Chapter 4
Peut-être est-ce sans le connaître que Shakspeare a traduit ici littéralement Horace.
_Segnius irritant animos demissa per aurem_ _Quam quæ sunt oculis subjecta._ ]
CXCI.--Sa lettre est cachetée; elle met pour adresse: «A Collatin, mon époux; plus que pressée. A Ardéa.» Le courrier vient; elle donne sa missive, ordonnant au valet à l'air maussade de courir aussi vite que les oiseaux poussés par les vents du nord: tant de rapidité lui semble encore trop lente; l'excessive infortune ne mesure pas autrement.
CXCII.--Le rustique vassal la salue avec respect et la regarde en rougissant; il reçoit le papier sans dire ni non ni oui, et aussitôt l'innocence honteuse se retire: mais ceux dont le coeur recèle une faute s'imaginent que tous les yeux voient leur déshonneur; Lucrèce crut que le valet avait rougi du sien.
CXCIII.--Hélas! pauvre valet, Dieu le sait, c'était chez lui défaut d'esprit, d'assurance et de hardiesse. Ces innocentes créatures ne parlent qu'en actions respectueuses, tandis que d'autres promettent une grande promptitude et prennent leur loisir; c'est ainsi que ce modèle des siècles passés offrait un air d'honnêteté, mais ne le soutenait point par des paroles.
CXCIV.--Son excès de zèle éveilla la méfiance de Lucrèce, et la même rougeur enflamma leurs deux visages: elle crut qu'il rougissait, parce qu'il connaissait le crime de Tarquin; et, rougissant elle-même, elle le regarda avec attention; son oeil scrutateur le rendit encore plus confus; plus elle le vit rougir, plus elle pensa qu'il était instruit de son outrage.
CXCV.--Mais elle pense longtemps encore avant son retour, et le fidèle vassal ne fait que de partir: elle ne sait comment abréger le temps; car elle a tant soupiré, pleuré et gémi, que la source de ses sanglots et de ses larmes est comme épuisée; elle suspend ses plaintes, cherchant une nouvelle manière de s'affliger.
CXCVI.--Enfin, elle se rappelle qu'il y a quelque part un beau tableau du siège de Troie; devant la ville est dessinée l'armée des Grecs, qui vient la détruire pour venger l'enlèvement d'Hélène, et menace de toutes parts la fière Ilion. Le peintre avait fuit la cité de Priam si superbe, qu'on eût dit que le ciel s'abaissait pour en caresser les tours.
CXCVII.--Rival de la nature, l'art avait donné une vie artificielle à mille objets lamentables; on croyait voir plus d'une larme véritable versée par une femme sur son mari massacré. Le sang coulait et fumait comme sur un champ de bataille, et des yeux mourants jetaient de ternes clartés comme des charbons mourants dans les foyers des nuits d'hiver.
CXCVIII.--Vous auriez vu l'assiégeant humide de sueur et tout noir de poussière. Sur les remparts de Troie paraissaient les citoyens qui, à travers leurs meurtrières, regardaient les Grecs. Tout était si parfait dans ce tableau, que, malgré la distance de la perspective, on remarquait la tristesse peinte dans leurs yeux.
CXCIX.--Sur le front des chefs grecs, on admirait la grâce, la majesté et un air triomphant; les jeunes gens étaient pleins d'agilité et de noblesse; et, çà et là, l'artiste avait plaçé des lâches, marchant à pas timides, qui ressemblaient si bien à des paysans peureux, qu'on aurait juré qu'ils frissonnaient en effet.
CC.--Dans Ajax et dans Ulysse! oh! quel art de physionomie! le visage de chacun exprimait les sentiments de leur coeur; leur figure disait parfaitement leur caractère. Dans les yeux d'Ajax brillaient la rage et la rudesse; mais le sourire de l'astucieux Ulysse annonçait la prudence et l'autorité pleine d'adresse.
CCI.--Vous auriez vu le grave Nestor prêt à haranguer pour exciter les Grecs au combat; ses gestes mesurés captivaient l'attention et charmaient la vue. Il semblait parler; sa barbe blanche était légèrement agitée, et de ses lèvres s'échappait un souffle dont le murmure s'élevait au ciel.
CCII.--Autour de lui était une foule qui, la bouche béante, semblait se nourrir de ses sages avis. Chacun était dans l'attitude de l'attention, comme si une sirène ravissait son oreille; quelques-uns étaient d'une haute taille, et d'autres moins grands, tant le peintre avait été exact. Les têtes de plusieurs, presque cachées derrière les autres, avaient l'air de s'élancer.
CIII.--Ici, la main d'un auteur s'appuie sur l'épaule de son voisin dont l'oreille masque son nez; là, un autre est rouge et haletant; un troisième qu'on étouffe semble se débattre et jurer; et dans leur rage, on dirait que, sans les paroles douces de Nestor, tous sont prêts à se battre avec le tranchant du glaive.
CCIV.--Tant d'animation animait ce chef-d'oeuvre; l'art était si trompeur et si bien ménagé, que, pour l'image d'Achille, on ne voyait que sa lance tenue par une main armée, tandis que lui-même était laissé derrière, invisible, excepté par la pensée. Une main, un pied; un profil, une jambe ou une tête suffisaient pour faire deviner un personnage.
CCV.--Près des remparts de Troie assiégée, au moment où le fier et brave Hector, son espérance, marchait au combat, on observait maintes mères troyennes, joyeuses de voir leurs jeunes fils manier leurs armes étincelantes; à leur espérance, il se mêlait un je ne sais quoi, semblable à une tache sur un objet brillant, qui ressemblait à une pénible crainte.
CCVI.--Jusqu'aux bords fumants du Simoïs, théâtre des combats, le sang coulait en flots de pourpre qui imitaient le combat, en se choquant entre eux. Leurs vagues se brisaient sur le rivage, et puis se retiraient jusqu'à ce que, se ralliant à d'autres vagues plus nombreuses, elles revinssent mêler leur écume à celle du Simoïs.
CCVII.--C'est sur ce chef-d'oeuvre de peinture que Lucrèce est venue chercher un visage où toutes les douleurs fussent exprimées. Elle en voit plusieurs sillonnés par les soucis; mais aucun où elle reconnaisse l'extrême détresse, si ce n'est celui d'Hécube, fixant ses regards sur Priam, étendu sanglant aux pieds du fier Pyrrhus.
CCVIII.--Le peintre avait retracé en elle les ruines du temps, la beauté flétrie, et les soucis déchirants. Ses joues étaient couvertes de rides et de gerçures; elle ne ressemblait plus à ce qu'elle avait été, son sang bleu s'était noirci dans ses veines. Son corps, privé de son ancienne fraîcheur, pouvait être comparé à un cadavre dans lequel on aurait empoisonné la vie.
CCIX.--C'est sur ce triste fantôme que Lucrèce attache ses yeux, modelant son chagrin sur celui de cette reine déchue, à qui il ne manque rien que les cris et les reproches amers pour maudire ses cruels ennemis. Le peintre n'était pas un dieu pour les lui prêter. Lucrèce s'écrie qu'il a été injuste de lui donner tant de douleur et point de langue pour s'exprimer.
CCX.--«Pauvre instrument privé de son? dit-elle, je dirai tes douleurs avec ma voix plaintive, et je verserai un baume sur la blessure peinte de Priam; je maudirai Pyrrhus qui fut son meurtrier, j'éteindrai avec mes larmes le long incendie de Troie, et avec mon couteau j'arracherai les yeux furieux de tous les Grecs qui sont tes ennemis.
CCXI.--«Montre-moi la prostituée qui commença cette guerre, afin que mes ongles la défigurent. C'est ton impudicité; ô Pâris, insensé! qui attira sur Troie ce poids de colère: ton oeil alluma le feu qui brûle ici; et c'est par le crime de ton oeil que périssent dans Troie le père, le fils, la mère et la fille.
CCXII.--«Pourquoi le plaisir d'un seul homme devient-il le fléau d'un si grand nombre? Que le crime commis par un seul ne retombe que sur la tête de celui qui l'a commis; que les âmes innocentes soient exemptes des malheurs du coupable. Pourquoi l'offense d'un mortel détruirait-elle une ville et deviendrait-elle une offense générale?
CCXIII.--«Voici Hécube qui pleure, et Priam qui meurt. Là, le vaillant Hector succombe, et Troïlus élève la voix. Ici l'ami est étendu avec son ami dans une tombe sanglante, et quelquefois c'est l'ami qui blesse sans le savoir celui qui lui est cher! la licence d'un seul homme cause tous ces trépas. Si le vieux Priam eût réprimé la passion de son fils, Troie eût brillé des rayons de la gloire et non des flammes de l'incendie.»
CCXIV.--Lucrèce pleure sur les malheurs de Troie en peinture: car le chagrin, tel qu'une lourde cloche une fois ébranlée, s'agite par son propre poids, et il faut peu de chose pour en tirer de lamentables sons. C'est ainsi que Lucrèce gémit en s'adressant à la tristesse et aux douleurs tracées par l'artiste. Elle leur prête ses paroles et emprunte leurs regards.
CCXV.--Elle parcourt la toile des yeux, et plaint chaque figure qu'elle trouve isolée. Enfin elle voit un personnage enchaîné qui a l'air malheureux et qui regarde les Phrygiens. Son visage, quoique plein de soucis, trahit une espèce de joie. Il s'avance vers Troie avec une coupe de bergers, si résigné que sa patience semble mépriser ses maux.
CCXVI.--Le peintre avait appelé tout son art à son secours, pour lui donner une habile dissimulation, un air d'innocence, une démarche humble, un regard calme, des yeux humides de larmes, un front ouvert et prêt à accueillir l'infortune, des joues ni pâles ni colorées, mais où se mêlaient si bien les deux nuances que sa rougeur ne trahissait point le crime, ni sa pâleur l'âme perfide des traîtres.
CCXVII.--Mais comme un démon exercé dans son rôle, il avait un tel aspect d'innocence, sous lequel se cachaient ses secrets desseins, que le soupçon lui-même ne se serait pas douté que la ruse perfide et le parjure parvinssent à produire de si noirs orages dans un si beau jour, et à souiller d'un crime infernal une forme aussi angélique.
CCXVIII.--L'artiste habile avait voulu représenter, par cette douce ressemblance, le perfide Sinon, dont le récit séduisit et perdit le crédule Priam, et dont les paroles, comme un feu dévorant, consumèrent les splendeurs de la riche Ilion, aux grands regrets des cieux, tellement que les étoiles s'élancèrent de leur sphère fixe, quand elles eurent perdu le miroir où elles aimaient à se contempler.
CCXIX.--Lucrèce regarde attentivement cette partie du chef-d'oeuvre, et reproche au peintre son admirable talent. Selon elle, il s'était trompé dans l'image de Sinon, en donnant une âme si noire à un si beau corps. Elle le regarde, et puis le regarde encore, trouvant qu'un air de vérité est si évident sur ce visage, qu'elle en conclut qu'il est calomnié.
CCXX.--«Il ne se peut, dit-elle, que tant de perfidie...» elle voulait ajouter: «se cache sous des traits semblables;» mais l'aspect de Tarquin s'offrit à son esprit, et au lieu de continuer, elle reprit et changea le sens de ses paroles en disant: «Oui, il n'est que trop possible qu'un tel visage cache un coeur criminel.
CCXXI.--«Car de même que l'astucieux Sinon est représenté si triste, si fatigué et si doux (comme affaibli par la douleur et une pénible route), de même je vis arriver Tarquin armé, avec la même bonne foi au dehors et les mêmes vices au fond du coeur. Priam accueillit Sinon: j'ai aussi accueilli Tarquin, et mon Ilion a péri.
CCXXII.--«Voyez, voyez comme Priam en l'écoutant pleure touché des larmes feintes de Sinon. Priam! tu es vieux, que n'es-Turanian prudent? Pour chaque larme qu'il répand, un Troyen doit périr. C'est du feu qui sort de ses yeux et non des pleurs. Ces perles liquides qui émeuvent ta pitié sont des flammes inextinguibles qui vont brûler ta ville.
CCXXIII.--«De tels démons vont chercher leur ruse dans le sombre enfer, car au milieu de la fureur, Sinon tremble de froid, et un feu brûlant réside dans cette glace; ces contraires s'unissent pour séduire les esprits faibles et leur donner du courage. C'est ainsi que les larmes du perfide Sinon trompent la bonne foi de Priam, et qu'il trouve moyen de brûler sa Troie avec de l'eau.»
CCXXIV.--A ces mots elle est transportée d'une si violente colère, que toute patience est bannie de son sein: elle déchire Sinon inanimé avec ses ongles, le comparant à cet hôte dont le crime la force à se détester elle-même. Enfin, elle s'arrête en souriant et dit: «Insensée que je suis, ces blessures ne lui feront aucun mal.»
CCXXV.--C'est ainsi que va et vient sa douleur et qu'elle fatigue le temps de ses plaintes. Elle désire la nuit et puis l'aurore, et accuse la lenteur de l'une et de l'autre: le temps si court lui paraît long dans ses angoisses. Quoique le poids du chagrin soit accablant, il ne produit guère le sommeil, et ceux qui veillent trouvent le temps bien long.
CCXXVI.--Elle a cherche à éluder ses pensées en s'occupant d'images peintes, et à se distraire du sentiment de ses maux en plaignant ceux des autres et en contemplant le tableau de leurs infortunes. Il en est qui sont soulagés, mais jamais guéris, en songeant que leurs douleurs ont été éprouvées par d'autres.
CCXXVII.--Mais le zélé messager arrive et amène Collatin, qui ne vient pas seul. Il trouve sa Lucrèce en noirs habits de deuil; et, autour de ses yeux flétris par les larmes, il aperçoit des cercles d'azur qui, tels que des arcs-en-ciel sur l'horizon, prédisent de nouveaux orages après ceux qui viennent de passer.
CCXXVIII.--A cette vue, son époux affligé la regarde avec surprise. Les yeux de Lucrèce, quoique inondés de larmes, sont rouges et irrités, et son teint si vermeil a été fané par les soucis. Collatin n'a pas la force de lui demander comment elle se porte, et tous deux restent immobiles comme d'anciennes connaissances longtemps absentes et surprises du hasard qui les réunit.
CCXXIX.--Enfin il prend sa main pâle, et commence en ces termes: «Quel fatal événement est donc survenu, et pourquoi trembles-tu, ma bien-aimée? Quel chagrin t'a enlevé tes belles couleurs? Pourquoi ce vêtement de deuil? Révèle-nous, ma femme chérie, la cause de tant de douleurs, afin que nous puissions te secourir.»
CCXXX.--Trois fois elle soupire amèrement avant de pouvoir prononcer une parole. Enfin, suppliée de répondre, elle se prépare humblement à faire connaître que son honneur a été surpris et enlevé par l'ennemi. Collatin et ses compagnons attendent impatiemment ses aveux et l'écoutent avec une douloureuse attention.
CCXXXI.--Ce pâle cygne, au milieu de l'humide élément de ses larmes, commence le mélancolique chant de sa mort.
«Peu de mots, dit-elle, suffiront pour la révélation d'un attentat qui ne peut être excusé. J'ai maintenant plus de douleurs que de paroles, et il serait trop long de raconter toutes mes plaintes avec une seule langue.
CCXXXII.--«Qu'il lui soit donc permis de dire seulement, cher époux, qu'un étranger est venu et s'est couché sur le coussin où tu avais coutume de reposer ta tête fatiguée; et de tout ce que tu pourras imaginer que la violence ait pu me faire, hélas! rien n'a été épargné à ta Lucrèce.
CCXXXIII.--«A l'heure ténébreuse de minuit, est entré à à pas comptés dans ma chambre un homme armé d'un glaive étincelant et d'une torche; il m'a dit à voix basse: Réveille-toi, dame romaine, accueille mon amour, ou je te livre à une éternelle honte, toi et les tiens, si tu contrains ma passion.
CCXXXIV.--«A moins que tu n'accordes tout à mes désirs, à-t-il ajouté, je tue un de les plus hideux valets et je t'immole ensuite, dans l'intention de jurer que je vous ai surpris dans d'impudiques embrassements, et que j'ai frappé les coupables. Cet acte fera ma gloire et ton éternelle infamie.
CCXXXV.--«Alors j'ai frémi et crié. Il a fixé son glaive sur mon sein, jurant que si je ne cédais pas, je ne vivrais pas pour prononcer une autre parole; qu'ainsi ma honte me survivrait, et qu'on n'oublierait jamais dans la puissante Rome l'adultère de Lucrèce, sa mort et celle de son valet.
CCXXXVI.--«Mon ennemi était fort, et moi, hélas! j'étais faible encore par la terreur qui m'agitait; mon juge sanguinaire me défendit de parler et de lui faire entendre la voix de la justice. Dans sa fureur de débauche, il prétendit que ma beauté avait volé ses yeux; et quand le juge se plaint d'avoir été volé, le prisonnier meurt.
CCXXXVII.--«Oh! apprenez-moi à m'excuser moi-même, ou du moins accordez-moi de pouvoir dire que, si mon sang est souillé par cet affront, mon âme est pure et sans tache. Mon âme n'a point été contrainte ni complice de ma faiblesse, elle est restée innocente et désespérée dans son asile empoisonné.»
CCXXXVIII.--Ici le malheureux possesseur de tant d'espérances ruinées, la tête penchée, les bras croisés, les yeux tristement immobiles, et la voix tremblante de douleur, commence à agiter ses lèvres pâles pour exhaler la souffrance qui arrête sa réponse; mais, hélas! vains efforts, ses paroles expirent sur ses lèvres.
CCXXXIX.--Telle, sous l'arche d'un pont, une onde mugissante dépasse la vitesse de l'oeil qui la suit; elle bondit dans son orgueil, et rebrousse chemin vers l'étroit passage qui l'a forcée à cette fuite rapide; elle s'est élancée furieuse, et revient furieuse encore. C'est ainsi que les soupirs et la douleur de Collatin pressent les paroles qui rentrent aussitôt dans son sein.
CCXL.--Lucrèce, témoin de ce désespoir muet, excite en ces termes sa rage: «Cher époux, ta douleur ajoute encore à ma douleur; la pluie ne saurait tarir un torrent; ma peine, déjà si cruelle, le devient encore davantage à la vue de ta fureur; qu'il suffise donc de deux yeux en larmes pour pleurer notre commune infortune.
CCXLI.--«Pour l'amour de moi, ou du moins pour l'amour de celle qui te charmait alors, de celle qui était ta Lucrèce, écoute-moi; venge-toi immédiatement de celui qui s'est fait mon ennemi, le tien, le sien; suppose que lu me protèges contre le crime déjà commis: il est trop tard, mais que le traître meure; car la clémence de la justice alimente l'iniquité.
CCXLI.--«Mais avant que je le nomme, nobles seigneurs, ajoute-t-elle en s'adressant à ceux qui étaient venus avec Collatin, engagez-moi votre honneur que vous poursuiviez sans délai la vengeance de mon affront; car c'est une action méritoire de punir l'injustice, et par leur serment les chevaliers sont obligés de venger las injures faites aux dames.»
CCXLII.--A cette requête, chacun des seigneurs présents s'empresse avec générosité de promettre fidélité aux voeux de la chevalerie; chacun est impatient de connaître l'odieux ennemi de Lucrèce; mais à peine avait-elle commencé son dernier aveu qu'elle l'interrompt: «Oh! parlez, dit-elle, comment puis-je me laver de cette tache involontaire?
CCXLIV.--«Quel est le nom que mérite ma faute, à laquelle d'horribles circonstances m'ont forcée? mon âme qui reste pure est-elle affranchie de cette souillure, ou mon honneur est-il à jamais perdu? à quelle condition puis-je le réparer? la source empoisonnée se purifie elle-même; pourquoi ne le pourrais-je pas comme elle?»
CCXLV.--Là-dessus, tous en même temps lui protestent que son âme innocente purifie la tache de son corps, tandis qu'avec un triste sourire elle détourne son visage où les larmes ont gravé l'impression profonde de l'infortune. «Non, non, dit-elle, jamais une femme ne pourra dans l'avenir se prévaloir de mon excuse pour s'excuser.»
CCXLVI.--Puis avec un soupir, comme si son coeur allait se briser, elle prononce le nom de Tarquin: «C'est lui, lui,» dit-elle; mais elle ne put dire autre chose que «lui;» enfin, après une longue hésitation et des sanglots: «C'est lui, lui, mon noble époux, continua-t-elle; c'est lui qui guide ma main, et m'oblige à me faire cette blessure.»
CCXLVII.--Et à ces mots elle enfonça dans son sein innocent un coupable couteau qui en fit sortir son âme: ce coup la délivra de la profonde inquiétude et de la prison impure où elle respirait; ses soupirs repentants aidèrent son essor vers les nuages, et la date de sa vie fut effacée par le sang de ses blessures.
CCXLVIII.--Collatin et les seigneurs ses amis restèrent pétrifiés par cet acte terrible, jusqu'à ce que le père de Lucrèce, témoin de sa mort, se précipita sur son cadavre sanglant. Brutus tira le couteau de la blessure; et, en ce moment, son sang, comme indigné, repoussa le fer meurtrier.
CCXLIX.--Sortant à gros bouillons de son sein, il se divise, en deux ruisseaux; ils entourent d'un cercle de pourpre son corps isolé, qui demeure au milieu de cette onde effrayante, comme une île qu'on vient de ravager et de dépeupler; une partie de ce sang reste pur et rouge, et une autre se noircit; c'était celui qu'avait souillé le perfide Tarquin.
CCL.--Près des flots gelés de ce sang noir coule une eau qui semble pleurer sur sa souillure; et depuis, comme plaignant les malheurs de Lucrèce, le sang corrompu a toujours une partie aqueuse, et le sang pur conserve sa couleur de pourpre, comme s'il rougissait de celui qui est ainsi putréfié.
CCLI.--«Ma fille! ma chère fille! s'écrie le vieux Lucrétius; elle m'appartenait cette vie dont tu viens de te dépouiller. Si dans l'enfant est l'image du père, où vivrai-je maintenant que Lucrèce n'est plus? Ce n'était pas pour cette fin que tu étais sortie de mes flancs: si les enfants précèdent les pères dans la tombe, nous sommes donc leurs fruits, ils ne sont plus les nôtres.
CCLII.--«Pauvre glace brisée, souvent j'ai vu dans ton doux visage ma vieillesse qui semblait renaître; ce miroir jadis si beau, et maintenant obscurci, ne me montre plus qu'un triste squelette usé par le temps; oh! tu as ravi mon image à mes yeux, et tellement terni la beauté de mon miroir, que je ne puis plus me revoir comme j'étais jadis.
CCLIII.--«O temps! cesse ta course, et ne dure pas plus longtemps, si ceux qui devraient survivre cessent ainsi de vivre. La mort destructive domptera-t-elle les forts pour laisser la vie à la faiblesse chancelante? les vieilles abeilles meurent, les jeunes occupent la ruche. Vis donc, chère Lucrèce; reviens à la vie, et vois ton père mourir au lieu de toi.»
CCLIV.--Cependant Collatin s'éveille comme d'un songe, et dit à Lucrétius de faire place à sa douleur: il tombe dans le sang glace de Lucrèce, y colore la pâleur de son visage, et semble expirer avec son épouse, jusqu'à ce qu'une honte virile le rappelle à lui pour vivre et venger sa mort.
CCLV.--La profonde angoisse de son âme avait mis comme un sceau sur sa langue, qui, furieuse que le chagrin arrête si longtemps ses paroles consolantes pour le coeur, commence à parler; mais sur ses lèvres se pressent de faibles accents, si confus que personne ne pouvait en distinguer le sens.
CCLVI.--Cependant le nom de Tarquin était parfois prononcé clairement, mais entre ses dents, comme s'il déchirait ce nom; c'est une tempête qui se prépare et qui accumule ses vents et ses ondes jusqu'à ce que la pluie tombe. Enfin le père et le fils pleurent également et à l'envi, l'un sa fille, l'autre son épouse.
CCLVII.--Tous deux la réclament, et aucun d'eux ne peut plus la posséder; le père dit: «Elle est à moi.»--«Oh! elle est à moi, répond l'époux; ne me ravissez pas l'intérêt de ma douleur: que personne ne se vante de la pleurer, car elle était à moi seul; elle ne doit être pleurée que par Collatin.»
CCLVIII.--«Ah! dit Lucrétius, elle tenait de moi cette vie dont elle a tranché le cours trop tôt et trop tard.»--«Malheur, malheur, dit Collatin; elle était mon épouse, je la possédais, c'est mon bien qu'elle a tué.» Les mots de fille et d'épouse déchiraient l'air qui, retenant la vie de Lucrèce, répondait à ces cris: «Ma fille» et «mon épouse.»
CCLIX.--Brutus, qui avait arraché le couteau du sein de Lucrèce, voyant cette rivalité de douleur, commence à rendre à son intelligence son orgueil et sa dignité, et il ensevelit sa folie apparente dans la blessure de Lucrèce. Parmi les Romains, Brutus était considéré comme les fous à la cour des rois, pour ses bons mots et ses extravagantes saillies.
CCLX.--Maintenant il jette de côté ce manteau trompeur sous lequel se déguisait une profonde politique, et il fait usage de son esprit longtemps caché pour tarir les larmes de Collatin: «Romain outragé, dit-il, relève-toi, souffre qu'un fou supposé et mal connu donne une leçon à ton expérience.