asséché, soigné, bien tenu; plus de cloaques ni d'ornières; les quinze millions de livres ont fait consciencieusement leur office.
Partout de l'électricité aveuglante; des hôtels monstres, étalant le faux luxe de leurs façades raccrocheuses; le long des rues, triomphe du toc, badigeon sur plâtre en torchis; sarabande de tous les styles, le rocaille, le roman, le gothique, l'art nouveau, le pharaonique et surtout le prétentieux et le saugrenu. D'innombrables cabarets, qui regorgent de bouteilles: tous nos alcools, tous nos poisons d'Occident, déversés sur l'Égypte à bouche-que-veux-tu.
Des estaminets, des tripots, des maisons louches. Et, plein les trottoirs, des filles levantines, qui visent à s'attifer comme celles de Paris, mais qui, par erreur, sans doute, ont fait leurs commandes chez quelque habilleuse pour chiens savants.
Alors ce serait le Caire de l'avenir, cette foire cosmopolite?... Mon Dieu, quand donc se reprendront-ils, les Égyptiens, quand comprendront-ils que les ancêtres leur avaient laissé un patrimoine inaliénable d'art, d'architecture, de fine élégance, et que, par leur abandon, l'une de ces villes qui furent les plus exquises sur terre s'écroule et se meurt?
Parmi ces jeunes musulmans ou coptes, sortis des écoles, il est tant d'esprits distingués cependant et d'intelligences supérieures! Tandis que je vois encore les choses d'ici avec mes yeux tout neufs d'étranger débarqué hier sur ce sol imprégné d'ancienne gloire, je voudrais pouvoir leur crier, avec une franchise brutale peut-être, mais avec une si profonde sympathie:
«Réagissez, avant qu'il soit trop tard. Contre l'invasion dissolvante, défendez-vous,--non par la violence, bien entendu, non par l'inhospitalité ni la mauvaise humeur,--mais en dédaignant cette camelote occidentale dont on vous inonde quand elle est démodée chez nous. Essayez de préserver non seulement vos traditions et votre admirable langue arabe, mais aussi tout ce qui fut la grâce et le mystère de votre ville, le luxe affiné de vos demeures. Il ne s'agit pas là que de fantaisies d'artistes, il y va de votre dignité nationale. Vous étiez des _Orientaux_ (je prononce avec respect ce mot qui implique tout un passé de précoce civilisation, de pure grandeur), mais, encore quelques années, si vous n'y prenez garde, et on aura fait de vous de simples courtiers levantins, uniquement occupés de la plus-value des terres et de la hausse des cotons.»
III
MOSQUÉES DU CAIRE
Elles sont presque innombrables, plus de trois mille, et cette ville si grande, qui couvre quatre lieues de plaine, pourrait s'appeler une ville de mosquées. (Bien entendu, je parle du Caire ancien, du Caire arabe, le Caire nouveau, quelconque ou funambulesque, celui des élégances en toc et des «Sémiramis-Hôtel» ne méritant d'être mentionné qu'avec un sourire.)
Donc, une ville de mosquées, disais-je. Le long des rues, parfois elles se suivent, deux, trois, quatre à la file, s'appuyant les unes aux autres et s'enchevêtrant. Partout dans l'air s'élancent leurs minarets brodés d'arabesques, ciselés, compliqués avec la plus changeante fantaisie; ils ont des petits balcons, des colonnettes, ils sont si découpés qu'on aperçoit le jour au travers; il y en a de lointains, il y en a de tout proches qui pointent en plein ciel au-dessus de votre tête; n'importe où l'on regarde on en découvre d'autres, à perte de vue; tous de la même couleur bise et tournant au rose. Les plus archaïques, ceux des vieux temps débonnaires, se hérissent de morceaux de bois qui sont des perchoirs pour faire reposer les grands oiseaux libres et toujours quelques milans, quelques corbeaux songeurs se tiennent là postés, contemplant à l'horizon les sables, la ligne des jaunes solitudes.
Trois mille mosquées. Plus haut que les maisonnettes d'alentour, montent leurs murailles droites, un peu sévères, percées à peine de minuscules fenêtres en ogive; murailles couleur bise ainsi que les minarets, et peintes de rayures horizontales en un vieux rouge qui s'est fané au soleil; murailles couronnées toujours de séries de trèfles imitant des créneaux, mais de trèfles d'un dessin chaque fois différent et imprévu.
Pour y accéder, toujours quelques marches et une rampe de marbre blanc,--car elles sont surélevées comme des autels. Et dès la porte on entrevoit de calmes profondeurs très en pénombre. D'abord des couloirs, étonnamment hauts de plafond, sonores et demi-obscurs; sitôt qu'on y est entré, on sent qu'il fait frais, qu'il fait paisible; ils vous préparent, on commence à s'y imprégner de recueillement et déjà on y parle bas. Dans la rue trop étroite que l'on vient de quitter, il y avait foule orientale et tapage, cris de vendeurs, bruits d'humbles métiers anciens; des gens, des bêtes vous frôlaient; on manquait d'air, sous tant de moucharabiehs surplombants. Ici, soudain c'est le silence avec de vagues murmures de prières et des chants flûtés d'oiseaux; c'est le silence, et c'est l'espace libre, quand on arrive au saint jardin enclos de grands murs, ou bien au sanctuaire qui resplendit d'une discrète et reposante magnificence. Peu de monde en général, dans ces mosquées,--si ce n'est, bien entendu, aux heures des cinq offices du jour. En quelques coins d'élection, particulièrement ombreux et frais, des vieillards s'isolent pour lire du matin au soir les saints livres et regarder approcher la mort: sous des turbans blancs, barbes blanches et visages tranquilles. Ou bien ce sont de pauvres hères sans gîte, qui sont venus chercher l'hospitalité d'Allah, et qui dorment sans souci de demain, étendus de tout leur long sur une natte.
Le charme rare de ces jardins de mosquée, souvent très vastes, est d'être si jalousement enclos entre leurs grands murs--toujours couronnés de trèfles de pierre--qui n'y laissent rien deviner des agitations du dehors; des palmiers de cent ans y jaillissent du sol, séparément ou en bouquets superbes, et y tamisent la lumière d'un toujours chaud soleil, sur des rosiers, sur des hibiscus en fleur. Il ne s'y fait jamais de bruit non plus que dans des cloîtres, car les gens y marchent d'une allure lente, chaussés de babouches. Et ce sont aussi des édens pour les oiseaux, qui y vivent et y chantent en toute sécurité, même pendant les offices, attirés par de petites auges que les imans emplissent d'eau du Nil, à leur intention, chaque matin.
Quant à la mosquée elle-même, rarement elle est un lieu fermé de tous côtés, comme dans les pays de l'Islam plus sombre du Nord; en Égypte, non; puisqu'il n'y a pas de véritable hiver et presque jamais de pluie, on a pu laisser une des faces complètement ouverte sur le jardin, et le sanctuaire n'est séparé de la verdure et des roses que par une simple colonnade; cela permet aux fidèles, groupés sous les palmiers, de prier là tout aussi bien qu'à l'intérieur, puisqu'ils aperçoivent, entre les arceaux, le saint mihrab[1].
[1] On sait que le mihrab est une sorte de portique indiquant la direction de la Mecque; il est placé au fond de chaque mosquée, comme dans nos églises l'autel, et on doit lui faire face lorsqu'on prie.
Oh! ce sanctuaire, vu du silencieux jardin, ce sanctuaire où des ors pâlis brillent aux vieux plafonds de cèdre, où des mosaïques de nacre brillent sur les parois et imitent des broderies d'argent qu'on y aurait tendues!
Point de faïences, comme dans les mosquées de la Turquie ou de l'Iran. Ici, c'est le triomphe des patientes mosaïques: les nacres de toutes les couleurs, et tous les marbres, et tous les porphyres, découpés en myriades de petits morceaux précis et pareils, assemblés ensuite pour composer les dessins arabes qui jamais n'empruntent rien à la forme humaine, non plus qu'à aucune forme animale, mais rappellent plutôt ces cristallisations variées à l'infini que l'on découvre au microscope dans les flocons de la neige. C'est toujours le mihrab qui est orné avec la plus minutieuse richesse; en général des colonnettes de lapis, intensément bleues, s'y détachent en relief, encadrant des mosaïques si délicates qu'elles ressemblent à des brocarts ou à des dentelles. Aux vieux plafonds de cèdre--où les oiseaux chanteurs d'alentour ont leurs nids--les ors se mêlent à de précieuses enluminures, que les siècles ont pris soin d'atténuer, de fondre ensemble; et çà et là de très fines et longues consoles en bois sculpté ont l'air de retomber des maîtresses poutres, de s'étaler sur les murailles comme des coulées de stalactites--que l'on aurait aussi, dans les temps, soigneusement peintes et dorées. Quant aux colonnes toujours disparates, les unes de marbre amarante, les autres de vert antique, les autres de porphyre rouge, avec des chapiteaux de tous les styles, elles viennent de loin, de la nuit des âges, des tourmentes religieuses antérieures et attestent les prodigieux passés que connut cette vallée du Nil, pourtant si étroite et enserrée par les déserts; elles ont été jadis dans des temples païens, où elles ont connu les étranges visages des dieux de l'Égypte, de la Grèce et de Rome; elles ont été dans des églises chrétiennes primitives, où elles ont vu des statues de martyrs contorsionnés et des images de Christs en extase couronnés de l'auréole byzantine; elles ont assisté à des batailles, des écroulements, des hécatombes et des sacrilèges; à présent, réunies au hasard dans ces mosquées, elles ne voient plus, sur les parois des sanctuaires, que les mille petits dessins idéalement purs de cet Islam qui veut que les hommes, lorsqu'ils prient, conçoivent Allah immatériel, Esprit sans contours et sans visage.
Chacune de ces mosquées a son saint défunt, dont elle porte le nom, et qui dort à côté, dans un kiosque mortuaire y attenant: c'est quelque prêtre qui se fit admirer pour ses vertus, ou bien un khédive d'autrefois, ou un guerrier, un martyr. Et le mausolée, qui communique avec le sanctuaire par une baie tantôt ouverte tantôt garnie de grillages, est surmonté toujours d'une coupole spéciale, une haute, haute et étrange coupole qui monte vers le ciel comme un gigantesque bonnet de derviche. Au-dessus de la ville arabe, et même dans les sables du désert voisin, partout ces dômes funéraires s'élèvent auprès des vieux minarets, donnant, le soir, ce sentiment que c'est le mort lui-même, le mort agrandi, qui se dresse, sous un bonnet devenu colossal.--On peut, si l'on veut, prier chez le saint tout comme dans la mosquée; chez lui, c'est toujours plus enclos et plus en pénombre. C'est plus simple aussi, au moins à hauteur d'homme: sur une estrade de marbre blanc, plus ou moins usée et jaunie par le toucher des mains pieuses, rien qu'un austère catafalque en marbre pareil, orné seulement d'une inscription coufique. Mais, si on lève la tête pour regarder l'intérieur du dôme--le dedans du bonnet de derviche, pourrait-on dire,--on voit briller, entre des grappes de stalactites peintes et dorées, quantité de petits vitraux exquis, de petites fenêtres qui ont l'air constellées d'émeraudes, de rubis et de saphirs. Chez le saint, les oiseaux ont aussi leurs entrées, bien entendu; ils salissent un peu les tapis, c'est vrai, les nattes où l'on s'agenouille et leurs nids font des taches là-haut parmi les dorures du cèdre ciselé; mais leur chanson, leur symphonie de volière est si douce aux vivants qui prient et aux morts qui rêvent...
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Cependant, qu'est-ce donc qui manque à ces mosquées pour vous prendre tout à fait?... C'est sans doute que l'accès en est trop facile, que l'on s'y sent trop près des quartiers modernisés des hôtels bondés de touristes--et que l'on y prévoit à tout instant l'intrusion bruyante d'une bande Cook, le «Bædeker» à la main. Hélas! elles sont mosquées du Caire, du pauvre Caire envahi et profané... Oh! celles du Maroc, fermées si jalousement! Celles de la Perse, ou même celles du Vieux-Stamboul, où le suaire de l'Islam vous enveloppe en silence et vous pèse doucement aux épaules dès qu'on en franchit le seuil!...
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Et pourtant, avec quels soins on s'efforce aujourd'hui de les faire survivre, ces mosquées-là, qui ont dû être jadis des refuges adorables! Pendant des siècles, jamais entretenues, jamais réparées, malgré la vénération des insouciants fidèles, la plupart tombaient en ruine; les fines boiseries s'en allaient de vermoulure, les coupoles étaient crevées, les mosaïques jonchaient le sol comme d'une grêle de nacre, de porphyre et de marbre. Et il semblait que réparer tout cela fût une besogne absolument irréalisable; c'était même folie, disait-on, d'en concevoir le projet.
Eh bien! depuis vingt ans bientôt, une armée de travailleurs est à l'oeuvre, sculpteurs, marbriers, mosaïstes. Déjà certains sanctuaires, les plus vénérables, sont entièrement reconstitués; après avoir retenti pendant quelques années du tapage des marteaux et des cisailles pour de prodigieuses restaurations, ils viennent d'être rendus à la paix, à la prière, et les oiseaux y recommencent des nids. Ce sera une gloire du règne actuel d'avoir préservé, avant qu'il fût trop tard, tout ce legs magnifique de l'art musulman. Quand la ville de _Mille et une Nuits_ qui était ici autrefois aura fini de disparaître pour faire place à un banal entrepôt de commerce et de plaisir, où la ploutocratie du monde entier viendra s'ébattre chaque hiver,--il restera au moins cela, pour témoigner combien fut magnifiquement rêveuse la vie arabe antérieure. Il restera ces mosquées longtemps encore, même quand on n'y priera plus, même quand les hôtes ailés en seront partis, faute des auges d'eau du Nil,--emplies à leur intention par ces bons imans, dont ils payent l'hospitalité en faisant entendre dans les cours, sous les plafonds de cèdre, sous les voûtes, leur discrète petite musique d'oiseaux...
IV
LE CÉNACLE DES MOMIES
On dirait une ronde de nuit. Nous sommes deux, promenant une lanterne dans l'obscurité de galeries immenses. Nous venons de refermer sur nous à double tour la porte par laquelle nous étions entrés là, et nous avons conscience d'être rigoureusement seuls, si vaste soit ce lieu, avec tant et tant de salles _communicantes_, et de hauts vestibules, et de larges escaliers,--mathématiquement seuls, pourrait-on presque dire, car c'est ici un palais très spécial, où sur toutes les issues on avait mis les scellés à la tombée du jour, comme on fait du reste chaque soir, à cause des reliques sans prix qui y sont amassées; la rencontre d'aucun être vivant n'est donc possible, malgré tant d'espace libre, et tant de détours, et tant de grandes choses étranges que nous voyons se dresser là-bas partout, projetant des ombres et formant des cachettes.
Notre ronde chemine d'abord au rez-de-chaussée, sur des dalles que font sonner nos pas. Il est environ dix heures. Çà et là, par quelque vitre, se glisse un peu de bleuâtre, grâce aux étoiles qui, pour les gens du dehors, doivent donner des transparences à la nuit; mais c'est égal, il fait solennellement sombre ici, et nous parlons bas, nous rappelant sans doute que, dans les salles au-dessus, il y a des vitrines pleines de morts.
Ces choses qui se dressent le long de notre parcours semblent aussi presque toutes mortuaires. Pour la plupart ce sont des sarcophages en granit, d'orgueilleux et indestructibles sarcophages: les uns, ayant forme de gigantesque boîte, ont été alignés sur des socles,--et il en est parmi ceux-là qui représentent les premières conceptions humaines, des conceptions vieilles de cinq, six et sept mille ans; les autres ayant forme de momie, debout contre les murailles, nous montrent d'énormes visages, d'énormes coiffures, et se tiennent ramassés comme des géants qui porteraient de trop grosses têtes sur des cous trop dans les épaules. Il y a en outre beaucoup de colosses qui sont de simples statues et n'ont jamais recelé de cadavre dans leurs flancs; tous gardent aux lèvres le même imperceptible sourire; ils avoisinent le plafond avec leur bonnet de sphinx, et leur regard fixe passe trop haut pour nous voir. Il y a enfin, çà et là, des êtres pas plus grands que nous, ou même des êtres tout petits, d'une taille de gnome. Et parfois une paire d'yeux d'émail, grands ouverts et imprévus à quelque tournant, plongent tout droit au fond des nôtres, ont l'air de nous suivre, nous font frissonner en nous jetant soudain comme l'étincelle d'une pensée qui viendrait de l'abîme des âges.
Cependant nous marchons vite et plutôt distraits, car ce n'est pas pour ces simulacres du rez-de-chaussée que nous sommes venus, mais pour de plus redoutables hôtes. Elle éclaire d'ailleurs si peu, notre lanterne, dans les profondes salles, que tout ce monde en granit, en grès, en marbre, tout ce monde n'apparaît bien qu'à l'instant précis de notre passage, mais change aussitôt, déploie sur les murs des ombres fantastiques, et puis se confond avec cette foule muette, toujours plus nombreuse derrière nous.
De place en place, il y a des manches à incendie enroulées sur elles-mêmes, chacune ayant sa lance qui brille d'un éclat de cuivre rouge. Et je demande à mon compagnon de ronde: «Qu'est-ce qui pourrait bien brûler ici, ce ne sont que bonshommes de pierre?--Ici, non, me répondit-il; mais _ce qu'il y a là-haut_, représentez-vous comme cela flamberait!»--Ah! c'est vrai, _ce qu'il y a là-haut_, et qui est justement le but de ma visite... Je n'y songeais pas, moi, au feu prenant dans une assemblée de momies: les vieilles chairs, les vieilles chevelures, les vieilles carcasses de rois ou de reines, si imbibées de natrum et d'huiles, crépitant comme paquets d'allumettes!... C'est surtout à cause de ce danger-là, du reste, que les scellés sont mis aux portes dès que le soir tombe, et qu'il faut une faveur particulière pour être admis à pénétrer dans ce lieu, la nuit, avec une lanterne.
En plein jour, rien de banal comme ce «musée des Antiquités égyptiennes», composé pourtant de souvenirs sans prix. C'est la plus pompeuse et la plus outrageante de ces bâtisses dépourvues de style dont s'enrichit chaque année le Caire nouveau; entre qui veut, pour y dévisager de près, sous un trop brutal éclairage, des morts et des mortes augustes, qui avaient si bien cru se cacher pour l'éternité.
Mais la nuit!... Oh! la nuit, toutes portes closes, c'est le palais du cauchemar et de la peur. La nuit, au dire des gardiens arabes, qui n'entreraient pas à prix d'or, même après avoir fait leur prière, des Formes affreuses s'échappent, non seulement de tous les personnages embaumés qui habitent là-haut dans les vitrines, mais aussi des statues funéraires, des papyrus, de mille choses qui au fond des tombeaux se sont longuement imprégnées d'essence humaine; les Formes ressemblent à des cadavres, ou parfois à de vagues bêtes, même rampantes; après avoir erré dans les salles, elles finissent par se réunir, pour des conciliabules, sur les toits...
Nous montons maintenant un escalier monumental, qui est vide dans toute sa largeur, et où nous voici délivrés pour un temps de l'obsession de ces rigides figures, de ces regards, de ces sourires de personnages en pierre blanche ou en granit noir qui se pressaient dans les galeries et les vestibules du rez-de-chaussée. Aucun d'eux sans doute ne montera derrière nous; mais c'est égal, ils gardent en foule et embrouillent de leurs ombres les seuls chemins par lesquels nous pourrions battre en retraite si les hôtes plus inquiétants de là-haut nous réservaient un trop sinistre accueil...
Celui qui a bien voulu faire fléchir pour moi les consignes de nuit est l'illustre savant auquel on a confié la direction des fouilles dans le sol d'Égypte; il est aussi l'ordonnateur du prodigieux musée, et c'est lui-même qui a la bonté de me guider ce soir dans ce labyrinthe.
A travers le silence des salles d'en haut, voici que nous nous dirigeons maintenant tout droit vers ceux et celles à qui j'ai demandé audience nocturne.