La mort de Lucrèce

Chapter 2

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LVII.--Son autre main si blanche était hors du lit, sur la couverture verte; par sa parfaite blancheur, elle ressemblait à une marguerite d'avril sur le gazon humide des perles de la rosée. Tels que des soucis, ses yeux avaient abrité leur éclat, et reposaient dans les ténèbres jusqu'à ce qu'ils pussent s'ouvrir pour embellir le jour.

LVIII.--Ses cheveux, comme des fils d'or, jouaient avec son souffle. O modestes voluptés! ô voluptueuse modestie! ils montraient le triomphe de la vie dans le sein de la mort et déployaient les couleurs sombres de la mort dans l'absence passagère de la vie. L'une et l'autre se prêtaient tant de charmes dans ce sommeil, qu'on eût dit qu'il n'y avait entre elles aucune rivalité, mais que la vie vivait dans la mort, et la mort dans la vie.

LIX.--Ses deux seins ressemblaient à des globes d'ivoire entourés d'un cercle bleu, c'étaient deux mondes vierges et non conquis; ne connaissant d'autre joug que celui de leur seigneur à qui leurs serments étaient fidèles. Ces mondes inspirent une nouvelle ambition à Tarquin; tel qu'un odieux usurpateur, il va tenter de faire descendre de ce beau trône le possesseur légitime.

LX.--Que pouvait-il voir qui ne fût digne d'être admiré? qu'admirait-il qui n'enflammât son désir? tout ce qu'il contemple le fait délirer d'amour, et sa passion fatigue même sa vue ravie; il admire avec plus que de l'admiration ses veines d'azur, sa peau d'albâtre, ses lèvres de corail, et la fossette de son menton blanc comme la neige.

LXI.--Comme le lion farouche caresse sa proie quand sa faim cruelle est satisfaite par la victoire, de même Tarquin reste penché sur cette âme endormie, calmant par la contemplation sa rage amoureuse qu'il contient sans la dissiper; car, étant si près d'elle, ses yeux retenus un moment soulèvent encore plus violemment ses veines.

LXII.--Celles-ci sont comme des esclaves acharnés au pillage, vassaux cruels dont les exploits sont odieux, qui se plaisent dans le meurtre et le viol, sans égard pour les larmes des enfants et les gémissements des mères: elles s'enflent dans leur orgueil, attendant la charge; bientôt son coeur palpitant donne le signal du combat, et leur dit d'agir suivant leur désir.

LXIII.--Son coeur, qui bat comme un tambour, encourage son oeil brûlant, son oeil confie l'attaque à sa main; sa main, fière de cette dignité, et fumant d'orgueil, va se poster sur la gorge nue de Lucrèce, centre de tous ses domaines; à peine l'a-t-elle escaladée, que les rangs des veines d'azur abandonnent leurs tourelles pâles et sans défense.

LXIV.--Elle se rendent dans le paisible cabinet où dort leur reine chérie, lui disent qu'elle est assiégée par un terrible ennemi, et l'épouvantent par leurs cris confus; elle, très-étonnée, ouvre ses yeux fermés, qui, en apercevant le tumulte, sont obscurcis et domptés par sa torche enflammée.

LXV.--Figurez-vous quelqu'un réveillé au milieu de la nuit par un rêve effrayant, et qui croit avoir vu un esprit hideux, dont le farouche aspect fait frissonner tous ses membres; quelle n'est pas sa terreur! Mais Lucrèce, plus malheureuse, et troublée dans son sommeil, voit réellement ce qui serait terrible même en supposition.

LXVI.--Accablée, confondue par mille terreurs, elle reste tremblante comme l'oiseau blessé qui expire. Elle n'ose regarder; cependant, en ouvrant à demi ses yeux, elle voit apparaître des fantômes hideux qui passent devant elle. De telles ombres sont les impostures d'un faible cerveau, qui, fâché que les yeux fuient devant la lumière, les épouvante dans les ténèbres par des spectacles plus affreux.

LXVII.--La main de Tarquin demeure sur la gorge de Lucrèce. (Cruel bélier, d'ébranler un semblable rempart d'ivoire!) Il sent son coeur épouvanté (pauvre citoyen!) se soulever et puis retomber, et heurter son sein qui vient frapper la main du ravisseur. Ces mouvements excitent sa rage. Plus de pitié; il va faire la brèche et entrer dans cette belle ville.

LXVIII.--D'abord, telle qu'une trompette, sa langue commence à sonner un pourparler. Elle s'adresse à son ennemi timide, qui lève par-dessus des draps blancs son menton plus blanc encore, pour demander la raison de cette alarme imprévue, ce que Tarquin cherche à expliquer par des gestes muets; mais Lucrèce redouble ses ardentes supplications, et veut savoir quels sont les motifs de son attentat.

LXIX.--Tarquin répond: «La couleur de ton teint qui fait pâlir de dépit le lis lui-même et rougir la rose éclipsée par cet incarnat répondra pour moi, et dira mon tendre aveu. C'est sous les couleurs de cet étendard que je suis venu escalader ton fort non encore conquis; la faute en est à toi, ce sont tes yeux qui t'ont trahie eux-mêmes.

LXX.--«Si tu veux me faire des reproches, je t'objecterai que c'est ta beauté qui t'a tendu un piége cette nuit où tu dois te résigner à subir ma volonté. Je t'ai choisie pour mon plaisir sur la terre; c'est de tout mon pouvoir que j'ai cherché à vaincre mes désirs; mais à peine les réprimandes et la raison les avaient étouffés, que l'éclat de ta beauté les faisait renaître.

LXXI.--«Je vois toutes les difficultés que m'attirera mon entreprise. Je sais que des épines défendent la jeune rose; je m'attends à trouver le miel gardé par un aiguillon. La réflexion m'a représenté tout cela; mais le désir est sourd et n'écoute pas de sages amis. Il n'a des yeux que pour contempler la beauté et adorer ce qu'il voit, en dépit des lois et du devoir.

LXXII.--«J'ai pesé dans mon âme l'outrage, la honte et les chagrins que je puis causer; mais rien ne peut contenir le cours de la passion, ni arrêter sa fureur entraînante. Je sais que les larmes du repentir, les reproches, le mépris et la haine mortelle suivront le crime, mais je veux aller au-devant de ma propre infamie.»

LXXIII.--Il dit et agite son épée romaine, qui, semblable à un faucon planant dans les airs, couvre sa proie de l'ombre de ses ailes, et de son bec recourbé la menace de mort si elle veut prendre l'essor. De même sous le glaive terrible, l'innocente Lucrèce écoute en tremblant les paroles de Tarquin, comme les oiseaux timides écoutent les sonnettes du faucon.

LXXIV.--«Lucrèce, continue-t-il, il faut que cette nuit je jouisse de toi; si tu me refuses, la force m'ouvrira la voie; car c'est dans ton lit que j'ai l'intention de te détruire; j'égorge ensuite un de tes vils esclaves pour t'ôter l'honneur avec la vie, et je le place dans tes bras morts, jurant que je l'ai tué en te surprenant à l'embrasser.

LXXV.--«De sorte que ton époux deviendra un objet de mépris pour tous ceux qui le verront. Tes parents baisseront la tête sous le coup du dédain, et tes enfants seront souillés par le titre de bâtards. Toi-même, auteur de leur honte, tu iras à la postérité dans des chansons qui raconteront ton infamie.

LXXVI.--«Mais, si tu me cèdes, je reste ton ami secret, une faute inconnue est comme une pensée non accomplie. Un peu de mal fait dans un but grand et utile est permis, et légitime en bonne politique. La plante vénéneuse est quelquefois distillée en un composé innocent, et son application a des effets salutaires.

LXXVII.--«Pour l'amour de ton époux et de tes enfants, accorde-moi ce que je demande, ne leur lègue point une honte impossible à effacer, une souillure éternelle pire que les défauts du corps que l'homme apporte en naissant. Car ceux-ci ne sont que la faute de la nature et ne causent point d'infamie.»

LXXIII.--A ces mots il se relève et s'arrête un moment, en fixant sur Lucrèce l'oeil mortel d'un basilic, tandis qu'elle, image de la chaste piété et telle qu'une biche blanche serrée par des griffes meurtrières dans un désert où il n'y a point de loi, implore la bête féroce qui ne connaît aucune compassion, et n'obéit qu'à son odieux appétit.

LXXIX.--Voyez quand un nuage noir menace le monde, cachant dans ses vapeurs sombres les monts ambitieux; si quelque douce brise sort du sein obscur de la terre, son souffle écarte ces vapeurs dont il empêche momentanément la chute en les divisant. De même le profane empressement de Tarquin arrête les paroles de Lucrèce, et le farouche Pluton approuve tandis qu'Orphée joue de sa lyre.

LXXX.--Cependant, semblable à un chat, rôdeur de nuit, Tarquin ne fait que jouer avec la faible souris qui reste tremblante entre ses griffes. Sa tristesse nourrit sa fureur de vautour, gouffre immense que rien ne parvient à combler. Son oreille accueille ses prières, mais son coeur ne se laisse pas pénétrer par ses plaintes. Les larmes endurcissent la concupiscence quoique la pluie amollisse le marbre.

LXXXI.--Les yeux de Lucrèce qui demandent pitié sont douloureusement fixés sur son front inexorable et sourcilleux; sa modeste éloquence est mêlée de soupirs qui ajoutent plus de grâce à ses paroles. Elle interrompt souvent sa phrase, souvent la voix lui manque, et elle est obligée de recommencer.

LXXXII.--Elle le conjure par le grand Jupiter, par la chevalerie, par son noble rang, et par le serment de la douce amitié, par ses larmes et par l'amour de son époux, par les saintes lois de l'humanité et la foi commune, par le ciel, la terre et toutes leurs puissances; elle le conjure de se retirer dans le lit que l'hospitalité lui accorde, et d'écouter l'honneur plutôt qu'un coupable désir.

LXXXIII.--«Ah! lui dit-elle, pourrais-tu bien récompenser l'hospitalité par un si noir outrage? ne souille pas la source qui a calmé ta soif, ne gâte point ce qui ne saurait être réparé, renonce à ton but criminel avant de tirer ton coup. Ce n'est pas un archer loyal, celui qui tend son arc pour frapper une jeune biche.

LXXXIV.--«Mon époux est ton ami, épargne-moi par amour pour lui; toi, tu es prince, par amour pour toi-même laisse-moi. Je suis faible; ne me rends point victime d'un piége; tu ne ressembles point à la perfidie, ne me trompe donc pas; mes soupirs, tels que des tourbillons, s'efforcent de te chasser; si jamais mortel fut touché de la douleur d'une femme, sois touché de mes larmes, de mes soupirs et de mes sanglots.

LXXXV.--«Comme les flots d'un océan orageux, ils se réunissent pour lutter contre le rocher de ton coeur, qui menace d'un naufrage, et pour l'adoucir, s'ils peuvent par leur mouvement continuel; car les pierres dissoutes se convertissent en eau. Oh! si tu n'es pas plus dur qu'une pierre, laisse-toi pénétrer par mes larmes et sois compatissant! La douce pitié traverse une porte de fer.

LXXXVI.--«J'ai cru recevoir Tarquin en te recevant; as-tu pris sa ressemblance pour le déshonorer? Je me plains à toute l'armée du ciel; tu outrages son honneur, tu dégrades son nom royal, tu n'es point ce que tu sembles, ou tu ne ressembles pas à ce que tu es, un roi, un dieu; car les rois comme les dieux devraient tout gouverner.

LXXXVII.--«Quelle sera donc ta honte dans ta vieillesse puisque déjà tu montres tant de vices dans ton printemps! Que n'oseras-tu pas quand tu seras roi, si tu oses tant maintenant que tu n'as que l'espérance de l'être! Oh! souviens-toi que puisque aucun outrage commis par un vassal ne peut être effacé, les mauvaises actions des rois ne sauraient être ensevelies dans le silence.

LXXXVIII.--«Ce forfait fera qu'on ne t'aimera plus que par crainte, les monarques heureux sont craints par amour. Tu seras forcé de tolérer les coupables quand ils te prouveront que tu l'es comme eux. Ne serait-ce qu'à cause de cela, retire-toi, car les princes sont le miroir, l'école, le livre où les yeux des sujets voient, apprennent et lisent.

LXXXIX.--«Voudrais-tu être l'école à laquelle s'instruira la débauche? souffriras-tu qu'elle lise en toi ses honteuses leçons? consentiras-tu à être le miroir où elle verra une autorité pour ses attentats et une garantie contre le blâme? Pour donner par ton nom un privilége au déshonneur tu préfères les reproches à la louange immortelle, et tu fais de ta bonne réputation une vile _entremetteuse_.

XC.--«As-tu la puissance? Au nom de celui qui te l'a donnée, soumets tes désirs rebelles; ne tire point l'épée pour protéger l'iniquité, car elle t'a été remise pour en détruire l'engeance. Comment pourras-tu remplir tes devoirs de roi lorsque, prenant modèle sur ton exemple, le crime pourra dire que c'est toi qui lui as enseigné à devenir criminel.

XCI.--«Ah! quel dégradant spectacle ce serait de reconnaître ton crime dans un autre! Les fautes des hommes sont rarement évidentes pour eux; leur partialité étouffe leurs transgressions: ton forfait te semblerait digne de mort dans ton frère. Oh! quelle est l'infamie de ceux qui détournent les yeux de leurs propres attentats!

XCII.--«C'est vers toi, vers toi que se tournent mes mains suppliantes, elles te conjurent de résister aux séductions de tes désirs. J'implore le retour de ta dignité bannie; rappelle-la, et sache retirer les pensées qui te flattent: sa noble générosité emprisonnera le perfide désir, dissipera le nuage qui obscurcit tes yeux trompés, afin que tu reconnaisses ta situation, et que tu aies pitié de la mienne.»

XCIII.--«Cesse, lui répond Tarquin; l'indomptable torrent de mes désirs ne fait que croître par ces retards. De faibles lumières sont bientôt éteintes; de grands feux résistent au vent, qui ne fait qu'augmenter leur fureur. Des petits ruisseaux qui payent leur tribut journalier à leur amère souveraine ajoutent à ses eaux, mais n'en changent point le goût.»

XCIV.--«Tu es, lui dit Lucrèce, un océan, un roi souverain, et dans ton vaste empire se répandent la noire luxure, le déshonneur, la honte, le dérèglement, qui cherchent à souiller les flots de ton sang. Si toutes ces faibles sources de mal changent ta vertu, la mer est jetée dans la boue d'un bourbier, quand la vase devrait se perdre dans la mer.

XCV.--«C'est ainsi que tes esclaves seront rois, et toi leur esclave; c'est ainsi que ta noblesse sera dégradée, leur bassesse relevée; c'est ainsi que tu seras leur vie, et qu'ils seront eux-mêmes ton tombeau; toi, avili dans ta honte; eux, dans ton orgueil. Les choses inférieures ne devraient point cacher les choses plus grandes. Le cèdre ne s'abaisse point aux pieds du buisson, les broussailles se flétrissent aux pieds des cèdres.

XCVI.--«Que tes pensées, fidèles à ton rang.....»--«C'est assez, dit Tarquin; par le ciel, je ne t'écoute plus. Cède à mon amour, sinon la haine brutale, au lieu du contact timide de l'amour, te déchirera cruellement. Après quoi je veux te transporter dans le lit de quelque coquin de valet, pour lui faire partager ta destinée honteuse.»

XCVII.--A ces mots, il écrase du pied sa torche, car la lumière et la débauche sont ennemies mortelles. La honte, enveloppée des ombres de l'aveugle nuit, tyrannise d'autant plus qu'elle n'est pas aperçue. Le loup a saisi sa proie, le pauvre agneau crie jusqu'à ce que sa voix soit arrêtée au passage par sa propre toison, qui ensevelit ses cris dans les plis délicats de ses lèvres.

XCVIII.--En effet, Tarquin se sert du linge de nuit qu'elle porte pour enfermer dans sa bouche ses tristes clameurs; il baigne son front brûlant dans les plus chastes larmes qu'aient jamais versées les yeux de la modeste douleur. Oh! comment la concupiscence désordonnée peut-elle souiller une couche si pure? Ah! si les larmes pouvaient en effacer la tache, Lucrèce en répandrait à jamais!

XCIX--Mais elle a perdu une chose plus précieuse que la vie, et Tarquin a conquis ce qu'il voudrait bien ne plus avoir. Cette violence amène une autre lutte; cette jouissance passagère engendre des années de regrets: cet ardent désir se change en froid dégoût. La pure chasteté est dépouillée de son trésor, et la luxure est plus pauvre qu'avant son larcin.

C.--Voyez comme le limier trop nourri ou le faucon rassasié, n'ayant plus la même finesse d'odorat, ni la même vitesse, poursuivent lentement ou perdent tout à fait la proie dont la nature les a rendus avides; de même Tarquin assouvi redoute cette nuit. Son goût aigri dévore son désir qui l'a abusé.

CI.--O crime dont l'imagination paisible ne peut comprendre la profondeur insondable! Le désir enivré rejette sa proie avant de voir sa propre infamie. Tant que la concupiscence est dans son orgueil, aucune remontrance ne saurait apaiser son ardeur ni maîtriser son téméraire désir, jusqu'à ce que, telle qu'un vieux coursier, elle se fatigue elle-même.

CII.--Et alors le désir, aux joues pâles et amaigries, à l'oeil pesant, au front sourcilleux, à la démarche défaillante, abattu, pauvre et lâche, se lamente comme un mendiant banqueroutier. Tant que la chair est fière, le désir lutte avec la pitié, car alors il est en joie: mais quand elle perd sa fraîcheur, le rebelle coupable demande lui-même grâce d'un ton soumis.

CIII.--C'est ainsi qu'il agit avec ce prince criminel de Rome, si ardent à le satisfaire. Le voilà maintenant qui prononce contre lui-même cet arrêt: qu'il est déshonoré dans les siècles à venir, que le beau temple de son âme est profané, et que sur ses ruines accourent des armées de soucis pour demander à cette reine souillée ce qu'elle est devenue.

CIV.--L'âme répond que ses sujets insurgés ont renversé son mur consacré, et que, par leur faute mortelle, ils ont réduit en servitude son immortalité, et l'ont rendue esclave d'une mort vivante et d'une douleur éternelle. Avertie par sa prescience, elle avait fait résistance; mais sa prévoyance n'avait pu faire céder leurs désirs.

CV.--Agité de cette pensée, Tarquin s'esquive dans les ténèbres de la nuit, vainqueur captif pour qui la victoire est funeste. Il emporte une blessure que rien ne guérit, une cicatrice qui restera malgré la guérison, laissant la victime désolée. Lucrèce est accablée du poids du crime qu'il laisse derrière lui, et lui du fardeau d'une âme coupable.

CVI.--Tarquin, comme un loup ravisseur, s'éloigne furtivement. Elle, comme un agneau fatigué, reste étendue, presque sans souffle. Il se hait pour son attentat; désespérée, elle déchire son beau corps de ses propres mains. Il part effrayé, et couvert de la sueur du crime. Elle reste, poussant des cris de douleur profonde pendant cette fatale nuit; il fuit, regrettant le court plaisir qui ne lui laisse que dégoût.

CVII.--Il part pénitent, accablé. Elle demeure abandonnée et sans espoir. Dans sa hâte, il soupire après la clarté du matin; elle voudrait ne plus voir le jour. «Pendant le jour, dit-elle, les écarts de la nuit se révèlent, et mes yeux sincères n'ont jamais appris à masquer mes torts par un regard dissimulé.

CVIII.--«Ils croient que tous les yeux peuvent voir le déshonneur qu'ils aperçoivent eux-mêmes, c'est pourquoi ils voudraient rester dans l'obscurité pour tenir caché mon outrage, car ils se trahiront par leurs larmes; et, comme l'eau qui ronge l'acier, ils graveront sur mes joues la honte irréparable que je ressens.»

CIX.--Ici elle accuse le repos et le sommeil, condamnant ses yeux à être désormais aveugles. Elle réveille son coeur en frappant sur son sein, et lui dit d'aller chercher un autre asile plus pur et plus digne de lui. Rendue folle par l'excès de sa douleur, elle exhale en ces mots ses plaintes contre les secrets de la nuit:

CX.--«O nuit ennemie de la paix du coeur! image de l'enfer, sombre registre de la honte, obscur théâtre de meurtres tragiques, vaste chaos qui cache les crimes, nourrice des outrages, entremetteuse couverte d'un manteau! asile d'infamie, caverne affreuse de la mort, conspirateur à voix basse, liguée avec la trahison et le viol.

CXI.--«Nuit abhorrée, nuit aux ténébreuses vapeurs! puisque tu es complice de mon crime irréparable, rassemble tes brouillards pour attaquer l'aube matinale et faire la guerre au cours réglé du temps! ou si tu souffres que le soleil s'élève jusqu'à sa hauteur accoutumée avant qu'il retourne à son humide couche, ceins sa tête d'or de nuages empoisonnés.

CXII.--«Corromps l'air du matin avec des exhalaisons fétides; par leur haleine empestée, souille la vie de la pureté, beauté par excellence, avant que Phébus arrive à sa halte de midi; et que tes vapeurs marchent en rangs si serrés, que dans leurs ombres brumeuses sa lumière étouffée s'éclipse au milieu de sa course et cause une nuit perpétuelle.

CXIII.--«Si Tarquin était la nuit comme il est le fils de la nuit, il outragerait la reine au diadème d'argent; ses nymphes étincelantes aussi (violées par lui) n'oseraient plus se montrer sur le sein noir de la nuit. J'aurais, par ce moyen, des compagnes de douleur. Des malheurs partagés sont plus doux à supporter, de même que des pèlerins font route ensemble pour abréger leur pèlerinage.

CXIV.--«Maintenant je n'ai personne qui puisse rougir avec moi, se croiser les bras, pencher humblement la tête, se voiler le front et cacher son infamie. Mais moi seule je suis condamnée à gémir arrosant la terre de larmes amères, mêlant des sanglots à mes plaintes, des gémissements à mes douleurs, gages cruels d'un éternel désespoir.

CXV.--«O nuit! fournaise dont la fumée est sanglante, ne permets pas que le jour jaloux voie ce visage qui sous ton noir manteau a été livré à la dégradation de l'impudicité. Garde possession de ton sombre empire, afin que les fautes commises sous ton règne puissent également être ensevelies sous tes ombres.

CXVI.--«Ne m'expose pas au jour médisant, sa lumière montrera gravée sur mon front l'histoire des outrages faits à la douce chasteté, et la violation impie des saints serments de l'hymen. Oui, jusqu'à l'ignorant qui ne sait pas lire tous verront dans mes regards ma honteuse disgrâce.

CXVII.--«Pour apaiser les cris de son enfant, la nourrice lui racontera mon histoire, et fera peur du nom de Tarquin à son nourrisson qui pleure. L'orateur, pour orner son discours, associera mon infamie à celle de Tarquin; les ménestrels, pour reconnaître l'hospitalité, chanteront mon infortune et diront maintenant que je n'ai personne.

CXVIII.--«Que mon beau nom, que ma réputation reste sans tache pour l'amour de mon cher Collatin: si elle devient un sujet de calomnie, les branches d'une autre tige sont aussi viciées et une honte non méritée s'attachera à son nom qui est aussi pur de la tache imposée au mien que j'étais pure moi-même hier encore pour Collatin.

CXIX.--«O honte inaperçue! disgrâce invisible; blessure non sentie, cicatrice déshonorante! le mépris est imprimé sur le front de Collatin, et l'oeil de Tarquin peut reconnaître de loin la blessure qu'il a reçue pendant la paix, non à la guerre. Hélas! qu'il y a de gens qui portent ces marques honteuses que chacun ignore excepté celui qui les a faites!

CXX.--«Collatin, si ton honneur est fondé sur moi, il m'a été arraché par un assaut irrésistible. Mon miel est perdu, je ne suis plus qu'une abeille semblable à un frelon. Il ne me reste plus aucune des perfections de mon côté, je suis dépouillée par un outrageant larcin: dans ta faible ruche s'est introduite une guêpe errante qui a dévoré le miel gardé par ta chaste abeille.

CXXI.--«Cependant ne suis-je pas innocente du naufrage de ton honneur! c'est en ton honneur que je l'ai accueilli; venant de ta part, pouvais-je le renvoyer? c'eût été un déshonneur que de le rejeter. Bien plus, il s'est plaint de lassitude et il a parlé de vertu! O forfait imprévu! combien la vertu est profanée dans un tel démon!

CXXII.--«Pourquoi le ver s'introduit-il dans le bouton vierge? pourquoi l'odieux coucou pond-il ses oeufs dans les nids du passereau? pourquoi les crapauds empoisonnent-ils les sources pures, par une vase envenimée? pourquoi une démence tyrannique se cache-t-elle dans des seins pleins de douceur? pourquoi les princes violent-ils leurs devoirs? Mais il n'est pas de perfection si absolue que quelque impureté ne la souille.

CXXIII--«Le vieillard qui entasse son or est tourmenté de crampes, de la goutte et de douloureuses incommodités. A peine a-t-il des yeux pour voir son trésor: mais, comme le malheureux Tantale, il maudit l'insuffisance de ses sens, n'ayant d'autre plaisir de ses richesses que la douloureuse pensée qu'elles ne peuvent guérir ses maux.