La Mort de la Terre, roman, suivi de contes

Part 8

Chapter 83,837 wordsPublic domain

Au printemps de cette année, murmura Louis Langrume, je lisais près de la fenêtre ouverte, lorsqu’un insecte s’abattit sur mon livre. Je vis un petit coléoptère noir, faiblement luisant, avec deux taches blanches, à peine perceptibles, à la naissance des élytres. Il demeura une demi-minute immobile, puis il agita ses pattes fines comme des traits d’encre. C’était un temps d’après pluie, tiède, avec des clairs de nuage, si j’ose ainsi dire, fou, ivre, où plantes et bestioles se hâtaient à travers leur courte destinée.

Mon petit coléoptère était là, dans l’inconnu immense, aussi loin des champs où il lui fallait trouver l’amour et la provende que moi de l’Arabie Heureuse. S’il avait de la chance, il pouvait vivre quelques jours, ou quelques semaines, et moi quelques années; il ne savait rien et je n’en savais pas davantage; un coup léger, il trépassait; mais moi-même, une chute dans l’escalier ou une brique sur le crâne suffisaient pour m’expédier au cimetière. J’eus une grande pitié de tous deux et, en tout cas, je résolus de lui faciliter sa misérable chance. Deux fois déjà, au coin du volume, il avait ouvert ses ailes de corne, sous lesquelles on en apercevait deux autres, fripées et translucides, qui avaient bien un peu l’air d’être les coins d’une minuscule chemise de batiste.

J’ouvris plus largement la fenêtre et ce geste me fit quitter des yeux le coléoptère. Quand mon attention revint à lui, je ne le vis plus. Il avait quitté la page où il trottinait, il n’était ni sur la tranche ni sur la couverture. Je consacrai trois minutes à sa recherche, sans résultat: «Il est parti!» me dis-je... Il est quelque part là-bas, dans les lacs de l’air, courant sa fortune d’atome...

* * *

Je n’y pensai plus. L’heure approchait où j’allais revoir Janine. C’était chaque fois le recommencement du monde. Auprès de Janine, je retrouvais la terre de Robinson et les vieux jardins des contes de fées, la Belle aux cheveux d’or et la princesse qui rêve devant le rouet d’ivoire, les sortilèges du Bois dormant et le Grillon du Foyer, la grande légende qui monte avec le crépuscule et la petite fable qui palpite aux étincelles des bûches de hêtre, l’étoile perdue dans l’infini et la lampe qui luit au fond de l’allée solitaire.

Quand Janine secouait le buisson étincelant de sa chevelure, c’était l’amour sauvage qui se levait, le grand et terrible amour qui dévore magnifiquement l’âme, mais quand nous parlions bas, dans le coin du petit salon émeraude, c’étaient les longs jours, la famille, l’enfant, le cycle enchanté qui a mis fin aux chasses féroces, aux chocs brusques où chaque homme, dans la nuit du passé, le plus fort, le plus rusé, finissait par répandre son sang sur la terre.

* * *

Je m’habillai donc pour aller voir Janine, je pris chez ma fleuriste une fine gerbe de roses blanches et l’auto roula vers mon destin. Le cœur me battait ainsi qu’aux premiers jours. Mais ce n’était pas le battement cruel qui accompagne les amours de conquête. C’était une palpitation exaltante, comme lorsqu’on voit, après les fleuves de l’étranger, couler un fleuve de son pays. Et j’évoquais la silhouette exacte de Janine dans le corridor, son visage argenté qui s’élevait vers le mien: je venais, ce semble, de la quitter.

* * *

Au coup de sonnette, Charles, le valet de chambre, montra son visage raide où il y avait un peu de stupeur. Il m’accueillit avec des mots vagues, qu’il parut avaler brusquement, puis me conduisit dans le petit salon émeraude. Il n’y avait personne et, la fin du jour approchant, l’ombre se tassait déjà dans les coins. J’attendis cinq minutes... je rêvassais. La lumière décroissante donnait à mes souvenirs plus de profondeur et de solennité. Quoiqu’on ne me fît jamais attendre, je n’étais pas surpris. Et je ne le fus pas davantage lorsque, au lieu de Janine, je vis paraître la gouvernante anglaise.

Elle s’avança, comme elle faisait toujours, d’un air furtif, et, sur son visage chevalin, les yeux jaunes avaient le regard très lointain que tout le monde lui connaissait.

--Monsieur Langrume, fit-elle d’une voix traînante... il y a une nouvelle dans lé maison... Il faut pas vous décourager... C’est lé volonté du Seigneur... Mlle Janine... eh bien!...

Elle toussa et secoua ses épaules pointues:

--Eh bien! elle est morte!

J’ai souvent entendu dire que lorsqu’une balle ou un coup de couteau vient d’atteindre mortellement un homme, il ne se rend aucun compte de son état. Telle l’impératrice d’Autriche, une minute avant sa fin, croyait avoir reçu un coup de poing. Mon impression fut d’abord quelque chose de semblable. Je regardai la gouvernante, je murmurai deux ou trois mots vagues. Ensuite seulement la mort de Janine entra dans mon âme et me tira un hurlement d’horreur... Je criai avec rage:

--Mais elle n’avait rien!

--Rien, fit lentement la gouvernante. Rien! Elle pouvé vivre cent ans... Elle descendait l’escalier, elle a fait un faux pas et elle est tombée... Lé médecin ne sait pas encore ce qui est cassé dans son corps...

L’Anglaise demeura longtemps en silence, puis elle dit, tout bas, comme si elle avait peur d’être entendue:

--Voulez-vous la voir?

* * *

Et je la vis. Elle était comme étendue dans la broussaille magnifique de sa chevelure. La fatalité l’avait frappée si vite que tout l’aspect de la vie était demeuré: le rythme heureux du visage, les jolis bras bien jointés, ce beau corps où la jeunesse jouait à miracle...

Je vécus là ma première agonie, la plus dure, la plus hideuse, et quand je rentrai chez moi, ah! j’eus bien de la peine à ne pas saisir le revolver qui étincelait sur la table et à fuir ce monde où «tout est vanité et rongement d’esprit».

Comme je rêvais sinistrement, je saisis le livre que je lisais naguère. Tandis que je l’ouvrais machinalement, je vis tout à coup le petit coléoptère noir. Il s’était pris entre deux pages, il avait les deux élytres entr’ouvertes: le faible poids du papier avait suffi pour l’écraser. Comme Janine, plein de son humble force, et construit en sa manière d’insecte pour vivre une pleine destinée, il avait fait un faux mouvement!

MON ENNEMI

Lorsque je «prospectais» dans le Colorado, dit le Canadien Durville, j’avais un ennemi, un grand bougre, aux yeux d’outremer et à la barbe havane, avec qui, trois fois déjà, je m’étais battu dans les bois. Je portais, en souvenir de sa haine, sept cicatrices, dues aux balles logées par lui dans ma carcasse et aux bistouris des chirurgiens. De son côté, il pouvait montrer la trace de huit blessures dont j’étais l’agent responsable. L’une, la dernière, faillit être mortelle et le coucha six semaines dans la tente-hôpital du docteur Matthews.

L’origine du conflit était une femme, une sang-brûlé, que nous nous disputâmes farouchement et qui fut mon lot pendant une année. Après quoi, elle fila, sans que je m’y opposasse, car j’en avais par-dessus la tête; elle fila, dis-je, avec un Irlandais, vers le Texas ou la Californie. Mais son exode n’éteignit pas notre querelle. Même le troisième duel, le plus acharné, eut lieu un mois plus tard. Ce fut, comme les autres, un combat loyal. Jim Charcoal m’avait averti, quarante-huit heures d’avance, qu’il m’attendrait dans le bois du Sitting-Bear, et nous échangeâmes plus de vingt balles avant qu’il ne s’abattît.

Après chaque duel, il y avait une trêve de six mois, au minimum. Dans l’intervalle, nous ne nous connaissions pas. Si le hasard nous mettait en présence, chacun détournait la tête. Jamais un mot ni une attitude injurieuse. Nous savions trop qu’un des deux finirait par avoir la peau de l’autre pour gaspiller nos gestes ou nos paroles.

* * *

Vers ce temps, une troupe de bandits fit son apparition dans la contrée. Elle rôdait dans les bois, sur les savanes ou la montagne, assassinait les mineurs isolés, pillait les fermes et même mit à sac la ville de Big-Stanton. Elle la mit à sac et fit violence aux femmes. Il est vrai que cette ville ne comptait encore que trente-sept habitants et que le jour où les bandits y pénétrèrent, toute la population était absente, sauf deux vieilles, vingt-neuf cochons et six vaches.

La présence de ces rascals nous agaçait. Nous fîmes plusieurs battues, décidés à un lynchage énergique. Par le fait, nos jeunes hommes se proposaient de les enduire de pétrole et de térébenthine, puis de les mettre rissoler sur un bon feu de sapin. Mais les battues demeurèrent infructueuses.

Un mardi du mois de mai, je me mis en route avec neuf compagnons déterminés. Nous menions deux mules chargées de pépites et de poussière d’or à la banque de Newfountain. Nos carabines et nos revolvers étaient confortablement chargés et nous possédions aussi de solides coutelas, dont nous savions nous servir. Tout alla bien jusqu’à la passe de Cinderella. C’est un lieu fauve et charmant. Il y a de grands rocs pourpres, d’où découlent des eaux argentées, et de très vieux pins qui sifflent un air de danse dans la brise. Nous avions fait «l’éclairage» nécessaire; puis il n’y avait pas d’exemple qu’on eût attaqué un peloton aussi redoutable. Déjà, nous n’étions plus qu’à un demi-mille de la sortie, lorsqu’une détonation retentit et nous vîmes Bill Shark rouler sur le sol. Ce fut un sacré moment. Nous avions beau scruter le site, et nos yeux valaient presque des yeux d’Indiens, nous n’apercevions que les pierres, les plantes, les sources et quelques oiseaux.

--_Damn it!_ cria Sam Rogers en entre-choquant ses poings de colosse.

Une deuxième détonation, le sifflement d’une balle qui me frôla presque l’oreille.

--Par terre et à l’abri! criai-je.

Un moment plus tard, nous étions tapis parmi les anfractuosités de la passe. Il y eut un long silence, suivi d’une fusillade nourrie. Cette fois, nous avions aperçu des têtes et nous pûmes riposter. Des hurlements de blessés s’élevèrent de part et d’autre... Et cela dura une demi-heure. Six de nos hommes étaient ou morts ou invalides; nous avions à coup sûr atteint un certain nombre de nos agresseurs.

Brusquement, ceux-ci chargèrent: ils pouvaient être huit. Nous tirâmes en hâte quelques cartouches, puis nous nous dressâmes pour le choc: nous étions en ce moment quatre contre six. Les revolvers bruirent, les longs bowies entrèrent dans les ventres. En fin de compte, je me trouvai acculé contre le roc, devant trois adversaires. J’étais blessé; mon sang coulait par des plaies nombreuses; je frappais au hasard. Et, ayant encore abattu un homme, je me sentis saisi, jeté contre le sol; une lame troua ma poitrine; au moment de m’évanouir, j’entendis une dernière détonation...

* * *

Naturellement, je n’ai pas la moindre idée du temps qui s’écoula entre la seconde où je perdis le sens et la seconde où je rouvris les yeux. D’abord, je ne vis pour ainsi dire rien du tout. Un brouillard flottait sur ma rétine. Puis, je discernai le feuillage d’un pin, là-haut, puis des rocs rouges et enfin un homme, à ma droite, penché, qui me considérait.

--_All right!_ dit cet homme avec flegme.

Je reconnus les yeux d’outremer et la barbe havane de Jim Charcoal, mon ennemi. Cela me fut très désagréable. Dans mon état de faiblesse, je m’imaginai que le compagnon n’était là que pour me donner le coup de grâce.

--Faites vite! lui dis-je.

--Vite! s’exclama-t-il. Rêvez-vous, camarade?

Il avait une sorte de sourire, débonnaire et victorieux. Et me prenant la main:

--_How are you?_ fit-il. Damnément faible, je calcule?

C’est vrai que j’étais un peu faible, mais en somme je ne me sentais pas mal. Un immense étonnement bouleversait ma cervelle; je murmurai:

--Que faites-vous ici, Jim?

--Vous le voyez bien, répondit-il avec bonhomie. Je vous soigne, en même temps que ces fellows, là-bas. Vous en avez tous eu pour vos pépites... sans compter ceux qui ont rincé leur tasse!

--Bon! repris-je. Mais vous n’étiez pas avec eux?

--La preuve! ricana-t-il, en me montrant deux cadavres qui gisaient à quelques yards. Ce sont ceux qui allaient vous faire votre affaire et que ce bon rifle-là a envoyés régler leur note avec le Créateur!

--Jim! m’écriai-je. Ce n’est pas vrai! Vous ne m’avez pas sauvé?

Il hocha lentement la tête. Tout à coup, il y eut en moi une joie frénétique et une telle tendresse que ce serait folie d’y comparer n’importe quelle sorte d’amour. Je saisis la main de Jim dans les miennes et j’y collai mes lèvres. Lui s’était mis à rire. Il était aussi ému que moi; un bonheur extraordinaire luisait sur sa face tannée. Pour lui aussi c’était quelque chose comme le recommencement du monde. Et il était tout à fait inutile que nous nous disions que désormais nous serions beaucoup plus que des frères l’un pour l’autre.

* * *

Voilà ce que c’est que d’avoir un bon ennemi! acheva Durville... Quant aux camarades, on réussit à en guérir cinq. Les quatre autres restèrent de l’autre côté du monde. Trois bandits étaient morts aussi. Sept demeuraient prisonniers, plus ou moins salement blessés: nos jeunes hommes firent comme ils avaient résolu. Les rascals furent enduits de pétrole et de térébenthine, puis déposés sur un bûcher de sapin. C’était vers la fin du crépuscule. Le feu prenait mal; des cris épouvantables se prolongeaient sur la face du désert, tandis que les étoiles ouvraient leurs petites corolles tremblotantes.

EN ANGLETERRE

C’est à Hampstead Heath, près de Londres, que j’appris à connaître la Société universelle de la _Dessiccation harmonique_. Par un clair après-midi de septembre, je prenais mon thé au Lion-Vert, au fond d’un jardin délicieux, à mi-côte d’une colline plantée de bruyère, d’herbe dure et d’extraordinaires chardons violets. Une brise aromatique s’élevait dans la tiédeur du jour. De petits nuages très doux jouaient à colin-maillard dans un ciel tendre,--un vol d’oiseaux migrateurs passait sur l’Occident,--de grandes colombes bleues et blanches couraient à mes pieds avec des cris de bonheur,--et il se répandait sur toute chose une grâce neuve et primitive qui parfumait mon thé et donnait une saveur incomparable à mes rôties.

De-ci, de-là, quelques bicyclistes des deux sexes goûtaient sous les glycines, avec du cresson, des winkles, du céleri, du beurre et du pain tendre.

C’est alors que la Société universelle de la _Dessiccation harmonique_ fit son entrée. Elle n’était pas très nombreuse. Elle se composait d’un fifre, d’un accordéon, d’une paire de cymbales, de trois ocarinas et d’une demi-douzaine de ladies et de gentlemen chargés de la partie vocale. Sur un drapeau mi-parti vert et rouge, on apercevait une sorte de saint Laurent sur le gril, que j’ai su depuis symboliser l’_Immortalité du corps_. Et, bien entendu, on commença par faire un peu de musique.

Aux sanglots de l’accordéon et aux soupirs du fifre, le chœur chantait:

Un jour viendra, un jour terrible, Où l’âme quittera le corps...

Puis un des gentlemen prit une chaise et se mit à nous haranguer. C’était une bonne vieille face britannique, aux yeux d’enfant, au teint frais comme un radis, au geste de poteau de chemin de fer, au grand menton opiniâtre.

Et il hurlait d’une voix suppliante:

«Oh! mes frères et mes sœurs, sortis de la poudre et qui retournerez dans la poudre, écoutez la parole divine. Méditez les paroles sacrées. Car vous vivez dans l’erreur! Vous vivez dans l’erreur, et avec vous toute l’Église d’Angleterre, et toute l’Amérique, et toutes les nations qui sont à la face de ce monde! Vous croyez à l’âme et vous ne croyez pas au corps! Vous croyez à l’âme, orgueilleux principe de vie, et vous oubliez le pauvre serviteur tiré de l’argile, qui peine, qui souffre et qui gémit! Vous croyez que l’âme aura sa récompense et vous faites porter tout l’effort par son esclave misérable! Vous proclamez l’immortalité de l’une et vous condamnez l’autre au néant. Et cependant, ô mes frères et mes sœurs! elles sont suffisamment claires, elles sont suffisamment éloquentes, les paroles du Livre sacré,--les divines paroles qui nous convient, au jour du grand jugement, au jour de la Résurrection éternelle, dans la vallée de Josaphat. Et les paroles de saint Paul aussi portent avec elles une lumière éblouissante. «Il faut, dit-il, que ce corps corruptible soit revêtu de l’incorruptibilité, et que ce corps mortel soit revêtu de l’immortalité.» Par quelle cécité étrange avons-nous pu, après un tel enseignement, être conduits à donner au corps, à ce corps fait pour une si glorieuse destinée, une sépulture qui le livre à la destruction, qui le jette en pâture aux vers? Comment n’avons-nous pas compris que nous devions conserver plus précieusement cette enveloppe _immortelle_ que tous les trésors de la terre?»

* * *

L’orateur développa quelque temps ce thème, avec l’honorable monotonie et la patience de répétition qui jettent un si bel éclat sur l’éloquence britannique. Puis il conclut, avec une voix pleine de larmes:

«Abjurez la longue erreur de vos ancêtres. Donnez enfin à l’ensevelissement du corps les soins sacrés qu’il mérite. Comme les anciens Égyptiens qui eurent le pressentiment de la vérité, que vos cimetières deviennent de véritables nécropoles, où le corps incorruptible puisse attendre le jour du jugement. Faites mieux. Réclamez avec nous, à tous les gouvernements chrétiens, l’achat de la vallée de Josaphat. Creusons, bâtissons-y une immense cité souterraine--et que nos chers morts y reposent, prêts à se lever au premier signal de la trompette divine!»

* * *

Il dit, et les cymbales enflèrent leurs voix menaçantes, les ocarinas modulèrent:

Un jour viendra, un jour terrible...

Puis un deuxième gentleman monta sur la chaise. C’était le chimiste de la bande. Il nous initia aux douceurs de la _Dessiccation harmonique_. Il nous enseigna l’art de conserver nos semblables par des saumures ingénieuses et des cuissons graduées, sans perdre une seule de leurs fibres:

«Car les Égyptiens, chères sœurs et chers frères, sacrifiaient la cervelle et les viscères, dépôts sacrés de la vie, pour ne laisser qu’une forme vide...»

Encore la voix plaintive du fifre et les pleurs de l’accordéon, puis les membres de la _Dessiccation harmonique_ marchèrent à l’ennemi avec des formules--les _pledge_--et de petits encriers portatifs. Et je vis devant moi une de ces filles émouvantes à qui les artistes invisibles prodiguèrent la magie des belles lignes, la pulpe des chairs divines et la douce superbe des gestes. Elle jeta sur moi le rets lumineux de son regard; je me sentis captif de tous les sortilèges qui menèrent les hommes à la guerre, au crime et à la folie.

--Oh! joignez-vous, dit-elle d’une voix d’harmonica, à ceux qui veulent sauver le corps...

Je contemplais un rayon qui se glissait sur l’aurore de sa chevelure. Elle me tendit une formule où je lus:

SOCIÉTÉ UNIVERSELLE DE LA DESSICCATION HARMONIQUE

Groupe promoteur de Hampstead Heath.

_Il ressuscitera dans sa gloire._

«Je soussigné (nom et prénoms), déclare adhérer à la _Société Universelle de la Dessiccation harmonique_, et donner ordre à mes parents, à mes amis, à mes héritiers, de faire préparer mon corps, après mon décès, selon la formule du docteur W.-E.-G. Harbour.

«Je m’engage à réclamer par toutes voies, aux gouvernements, l’acquisition de la vallée de Josaphat, pour servir de sépulture à l’humanité chrétienne.»

* * *

Je regardai un instant les beaux yeux frais. J’eus au cœur une peine étrange. Il me parut si dur que cette fille des hommes passât sur la terre sans que j’eusse eu d’elle au moins je ne sais quel souvenir de tendresse! Et l’idée me vint sans transition, ironique et tendre, que peut-être la _Dessiccation harmonique_ servirait à me donner un enivrement plus doux que l’arrivée du printemps sur les prairies.

Je feignis de lire et de relire le _pledge_, puis je dis avec tremblement:

--Je ne crois pas que _mon_ corps soit immortel... Non, en vérité, je ne le crois pas! Mais il m’est agréable de croire que le vôtre ne doit jamais périr,--pas plus que la Victoire de Samothrace.

Elle sourit, telle quelque fraîche nymphe, fille du fleuve Simoïs ou du Caystre. Et j’ajoutai:

--Conseillez-vous à l’incrédule de signer?

--Mais cela ne peut lui faire aucun mal. Quand bien même le corps mourrait tout entier, une sépulture plus digne ne saurait nuire au salut!

--Ce sera tout de même un petit sacrifice, dis-je; que me donnerez-vous en échange?...

Elle demeura silencieuse, un peu rougissante sous le feu d’admiration de mon regard. Et j’ajoutai:

--Si je signe, ne me donnerez-vous pas un baiser?

Elle baissa la tête, puis, agile et légère comme une petite chasseresse, elle courut au vieux gentleman qui avait discouru le premier. Elle lui parla dans l’oreille. Il fit un geste d’impatience et répondit assez haut pour que je pusse l’entendre:

--Eh bien! Lizzie, mais sûrement... Comment pourriez-vous hésiter? Sauvez son corps, _darling_... Sauvez son corps!

Elle vint,--elle porta vers moi son odeur charmante et le petit bruit de sa robe,--elle pencha cette bouche qui méritait de perdre mille vaisseaux creux, et dans un enivrement d’extase, je devins un fervent de la _Dessiccation harmonique_, un partisan décidé de l’acquisition de la vallée de Josaphat--cependant que la musique reprenait:

Un jour viendra, un jour terrible, Où l’âme quittera le corps...

LE DORMEUR

Au coin de la haie, vers une heure, protégé par une ombre maigre, l’ouvrier étameur s’était endormi.

Il reposait en croix, la bouche béante, soufflant en paix dans la chaleur. Sa grande face fauve, poilue à foison, lustrée par la sueur, avait un air de bonté. Toute une philosophie de labeur, de vie humble, utile, honnête, sourdait du sommeil de ce pauvre homme.

Un peu plus loin, au bord d’un champ déjà fauché, au détour d’un petit mamelon, les braises d’un foyer de bois gardaient une forte incandescence, et l’étain, dans la petite poêle réfractaire, était fondu. Tout autour, c’étaient des casseroles, des marmites, des seaux troués attendant le travail de l’ouvrier.

Cependant le grand soleil faisait crépiter les chaumes secs, gerçait la terre, buvait la fraîcheur, et l’accablement tenait les hommes et les bêtes couchés.

Un bruit de petits pas vibra dans le sentier, un enfant de quatre ans parut, en sabots, la tête nue, avec des yeux candides, mi-fermés et clignotant dans la trop âpre lumière.

L’homme ne s’éveilla pas et l’enfant se mit à le considérer, ébahi, mi-rieur, mi-craintif. Surtout la bouche du dormeur l’intéressait. Elle était large ouverte, garnie de dents puissantes; et le petit se pencha dessus, regarda dans ce trou noir, curieusement. A chaque respiration, la langue remuait, quelque chose s’abaissait et se relevait au fond, tandis que de longs poils de moustache tremblotaient comme des antennes de grillon.

Cependant, par intervalles, le capricieux petit contemplateur se relevait, faisait quelques pas dans le sentier de fine terre battue, cueillait un coquelicot entre les chaumes, riant d’aise au beau firmament. Sur la plaine superbe où s’étalait la moisson d’un sol fertilisé par un siècle de labeur, personne encore n’avait repris la faux. L’enfant effeuillait impitoyablement la caduque, l’éblouissante fleur des blés, essayait de fixer le soleil, écoutait le susurrement des moucherons grisés de pleine vie. Une obsession bizarre, une tentation de fruit défendu le ramenait toujours à la bouche de l’ouvrier. Et la créature d’aube mi-agenouillée, silencieuse, les yeux attentifs, semblait rêver à des choses mystérieuses.

Mais voilà que près du champ fauché, au détour du petit mamelon, les casseroles éveillèrent sa jeune curiosité. Il y alla.

Déjà le feu diminuait, des braises s’endormaient grisonnantes. L’étain pourtant gardait la température de fusion.

Alors l’enfant, gauchement, prit le manche du creuset, répandant quelques gouttes du liquide effroyable, et il marcha plein de joie, un frais sourire aux lèvres, la prunelle espiègle.

Il dormait toujours, l’étameur, dans une immobilité sereine: il semblait si bon, si doux, si digne d’une vie heureuse!