Part 11
Cette activité de fossoyeurs, qui seule ranime certains quartiers pendant le jour, finit au coucher du soleil; chaque soir, les fellahs maigres reçoivent la solde de leur travail, s'en vont gîter aux silencieux environs, dans des huttes en terre, et on referme derrière eux les grilles des portes. La nuit, à part les gardiens de l'entrée, personne n'habite les ruines.
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Émiettement, poussière... Autour de ces palais et de ces temples de l'artère centrale, qui sont les plus conservés et se tiennent orgueilleusement debout, très loin de tous côtés des espaces mornes s'étendent, où, du matin au soir, darde une lumière implacable. Là, parmi les grêles plantes désertiques, des blocs gisent au hasard, restes de sanctuaires dont jamais plus on ne démêlera le plan ni la forme; mais sur ces pierres, des fragments de l'histoire du monde se lisent encore, en hiéroglyphes précis.
Dans l'ouest de la salle hypostyle, une région est semée de disques tous égaux et pareils; on dirait, sur un damier pour Titans, des pions qui auraient dix mètres de tour,--et ce sont les morceaux épars, les tranches d'une colonnade des Ramsès. Plus loin, la terre semble avoir été passée au feu; on marche sur des scories noirâtres où restent incrustés des boulons d'airain, des parcelles de verre fondu,--et c'est le quartier qu'incendièrent les soldats de Cambyse. Ils furent du reste grands destructeurs de la ville-reine, ces soldats perses; pour anéantir les obélisques et les immuables colosses, ils avaient imaginé de les flamber en allumant des bûchers alentour, et puis, quand ils les voyaient brûlants, ils les inondaient d'eau froide: alors du haut en bas les granits se fendaient.
On sait combien Thèbes s'étendait largement, ici sur cette rive droite du Nil où résidaient les Pharaons, et en face, sur la rive libyque consacrée aux faiseurs de momies et aux temples funéraires. Aujourd'hui, à part ces grands palais du centre, ce n'est plus guère qu'une jonchée de débris, et les longues avenues, que bordent des suites infinies de sphinx ou de béliers, vont se perdre on ne sait où, ensevelies sous les sables.
De loin en loin cependant, au milieu de ces cimetières de choses, un temple reste debout, conservant même ses saintes ténèbres sous l'épaisseur de sa carapace de caverne. L'un, où se rendaient de célèbres oracles, est, plus encore que les autres, emprisonnant et sépulcral dans son éternelle pénombre; en haut d'une muraille, s'ouvre le trou noir d'une espèce de grotte, à laquelle conduisait un couloir secret venant des profondeurs; c'est par là qu'apparaissait le visage du prêtre chargé de prononcer les paroles sibylliques--et le plafond de sa niche est tout enfumé encore par la flamme de sa lampe, éteinte depuis plus de deux mille ans!...
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Tant de ruines qui émergent à peine des sables de ce désert, et, dans ce vieux sol desséché, tant d'étranges trésors qui dorment! Quand le soleil éclaire ainsi les tristes lointains, quand on aperçoit jusqu'aux horizons le déploiement de ces champs de la mort que les siècles ne parviennent pas à niveler, c'est l'heure où l'on imagine un peu mieux, par la vue d'ensemble, ce que fut Thèbes: reconstituée en songe, elle apparaît excessive, fougueuse et multiple, comme ces floraisons du monde antédiluvien que des fossiles nous révèlent. A côté de cela, combien s'amoindrissent nos villes modernes, nos hâtifs petits palais, nos stucs et nos ferrailles!
Et si mystique, cette ville d'Amon, avec les ténèbres de ses sanctuaires qu'habitaient les dieux et les symboles! Tout le sublime élan primesautier de l'âme humaine vers l'Inconnaissable s'est comme pétrifié dans ces ruines, en des formes démesurées et diverses, pour venir jusqu'à nous et nous confondre. Comparés à ce peuple, qui ne rêvait que d'éternité, nous sommes, nous, les vieillis et les mesquins, ceux que bientôt n'inquiétera même plus le pourquoi de la vie, de la pensée et de la mort. De tels débuts présageaient quelque chose de plus grand certes que nos humanités d'aujourd'hui, vouées aux désespérances, aux alcools et aux explosifs.
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Émiettement, poussière... Ce même soleil sur Thèbes est là chaque jour, qui dessèche, effrite, fendille et pulvérise.
A la place de tant de magnificences, il y a quelques champs de blé, en nappes vertes, disant la reprise de l'humble vie du labour. Surtout il y a les sables, qui viennent à présent jusqu'au seuil des Pharaons, il y a le jaune désert, il y a le monde des miroitements et du silence qui s'approche comme une lente marée pour engloutir. Dans ces lointains, où du matin au soir tremblent des mirages, là-bas vers la chaîne d'Arabie, l'ensevelissement est déjà presque achevé; les pauvres pierres croulantes que l'on voit encore un peu partout, émergeant à peine des dunes en marche, sont les restes de ce que les hommes, dans leurs révoltes superbes d'autrefois contre la mort, avaient su faire le plus lourdement indestructible.
Et ce soleil, toujours ce soleil, qui promène sur Thèbes l'ironie de sa durée,--pour nous si impossible à calculer et à concevoir!... Nulle part autant qu'ici on ne souffre de l'épouvante de connaître que toute notre misérable petite effervescence humaine n'est qu'une sorte de moisissure autour d'un atome émané de cette sinistre boule de feu, et que lui-même, ce soleil, n'aura été qu'un météore éphémère, qu'une furtive étincelle jaillie pendant l'une des innombrables transformations cosmiques, au cours des temps sans fin ni commencement.
XVII
UNE AUDIENCE D'AMÉNOPHIS II
Le roi Aménophis II vient de reprendre ses audiences, qu'il s'était vu obligé de suspendre depuis trois mille trois cents et quelques années pour cause de décès. Elles sont très suivies; le costume de cour n'y est pas exigé et le Grand Maître des Cérémonies accepte volontiers le pourboire. Il les donne tous les matins d'hiver à partir de huit heures, aux entrailles d'une montagne du désert de Libye, et, s'il se repose ensuite dans la journée, c'est uniquement parce qu'on lui supprime, dès midi sonnant, sa lumière électrique.
Heureux Aménophis II! De tant de rois qui s'étaient évertués à cacher pour jamais leur momie au fond d'impénétrables retraites, il est le seul que l'on ait laissé dans son tombeau; aussi «fait-il le maximum» chaque fois qu'il ouvre ses salons funéraires.
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Comme il s'agit d'arriver avant midi chez ce Pharaon, dès huit heures, un clair matin de février, je pars de Louxor où depuis quelques jours ma dahabieh sommeille contre la berge du Nil. Il faut d'abord traverser le fleuve, car c'est sur l'autre bord que les rois thébains du Moyen Empire avaient tous établi leurs demeures d'éternité; bien au delà des plaines du rivage, c'est là-bas, dans ces montagnes qui ferment l'horizon comme un mur adorablement rose. D'autres canots, qui traversent aussi, glissent à côté du mien sur l'eau tranquille; leurs passagers paraissent appartenir à cette variété d'Anglo-Saxons qui s'équipe chez Thos Cook and Son (Egypt limited) et, comme moi sans nul doute, ils se rendent à l'audience royale.
Nous abordons aux sables de l'autre rive, aujourd'hui presque déserte, mais où s'étendait jadis tout un quartier de Thèbes, celui des faiseurs de momies, avec les fours par milliers pour chauffer le natrum et les huiles qui empêchent les pourritures. Dans cette Thèbes où, durant une quarantaine de siècles, tout ce qui mourut, hommes ou bêtes, fut minutieusement préparé sous des bandelettes, on se représente l'importance que pouvait prendre le faubourg des embaumeurs. Et c'est dans la proche montagne qu'allaient s'enfouir les produits de tant de soigneux paquetages, tandis que le Nil emportait le sang des cadavres et les immondices de leurs viscères; devant nous, cette chaîne de roches vives, colorée chaque matin de ce même rose de fleur tendre, est intérieurement toute farcie de morts.
Nous avons une large plaine à franchir avant d'atteindre ces montagnes-là, et ce sont des champs de blé, alternant avec des sables déjà désertiques. Derrière nous s'éloignent le vieux Nil et son autre rive que nous venons de quitter, la rive de Louxor dont les gigantesques colonnades pharaoniques sont comme allongées en dessous par leur propre reflet sur le miroir du fleuve,--et, dans ce matin rayonnant, dans cette pure lumière, ce serait admirable, ce temple éternel avec son image renversée au fond de l'eau bleue, si tout à côté et deux fois plus haut ne surgissait impudemment Winter Palace, l'hôtel monstre construit l'année dernière pour les touristes au goût subtil... Qui sait pourtant, les cynocéphales, qui sur le sol sacré d'Égypte ont déposé cette ordure, s'imaginent peut-être égaler le mérite de l'artiste qui restaure en ce moment les sanctuaires de Thèbes, ou même la gloire des Pharaons qui les bâtirent.
Pour nous rapprocher toujours de la chaîne Libyque, où nous attend ce roi, nous traversons maintenant des blés encore en herbe,--et les moineaux, les alouettes chantent autour de nous le hâtif printemps de la Thébaïde.
Voici là-bas deux sortes de grands menhirs qui commencent de se préciser; de même taille et de mêmes contours, ils se lèvent tout pareils à côté l'un de l'autre, dans le lointain limpide, au milieu de ces nappes vertes qui rappellent si bien nos champs de France... Ah! ils ont des bonnets de sphinx, et ce sont de gigantesques formes humaines, pesamment assises sur des trônes: les colosses de Memnon! Aussitôt on les reconnaît, car l'imagerie de tous les temps en a vulgarisé l'aspect, comme pour les pyramides. Mais on ne prévoyait pas qu'ils apparaîtraient comme cela, posés si simplement au milieu de ces jeunes blés qui poussent à toucher leurs pieds, et entourés de ces humbles oiseaux de chez nous qui chantent sans façon sur leurs épaules.
Ils n'ont même pas eu l'air scandalisés de voir à l'instant passer près d'eux une kyrielle de choses enfumées, les wagons d'un aimable petit chemin de fer d'«intérêt local», charroyant des cannes à sucre et des courges.
La chaîne de Libye, depuis une heure, n'a cessé de grandir pour nous dans le profond ciel trop bleu. A présent qu'elle se dresse là tout près, surchauffée par le soleil de dix heures et comme incandescente, nous apercevons un peu partout, devant les premiers contreforts rocheux, des débris de palais, colonnades, escaliers, pylônes; et des géants sans visage, emmaillotés comme des Pharaons morts, se tiennent debout, les mains croisées sous leur suaire de grès: temples et statues pour les mânes de tant de rois ou reines qui eurent pendant trois ou quatre mille ans leur momie embusquée là tout près, au coeur de ces montagnes, au plus profond des galeries murées et secrètes.
Maintenant, plus de champs de blé, plus d'herbages, plus rien; nous venons de franchir le seuil désolé, nous sommes dans le désert. Tout de suite un sol inquiétant, funèbre, moitié sable, moitié cendres, où bâillent partout des fosses. On dirait une région que des bêtes fouisseuses auraient longtemps minée; mais ce sont les hommes qui ont durant plus de cinquante siècles tourmenté ce terrain, d'abord pour y cacher des momies, ensuite et jusqu'à nos jours pour en exhumer. Chaque trou a recélé son cadavre et, si l'on regarde au fond, des guenilles jaunâtres y traînent encore, des bandelettes, ou des jambes, des vertèbres millénaires. Quelques bédouins maigres, qui exercent le métier de déterreur et qui gîtent par là dans des creux comme des chacals, s'avancent pour nous vendre des scarabées, des verroteries bleues à demi fossiles, des pieds ou des mains de mort.
C'est fini du frais matin; on sent de minute en minute la chaleur s'alourdir. Le sentier, que marquent seulement des pierres semées en chapelet, tourne enfin et pénètre au milieu de la montagne par un couloir tragique: nous entrons dans cette «Vallée des Rois» qui fut le lieu du suprême rendez-vous pour les plus augustes momies. Entre ces roches, tout à coup les souffles sont devenus brûlants, et le site semble appartenir, non plus à la Terre, mais à quelque planète calcinée qui aurait à jamais perdu ses nuages et ses voiles. Cette chaîne Libyque, de loin si délicatement rose, se révèle effroyable maintenant qu'elle nous surplombe; elle a bien l'air de ce qu'elle est: un énorme et fantastique tombeau, une nécropole naturelle dont rien d'humain n'eût égalé le faste ni l'horreur, une étuve rêvée pour cadavres qui veulent s'éterniser. Les calcaires, sur lesquels du reste aucune pluie ne tombe de ce ciel immuable, semblent d'une seule pièce du haut en bas, sans une lézarde qui amènerait un suintement dans les sépulcres; on peut donc dormir, au coeur de ces monstrueux blocs, à l'abri comme sous des voûtes de plomb. Et pour ce qui est de la magnificence, les siècles en ont pris soin; le continuel passage des vents chargés de sable a dépouillé, usé tout cela, au point de ne laisser à la pierre extérieure que ses filons les plus denses, et ainsi ont reparu d'étranges fantaisies architecturales, telles que la Matière, aux origines, les avait obscurément conçues. Plus tard, le soleil d'Égypte a prodigué sur l'ensemble ses ardentes patines rougeâtres. Et les montagnes imitent par places de grands tuyaux d'orgue badigeonnés de jaune et de carmin, ou ailleurs des ossatures encore sanguinolentes et des amas de chairs mortes.
Devant le ciel follement bleu, les cimes éclairées jusqu'à éblouir s'enlèvent en lumière: rouges cendrés d'incendie qui couve, éclats de braise, sur de l'indigo trop pur qui presque tourne au sombre. On croirait cheminer dans quelque vallée d'Apocalypse, aux parois brûlantes. Du silence et de la mort, sous un excès de clarté, dans le rayonnement continu d'une sorte de morne apothéose: c'est ainsi d'ailleurs que les Égyptiens entendaient le décor de toutes leurs nécropoles.
Toujours le sentier s'enfonce dans les gorges étouffantes,--et au bout de cette «Vallée des Rois» nous n'attendions qu'un silence plus épeurant, sous ce soleil bientôt méridien, qui se fait de minute en minute plus tristement terrible... Mais qu'est-ce que c'est que ça?...
A un détour, là-bas, au fond d'un repli sinistre, tout ce monde, tout ce tapage?... Un meeting, une foire?... Sous des tendelets, pour les protéger de l'insolation, une cinquantaine de bourricots stationnent, sellés à l'anglaise. Dans un coin, une petite usine à électricité, en briques neuves, lance sa fumée noire. Et un peu partout, entre les hauts rochers sanglants, vont et viennent, s'agitent, bavardent des touristes Cook des deux sexes, d'autres même qui semblent vraiment n'en plus avoir aucun. C'est pour l'audience royale. Il en est venu à âne, ou dans des carrioles, et les grosses dames trop poussives se sont fait apporter en chaise par des bédouins. Des quatre points de l'Europe, ils se sont réunis dans ce ravin de désert, pour voir un pauvre cadavre qui se dessèche au fond d'un trou.
Les palais cachés montrent çà et là leur entrée d'ombre, qui est creusée en carré dans la roche massive, et sur laquelle un écriteau indique le nom d'une souveraine momie: Ramsès IV, Sethos Ier, Thoutmosis III, Ramsès IX, etc. Bien que tous ces rois, sauf Aménophis II, aient déménagé récemment pour aller dans la basse Égypte peupler les vitrines du musée du Caire, leurs suprêmes demeures n'ont pas cessé d'attirer les foules. De chaque souterrain émergent en ce moment des Cooks et des Cookesses en sueur; mais c'est surtout de chez Aménophis que l'on sort à pleine porte: pourvu que nous n'arrivions pas trop tard, et que l'audience ne soit pas close!
Et songer que ces entrées-là avaient été murées, dissimulées avec tant de soin, et perdues pendant des siècles! Tout ce qu'il a fallu ensuite de persévérance pour les retrouver, d'observation, de tâtonnements, de sondages et d'heureux hasards!
En effet, on ferme, on ferme. Nous avions trop flâné ce matin autour des colosses de Memnon ou des palais de la plaine. Voici presque midi, un midi dévorant et funèbre, qui tombe d'aplomb sur les cimes rouges, et vient brûler jusqu'en ses derniers replis la vallée de pierre.
A la porte d'Aménophis, il faut parlementer, prier. Moyennant pourboire, le bédouin Grand Maître des Cérémonies se laisse fléchir. Descendons avec lui, mais vite, vite, car l'électricité va s'éteindre. Ce sera une audience courte, mais au moins ce sera une audience privée; nous serons seuls avec le Roi.
Dans ces ténèbres, où d'abord, après tant de soleil, les petites lampes électriques nous semblent à peine des vers luisants, nous attendions un peu de froid comme dans les souterrains de nos climats; non, c'est une pire chaleur, enfermée, desséchante, et on voudrait retourner au grand air, qui brûlait aussi, mais qui au moins était l'air de la vie.
En hâte nous descendons: des escaliers raides, des couloirs en pente si rapide qu'ils vous entraînent d'eux-mêmes comme des glissières, et il semble que l'on ne remontera jamais, pas plus que la grande momie qui y passa jadis, se rendant à sa «chambre éternelle». Tout cela d'abord vous entraîne à un puits profond, creusé pour happer les profanateurs au passage,--et c'est sur l'un des côtés de cette oubliette, derrière un bloc quelconque soigneusement scellé, que fut découverte la continuation des galeries funéraires. Donc, le puits franchi, sur une passerelle qu'on y a jetée, les escaliers recommencent devant nous, et les corridors inclinés qui presque font courir; seulement, par un coude brusque, ils ont changé de direction. Encore descendre, descendre! Mon Dieu, il habite bien bas, ce roi-là, et à chaque marche descendue on se sent pris davantage sous la masse souveraine de la pierre, au centre de toute cette épaisseur compacte et muette.
Les petits globes électriques espacés en guirlande suffisent maintenant à nos yeux qui ont oublié le soleil. Et, depuis que nous y voyons clair, autour de nous mille figures nous invitent au recueillement et au silence; elles sont partout inscrites sur les murs lisses, immaculés, d'un ton de vieil ivoire; elles se suivent en bon ordre, se répètent obstinément en rangées pareilles comme pour mieux imposer à notre esprit, par les toujours mêmes gestes, les toujours mêmes choses. Les dieux et les démons, les Anubis à tête noire de chacal et à grandes oreilles dressées, ont l'air avec leurs longs bras et leurs longs doigts, de nous faire signe: «Pas de bruit! Attention, il y a des momies!» La conservation de tout cela, les couleurs vives, la netteté des coups de pinceau commencent de causer une stupeur et un trouble; vraiment, on croirait qu'ils ont à peine quitté l'hypogée, les peintres de ces figures des Ténèbres. Tout ce passé vous attire à lui comme un abîme que l'on serait venu regarder de trop près; il vous cerne et peu à peu vous maîtrise; ici, il est encore tellement chez lui, qu'il _est resté le présent_; en plus de cette descente aux entrailles sourdes de la pierre, il y a eu aussi comme un glissement avec vertige, que l'on n'avait pas prévu et qui vous a replongé très loin au fond des âges...
Ils aboutissent enfin à quelque chose de vaste, ces couloirs d'interminable oppression par lesquels nous nous étions faufilés jusqu'aux dessous les plus secrets de la montagne; les parois se desserrent, la voûte s'élève, et voici la grande salle funéraire dont le plafond bleu, tout semé d'étoiles comme un ciel, est soutenu par six piliers taillés à même le roc; sur les côtés s'ouvrent d'autres chambres où l'électricité permet de bien voir, et au fond s'indique en contre-bas une large crypte à demi obscure, où l'on devine que le Pharaon doit se tenir. Oh! le prodigieux travail de perforation dans la pierre vive! Et cet hypogée n'est pas unique; tout le long de la «Vallée des Rois», des petites portes--qui n'ont l'air de rien, mais que dénonce aux initiés le «Signe de l'Ombre» inscrit sur le linteau--conduisent à d'autres souterrains aussi somptueux et perfidement profonds, avec leurs embûches, leurs puits perdus, leurs oubliettes, et l'affolante multiplicité de leurs figures murales.--Or, tous ces tombeaux ce matin étaient pleins de monde, et, si nous n'avions eu la chance d'arriver après l'heure, nous rencontrions ici même, chez Aménophis, un bataillon Cook!
Dans cette salle au plafond bleu, les fresques multiplient leurs énigmes: des scènes du Livre de l'Hadès; tout le rituel funéraire mis en images. Sur les piliers, sur les murailles se pressent les différents démons qu'une âme égyptienne risquait de rencontrer en cheminant à travers le Pays de l'Ombre, et, en dessous de chacun, les mots de passe, qu'il convenait de lui dire, sont résumés en mémento.
Car elle s'en allait, l'âme, sous les deux formes simultanées d'une flamme[9] et d'un épervier[10]. Et ce Pays de l'Ombre, aussi appelé Occident, où elle devait se rendre, était celui où va tomber la lune, où chaque soir le soleil lui-même s'abîme et s'éteint; pays que les vivants n'atteignent jamais, parce qu'il fuit devant eux, si loin qu'ils s'avancent par les sables ou par les mers. Arrivée là, dans les ténèbres, l'âme effarée avait donc à parlementer successivement avec ces formes affreuses aux aguets sur sa route. Si enfin elle était jugée digne d'approcher Osiris, le grand Soleil-Mort, elle se fondait en lui pour réapparaître brillante sur le monde, le matin suivant et les autres matins jusqu'à la consommation des âges: vague survivance dans la splendeur solaire, continuation sans personnalité, dont on ne saurait trop dire si elle était plus désirable que le non-être éternel.
[9] Le Khou, qui s'enfuyait à jamais de notre monde.
[10] Le Baï, qui pouvait à son gré revenir dans le tombeau.
Ce que, par exemple, il fallait faire durer coûte que coûte, c'était le cadavre, car un certain _double_ du mort continuait d'habiter dans sa chair sèche, et retenait ainsi une sorte de demi-vie, péniblement consciente. Couché au fond du sarcophage, il pouvait regarder, par ces deux yeux qui étaient peints sur le couvercle, toujours dans l'axe même des yeux vides. Parfois aussi, dégagé de la momie et de sa boîte, il errait comme fantôme dans l'hypogée; pour qu'il pût se nourrir alors, des amas de viandes momifiées sous bandelettes étaient au nombre des mille choses ensevelies à ses côtés; on lui laissait aussi du natrum et des huiles, afin qu'il essayât de se réembaumer si des vers naissaient dans ses membres. Oh! la persistance de ce _double_, qui était scellé dans le tombeau, qui avait à s'inquiéter de la pourriture, et subissait sa durée, là, dans l'étouffement, l'obscurité et l'absolu silence, sans rien qui marquât les jours et les nuits, ni les saisons, ni les siècles, ni les dizaines de siècles indéfiniment! Avec une si horrible conception de la mort, chacun donc en ce temps-là s'absorbait dans la préparation de sa «chambre éternelle».
Or, pour cet Aménophis II, voici à peu près ce qui advint à son _double_. Déshabitué de tout bruit, après trois ou quatre cents ans de silence passés là en compagnie de quelques familiers endormis du même pesant sommeil, il entendit des coups sourds, là-bas, du côté du puits perdu: on avait découvert l'entrée clandestine, on la démurait! Des vivants allaient paraître, sans doute des pillards de sépultures, venus pour les démailloter tous!--Non, mais des prêtres d'Osiris, s'avançant craintifs, en cortège de funérailles. Ils apportaient neuf grands cercueils contenant les momies de neuf rois ses fils, petit-fils, et autres successeurs inconnus, jusqu'à ce roi Setnakht qui gouverna l'Égypte deux siècles et demi après lui. Et c'était pour les mieux cacher, là, tous ensemble, dans une chambre qui fut aussitôt murée. Ensuite ils repartirent; les pierres de la porte furent scellées de nouveau et tout retomba dans les mornes et chaudes ténèbres.