La mort de Philæ

Part 13

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Il y avait alentour quantité de temples antiques, d'hypogées, de ruines romaines, de ruines d'églises des premiers siècles chrétiens; la terre était pleine de souvenirs des grandes civilisations primitives, car ce lieu--délaissé depuis des âges et endormi en Islam sous la garde de sa mosquée blanche--fut jadis l'un des centres de la vie du monde.

Et enfin, dans le désert tout proche, l'histoire ancienne avait été écrite, il y a trois ou quatre mille ans, par les Pharaons, en hiéroglyphes immortels, un peu partout, sur les flancs polis d'étranges blocs de granit bleu, de granit rose, épars au milieu des sables et affectant des formes de monstres antédiluviens.

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Oui, mais il fallait que tout cela fût coordonné, mis au point, et surtout rendu accessible aux délicats voyageurs des Agences. Aujourd'hui donc nous avons le plaisir d'annoncer que, de décembre à mars, Assouan (c'est le nom de l'heureuse localité dont il s'agit) a une «season» presque aussi courue que celles d'Ostende ou de Spa.

Dès que l'on approche, les grands hôtels érigés de tous côtés, même dans les îlots du vieux fleuve, charment les yeux du voyageur, le saluent de leurs enseignes accueillantes qui se lisent d'une lieue; constructions un peu rapides, il est vrai, plâtre et torchis, mais rappelant toutefois ces gracieux «palaces» dont la Compagnie des Wagons-Lits a doté l'univers. Et combien négligeable maintenant, combien écrasée par la hauteur de leurs façades, la pauvre petite ville d'autrefois, avec ses maisonnettes blanchies à la chaux et son minaret enfantin.

De cataracte, par exemple, on sait qu'il n'y en a plus à Assouan; la tutélaire Albion a sainement jugé qu'il valait mieux faire le sacrifice de ce futile spectacle et, pour augmenter le rendement du sol, arrêter les eaux du Nil par un barrage artificiel: oeuvre de solide maçonnerie qui (au dire du _Programme of pleasure trips_) _affords an interest of very different nature and degree_ (_sic_).

De cette cataracte cependant, Cook and Son--industriels frottés de poésie, comme chacun sait--ont désiré perpétuer le souvenir en donnant son nom à un hôtel de cinq cents chambres établi par leurs soins en face de ces rochers, aujourd'hui rendus au silence, sur lesquels le vieux Nil a bouillonné durant tant de siècles. «Cataract Hotel», cela fait encore illusion, n'est-ce pas? Et puis cela s'arrange bien comme en-tête de papier à lettres.

Cook and Son (Egypt Limited) ont même compris qu'il serait original de donner à leur établissement un certain cachet d'Islam, et la salle à manger reproduit (en toc, bien entendu, mais il ne faut pas demander l'impossible) l'intérieur d'une des mosquées de Stamboul; à l'heure du «luncheon» rien n'est plus galant que l'aspect, sous ces simili-saintes coupoles, de toutes ces petites tables se peuplant de touristes Cook des deux sexes, tandis qu'un orchestre dissimulé entonne la «Mattchiche».

Le barrage, il est vrai, en supprimant la cataracte, a élevé d'une dizaine de mètres le niveau des eaux en amont, et noyé du même coup une certaine île de Philæ qui passait à tort pour une des merveilles du monde, à cause de son grand temple d'Isis parmi les palmiers. Entre nous, on peut dire que la Bonne Déesse était bien un peu surannée de nos jours; elle et ses mystères avaient fait leur temps. Du reste, pour les personnages au caractère chagrin qui regretteraient la disparition de ce lieu, on a songé à en perpétuer le souvenir comme celui de la cataracte: de charmantes cartes postales en couleurs, prises avant la noyade de l'île et du sanctuaire, se vendent dans toutes les librairies du quai.

Oh! ce quai d'Assouan, déjà si britannique par le bon ordre, par la correction, rien de plus soigné ni de plus aimable! Il y a d'abord le chemin de fer qui, passant entre des balustrades peintes en vert-feuillage, y jette son bruit entraînant et sa joyeuse fumée. D'un côté s'alignent les hôtels; les boutiques, toutes à l'européenne,--coiffeurs, parfumeurs et nombreuses «dark rooms» à l'usage de tant d'amateurs photographes qui tiennent à emporter d'ici les portraits de leurs compagnons de voyage groupés avec esprit devant quelque célèbre hypogée.

Et puis beaucoup de cafés, où le whisky est d'excellente marque; je dois dire, pour rendre justice au résultat de _l'entente cordiale_, que l'on y voit aussi, alignés en quantités notables sur les étagères, les produits de ces grands philanthropes français auxquels notre génération ne rend vraiment pas assez d'hommages pour tout le bien qu'ils auront fait à son estomac et à son cerveau: le lecteur le devine sans doute, j'ai nommé Pernod, Picon et Cusenier.

Peut-être les braves fellahs ou Nubiens d'alentour, si sobres naguère, en abusent-ils un peu, de ces toniques; mais c'est l'effet de la nouveauté, cela passera. Nous pouvons bien d'ailleurs nous l'avouer, entre nous peuples d'Europe, puisque nous en usons involontairement tous, l'alcoolisme est un puissant auxiliaire à la propagation de nos idées, et le mastroquet constitue, pour notre civilisation occidentale, un précieux pionnier d'avant-garde: toute race légèrement déprimée par l'abus de nos apéritifs devient plus souple, plus facile à pousser ensuite dans la véritable voie du progrès et des libertés...

Sur ce quai d'Assouan, si soigneusement aplani au rouleau, défilent avec animation de continuelles théories de voyageuses, habillées à ravir, comme on ne sait vraiment le faire qu'après un stage chez Cook and Son (Egypt Limited). Et, le long du Nil, à l'ombre de jeunes arbres plantés en bon ordre, des plates-bandes de fleurs, des gazons tirés au cordeau se défendent efficacement par des fils de fer contre certains oublis dont les chiens, hélas! ne sont que trop coutumiers.

Là, du reste, tout est numéroté, étiqueté, les ânes, les âniers, les stations où ils ont le droit de se tenir: «_Stand for six donkeys._--_Stand for ten_, etc.» De très avenants chameaux, munis de selles d'amazone, attendent aussi à leurs places respectives, et nombre de dames Cook, méticuleuses sur la question couleur locale même lorsqu'il ne s'agit que d'aller faire des emplettes en ville, se superposent volontiers quelques instants à l'un de ces «vaisseaux du désert».

Et, tous les cinquante mètres, un agent de police, resté Égyptien par le visage, bien que déjà Anglais par la rectitude et le costume, ouvre son oeil vigilant sur toutes choses,--ne souffrirait jamais, par exemple, qu'un onzième bourricot osât prendre place dans un stand pour dix qui serait déjà au complet.

Certains esprits enclins à la critique pourraient les juger un peu prompts à malmener leurs compatriotes, ces policiers, si respectueux au contraire et si prêts à se dépenser en indications obligeantes dès que s'adresse à eux quelque voyageur coiffé d'un casque de liège; mais c'est en vertu de ce principe logique, équitable, descendu tacitement jusqu'à eux des hauteurs de l'administration nouvelle, à savoir que l'Égypte d'aujourd'hui est bien moins aux Égyptiens qu'aux nobles étrangers venus pour y brandir le flambeau de la civilisation.

Le soir, après la nuit tombée, les voyageurs de véritable «respectability» ne quittent pas les brillants «dining-saloons» des hôtels, et le quai se retrouve plus solitaire sous les étoiles. C'est à ce moment que l'on peut apprécier combien sont devenus hospitaliers certains indigènes: si, dans une minute de mélancolie, on se promène seul au bord du Nil en fumant sa cigarette, on est toujours accosté par quelqu'un d'entre eux qui, se méprenant sur la cause de ce vague à l'âme, s'empresse à vous offrir, avec une touchante ingénuité, de vous présenter aux jeunes personnes les plus gaies du pays.

Dans les autres villes, restées purement égyptiennes, les gens ne pratiqueraient jamais cet excès d'affabilité et de belles manières, dû sans nul doute à notre bienfaisant contact.

Assouan possède aussi son petit bazar oriental, un peu improvisé, un peu neuf; mais il en fallait bien un, au plus vite, pour que rien ne manquât aux touristes.

Les marchands ont su s'approvisionner (dans les maisons mères, sous les arcades de la rue de Rivoli) avec autant de tact que de bon goût, et les dames Cook ont l'inoffensive illusion d'y faire journellement des trouvailles. On y vend aussi, pendus par la queue, empaillés et naturalisés avec art, les derniers crocodiles d'Égypte qui, surtout en fin de saison, restent à des prix avantageux.

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Il n'est pas jusqu'au vieux Nil, qui ne se laisse taquiner gentiment par l'évolution.

D'abord les fellahines, drapées de voiles noirs, qui tout le jour viennent y puiser l'eau précieuse, renonçant à ces fragiles amphores de terre cuite en usage depuis les temps barbares et dont les orientalistes avaient fort abusé dans leurs tableaux, les remplacent aujourd'hui par d'ex-bidons à pétrole en fer-blanc, mis à leur disposition par la bienveillance des grands hôtels; elles les portent d'ailleurs sur la tête avec désinvolture, comme autrefois ces poteries démodées, et sans perdre en rien leur galbe de tanagra.

Et puis ce sont les grands bateaux touristes des Agences, qui abondent ici, car Assouan a le privilège d'être tête de ligne, et leurs sifflets, leurs moteurs à roue, leurs dynamos pour l'électricité mènent du matin au soir une captivante symphonie. On pourrait reprocher à ces bâtiments de ressembler un peu aux lavoirs de la Seine; mais les Agences, jalouses de leur restituer une certaine couleur locale, leur ont donné des appellations si notoirement égyptiennes, qu'il n'y a plus rien à dire: ils se nomment _Sesostris_, _Aménophis_, ou _Ramsès The Great_.

Ce sont enfin les barques à l'aviron qui promènent sans trêve les voyageurs de l'une à l'autre rive. Tant que la «season» bat son plein, on les pavoise d'une quantité de petits drapeaux en cotonnade rouge ou même en simple papier. Les rameurs ont en outre la consigne de chanter tout le temps des chansons indigènes, que rythme un joueur de derboucca assis à la proue; de plus ils ont appris à pousser ce cri, d'une si noble envolée, par lequel les Anglo-Saxons manifestent d'habitude leur enthousiasme ou leur joie: _Hip! hip! hurrah!_--et l'on n'imagine pas ce que cela fait bien, pour couper ces mélopées arabes qui risqueraient sans cela de verser dans la monotonie.

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Mais le triomphe d'Assouan, c'est son désert, qui commence là tout de suite, dès que finit le gazon bien ratissé de son dernier square; un désert qui, à part les voies ferrées et les poteaux télégraphiques, a tous les charmes du vrai, les sables, les pierres bouleversées en chaos, les horizons vides,--tout, moins l'immensité et l'infinie solitude, moins l'horreur, en un mot, qui le rendait jadis si peu désirable. On s'étonne en arrivant, par exemple, d'y voir les roches soigneusement numérotées à la peinture blanche, en chiffres de deux pieds de haut, ou bien marquées de grandes croix qui tirent l'oeil de plus loin encore (_sic_); mais j'accorde que l'effet d'ensemble n'y a rien perdu.

Le matin donc, avant l'ardeur du soleil, entre le _breakfast_ et le _luncheon_, toutes les dames en casque de liège et lunettes bleues (_dark-coloured spectacles are recommended on account of the glare_) s'égrènent dans ces solitudes apprivoisées à leur usage, avec autant de sécurité qu'à Trafalgar Square ou à Kensington Garden. Et il n'est pas rare de voir l'une d'elles se diriger isolément, un livre à la main, vers l'un de ces pittoresques rochers--le 363 par exemple, ou bien le grand 364 si l'on préfère--qui semblait lui faire signe avec son étiquette blanche, d'une façon presque malséante même, dirait un observateur non initié...

Que les familles se rassurent toutefois: malgré ces gros numéros d'un premier aspect un peu équivoque, rien de répréhensible ne saurait se passer dans ces granits; ils sont du reste d'une seule pièce, sans la moindre lézarde par où l'inconduite trouverait à se faufiler. Non, tout simplement les chiffres et les croix désignent les blocs décorés d'hiéroglyphes et correspondent à un chaste catalogue où chaque inscription pharaonique se trouve traduite en termes des plus décents.

Cet ingénieux étiquetage des cailloux du désert est dû à l'initiative d'un égyptologue anglais.

XX

LA MORT DE PHILÆ

Au sortir d'Assouan, la dernière maison tournée, voici tout de suite le désert. Et le soir tombe, un soir de février qui s'annonce très froid sous un étrange ciel couleur de cuivre.

C'est incontestablement le désert, oui, avec son chaos de granit et de sable, avec ses tons roux, sa couleur de bête fauve. Mais il y a les poteaux d'un télégraphe et les rails d'une ligne ferrée qui le traversent de compagnie, pour aller se perdre à l'horizon vide. Et puis, combien cela semble paradoxal et ridicule de se promener là en toute sécurité, et dans une voiture! (Le plus vulgaire des fiacres, que j'ai pris à l'heure, sur le quai d'Assouan.)--Désert qui garde encore les aspects du vrai, mais qui est maintenant domestiqué, apprivoisé à l'usage des touristes et des dames.

D'abord d'immenses cimetières, en plein sable, à l'orée de ces quasi-solitudes. Oh! de si vieux cimetières, de toutes les époques de l'histoire; les mille petites coupoles des saints de l'Islam et les stèles chrétiennes des premiers siècles s'y émiettent côte à côte, au-dessus des hypogées pharaoniques. Le crépuscule aidant, toutes ces ruines des morts et tous les blocs des granits épars se mêlent en groupements tristes, détachant de fantastiques silhouettes brunes sur le cuivre pâle du ciel: arceaux brisés, dômes qui penchent, rochers qui se dressent comme de hauts fantômes...

Ensuite, cette région des tombes une fois franchie, les granits seuls jonchent l'étendue, des granits auxquels l'usure des siècles a donné des formes de grosses bêtes rondes; par places, ils ont été jetés les uns sur les autres et figurent des entassements de monstres; ailleurs ils gisent isolés parmi les sables, comme perdus au milieu de l'infini de quelque plage morte. On cesse de voir les rails et le télégraphe; par la magie du crépuscule, tout redevient grandiose, sous un de ces ciels des soirs d'Égypte, qui, l'hiver, ressemblent à de froides coupoles de métal; voici que l'on a conscience enfin d'être vraiment au seuil de ces profondes désolations arabiques dont aucune barrière, après tout, ne vous sépare; n'était toujours l'invraisemblance de cette voiture qui vous emmène, on prendrait maintenant au sérieux ce désert-là, car en somme il n'a point de limites.

Trois quarts d'heure de route environ, et, devant nous là-bas, apparaissent des feux, qui déjà s'allument dans le jour mourant. Bien éclatantes, ces lumières pour être celles de quelque campement d'Arabes... Et le cocher se retourne, me les montrant du doigt: «Chélal!» dit-il.

Chélal, le nom de ce village, au bord de l'eau, où l'on prend une barque pour aller à Philæ.--Horreur! ce sont des lampes électriques!... Et Chélal se compose d'une gare, d'une usine au long tuyau qui fume, puis d'une douzaine de ces louches cabarets empestant d'alcool, sans lesquels, paraît-il, la civilisation européenne ne saurait décemment s'implanter dans un pays neuf.

L'embarcadère pour Philæ. Quantité de barques sont là prêtes, car les touristes, alléchés par maintes réclames, affluent maintenant chaque hiver en dociles troupeaux. Toutes, sans en excepter une, agrémentées à profusion de petits drapeaux anglais, comme pour quelque régate sur la Tamise; il faut donc subir ces pavois de fête foraine,--et nous partons avec une nostalgique chanson de Nubie que les bateliers entonnent à la cadence des rames.

On y voit encore, tant ce ciel en cuivre reste imprégné de froide lumière. Nous sommes dans un grand décor tragique, sur un lac environné d'une sorte d'amphithéâtre terrible que dessinent de tous côtés les montagnes du désert.

C'était au fond de cet immense cirque de granit que le Nil serpentait jadis, formant des îlots frais, où l'éternelle verdure des palmiers contrastait avec ces hautes désolations érigées alentour comme une muraille. Aujourd'hui, à cause du «barrage» établi par les Anglais, l'eau a monté, monté, ainsi qu'une marée qui ne redescendrait plus; ce lac, presque une petite mer, remplace les méandres du fleuve et achève d'engloutir les îlots sacrés. Le sanctuaire d'Isis,--qui trônait là depuis des millénaires au sommet d'une colline chargée de temples, de colonnades et de statues--émerge encore à demi, seul et bientôt noyé lui-même; c'est lui qui apparaît là-bas, pareil à un grand écueil, à cette heure où la nuit commence de confondre toutes choses.

Nulle part ailleurs que dans la Haute-Égypte les soirs d'hiver n'ont ces transparences de vide absolu, ni ces teintes sinistres; à mesure que la lumière s'en va, le ciel passe du cuivre au bronze, mais en restant métallique; le zénith devient brun comme un gigantesque bouclier d'airain, tandis que le couchant seul persiste à rester jaune, en pâlissant jusqu'à une presque blancheur de laiton, et là-dessus les montagnes du désert aiguisent partout leurs silhouettes coupantes, d'une nuance de sienne brûlée. Ce soir, un vent glacial souffle avec furie contre nous. Toujours au chant des rameurs, nous avançons péniblement sur ce lac artificiel,--que soutient comme en l'air une maçonnerie anglaise, invisible au lointain, mais devinée et révoltante; lac sacrilège, pourrait-on dire, puisqu'il ensevelit dans ses eaux troubles des ruines sans prix: temples des dieux de l'Égypte, églises des premiers siècles chrétiens, stèles, inscriptions et emblèmes. C'est au-dessus de ces choses que nous passons, fouettés au visage par des embruns, par l'écume de mille petites lames méchantes.

Nous approchons de ce qui fut l'île sainte. Par places, des palmiers, dont la longue tige est aujourd'hui sous l'eau et qui vont mourir, montrent encore leur tête, leurs plumets mouillés, donnant des aspects d'inondation, presque de cataclysme.

Avant d'aborder au sanctuaire d'Isis, nous touchons à ce kiosque de Philæ, reproduit par les images de tous les temps, célèbre à l'égal du Sphinx ou des Pyramides. Il s'élevait jadis sur un piédestal de hauts rochers, et les dattiers balançaient alentour leurs bouquets de palmes aériennes. Aujourd'hui, il n'a plus de base, ses colonnes surgissent isolément de cette sorte de lac suspendu et on le dirait construit dans l'eau à l'intention de quelque royale naumachie. Nous y entrons avec notre barque,--et c'est un port bien étrange, dans sa somptuosité antique; un port d'une mélancolie sans nom, surtout à cette heure jaune du crépuscule extrême, et sous ces rafales glacées que nous envoient sans merci les proches déserts. Mais combien il est adorable ainsi, le kiosque de Philæ, dans ce désarroi précurseur de son éboulement! Ses colonnes, comme posées sur de l'instable, en deviennent plus sveltes, semblent porter plus haut encore leurs chapiteaux en feuillage de pierre: tout à fait kiosque de rêve maintenant, et que l'on sent si près de disparaître à jamais sous ces eaux qui ne baissent plus...

Voici que de nouveau, pour quelques secondes encore, il fait presque jour, et que des teintes de cuivre moins pâles se rallument au ciel. Après le coucher des soleils d'Égypte, quand on croit que c'est fini, souvent elle vient ainsi vous surprendre, cette recoloration furtive de l'air, avant que tout s'éteigne. Près de nous, sur ces fûts élancés qui nous environnent, les nuances rougeâtres font semblant de revenir, et de même là-bas, sur ce temple de la déesse, dressé en écueil au milieu de la petite mer que le vent couvre d'écume.

Au sortir du kiosque, notre barque, sur cette eau profonde et envahissante, parmi les palmiers noyés, fait un détour, afin de nous conduire au temple par le chemin que prenaient à pied les pèlerins du vieux temps, par la voie naguère encore magnifique, bordée de colonnades et de statues. Entièrement engloutie aujourd'hui, cette voie-là, que l'on ne reverra jamais plus; entre ses doubles rangées de colonnes, l'eau nous porte à la hauteur des chapiteaux, qui émergent seuls et que nous pourrions toucher de la main.--Promenade de la fin des temps, semble-t-il, dans cette sorte de Venise déserte, qui va s'écrouler, plonger et être oubliée.

Le temple. Nous sommes arrivés. Au-dessus de nos têtes se dressent les énormes pylônes, ornés de personnages en bas-relief: une Isis géante qui tend le bras comme pour nous faire signe, et d'autres divinités au geste de mystère. La porte, qui s'ouvre dans l'épaisseur de ces murailles, est basse, d'ailleurs à demi noyée, et donne sur des profondeurs déjà très en pénombre. Nous entrons à l'aviron dans le sanctuaire. Et, dès que notre barque a passé au-dessus du seuil sacré, les bateliers interrompant leur chanson, poussent en surprise le cri nouveau qu'on leur a appris à l'usage des touristes: _Hip! hip! hip! hurrah!_... Oh! l'effet de profanation grossière et imbécile que cause ce hurlement de la joie anglaise, à l'instant où nous pénétrions là, le coeur serré par tant de vandalisme utilitaire!... Ils comprennent d'ailleurs qu'ils ont été déplacés et ne recommenceront pas; peut-être même, au fond de leur âme nubienne, nous savent-ils gré de leur avoir imposé silence. Il fait plus sombre là dedans bien que ce soit à ciel ouvert, et le vent glacé siffle plus lugubrement qu'au dehors; on est transi par une humidité pénétrante,--humidité d'importation, bien inconnue autrefois dans ce pays avant qu'on l'eût inondé. Nous sommes dans la partie du temple non couverte, celle où venaient s'agenouiller les fidèles. La sonorité des granits alentour exagère le bruit des avirons sur cette eau enclose,--et c'est si déroutant de ramer et de flotter entre ces deux murs où jadis pendant des siècles les hommes se sont prosternés le front contre les dalles!...

L'obscurité décidément nous envahit, l'heure est trop tardive; il faut pousser la barque à toucher les murailles pour distinguer encore les hiéroglyphes et les dieux rigides, qui y sont gravés finement comme au burin. Tout cela, miné depuis quatre ans bientôt par l'inondation, a déjà pris à la base cette triste teinte noirâtre que l'on voit aux vieux palais vénitiens.

Halte et silence; il fait sombre, il fait froid; les avirons ne remuant plus, on n'entend que la plainte du vent et le clapotis de l'eau sur les colonnes, sur les bas-reliefs,--et puis tout à coup le bruit d'une chute pesante, suivie de remous sans fin: quelque grande pierre sculptée qui vient de plonger à son heure, pour rejoindre dans le chaos noir d'en dessous celles déjà disparues, et les temples déjà engloutis, et les vieilles églises coptes, et la ville des premiers siècles chrétiens,--tout ce qui fut jadis l'île de Philæ, la «perle de l'Égypte», l'une des merveilles du monde.

On n'y voit plus. Allons nous abriter n'importe où pour attendre la lune. Au fond de cette première salle à air libre, s'ouvre une porte qui donne dans de la nuit épaisse: c'est le saint des saints, lourdement plafonné de granit, la partie la plus haute du temple, la seule que l'eau n'ait pas atteinte, et là nous pouvons mettre pied à terre. Nos pas semblent trop bruyants sur les larges dalles sonores, et des hiboux s'envolent. Profondes ténèbres; le vent et l'humidité nous glacent. Trois heures à passer avant le lever de la lune; attendre dans ce lieu serait mortel; plutôt retournons à Chélal, nous mettre à l'abri dans un bouge quelconque.

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