La Mort de la Terre, roman, suivi de contes

Part 9

Chapter 93,664 wordsPublic domain

L’enfant s’assit, déposa son brûlant fardeau, et ses beaux yeux recommençaient à regarder la cavité ténébreuse. L’ouvrier soupira, une houle intérieure souleva la poitrine; un songe vague fit remuer ses lèvres, et l’enfant soulevait le creuset. Grave, il le pencha sur la bouche ouverte.

Et l’étain coula brusquement, entre les dents, dans les narines.

La chose fut horrible. Tout le corps étendu là se replia, se condensa verticalement. Puis, un bond épouvantable et l’ouvrier se trouvait debout, ses bras tâtonnant, battant le vide, la mort dans les yeux. Puis le corps bondit encore, trois sauts frénétiques et le pauvre homme s’ensevelit entre les céréales, les coquelicots et les bleuets.

L’enfant, un peu effrayé, ses candides pupilles élargies, tremblait au bord du sentier.

Comprenant soudain qu’il venait de faire une chose défendue, il ôta ses petits sabots pour fuir au plus vite à travers champs...

DANS LE NÉANT

Bernard Cartaud rentra vers huit heures et déposa onze francs sur la table. Il n’était pas saoul; il n’avait pris que trois absinthes.

--Onze francs! se lamenta Gilberte... L’autre quinzaine tu en as rapporté quinze... Comment veux-tu qu’on vive? Nous sommes trois, et puis un quatrième en route.

Il s’assit d’un air magnanime et regarda fumer sa soupe. C’était un homme blond, avec une barbe énorme, des yeux de Turc, et dont le visage plaisait aux femmes. En revanche, sa femme Gilberte plaisait aux hommes, parce qu’elle était parfaitement claire, avec une peau de nymphéa et des iris de diamant noir. Elle luttait contre le sort, pleine d’une énergie plaintive.

--Tu gagnes cent sous par jour, insista-t-elle, et tu ne m’en donnes pas vingt. Sans compter que je paye tes dettes...

--La barbe! éjacula-t-il.

On entendit la soupe qui sifflait en passant de la cuiller dans sa bouche.

--L’argent, je m’en f...! dit-il. J’y tiens pas.

--On ne peut pourtant pas crever de faim...

--Celui qui m’achètera pour de l’argent, y n’est pas sorti de sa mère! continua-t-il avec noblesse. Et tu me dégoûtes quand tu en parles.

--Mais enfin, cria-t-elle désespérée... y faut vivre. Je passe les trois quarts de ma journée à faire des ménages, le petit est seul!

--Je te le demande pas, ça m’embête que ma femme travaille chez les autres.

--Alors, rapporte ta paye!

Il acheva de vider son assiette, puis, la cassant sur la table d’un coup sec:

--Ferme ta malle, on voit Jaurès! ricana-t-il. Et puis, on crève ici.

* * *

Quand il fut sorti, elle demeura pensive. Le poids du monde l’écrasait et son désordre épouvantable. Elle essaya de se rendre compte, elle tira de petits papiers où elle avait inscrit des chiffres; toute sa misère apparaissait, en images obsédantes, avec l’atmosphère des choses sans issue.

Il y avait eu des jours où elle croyait qu’à la fin Bernard cesserait de boire et nourrirait sa famille. Il y avait eu des soirs où il était câlin, et alors elle s’oubliait dans cette espérance sans bornes qu’est l’amour. Maintenant, elle savait qu’il ne pouvait pas plus cesser d’aller chez le mannezingue que la Seine de couler sous les ponts. C’était comme ça, parce que c’était comme ça et cette raison, quand on l’a une fois bien comprise, est si forte qu’on ne cherche plus même à la combattre.

Et voilà! Elle avait un petit garçon aux yeux déjà chauves, aux joues pâles comme de la craie; quelque chose d’autre vivait en elle, qui viendrait à son terme, qui réclamerait du lait, des vêtements et de la sollicitude... Elle ne voyait aucune issue. Elle était mieux murée dans son sort qu’un prisonnier dans sa cellule. Si bien que, à la fin, elle coucha son visage sur la table et se mit à pleurer, jusqu’à ce que ses yeux lui refusassent les larmes.

* * *

Bernard rentra tard, avec sa bonne mesure, et ballottant dans le couloir. Des paroles bourbeuses clapotaient au fond de sa gorge. Gilberte, renfoncée dans la ruelle, savait qu’il fallait se taire. Et ils dormirent côte à côte, jusqu’au milieu de la nuit.

Alors, il se leva, il chercha le vase dans la table de nuit, et on pouvait voir sa structure blanchie par le clair de lune. D’abord, il se soulagea, puis il eut une hallucination. Il tendait le poing vers la porte de la cuisine, où il croyait voir sa femme, il grondait:

--Effacez son nom, que je dis. Je veux pas qu’elle ait rien. Tout doit revenir au petit. Et puis, je le veux pour moi, le petit... je veux pas qu’elle le garde... ou j’y casserai la gueule... Ah! pourquoi que je l’ai mariée... j’étais si heureux, et maintenant j’suis si malheureux!

Elle l’écoutait, saisie. Pendant des années et des années, elle avait pris patience, elle avait supporté ses ribotes sans lui faire un seul reproche. Aujourd’hui encore, elle se bornait à gémir, les jours de paye, moins pour elle-même qu’à cause du petit. Et voilà qu’il la haïssait!

--Ma femme te plaît! continuait Bernard; ben, mon vieux, t’aurais tort de te gêner, c’est pas moi qui t’empêcherai de... Ah! la garce, elle monte mon petit contre moi. Hein! je lui donne à manger, à ce gosse, et t’oses te permettre de le monter contre son père... Ton père, Riquet, c’est sacré... Moi, le mien, j’y ai jamais manqué... et pourtant c’était pas lui mon père... c’est l’autre, avec qui la mère a foutu le camp. Ça va finir, peut-être? Je marche avec les autres, par solidarité pour tous... et j’suis pas à vendre... Vous entendez bien, pas un sou pour elle!

Il marcha vers la vitre, il considéra un moment le disque de nacre qui sillait parmi les étoiles. Puis il ouvrit la fenêtre, avec un brusque besoin d’air, et respira. Le froid entra, un froid de banquise, qui gelait les os et leur moelle.

--Ça fait du bien là ousque ça passe! s’esclaffa l’ivrogne.

Il respira à pleine bouche, goulu, en marmottant:

--Çui qui me débarrassera de mon chameau, j’y payerai une de ces tournées!...

Puis il eut un grelottement et se mit à tituber. Un bruit mou annonça sa chute.

* * *

Gilberte avait caché sa tête sous les couvertures. Elle savait qu’_il_ était tombé, et même, à demi soulevée, elle avait fait le geste de sortir du lit pour aller à son secours. Mais une main subtile l’avait recouchée. Elle réfléchissait.

Comme Bernard était au service de l’État, elle recevrait une petite pension et on lui donnerait un emploi à son tour, avec un travail commode. Elle aurait à manger, elle élèverait ses petits... Et cette issue seule était bonne.

Pendant quelques minutes, elle ne put penser à autre chose. Elle voyait l’avenir comme si elle le touchait. Puis il lui vint des émotions, avec un martèlement du cœur et des sueurs tantôt aux tempes, tantôt entre les omoplates. Elle sentait son homme mourir, sur ce carrelage froid; elle était saisie d’une terreur écrasante et d’une pitié sans bornes. Il suffirait sans doute de se lever, de fermer la fenêtre et de lui soutenir la tête... Plus de dix fois, elle souleva les couvertures. Mais, chaque fois, les mêmes mots sifflaient dans son crâne:

--Tout ça va recommencer!

Il reviendrait saoul pendant les jours, les semaines, les mois, les années. Il serait toujours plus mauvais et toujours plus pourri. Il faudrait le nourrir; il y aurait des jours où elle aurait pitié de lui, et peut-être viendrait-il un nouveau gosse... Non, c’était impossible. _Cela_ valait mieux, même pour lui.

Par intervalles, elle écoutait. Il s’éleva une sorte de grognement, puis un souffle rauque, puis un bruit affreux, qui venait de la gorge. Ensuite, il n’y eut plus rien...

* * *

Elle resta longtemps encore immobile, parce qu’elle n’osait pas sortir du lit et parce que, si elle en sortait, elle aurait sûrement envie de _le_ secourir. Et s’il n’était pas trop tard?... A la fin, ses dents se mirent à claquer, puis les battements de son cœur devinrent si horribles que c’était comme s’ils voulaient la tuer. Elle se leva lentement, elle marcha vers la fenêtre et, l’ayant close, alluma la bougie.

Il était là, sur son dos, les yeux ouverts, la bouche béante, le ventre plat; il ne respirait pas. Elle mit la main sur sa poitrine et la retira tout de suite; puis, avec un tremblement hideux, elle décrocha le petit miroir; il n’y eut pas la moindre buée.

«Ça y est!» se dit-elle...

Elle pleura doucement, elle sentit venir une grosse migraine; et, tout à coup, elle se mit à pousser des cris effroyables...

LA BATAILLE

_A Frédéric de Neufville._

L’Autriche-Hongrie traversait la plus formidable crise qu’elle eût encore traversée durant les temps modernes. A la vérité, l’Allemagne, surprise elle-même par ses luttes politiques, avait laissé sans encombre le jeune empereur monter sur le trône antique des Habsbourg.

Mais à présent, l’opposition dissoute et les crédits de guerre votés, Wilhelm III surveillait les événements.

Ils apparaissaient redoutables. Les Slaves étaient en révolte ouverte, et si résolus, que les ministres hésitaient à donner les ordres qui devaient déchaîner la guerre civile. La Hongrie, prête à s’unir étroitement à l’Autriche pour la répression, montrait des exigences qui devaient, si elles étaient admises, lui assurer la prépondérance dans l’empire. L’armée, fatalement, n’était pas sûre: on pouvait craindre des défections non seulement parmi les soldats de race slave, mais encore parmi les officiers. Par surcroît, la malheureuse affaire des Conventions syriennes prenait une allure menaçante.

Sourdement encouragée par l’Allemagne, la Turquie se montrait intransigeante, presque discourtoise. Elle refusait une indemnité convenable, ne mettait aucun empressement à sévir contre les meneurs. Secrètement, le sultan Mourad-Khan VI donnait des ordres de mobilisation, plein de confiance dans son état-major, dans le nouvel armement de ses troupes et dans la faiblesse de l’Autriche-Hongrie. Quant à la Russie, elle s’apprêtait à lier, en ce moment même, une partie terrible en Extrême-Orient contre le Japon allié à la Chine.

Enfin, on était, selon un cliché de la fin du dix-neuvième siècle, à un tournant de l’histoire. La France faisait des efforts désespérés pour amener la Turquie à composition. L’Italie demeurait hésitante. L’Angleterre et les États-Unis surveillaient les événements, persuadés qu’une grande conflagration du continent européen les rendrait arbitres (et combien intéressés!) du sort de la planète.

Dans les derniers jours de juin, une accalmie se produisit. Il y eut comme un recul dans la révolution slave. La Turquie semblait prête à faire des concessions. La Chine, le Japon et la Russie s’arrêtaient sur la pente de l’ultimatum. Aussi l’Europe fut-elle singulièrement surprise lorsqu’on apprit, le matin du 29 juin, que toute relation venait d’être rompue entre l’empire austro-hongrois et la Sublime Porte. Une vive altercation entre le Sultan et le comte von Blauenberg en était cause. Le Sultan n’avait pas frappé le comte d’un coup d’éventail, mais il l’avait congédié d’une manière qui ne laissait pas d’autre issue que des excuses ou la guerre. Les excuses furent refusées.

C’était un rude coup pour la diplomatie française. Notre ministre des Affaires étrangères savait trop que si les armées autrichiennes subissaient quelque retentissante défaite, l’Allemagne n’hésiterait pas à intervenir et on ne pouvait guère douter que cette intervention n’aboutît à la formation de «la plus grande Allemagne». Pour prévenir cette éventualité, une seule action semblait possible: une guerre franco-allemande. En s’y décidant, la France jouait définitivement son sort. En s’y refusant, elle passait, par la force naturelle des choses, au deuxième et même au troisième rang des nations.

Dans l’attente du Conseil qui devait se réunir au cours de l’après-midi, M. Villard parcourait fiévreusement ses dépêches. Il sentait vivement le tragique de la situation: toute action actuelle était vaine. Il n’y avait qu’à attendre, l’arme au pied; la sagesse ne pouvait surgir que des contingences mêmes. L’Autriche-Hongrie victorieuse, il y avait neuf chances sur dix que l’Allemagne se tînt tranquille. L’Autriche vaincue, et l’Allemagne intervenant, il faudrait non seulement prendre un parti, mais presque le prendre au hasard.

Comme le ministre songeait à ces choses, un huissier vint lui remettre une carte où il lut, distraitement: Muriel et Delestang, directeurs de l’Institut Becquerel-Curie.

A cette époque, l’Institut Becquerel-Curie était non seulement une des grandes gloires françaises, mais encore une puissance effective. Par les services rendus à l’humanité, par des découvertes intéressant d’une part la masse du public, et d’autre part la défense nationale, MM. Muriel, Delestang et leurs admirables collaborateurs avaient su se créer, en dépit ou en raison de leur désintéressement et de leur dédain des honneurs, une situation privilégiée. Aussi M. Villard reçut-il les deux savants avec une sorte de déférence.

M. Muriel, vieillard à visage d’ascète, et M. Delestang, solide quadragénaire, dont la physionomie eût été insignifiante, sans l’éclat, la force et l’agilité du regard, abordèrent _ex abrupto_ le sujet de leur visite:

--Monsieur le ministre, dit M. Muriel, avec l’espèce de simplicité ingénue qui le caractérise, nous venons vous entretenir de la guerre qui vient d’être déclarée entre l’Autriche et la Turquie. Je crois qu’il est entre notre pouvoir de rendre des services qui pourront tourner au profit de la France.

Et comme M. Villard le regardait fixement, étonné, M. Delestang dit à son tour:

--Nous avons lieu de croire, monsieur, que nous pouvons donner quelque avantage à celle des armées dont la victoire serait bienfaisante pour notre pays... Depuis deux ans nous travaillons à perfectionner des appareils qui auront sans doute leur influence sur les guerres futures. Nous désirerions les utiliser dans la guerre actuelle...

M. Villard s’était redressé. Il partageait la confiance de la nation dans ces savants si modestes et si pleins de mesure. Un peu ému, il demanda:

--Dois-je comprendre, messieurs, que vous avez inventé des engins ou des substances utilisables sur le champ de bataille?

--C’est plutôt une méthode que nous avons perfectionnée, répondit M. Muriel, et pour laquelle il nous a fallu, naturellement, créer des appareils nouveaux... Nos expériences, dans les limites où nous avons pu les entreprendre, sont décisives. Tous nos calculs font prévoir qu’elles le seraient aussi dans une aire plus considérable. Aussi vous serions-nous reconnaissants de bien vouloir nous dire si vous voyez quelque inconvénient à ce que M. Delestang, avec une équipe de nos collaborateurs, et une troupe d’artisans choisis, aille offrir ses services au gouvernement autrichien.

M. Villard sentit que les savants désiraient ne pas faire connaître, même indirectement, la nature de leur «méthode». Malgré sa vive curiosité, il n’insista point. Il se borna à répondre, avec une diplomatique réserve:

--Individuellement, et en même temps que les membres de l’Institut Becquerel-Curie, vous êtes, messieurs, libres de faire ce que vous voudrez...

--Sans doute, intervint M. Delestang avec quelque impatience. Aussi ne venons-nous pas vous demander une autorisation que vous ne pouvez pas nous accorder. C’est un conseil, le plus officieux des conseils, que nous sollicitons du ministre des Affaires étrangères... et vous entendez bien qu’un secret absolu sera gardé sur notre démarche.

M. Villard hésita un moment, puis ses sentiments d’homme d’État patriote l’emportant sur toute considération diplomatique, il répondit:

--La France a un intérêt majeur à ce que l’Autriche triomphe dans cette guerre.

--C’est tout ce que nous voulions savoir, fit M. Muriel, qui se leva pour prendre congé.

--Comptez-vous sérieusement réussir? s’écria le ministre.

--Le calcul des probabilités nous donne une quasi-certitude! répliqua le savant.

M. Villard les regarda sortir et, lorsqu’ils eurent disparu, sa confiance s’évanouit: il pensait que les plus grands savants, les inventeurs les plus subtils s’abusent étrangement sur l’importance d’un nouvel engin de guerre.

II

L’Autriche-Hongrie, jusqu’au dernier moment, n’avait pas cru à la guerre. On avait bien esquissé quelques mouvements de troupes, pris des mesures éparses, préparé des ordres de mobilisation, mais, au jour décisif, il y eut beaucoup de désordre et d’incohérence dans les actes du ministère de la guerre comme dans ceux de l’état-major général. Le Saint-Empire donna l’impression qu’il n’était guère prêt à entreprendre une grande guerre. La division manifeste qui régnait entre les généraux, le flottement des éléments slaves augmentaient le désarroi.

Le jeune Ferdinand-Charles, aussi plein de bonne volonté que d’inexpérience, essayait d’intervenir et, en somme, faisait une besogne plutôt dangereuse. Cependant, on arriva, après une semaine de tâtonnement, à mettre près de trois cent mille hommes à la disposition du général en chef, le comte Auguste von Eberhardt, personnage déjà vieux, présomptueux, téméraire, et qui décida qu’une action hardie aurait vite raison d’ennemis que, au fond, il méprisait. Il lança son armée à travers la Bosnie et l’Herzégovine, et, vers la fin de juillet, il franchissait la frontière turque avec un peu plus de deux cent mille hommes: le demeurant devait suivre.

Tandis que l’Autriche-Hongrie se débattait dans le désordre et l’incertitude, la Sublime Porte ou plutôt le généralissime turc, un Allemand naturalisé, doué de facultés militaires presque géniales, et aidé par un état-major composé aussi, pour la plus grande partie, d’éléments germaniques, préparait sa campagne. Cinq semaines avant la déclaration de guerre, toutes les dispositions principales étaient prises. Quelques jours plus tard, Laufs-Pacha avait sous ses ordres plus de deux cent cinquante mille hommes qu’il acheminait, de leurs cantonnements respectifs, vers la frontière occidentale.

A l’époque où les troupes impériales faisaient irruption sur le territoire ottoman, Laufs-Pacha se trouva en mesure de leur opposer des forces plus nombreuses; de plus, l’armement turc était meilleur, surtout l’artillerie; enfin, l’état-major de Laufs-Pacha était de la plus haute qualité, encore qu’il comportât quelques pachas indigènes, fretin négligeable, habitué à une attitude passive, sauf pourtant un vieux favori du Sultan, Soleiman-Pacha, individu fruste, violent, plein des préjugés de la vieille Turquie, plein aussi d’instincts militaires rétrogrades, les instincts impétueux des Arabes et des Touraniens de la conquête.

Aux premiers jours d’août, les deux armées étaient en présence. La distance qui les séparait était trop grande encore pour engager la bataille, mais il suffisait d’une courte marche pour permettre aux artilleries d’engager le grand duel.

Quelques combats d’avant-garde avaient en définitive tourné à l’avantage des Turcs, et, de l’avis des hommes compétents, la grande bataille qui se préparait confirmerait presque à coup sûr ces petites victoires.

Les deux armées occupaient l’une et l’autre un vaste territoire. Toutefois, les troupes autrichiennes étaient beaucoup moins éparpillées que les troupes antagonistes, et leur front était moins considérable. Laufs-Pacha avait, selon les règles nouvelles, largement étendu ses lignes. En fait, sa droite et sa gauche s’apprêtaient à déborder les ailes autrichiennes. Il s’attendait, étant donné le caractère d’Eberhardt, à être attaqué, et toutes ses dispositions tendaient à commencer la bataille en défensive et à la terminer par une offensive d’enveloppement.

De part et d’autre, on avait des renseignements assez précis sur la situation de l’adversaire. L’aérostation, et surtout l’aviation, étaient encore dans la période embryonnaire, mais avaient néanmoins remplacé complètement la cavalerie pour le service d’éclaireurs, la guerre de 1916 ayant surabondamment démontré que toute information était devenue impossible par la voie terrestre. Les cavaliers, de même que les cyclistes et les automobilistes, si par hasard ils approchaient assez pour se rendre vaguement compte de la présence d’une force ennemie, étaient sacrifiés. Il avait donc fallu pourvoir au remplacement d’une méthode devenue préhistorique. Les Turcs et les Austro-Hongrois avaient leurs flottilles de dirigeables et leurs hordes d’aéroplanes. Ceux-ci, plus rapides, mieux abrités contre les caprices des météores, servaient aux incursions rapides. Les deux systèmes, à l’occasion, pouvaient combattre soit entre eux, soit contre les troupes terrestres: les aérostats comportaient de l’artillerie; les aéroplanes laissaient choir des explosifs ou se livraient des combats au fusil et au revolver. Jusqu’à présent, la lutte aérienne avait été légèrement avantageuse aux Austro-Hongrois, malgré une petite infériorité numérique. Trois aéroplanes et deux dirigeables turcs s’étaient laissé surprendre et avaient été mis hors de combat.

Le 5 août, vers le déclin du jour, le feld-marschall von Eberhardt réunit son état major: malgré son optimisme, malgré son tempérament téméraire, il était inquiet. Les renseignements des éclaireurs lui montraient l’armée turque bien campée, bien armée et supérieure en nombre. Il n’était pas dans sa nature de biaiser. Il communiqua toutes les nouvelles qu’il avait reçues et conclut que seule une offensive rapide aurait raison de l’ennemi. Quelques officiers l’approuvèrent. D’autres gardèrent le silence, quelques-uns critiquèrent, avec courtoisie, mais fermement, les dispositions prises. Le principal contradicteur se trouva être le comte Zriny, qui passait à l’étranger pour le plus habile des généraux austro-hongrois.

--Si nous engageons la bataille dans les conditions présentes, conclut-il, nous serons enveloppés au bout de quelques heures... et nous pourrons nous estimer heureux si nous en sommes quittes pour laisser la moitié de l’armée aux mains de l’ennemi. L’armée austro-hongroise semble groupée pour une capitulation.

A ces mots, le généralissime se dressa, pâle de fureur froide. C’était un petit homme trapu, nerveux, dont l’énergie allait jusqu’à la férocité, une figure à la Souvarow, yeux mystiques, bouche implacable, parole énergique et brève. Il éleva sa main velue et dit:

--Une capitulation, si nous ne faisons pas notre devoir! Une victoire éclatante si nous déployons l’énergie et l’activité nécessaires!

--Que Votre Excellence me pardonne, reprit doucement Zriny, mais il ne s’agit ici ni d’activité ni d’énergie. J’entends bien que nous ferons tous notre devoir et que nous saurons mourir sans faiblesse. Mais de deux choses l’une: ou nous marchons sur l’ennemi, et alors nous courons à un massacre dont le récit éveillera la pitié même de nos pires ennemis; ou nous attendons l’attaque, et alors notre enveloppement est inévitable. Votre Excellence sait que nous ne pouvons compter sur aucune action à l’arme blanche!...

Eberhardt se mordit furieusement la moustache. Au fond, mû par d’invincibles instincts, par un atavisme hérité de toute une série d’ancêtres militaires, il gardait une sourde confiance dans le conflit direct des hommes. D’autre part, si médiocre qu’il fût comme généralissime, il avait le sentiment de l’épouvantable force destructive des nouveaux armements. Il demanda d’une voix brève:

--Alors, selon vous, que faut-il faire?

Le comte Zriny hésita une minute. Puis, un peu pâle, et baissant la voix, mais avec beaucoup de fermeté:

--Nous sommes perdus, si cette nuit même vous n’ordonnez pas la retraite...

--C’est la défaite... c’est le déshonneur, hurla Eberhardt.

--C’est le salut. Nous pouvons aller occuper, à sept lieues en arrière, un champ de bataille excellent pour la défensive, et d’où les Turcs ne pourront jamais nous déloger. Là, nous attendrons les renforts. Notre infériorité actuelle ne tient qu’à la surprise et à une mobilisation un peu lente. Mais l’Autriche-Hongrie est un réservoir d’hommes bien plus puissant que la Turquie. Nous devons finalement avoir la supériorité du nombre...

--Et si nous sommes attaqués pendant la retraite?