La Mort de la Terre, roman, suivi de contes

Part 7

Chapter 73,820 wordsPublic domain

Longtemps, il la contempla. Elle lui avait révélé la poésie des anciens âges; des rêves d’une jeunesse extraordinaire transfiguraient la morne planète; Erê était l’amour, dans ce qu’il a de vaste, de pur et presque d’éternel. Et, lorsqu’il la tenait dans ses bras, il lui semblait voir revivre une race neuve et innombrable.

--Erê! Erê! murmura-t-il... Erê, fraîcheur du monde! Erê, dernier songe des hommes!

Puis, son âme se raidit. Il posa sur les cheveux de sa compagne un baiser amer et farouche, il se remit au travail.

Successivement, il les ramena tous. Le minéral s’était montré moins féroce pour eux que pour la jeune femme; il leur avait épargné la mort lente, l’émiettement intolérable des énergies. Les blocs avaient broyé les crânes, ouvert les cœurs, écrasé les torses....

Alors, Targ s’abattit sur le sol et pleura sans fin. La douleur était en lui, vaste comme le monde. Il se repentait amèrement d’avoir lutté contre la fatalité inexorable. Et les paroles de la femme mourante, aux Terres-Rouges, retentissaient à travers sa peine comme le glas de l’immensité...

Une main lui toucha l’épaule. Il se dressa en sursaut; il vit Arva, penchée sur lui, livide et chancelante. Elle était si accablée qu’aucune larme ne lui venait aux paupières; mais tout le désespoir possible aux faibles créatures dilatait ses pupilles. Elle murmurait d’une voix sans timbre:

--Il faut mourir! Il faut mourir!

Leurs yeux se pénétrèrent. Ils s’étaient aimés, profondément, chaque jour de leur vie, à travers toute la réalité et tous les rêves. Les mêmes espérances leur avaient été passionnément communes et, dans la misère infinie, leur souffrance était encore fraternelle.

--Il faut mourir! répéta-t-il comme un écho.

Puis, ils s’étreignirent et, pour la dernière fois, deux poitrines humaines battirent l’une contre l’autre...

Alors, en silence, elle porta à ses lèvres le tube d’iridium qui ne la quittait jamais... Comme la dose était massive et la faiblesse d’Arva extrême, l’euthanasie dura peu de minutes.

--La mort, la mort, balbutiait l’agonisante. Oh! comment avons-nous pu la craindre!

Ses yeux s’obscurcirent, une lassitude heureuse détendit ses lèvres, et sa pensée était complètement évanouie, lorsque le dernier souffle s’exhala de sa poitrine.

Et il n’y avait plus qu’un seul homme sur la terre.

Assis sur un bloc de porphyre, il demeura enseveli dans sa tristesse et dans son rêve. Il refaisait, une fois encore, le grand voyage vers l’amont des temps, qui avait si ardemment exalté son âme... Et, d’abord, il revit la mer primitive, tiède encore, où la vie foisonnait, inconsciente et insensible. Puis vinrent les créatures aveugles et sourdes, extraordinaires d’énergie et d’une fécondité sans bornes. La vision naquit, la divine lumière créa ses temples minuscules; les êtres nés du Soleil connurent son existence. Et la terre ferme apparut. Les peuples de l’eau s’y répandirent, vagues, confus et taciturnes. Pendant trois mille siècles, ils créèrent les formes subtiles. Les insectes, les batraciens et les reptiles connurent les forêts de la fougère géante, le pullulement des calamites et des sagittaires. Quand les arbres avancèrent leurs torses magnifiques, alors aussi se montrèrent d’immenses reptiles. Les Dinosauriens avaient la taille des cèdres, les Ptérodactyles planaient sur les formidables marécages... En ces âges naissent, chétifs, gourds et stupides, les premiers mammifères. Ils rôdent, misérables, et si petits qu’il en eût fallu cent mille pour faire le poids d’un iguanodon. Durant d’interminables millénaires, leur existence demeure imperceptible et presque dérisoire. Ils croissent, pourtant. L’heure vient où c’est leur tour, où leurs espèces se lèvent en force à tous les détours de la savane, dans toutes les pénombres des futaies. C’est eux, maintenant, qui font figure de colosses. Le dinothérium, l’éléphant antique, les rhinocéros cuirassés comme les vieux chênes, les hippopotames aux ventres insatiables, l’urus, l’aurochs, le machaerodus, le lion géant et le lion jaune, le tigre, l’ours des cavernes, et la baleine, aussi massive que plusieurs diplodocus, et le cachalot dont la bouche est une caverne, aspirent les énergies éparses.

Puis, la planète laissa prospérer l’homme: son règne fut le plus féroce, le plus puissant--et le dernier. Il fut le destructeur prodigieux de la vie. Les forêts moururent et leurs hôtes sans nombre, toute bête fut exterminée ou avilie. Et il y eut un temps où les énergies subtiles et les minéraux obscurs semblèrent eux-mêmes esclaves; le vainqueur capta jusqu’à la force mystérieuse qui a assemblé les atomes.

--Cette frénésie même annonçait la mort de la terre..., la mort de la terre pour _notre_ Règne! murmura doucement Targ.

Un frisson secoua sa douleur. Il songea que ce qui subsistait encore de sa chair s’était transmis, _sans arrêt_, depuis les origines. Quelque chose qui avait vécu dans la mer primitive, sur les limons naissants, dans les marécages, dans les forêts, au sein des savanes, et parmi les cités innombrables de l’homme, ne s’était jamais interrompu jusqu’à lui... Et voilà! Il était le seul homme qui palpitât sur la face, redevenue immense, de la terre!...

La nuit venait. Le firmament montra ces feux charmants qu’avaient connus les yeux de trillions d’hommes. Il ne restait que deux yeux pour les contempler!... Targ dénombra ceux qu’il avait préférés aux autres, puis il vit encore se lever l’astre ruineux, l’astre troué, argentin et légendaire, vers lequel il leva ses mains tristes...

Il eut un dernier sanglot; la mort entra dans son cœur et, se refusant l’euthanasie, il sortit des ruines, il alla s’étendre dans l’oasis, parmi les ferromagnétaux.

Ensuite, humblement, quelques parcelles de la dernière vie humaine entrèrent dans la Vie Nouvelle.

CONTES

PREMIÈRE SÉRIE

LE HANNETON

La folle ouvrit ses belles lèvres roses et éclata de rire.

--Je l’ai! dit-elle.

--Quoi? dit le gardien.

Le gardien était fait de gros matériaux. Il avait une peau spongieuse, des pores sales, un nez granulé à narines étroites. Son œil brillait comme de la porcelaine et en avait l’opacité. Il était curieux d’en comparer le bleu de turquoise avec la clarté saphirine des yeux de la folle. Elle était tissue tout entière de délicates fibres. L’épiderme fin recevait continuellement les chocs des nerfs. Blanche et pâle, la folle cachait dans une forme divine le trouble de son esprit.

--Mon hanneton! répondit-elle.

Le gardien cligna de l’œil. Le hanneton de la folle ne le fâchait pas. Ce n’était pas un méchant homme. Il douchait à la rigueur, gagnait quelques liards sur le pain des fous, aimait assez à cingler les furieux ou les obstinés, mais on pouvait vivre avec lui. Il avait la nonchalance grave des hercules. L’explosion d’un fou furieux le faisait rire. Nul nerf ne prévalait contre ses énormes muscles.

--Et où ça? demanda-t-il.

--Ici! répondit-elle en montrant un trou dans la muraille.

Un trou dans la muraille! L’excellent gardien fut ennuyé.

--Faudra pas faire de trous, grommela-t-il.

Cela dit, il entra brutalement dans la loge, et donna une claque sur une joue ineffable. La folle se repentit de lui avoir montré le trou, mais c’était une folle peu rusée encore. Ce n’est pas le vieux fou du numéro 20 qui aurait agi comme cela! On n’avait jamais pu découvrir ses collections de pierres précieuses, et pourtant il savait bien!... Mais, lui, trop malin pour se trahir.

Le gardien regardait le trou. Il plongea les doigts: il n’y trouva pas de hanneton. Il parut pensif à la façon d’un bœuf, puis gratta doucement son occiput.

--Ne mettez pas mon hanneton dans votre tête! dit la folle en pleurant.

Elle voulait fouiller dans les cheveux de l’homme là où il s’était gratté.

--Chut! la folle, gronda-t-il.

Elle se retira dans un coin. Elle sanglotait. Ses cheveux buvaient ses larmes.

--Il faut vous taire, dit-il nettement.

Elle regarda avidement la tête grossière du gardien.

--Je le vois! s’écria-t-elle en riant.

Elle montrait les crins rudes qui couvraient le crâne officiel. L’autre y porta machinalement la main.

Les yeux de la folle se dilatèrent, elle se repentit de nouveau:

--Ne l’écrasez pas! supplia-t-elle.

Elle éclata d’un fou rire: il ne l’avait pas écrasé! Les yeux opaques se fixèrent sur les yeux clairs.

Ce fut un tableau d’intense clair-obscur, de la finesse de la folle à la massivité du brave homme.

--Allons! soyez sage, et surtout ne faites plus de trous.

Il parlait paternellement, sur le bord de la loge, avec un rayon de soleil dans le dos.

--Rendez-le-moi! Oh! s’il vous plaît!

--Bon! bon! pas de bêtises.

Il sortit.

La folle essuya ses larmes et se mit au fond, dans l’angle des murailles. Elle était très grave. Derrière son joli front, qui se ridait alternativement, il parut se faire un remarquable travail de pensée.

La folle ne parla plus du hanneton. Le trou lui fut pardonné après que le gardien lui eut retenu un pain, qui fut consacré à la famille de cet excellent homme. Elle baissait vivement les yeux dès qu’il entrait dans sa loge. Belle, la poitrine tremblante, le saphir de ses yeux jetant des feux entre ses cils baissés, elle se tenait bien tranquille, tandis qu’il visitait la cellule.

Il n’était pas méticuleux, faisait grossement l’inspection.

--Bon! bon! disait-il.

Sa voix bovine la faisait tressaillir. Parfois il lui parlait. C’était un drôle de duo. Par ces beaux jours,--juin, juillet--il y avait le plus souvent un angle de soleil dans la loge.

Quand il avait le dos tourné, elle levait sournoisement les yeux, elle jetait un long regard, avide, passionné, sur la tête crépue.

Une fois le gardien s’en avisa.

--Ah! la folle, cria-t-il en riant.

Il n’avait pas oublié le hanneton. Il commit une espièglerie.

--Oui, oui, il est... là!

Il montrait une place, un peu derrière la tempe. Elle tressauta, ses prunelles eurent un jeu extraordinaire de désir, de colère.

Avant de partir, il alla un instant au grillage. La grande cour était reluisante. Entre les dalles, du mouron et de l’herbe croissaient en abondance. Un petit jardinet, au milieu, développait une mosaïque de géraniums alternés de plantes charnues. Une grosse boule métallique brillait comme un soleil, et une poule grise picorait au milieu de poussins jaunes. Une odeur émanait de tout cela, une odeur d’aromates plutôt qu’un parfum.

Elle vint, la folle, si légère! Ses joues étaient enflammées, ses narines frissonnantes. Elle vint, sa jolie main s’allongea, lentement, une main de travaux exquis. Cette main, ces doigts ravissants frôlèrent la grosse chevelure du gardien. Il se tourna. Il avait sa mine majestueuse de pion qui veut de l’ordre.

--Qu’est-ce que c’est que ça! fit-il tout grondant.

Au nom de la raison, il dauba du plat de la main sur l’épaule de la folle.

Elle le regarda, furieuse.

--Ah! gare! dit-il.

Elle trembla. Puis, avec la ruse des fous et des enfants, elle eut son plus doux sourire.

--Là! murmura-t-il, ne faisons pas de bêtises!

L’épais gaillard disparut, laissant toute frissonnante la merveille de beauté, de grâce et de folie.

Pendant tout un été, la folle fut sombre. Elle veillait tard. Ses yeux grandirent, dans une pâleur fatiguée. Elle avait l’air d’un savant qui, creusant trop un problème, y laisse sa santé et sa force. Deux fois, elle reçut des douches pour avoir tapagé nocturnement. Elle devint extrêmement circonspecte. Pourtant, si le gardien lui parlait, elle avait son grand rire frais. Le brave homme ne remarqua pas de notes grimaçantes dans le cristal, n’ayant pas l’oreille créée pour ces minuties. Un jour, il crut voir la folle tripoter aux barreaux. Il entra, examina, ne vit rien.

Elle devint plus prudente encore. Elle causait raisonnablement, elle répondait aux questions avec sens. Le gardien fit venir deux ou trois fois le directeur, doutant qu’elle fût encore folle, mais le directeur le rassura.

C’était un vieux praticien qui avait étudié la folie dans sa poche: sa bourse donnait des indications mathématiques sur le degré d’aliénation mentale de ses hôtes. Quoique ne comptant pas sans ses hôtes, il comptait deux fois.

Donc, le bon gardien, satisfait, prenait avec la folle ses aises. Sage, douce, obéissante, elle ne le gênait guère. Elle mangeait fort peu: le gardien n’y trouvait rien à redire, son honnête famille en profitait.

L’automne arriva. A travers ses minces, mais nombreux carreaux, la folle vit l’année grisonner. Bien des nues passèrent entre les horizons. Des feuilles lui arrivaient quelquefois, pauvres choses mortes et recroquevillées, où restaient les délicates nervures de la vie. Les géraniums moururent, les plantes grasses rentrèrent chez le directeur. Les moineaux commencèrent à connaître la faim. Elle voyait leurs bandes errer dans la cour, leurs petits corps roux frissonner au bord des corniches, elle entendait de minces cris, cris de détresse, qu’ils poussaient en hérissant leurs plumes. Elle leur aurait volontiers jeté des miettes, mais le gardien pensait à sa famille.

On la laissait tranquille. Elle maigrit encore et paraissait songer à toutes sortes de choses graves. Le saphir de l’œil brillait de fièvre, de la fièvre des grandes préoccupations. Il y avait pourtant un espoir là, cette lueur sereine dans la tempête qu’on découvre chez les grands travailleurs qui ont l’espoir d’arriver.

La folle se mit à détester la lune. La nuit, croissant ou orbe, elle venait par les barreaux, éparpillant dans la loge sa lumière curieuse. La folle s’irritait quand elle voyait l’œil d’argent cligner devant les fenêtres. Elle savait bien que la lune est là pour tous, calme, impartiale, mais ses nerfs l’emportaient sur sa raison. Dès que l’astre escaladait le bleu, elle frissonnait, prise de névrose. Ses yeux clairs papillotaient, une rougeur montait à son front et, découragée, elle se jetait sur son lit, où elle restait à pleurer intérieurement.

La lune disparut, de la cendre plein sa face. Pendant la syzygie, la folle respira: elle ne craignait plus la venue inopinée du regard d’argent.

Elle devint alors extraordinairement active, d’une activité furtive, précautionneuse et si patiente! On la surveillait de moins en moins, sa dissimulation l’ayant faite maîtresse de la confiance entière des gardiens. Elle put achever sa longue tâche, l’œuvre patiente des mois, le rongement insensible de l’insecte qui traverse le noyer ou le chêne.

Une nuit, oh! bien noire! pleine de nues qui naviguaient sur le firmament, une silhouette légère passa par les barreaux descellés d’une cellule et descendit dans la cour. Elle alla tout droit, sans hésiter, malgré les ténèbres, car, dans la lente élaboration de l’œuvre, tout avait été calculé, recalculé, avec la triple patience de l’obsession, de la solitude et de l’emprisonnement. Elle dépassa le carré jardiné. L’ombre forte la voilait; elle y glissait avec la précision silencieuse des chats. Le ciel lui soufflait aux cheveux. Elle levait son front de captive sous l’air libre, humait brèvement.

La blancheur de sa face était son seul péril. Les rares rayons y rejaillissaient et la faisaient saillir vaguement sur le noir. Elle y jeta ses cheveux, à travers lesquels les deux saphirs luisaient comme des lampyres.

Elle s’arrêta. Un mur était là, pâle sur l’ombre, avec ses portes et ses fenêtres. Comment ouvrit-elle une porte? La serrure eut un bruit faible, comme un cri bref de souris, puis un rectangle noir s’enfonça.

Silence. Les nues coulaient sur les étoiles, les noyaient, puis les laissaient reparaître sur les îlots d’azur. Un oiseau noctambule soupirait, derrière les murs. Des feuilles se roulaient sèchement.

Puis, du morne bâtiment, une clameur sortit, un grand hurlement. Les fous, nerveux, au sommeil léger, s’éveillèrent, et des cris partirent des loges. La terreur augmenta; les frénétiques collèrent leurs fronts aux barreaux, les verbeux expliquèrent leurs théories et d’autres riaient, chantaient, dans une cacophonie formidable.

De loge en loge, au fond des ombres sinistres, les cervelles troubles s’ouvrirent au monde inharmonique des idées folles.

Scène affreusement bestiale, humaine cependant, où les cris sombres de l’animal sortaient de la poitrine des hommes, dialogues vertigineux entre les barreaux, corps frénétiques en proie aux magnétismes du nerf, misérables frappant horriblement leurs crânes contre les murailles.

Mais des portes s’ouvrirent. Le directeur parut parmi les gardiens. Il croyait à quelque évasion en masse et tremblait. Une voix raisonnable vint à lui.

--Ici, monsieur, ici!

Une femme, sur le seuil d’une porte, élevait une petite lampe de laiton. Des enfants s’accrochaient à sa jupe. Le directeur reconnut la femme du gardien Désambre. Il s’approcha.

La femme commençait une litanie pleureuse. Elle ne savait pas! Ils dormaient. Tout à coup, son mari s’était redressé en criant, puis était retombé. Quelque chose avait alors traversé la chambre. Son mari ne criait plus. Elle avait entendu un pas descendre les escaliers. Le gardien était immobile, avec un grand clou dans la tête. Il n’avait plus remué. Il devait être mort.

Le directeur monta. Il trouva l’homme replié nerveusement, les mains au front, trépassé, une sorte de clou sans tête fiché obliquement dans la tempe gauche. Point de sang. Une fine éraflure rasait le sourcil droit.

Cette nuit même, on visita les loges. Le mouvement des torches dans l’ombre de la cour fut une fête pour les fous. Il ne se trouva personne d’aussi calme que la folle. Elle dormait. Elle s’éveilla avec un sourire superbe. Ses yeux furent éblouissants à la lumière rouge des flambeaux, et pleins d’une joie profonde, d’une sérénité transparente. Comme le directeur entrait, elle poussa son front hors de son lit, en rejetant sa ruisselante chevelure.

--Je l’ai! Je l’ai! cria-t-elle.

Le directeur faillit sourire, malgré son ennui. Il regarda la face reposée, la paix enfantine de la jolie créature.

--Elle a bien dormi! murmura cet homme expérimenté.

Londres, novembre 1875.

LA MÈRE

Louis Ramières déposa sa fourchette et cessa de manger. Il avait l’air dur et maussade; un grand pli creusait son front lisse. C’était un joli jeune homme par la chevelure bien plantée, l’œil taillé avec art, les joues fines et la structure correcte. Sa mère le considérait avec crainte et admiration. D’avoir de tout temps souffert pour lui et par lui, elle l’aimait davantage. Et elle mettait en lui son orgueil, son espérance, tout le présent et tout l’avenir.

Pour la troisième fois, elle l’interrogeait. Il se décida à répondre:

--Il vaudrait mieux n’en pas parler, puisque nous ne pouvons qu’en souffrir l’un et l’autre. Enfin, puisque tu le veux. J’ai vu tantôt, au cercle, le père d’Hélène. Il sait, bien entendu, que j’aime sa fille, ce qui n’est rien... Mais il sait aussi qu’elle m’aime. Alors, il m’a parlé très franchement. Il me la donnerait si j’apportais deux cent cinquante mille francs, qui constitueraient une part d’association dans sa maison... du quinze, du vingt pour cent.

Il se tut, plein d’amertume. Mme Ramières réfléchissait, éperdue. C’est vrai que c’était le sauvetage et pour toute la vie. La maison Hugo-Lambert était quelque chose d’aussi solide, en son genre, que la Banque de France. D’ailleurs, tout autour, une famille richissime dont Hélène devait hériter un jour.

--Ah! soupira-t-elle... si nous _les_ avions!

--Mais nous ne _les_ avons pas, fit-il durement.

Ils les avaient possédés, cependant, et même plus du double. C’est par Louis qu’ils avaient disparu. Il avait vécu sept années formidables. Rien n’avait pu modérer sa fougue, et comme elle était incroyablement faible, même un peu imprévoyante, Mme Ramières n’avait rien su lui refuser.

Quand il admit--car il s’était longtemps obstiné à croire que sa mère lui cachait des ressources--quand il admit, vaincu par l’évidence, que la ruine était proche, il eut un coup de désespoir. Ce désespoir le mena au jeu. Pendant plusieurs mois, il vécut en halluciné, sûr qu’il allait rattraper la fortune perdue. Puis, ce fut la fin, il n’y eut plus d’argent liquide, plus même de bijoux précieux. Rien ne demeurait qu’une rente viagère, dont le capital était incessible jusqu’à la mort de Mme Ramières.

Cela l’avait dégrisé; il avait soudain montré de la prudence. Il menait maintenant une existence froide et calculée, attentif seulement à garder l’élégance du costume. Il avait d’ailleurs l’instinct le plus sûr de cette élégance; par là même, il savait se la procurer à bien meilleur compte que les gens qui s’en rapportent aux fournisseurs. En sorte qu’extérieurement rien ne trahissait sa déchéance. Il continuait à fréquenter assidûment le monde, qui ne lui coûtait que quelques sacs de bonbons et quelques fleurs; il fuyait les lieux de dépense. Toutefois, pour sauver la face, il n’avait pas déserté son club.

De son côté, Mme Ramières s’appliquait passionnément à l’économie. Elle réalisait ces miracles que savent réaliser les femmes qui ne cessent de s’occuper de leur intérieur. La ruine demeurait inaperçue. L’on soupçonnait tout au plus quelques pertes menues.

* * *

--C’est vrai, nous ne les avons pas! soupira Mme Ramières.

Et elle jetait à son fils un regard humble et tendre qui demandait pardon.

--Ah! reprit-elle, si je pouvais céder le capital de ma rente...

Les yeux de Louis flambèrent. L’être violent et avide qu’il était se peignit tout entier sur sa face contractée et sa bouche presque sauvage. Ce fut une tempête de désir qui se termina dans une rage:

--Mais tu ne peux pas! dit-il d’un ton brutal. Alors, à quoi bon en parler?

--Ah! fit-elle plaintivement, ma mort seule...

Leurs regards se rencontrèrent. Dans l’éclair de cette minute, elle vit distinctement que celui pour qui elle avait fait tous les sacrifices et consenti à tous les chagrins, l’être qu’elle aimait plus qu’elle-même, aurait été heureux de cette mort... Elle détourna la tête, épouvantée; ses yeux se remplirent de larmes.

* * *

Tout le soir, pendant qu’il était sorti, elle ne cessa d’y songer. C’était, au tréfonds, quelque chose qui déjà la tuait, l’arrêt d’un juge mystérieux et implacable. Elle se disait que maintenant elle verrait le souhait dans chacun des actes de Louis et chacune de ses paroles; le plus intime de son existence en serait empoisonné. Comme elle n’avait, depuis bien longtemps, plus de sentiments qui ne fussent un reflet des sentiments de son fils, chaque fois qu’elle goûterait une joie innocente, chaque fois qu’il lui viendrait une heure douce, tout se glacerait soudain à l’idée sinistre. Alors, c’était fini! Il n’y aurait plus de soleil du matin, plus de roses, plus de crépuscule d’été sur la plage ou la terrasse, plus d’intimité fine au foyer d’hiver, plus de livres, ni de voyages, ni de présent, ni d’avenir. Elle serait jusqu’à sa dernière heure celle dont la mort est attendue, celle dont la fin doit faire le bonheur de sa descendance. Était-ce encore vivre?...

Le soir passa, minuit pleura sur Saint-François-Xavier, et Mme Ramières était toujours là, sous le bloc de la destinée. Elle attendait maintenant le retour de Louis avec un triste cœur qui s’éveillait par saccades. Lorsqu’il ouvrit la porte du corridor, elle se dressa, elle marcha à sa rencontre; et pour avoir un baiser, un baiser franc et presque filial, elle balbutia:

--J’ai un projet, mon grand garçon, quelque chose à quoi nous n’avions pas encore songé... Espère... et embrasse bien ta vieille maman!

Il la considéra, d’abord surpris; mais comme tous les êtres, il était prompt à l’illusion: de songer que peut-être il aurait la fiancée et la fortune, son cœur s’enfla d’une tendresse, il rendit sans compter l’étreinte.

--Demain! Je te dirai demain! s’écria-t-elle en se sauvant dans sa chambre.

La porte verrouillée, en hâte, ne voulant pas perdre la tiédeur des lèvres du fils sur sa joue, elle ouvrit la petite pharmacie, elle y saisit le flacon de laudanum et, d’une grande gorgée, fit disparaître l’obstacle qui barrait la route de Louis Ramières.

LA PETITE AVENTURE