La Mort de la Terre, roman, suivi de contes

Part 6

Chapter 63,589 wordsPublic domain

Elle semblait immuable. Telle ils l’avaient quittée, telle elle se profilait au foyer de leurs oculaires. Les demeures d’arcum miroitaient au soleil, on apercevait les plates-formes des ondifères, les remises des motrices et des planeurs, les transformateurs d’énergie, les machines colossales ou délicates, les appareils qui puisaient naguère l’eau aux entrailles du sol et les champs où poussèrent les dernières plantes... Partout demeurait l’image de la puissance et de la subtilité humaines. Au premier signal, des forces incalculables pouvaient être déchaînées, puis asservies, d’énormes travaux accomplis. Tant de ressources demeuraient aussi inutiles que la palpitation d’un rayon dans l’éther infini! L’impuissance de l’homme était dans sa structure même: né avec l’eau, il s’évanouissait avec elle.

Pendant quelques minutes, les planeurs voguèrent par-dessus l’oasis. Elle semblait déserte. Aucun homme, aucune femme, aucun enfant ne se montrait au seuil des demeures, sur les chemins ni sur les champs incultes. Et cette solitude glaçait l’âme des visiteurs.

--Seraient-ils morts enfin? murmura Arva.

--Peut-être! répondit Targ.

Les planeurs descendirent, jusqu’à frôler le haut des maisons et les plates-formes des planétaires. C’était le silence et l’immobilité d’une nécropole. L’air, assoupi, ne mouvait pas même la poussière; seules des bandes de ferromagnétaux s’agitaient avec lenteur.

Targ se décida à descendre sur une plate-forme et fit vibrer le transmetteur d’un ondifère; un appel puissant se répéta de conque en conque.

--Des hommes! s’écria soudain Arva.

Targ reprit son vol. Il vit deux personnages au seuil d’une demeure et, pendant quelques minutes, hésita à les interpeller. Quoique les habitants de l’oasis ne formassent plus qu’un groupe pitoyable, Targ vénérait en eux son Espèce et respectait la loi. Celle-ci était gravée dans chacune de ses fibres; elle lui apparaissait profonde comme la vie même, redoutable et tutélaire, infiniment sage, inviolable. Et, puisqu’elle l’exilait à jamais des Terres-Rouges, il s’inclinait devant elle.

Aussi sa voix trembla-t-elle, lorsqu’il s’adressa à ceux qui venaient d’apparaître.

--Combien y a-t-il de vivants dans l’oasis?

Les deux hommes élevèrent des visages pâles, qui exprimaient une étrange sérénité. Puis, l’un d’eux répondit:

--Nous sommes cinq encore... Ce soir, nous serons délivrés!

Le cœur du veilleur se serra. Il reconnaissait, dans les regards qui croisaient le sien, la lueur brumeuse de l’euthanasie.

--Pouvons-nous descendre? fit-il humblement. La loi nous exile.

--La loi est finie! murmura le deuxième homme. Elle a disparu au moment où nous avons accepté la grande guérison...

Au bruit des voix, trois autres vivants parurent, deux hommes et une jeune femme. Tous considéraient les planeurs d’un air d’extase.

Alors, Targ et Arva atterrirent.

Il y eut un court silence. Le veilleur examinait avidement les derniers de ses semblables. La mort était en eux; aucun remède ne pouvait combattre les poisons délicieux de l’euthanasie.

La femme, toute jeune, était de beaucoup la plus pâle des cinq. Hier encore, elle portait l’avenir, aujourd’hui, elle était plus vieille qu’une centenaire. Et Targ s’exclama:

--Pourquoi avez-vous voulu mourir? L’eau est-elle donc épuisée?

--Que nous importe l’eau! chuchota la jeune femme. Pourquoi vivrions-nous? Pourquoi nos ancêtres ont-ils vécu? Une folie inconcevable les a fait résister, pendant des millénaires, au décret de la nature. Ils ont voulu se perpétuer dans un monde qui n’était plus le leur. Ils ont accepté une existence abjecte..., uniquement pour ne pas disparaître. Comment est-il possible que nous ayons suivi leur pitoyable exemple?... Il est si doux de mourir!

Elle parlait d’une voix lente et pure. Ses paroles faisaient un mal affreux à Targ. Chaque atome de sa chair se soulevait contre une telle résignation. Et la joie paisible qui éclatait sur la face des agonisants lui demeurait incompréhensible.

Il se tut pourtant. De quel droit essaierait-il de mêler la plus légère amertume à leur fin, puisque cette fin n’était plus évitable?... La jeune femme entrefermait les paupières. Sa faible exaltation s’éteignait, son souffle se ralentissait de seconde en seconde et, s’appuyant contre une cloison d’arcum, elle répéta:

--Il est si doux de mourir!

Et l’un des hommes murmura:

--La délivrance est prochaine.

Puis, tous attendirent. La jeune femme s’était étendue sur le sol, elle respirait à peine. Une pâleur croissante envahissait ses joues. Puis, elle rouvrit un moment les yeux, elle regarda Targ et Arva avec une tendresse apitoyée.

--La folie de la souffrance demeure en vous, balbutia-t-elle.

Sa main se souleva et retomba lentement. Ses lèvres frémirent. Une dernière onde agita sa chair. Enfin, ses membres s’allongèrent et elle s’éteignit aussi doucement qu’une petite étoile au bas de l’horizon.

Ses quatre compagnons la considéraient avec une tranquillité heureuse.

L’un d’eux murmura:

--La vie n’a jamais été désirable..., même au temps où la terre voulait la puissance des hommes...

Frappés d’horreur, Targ et Arva gardèrent longtemps le silence. Puis, ils enveloppèrent pieusement celle qui, la dernière, avait représenté le Futur aux Terres-Rouges. Mais ils n’eurent pas le courage de rester avec les autres. La certitude absolue de leur mort les remplissait d’épouvante.

--Partons, Arva! dit-il doucement.

--Aujourd’hui, disait le veilleur, tandis que son planeur volait de conserve avec celui d’Arva..., nous sommes vraiment, nous et les nôtres, la seule, la dernière chance de l’espèce humaine.

Sa compagne tourna vers lui un visage plein de larmes.

--Malgré tout, balbutia-t-elle, c’était une grande douceur de savoir qu’on vivait encore aux Terres-Rouges. Que de fois cela m’a consolée... Et maintenant, maintenant!

Son geste montrait l’étendue implacable et les lourdes montagnes de l’occident. Elle eut un cri d’abandon:

--Tout est fini, mon frère!

Lui-même avait baissé la tête. Mais il réagit contre la douleur; il clama, les yeux étincelants:

--La mort seule détruira mon espérance...

Pendant plusieurs heures, les planeurs suivirent la ligne des routes. Lorsque parut le pays qui attirait Targ, ils ralentirent. Arva choisit le relais où elle devait attendre. Puis, le planétaire ayant apporté les voix d’Erê et des enfants, le veilleur s’élança seul vers les solitudes. Il connaissait déjà la contrée, grossièrement, dans une aire qui s’étendait jusqu’à douze cents kilomètres des routes.

Plus il avançait, plus les sites devenaient chaotiques. Une chaîne de collines se présenta, puis, de nouveau, la plaine déchiquetée. Maintenant, Targ voguait en plein inconnu. A plusieurs reprises, il descendit jusqu’au niveau du sol; un vertige le poussait à franchir de nouvelles étapes.

Une immense muraille rousse barra l’horizon. L’aviateur la franchit et silla sur l’abîme. Des gouffres s’y creusaient, gouffres de ténèbres, dont on ne pouvait même deviner la profondeur. Partout se décelait la trace d’immenses convulsions; des monts entiers avaient croulé, d’autres se tordaient, prêts à s’abattre dans le vide insondable. Le planeur décrivit de longues paraboles sur cet impressionnant paysage. La plupart des gouffres étaient si larges que les avions auraient pu y descendre par douzaines.

Targ alluma son fanal et commença l’exploration au hasard. Il s’engagea d’abord dans une crevasse ouverte au bas de la falaise; la lumière semblait se dissoudre pour atteindre le fond, qui se décela sans issue.

Un second gouffre parut d’abord propice à l’aventure. Plusieurs galeries s’enfonçaient dans la terre; Targ les explora sans profit.

Le troisième voyage fut vertigineux. Le planeur descendit à plus de deux mille mètres avant de toucher terre. Le fond de ce trou démesuré formait un trapèze dont le plus petit côté avait deux hectomètres. Partout s’ouvraient des cavernes. Il fallut une heure pour les parcourir. Hors deux, toutes étaient bornées par des parois pleines. Les deux, au rebours, comportaient de nombreuses fissures, mais trop étroites pour permettre le passage d’un homme.

--N’importe! murmurait Targ au moment où il se disposait à abandonner la deuxième caverne... Je reviendrai.

Soudain, il eut cette impression étrange qu’il avait ressentie, dix ans auparavant, le soir du grand désastre. Tirant vivement son hygroscope, il considéra l’aiguille et poussa un cri de triomphe: _il y avait de la vapeur d’eau dans la caverne_.

XV

L’ENCLAVE A DISPARU

Longtemps, Targ marcha dans la pénombre. Toutes ses pensées étaient éparses, une joie démesurée emplissait sa chair. Lorsqu’il revint à lui, il songea:

--Il n’y a provisoirement rien à faire. Pour atteindre l’eau mystérieuse, il faut découvrir quelque issue, ailleurs qu’au fond du gouffre, ou se frayer un passage: c’est une question de temps ou une question de travail. Dans la première conjoncture, la présence d’Arva serait infiniment utile. Dans la seconde, il faudrait rejoindre l’Équatoriale des Dunes et ramener les appareils nécessaires pour capter l’énergie et fendre les granits.

Tout en faisant ses réflexions, le jeune homme avait appareillé. Bientôt, le planeur décrivit les courbes hélicoïdales qui devaient le ramener à la surface. En deux minutes, il sortait du gouffre et, tout de suite, le veilleur, orientant son ondifère mobile, lança un appel.

Rien ne répondit.

Étonné, il darda des ondes plus intenses. Le récepteur demeura muet. Une légère anxiété saisit Targ; il lança l’appel circulaire qui, successivement, attaquait toutes les directions. Et, comme le silence persistait, il commença à craindre quelque circonstance désagréable. Trois hypothèses se présentaient: un accident était survenu, ou Arva avait quitté le refuge, ou, enfin, elle s’était endormie.

Avant de lancer un dernier appel, l’explorateur détermina sa position actuelle avec une exactitude minutieuse. Ensuite il donna aux ondes leur maximum d’intensité. Elles allaient ébranler les conques réceptrices avec une telle force que, même endormie, Arva devrait les entendre... Cette fois encore, l’étendue ne fit aucune réponse.

La jeune femme avait-elle décidément quitté le refuge? Certes, elle ne s’y était pas résolue sans cause grave. De toute manière, il fallait la rejoindre.

Déjà, il se rembarquait et filait à toute vitesse.

En moins de trois heures, il franchit mille kilomètres. Le relais se précisait dans l’oculaire de la lunette aérienne. Il était désert! Et, tout autour, Targ n’apercevait personne. Arva s’était donc éloignée? Mais où? Mais pourquoi? Elle ne devait pas être loin, car son planeur demeurait à l’ancre...

Les dernières minutes furent d’une longueur intolérable; il semblait que le véloce esquif n’avançât plus; une buée couvrait les yeux du jeune homme.

Enfin, le refuge fut là. Targ l’aborda par le milieu, accrocha l’appareil et se précipita... Une plainte jaillit de sa poitrine. De l’autre côté de la route, contre le talus vertical,--ce qui l’avait rendue invisible,--gisait Arva. Elle était aussi pâle que la femme qui, naguère, aux Terres-Rouges, avait succombé à l’euthanasie; Targ vit avec horreur un grouillement de ferromagnétaux--des Tertiaires de la plus grande taille--se presser autour d’elle...

En deux gestes, Targ accrocha son échelle d’arcum, puis, descendant auprès de la jeune femme, il la prit sur son épaule et remonta.

Elle n’avait pas remué; sa chair était inerte et Targ, agenouillé, essaya de surprendre la palpitation du cœur. En vain. La mystérieuse énergie qui rythme l’existence semblait évanouie...

Avec tremblement, le veilleur posa l’hygroscope sur les lèvres de la jeune femme. Le délicat instrument décela ce que l’ouïe n’avait pu découvrir: Arva n’était pas morte!

Mais son évanouissement était si profond, sa faiblesse si grande, qu’elle pouvait mourir d’une seconde à l’autre.

La cause du mal apparaissait évidente; elle était due, sinon uniquement, du moins pour la plus large part, à l’action des ferromagnétaux. La singulière pâleur d’Arva annonçait une excessive déperdition d’hémoglobine.

Heureusement, Targ ne voyageait jamais sans emporter les instruments, les stimulants et les remèdes traditionnels. Il injecta, à quelques minutes de distance, deux doses d’un cordial puissant. Le cœur se remit à battre, quoique avec une extrême faiblesse; les lèvres d’Arva murmurèrent:

--Les enfants..., la terre...

Puis, elle tomba dans un sommeil que Targ savait ne pouvoir ni ne devoir combattre, sommeil fatal et salutaire pendant lequel, de trois heures en trois heures, il injecterait quelques milligrammes de «fer organique». Et il faudrait vingt-deux heures au moins avant qu’Arva supportât un court réveil. N’importe! La plus lourde inquiétude avait disparu. Le veilleur, connaissant la santé parfaite de sa sœur, ne craignait aucune suite redoutable. Toutefois, il restait nerveux. L’événement, en somme, ne s’expliquait point. Pourquoi Arva gisait-elle au bas du talus? Avait-elle, elle si vigilante et si adroite, fait une chute? C’était possible,--non probable.

Que faire? Demeurer ici jusqu’à ce qu’elle eût repris ses forces? Il faudrait au moins deux semaines pour la rétablir complètement. Mieux valait repartir pour l’Équatoriale des Dunes. Rien ne pressait, au fond. L’aventure que poursuivait Targ n’était pas de celles dont l’issue dépend de quelques journées.

Il se dirigea vers le grand planétaire et déchaîna les ondes d’appel. Comme là-bas, au sortir du gouffre, il ne reçut aucune réponse. Tout de suite, une émotion terrible l’agita. Il répéta les signaux, il leur donna le maximum d’intensité. Et il devint manifeste qu’Erê et les enfants étaient, pour quelque cause énigmatique, ou dans l’impossibilité d’entendre ou dans l’incapacité de répondre. Les deux alternatives étaient également menaçantes! Des liens sûrs existaient entre l’accident d’Arva et le silence du planétaire.

Une crainte intolérable rongeait la poitrine du jeune homme... Les jarrets tremblants, et contraint de s’appuyer contre le support du grand planétaire, il fut incapable de prendre une décision. Enfin, il se détacha, morne et résolu, examina avec une attention anxieuse tous les organes de son planeur, assujettit Arva sur le plus grand des sièges et prit son vol.

Ce fut un voyage lamentable. Il ne fit qu’une seule halte, vers le crépuscule, pour tenter encore un appel. Rien n’ayant répondu, il enveloppa étroitement Arva dans une couverture de silice laineuse et lui injecta une dose du cordial, plus massive que les premières. A peine si, dans la profondeur de son engourdissement, elle eut un faible frisson.

Toute la nuit, le planeur fendit les ténèbres étoilées. Le froid étant trop vif, Targ contourna le mont Squelette. Deux heures avant l’aube, les constellations australes apparurent. Le voyageur, avec un battement de cœur, considérait tantôt la croix tracée sur le Sud et tantôt cet astre brillant, le plus proche voisin du Soleil, dont la lueur ne met que trois ans pour atteindre la terre. Comme ce ciel devait être beau, lorsque des créatures jeunes le considéraient à travers le feuillage des arbres, et plus encore lorsque des nuages argentés mêlaient leur promesse féconde aux petites lampes de l’infini. Ah! et il n’y aura plus jamais de nuages!

Une lueur fine emperla le levant, puis le Soleil montra son disque énorme. L’Équatoriale des Dunes était proche. A travers l’objectif de la lunette aérienne, Targ apercevait parfois, dans l’échancrure des dunes, l’enceinte de bismuth et les demeures d’arcum ambrées par le matin... Arva dormait toujours et une nouvelle dose du stimulant ne la réveilla point. Toutefois, sa pâleur était moins livide; les artères frissonnaient faiblement; la peau n’avait plus cette «raideur translucide» qui suggérait la mort.

--Elle est hors de danger! s’affirma Targ.

Et cette certitude soulageait sa peine.

Toute sa vigilance se porta sur l’oasis. Il cherchait à apercevoir l’enclave familiale. Deux mamelons la cachaient encore. Enfin, elle apparut et, de saisissement, Targ tordit le gouvernail du planeur qui plongea brusquement, comme un oiseau blessé.

L’enclave tout entière, avec ses maisons, ses hangars et ses machines, avait disparu.

XVI

DANS LA NUIT ÉTERNELLE

Le planeur n’était plus qu’à vingt mètres du sol. En pleine vitesse, il allait tomber à pic et se briser, lorsque Targ, d’instinct, le redressa. Alors, légèrement, et traçant une parabole élégante, il reprit son vol jusqu’aux abords de l’enclave. Et ayant atterri, le veilleur demeura immobile, paralysé de douleur, devant une fosse énorme et chaotique: là, gisaient, sous les ténèbres de la terre, les êtres qu’il aimait plus que lui-même.

Pendant longtemps, les pensées rampèrent en désordre dans le cerveau du pauvre homme. Il ne songeait pas aux causes du cataclysme, il n’en discernait que la férocité obscure, il le rattachait confusément à tous les malheurs de ce morne septénaire. Les images défilaient au hasard. Constamment, il apercevait les siens, tels qu’il les avait quittés l’avant-veille. Puis, les silhouettes tranquilles étaient emportées dans une horreur innommable... Le sol s’ouvrait. Il les voyait disparaître. L’épouvante était sur leurs faces. Ils appelaient celui en qui ils avaient mis leur confiance et qui, peut-être à l’heure même de leur mort, croyait vaincre la fatalité...

Lorsqu’il put enfin réfléchir, le Dernier Homme essaya de se figurer la catastrophe. Était-ce une nouvelle secousse planétaire? Non! aucun sismographe n’avait enregistré le moindre trouble. D’ailleurs, à part quelques hectares de l’oasis et du désert, l’enclave seule se trouvait atteinte. L’événement se ramenait aux circonstances antérieures: le sous-sol, fracturé, s’était rompu. Ainsi, le malheur qui ruinait la suprême espérance n’était pas une grande convulsion de la nature, mais un accident infinitésimal, à la taille des faibles créatures englouties.

Pourtant, Targ croyait y voir transparaître la même volonté cosmique qui avait condamné les Oasis...

Sa douleur ne le laissait pas inactif. Il scrutait les ruines. Elles ne laissaient apercevoir aucun vestige d’œuvre humaine. Accumulateurs d’énergie, machines à fouir, à perforer, à cultiver, à broyer, planeurs, motrices, maisons, disparaissaient dans une masse informe de rocs et de pierres. Où étaient ensevelis Erê et les enfants? Les calculs ne permettaient qu’une approximation grossière et peut-être décevante: il fallait agir au hasard.

Targ assembla, vers le nord, les appareils utiles pour les déblais et le creusement, puis, ayant condensé l’énergie protoatomique, il attaqua l’immense fosse. Pendant une heure, les machines ronflèrent. Les crics soulevaient les blocs et les rejetaient automatiquement; les paraboloïdes de cobalt enlevaient la pierraille, et, à mesure, les pilons, par des chocs lents et irrésistibles, équilibraient les parois. Lorsque la tranchée eut atteint une longueur de vingt mètres, un planeur se montra, puis un grand planétaire avec son support de granit et ses accessoires, puis une maison d’arcum.

Leur emplacement précisait les calculs de Targ. En supposant que la catastrophe eût surpris la famille auprès de la demeure, il fallait creuser vers l’ouest. Si Erê ou les enfants avaient pu atteindre le planétaire qui faisait communiquer l’Équatoriale des Dunes avec les Terres-Rouges (comme le faisait supposer l’accident d’Arva), c’est vers le sud-ouest qu’il convenait de faire les recherches.

Le veilleur établit des appareils à proximité des deux endroits probables et reprit le travail. «Humanisées» par l’effort incalculable des générations, les vastes machines avaient la puissance des éléments et la délicatesse de mains fines. Elles soulevaient des rocs, elles amassaient la terre et les pierres menues sans à-coups. Il suffisait de pressions légères pour les orienter, les accélérer, les ralentir ou arrêter leur marche. Elles représentaient, entre les mains du Dernier Homme, une puissance que ne possédait pas, aux ères primitives, toute une tribu, toute une peuplade...

Un toit d’arcum se montra. Il était tordu, bossué et, de-ci de-là, un bloc l’avait fendu. Mais des signes précis le faisaient reconnaître. Il avait abrité, depuis l’atterrissage à l’Équatoriale des Dunes, toutes les tendresses, les rêves et les espérances de la suprême famille humaine... Targ arrêta les outils qui commençaient à le soulever, il le considéra avec effroi et douceur. Quelle énigme cachait-il? Quel drame allait-il révéler au malheureux recru de tristesse et de fatigue?

Pendant de longues minutes, le veilleur hésita à reprendre sa tâche. Enfin, élargissant une des déchirures, il se laissa glisser dans la demeure.

La chambre où il se trouva était vide. Quelques blocs l’obstruaient, qui avaient arraché un lit de la muraille et l’avaient écrasé. Une table était réduite en miettes, plusieurs vases d’alumine souple aplatis sous les pierres.

Ce spectacle avait le caractère indifférent des destructions matérielles. Mais il suggérait des scènes plus émouvantes. Targ, tout tremblant, passa dans la chambre voisine; elle était vide et dévastée comme la première. Successivement, il visita tous les recoins de la maison. Et, quand il se trouva dans la dernière pièce, à quelques pas de la porte d’entrée, une stupeur se mêla à son angoisse.

--Pourtant, chuchota-t-il, il est assez naturel que, au premier signe de danger, ils aient fui au dehors...

Il essaya de se figurer la manière dont s’était produit le premier choc et aussi l’image qu’Erê avait pu se faire du péril. Il ne lui vint que des sensations et des idées contradictoires. Une seule impression demeurait fixe: c’est que l’instinct devait conduire la famille près du planétaire des Terres-Rouges. C’est donc vers là qu’il était logique de se diriger. Mais comment? Erê était-elle parvenue au Grand Planétaire, ou avait-elle succombé en route? Les mots balbutiés par Arva revinrent à la mémoire du veilleur. L’événement leur donnait un sens. Erê ou l’un des enfants, peut-être tous, étaient, presque sûrement, parvenus jusque-là. Il fallait donc y reprendre le travail au plus vite, ce qui n’empêcherait pas d’amorcer une galerie de communication.

Sa résolution prise, Targ leva la porte d’entrée et tenta une exploration rapide. Mais les blocs et la pierraille lui opposaient un obstacle infranchissable. Il ressortit par le toit et remit en mouvement les machines du sud-ouest. Ensuite, il disposa les appareils du nord et leur fit entamer la galerie. Il s’occupa aussi d’Arva, dont la léthargie prenait peu à peu les apparences du sommeil normal.

Puis, il attendit, vigilant, les yeux fixés sur les rouages dociles. Parfois, il rectifiait leur travail d’un geste furtif; parfois, il arrêtait un pic, une lame, une hélice, une turbine, pour examiner le terrain. A la fin, il aperçut, tordue et bossuée, la haute tige du planétaire et la conque étincelante. Dès lors, il ne cessa de diriger l’énergie. Seuls, fonctionnaient les organes subtils qui, selon l’occurrence, soulevaient la pierre épaisse ou ramassaient les menus débris.

Et il poussa une plainte lugubre comme un cri d’agonie... Une lueur venait d’apparaître, cette lueur flexible et vivante qu’il avait aperçue, le jour du désastre, parmi les ruines des Terres-Rouges. Son cœur gela; ses dents claquèrent. Les yeux pleins de larmes, il ralentissait tous les mouvements, il ne laissait agir que les mains de métal, plus adroites et plus douces que des mains d’homme.

Puis, il arrêta tout, il souleva contre sa poitrine, avec de rauques sanglots, ce corps qu’il avait si passionnément aimé...

D’abord, une onde d’espoir traversa son saisissement. Il lui semblait qu’Erê n’était pas froide encore. Plein de fièvre, il posa l’hygroscope sur les lèvres pâles...

Elle avait disparu dans la nuit éternelle.