La Mort de la Terre, roman, suivi de contes
Part 5
Comme il s’en revenait, rêveur, une secousse légère agita le sol. A peine s’il eut le temps de s’en apercevoir et déjà le calme immense retombait sur l’oasis. Mais Targ était plein de méfiance. Il attendit quelque temps, l’oreille penchée, aux écoutes. Tout demeurait paisible; les masses grisâtres du site, profilées à la lueur poudreuse des étoiles, apparaissaient immuables, et dans le ciel, implacablement pur, l’Aigle, Pégase, Persée, le Sagittaire, inscrivaient, sur le cadran de l’infini, les minutes passagères.
--Me suis-je trompé? songeait le veilleur... Ou bien la secousse serait-elle vraiment insignifiante?
Il haussa les épaules, avec un léger frisson. Comment osait-il seulement penser qu’une secousse de la terre pût être insignifiante? La plus infime est pleine du plus menaçant mystère!
Soucieux, il alla consulter les sismographes. L’appareil I avait enregistré la fine secousse,--un trait léger et à peine long d’un millimètre. L’appareil II n’annonçait aucune suite au phénomène.
Targ se rendit jusqu’à la maison des oiseaux; on n’en conservait plus qu’une vingtaine. A son arrivée, tous dormaient; ils dressèrent à peine la tête lorsque le veilleur fit jaillir la lumière. Donc, la secousse avait dû les agiter à peine, pendant un moment très bref, et ils n’en prévoyaient pas une seconde.
Cependant, Targ crut devoir avertir le chef des veilles. Cet homme, personnage inerte et aux nerfs tardifs, n’avait rien perçu.
--Je vais faire ma ronde, déclara-t-il... Nous vérifierons, d’heure en heure, les niveaux.
Ces paroles rassurèrent Targ.
XI
LES FUGITIFS
Targ dormait encore, lorsqu’on lui toucha l’épaule. Comme il ouvrait les yeux, il vit sa sœur Arva, toute pâle, qui le regardait. C’était le signe certain d’un malheur; il se dressa d’un bond:
--Que se passe-t-il?
--Des choses redoutables, répondit la jeune femme. Tu sais qu’il y a eu, cette nuit, un tremblement de terre, puisque c’est toi-même qui l’as signalé!
--Une secousse très légère.
--Si légère que personne, à part toi, ne s’en était aperçu... Mais ses suites sont terribles. L’eau du grand réservoir a disparu! Et le réservoir du Sud a trois grandes fissures.
Targ était devenu aussi pâle qu’Arva. Il dit, rauque:
--On n’a donc pas vérifié les niveaux?
--Si. Jusqu’au matin, les niveaux n’ont pas varié. Au matin seulement, le grand réservoir s’est brusquement effondré. En dix minutes, l’eau était perdue. Dans le réservoir du Sud, les fissures se sont déclarées il y a une demi-heure. On pourra tout au plus sauver le tiers du contenu.
Targ avait la tête basse, les épaules rentrées; il était comme un homme qui va s’écrouler. Et il murmura, plein d’horreur:
--Est-ce, enfin, la mort des hommes?
La catastrophe était complète. Comme on avait épuisé, pour les besoins de l’oasis, tous les réservoirs de granit, hors ceux que venait de frapper l’accident, il ne restait d’eau que celle qu’on tenait dans les bassins d’arcum. Elle suffirait à désaltérer cinq ou six cents créatures humaines pendant une année.
Le Grand Conseil se réunit.
Ce fut une assemblée glaciale et presque taciturne. Les hommes qui la composaient, à part Targ, étaient parvenus à l’état de résignation parfaite. Il n’y eut guère de délibération: rien que la lecture des lois et un calcul basé sur des données invariables. Aussi les résolutions furent-elles simples, nettes, impitoyables.
Rem, grand chef des Eaux, les résuma:
--La population des Terres-Rouges se monte encore à sept mille habitants. Six mille doivent, aujourd’hui même, se soumettre à l’euthanasie. Cinq cents mourront avant la fin du mois. Les autres décroîtront de semaine en semaine, de manière à ce que cinquante humains puissent se maintenir jusqu’à la fin de la cinquième année... Si, alors, des eaux nouvelles ne sont pas découvertes, ce sera la fin des hommes.
L’assemblée écoutait, impassible. Toute réflexion était vaine; une fatalité incommensurable enveloppait les âmes. Et Rem dit encore:
--Les hommes et les femmes ayant dépassé quarante ans ne doivent pas survivre. A part cinquante, tous accepteront l’euthanasie aujourd’hui même. Pour les enfants, neuf familles sur dix n’en conserveront point; les autres en garderont un seul. Le choix des adultes est fixé d’avance: nous n’aurons qu’à consulter les listes de structure.
Une faible émotion agita l’assemblée. Puis, les têtes s’inclinèrent, en signe de soumission, et la foule du dehors, à qui les ondifères avaient communiqué la délibération, se taisait. A peine si quelque mélancolie assombrissait les plus jeunes...
Mais Targ ne se résignait point. Il rejoignit d’un élan sa demeure où Arva et Erê l’attendaient déjà, frémissantes. Elles tenaient contre elles leurs enfants; l’émotion les soulevait, l’émotion jeune et tenace, source de l’antique vie et des vastes avenirs.
Près d’elles, Manô rêvassait. Leur trouble ne l’avait surpris qu’une minute. Le fatalisme était sur ses épaules comme un roc.
A la vue de Targ, Arva s’écria:
--Je ne veux pas!... Je ne veux pas! Nous ne mourrons pas ainsi.
--Tu as raison, répliqua Targ. Nous tiendrons tête à l’infortune.
Manô sortit de sa torpeur pour dire:
--Et que ferez-vous? La mort est plus proche que si nous avions cent ans de vie.
--N’importe! cria Targ. Nous partirons!
--La terre est vide pour les hommes! fit encore Manô. Elle vous tuera dans la douleur. Ici, du moins, la fin sera douce.
Targ ne l’écoutait plus. L’urgence de l’action l’absorbait: il fallait fuir avant le milieu du jour, heure fixée pour le sacrifice.
Ayant visité avec Arva les planeurs et les motrices, il fit son choix. Puis, il répartit entre les appareils la provision d’eau et les vivres qu’il avait en réserve, tandis qu’Arva emmagasinait l’énergie. Leur travail fut prompt. Avant neuf heures, tout était prêt.
Il retrouva Manô toujours plongé dans sa torpeur et Erê qui avait rassemblé les vêtements utiles.
--Manô, dit-il en touchant l’épaule de son beau-frère, nous allons partir. Viens!
Manô haussa lentement les épaules.
--Je ne veux pas périr dans le Désert! déclara-t-il.
Arva se jeta sur lui et l’étreignit de toute sa tendresse; un peu de son ancien amour réchauffa l’homme. Mais, tout de suite ressaisi par l’inévitable:
--Je ne veux pas! dit-il.
Tous le supplièrent--longtemps. Targ essaya même de l’entraîner de vive force; Manô résistait avec la puissance invincible de l’inertie.
Comme l’heure avançait, on déchargea de ses provisions le quatrième planeur, et, après une prière suprême, Targ donna le signal du départ. Les avions s’élevèrent dans le soleil, Arva jeta un long regard sur la demeure où son compagnon attendait l’euthanasie, puis, secouée de sanglots, elle silla sur les solitudes sans bornes.
XII
VERS LES OASIS ÉQUATORIALES
Targ se dirigeait vers les oasis équatoriales: les autres ne recélaient que la mort.
Au cours de ses explorations, il avait visité la Désolation, les Hautes-Sources, la Grande Combe, les Sables-Bleus, l’Oasis-Claire et le Val-de-Soufre: elles contenaient quelque nourriture, mais pas une goutte d’eau. Seules, les deux Équatoriales gardaient de faibles réserves. La plus proche, l’Équatoriale des Dunes, distante de quatre mille cinq cents kilomètres, pouvait être atteinte dans la matinée du lendemain.
Le voyage fut abominable: Arva ne cessait de songer à la mort de Manô. Quand le soleil fut au haut de sa trajectoire, elle poussa un grand cri funèbre: c’était l’heure de l’euthanasie! Jamais plus elle ne reverrait l’homme avec qui elle avait vécu la tendre aventure!...
Le Désert prolongeait sa vaste étendue. Pour des yeux humains, la terre était morte épouvantablement. Pourtant, l’autre vie y croissait, pour qui c’étaient les temps de la genèse. On la voyait pulluler sur les plaines et les collines, redoutable et incompréhensible. Parfois, Targ l’exécrait; parfois, une sympathie craintive s’éveillait dans son âme. N’y avait-il pas une analogie mystérieuse, et même une obscure fraternité, entre ces êtres et les hommes? Certes, les deux règnes étaient moins loin l’un de l’autre que chacun ne l’était du minéral inerte. Qui sait si leurs consciences, à la longue, ne se seraient pas comprises!
En y songeant, Targ soupirait. Et les planeurs continuaient à siller dans l’oxygène bleu, vers un inconnu si terrible que, d’y songer seulement, les voyageurs sentaient transir leur chair.
Afin de parer aux surprises, la halte fut décidée avant le crépuscule. Targ fit choix d’une colline surmontée d’un plateau. Les ferromagnétaux s’y décelaient rares et d’espèces faciles à déplacer. Sur le plateau même, il y avait un roc de porphyre vert, avec des creux propices. Les planeurs atterrirent; on les fixa à l’aide des cordes d’arcum. Au reste, faits de substances choisies et d’une extrême résistance, ils étaient à peu près invulnérables.
Il se trouva que le roc et ses alentours abritaient à peine quelques groupes ferromagnétiques de la plus petite taille. En un quart d’heure, ceux-ci furent expulsés et l’on put organiser le campement.
Ayant pris un repas de gluten concentré et d’hydrocarbures essentiels, les fugitifs attendirent la fin du jour. Combien d’autres créatures, leurs semblables, avaient, dans l’océan immense des âges, connu des détresses analogues? Lorsque les familles rôdaient solitaires, avec les massues de bois et les frêles outils de pierre, il y eut, devant l’espace féroce, des nuits où quelques humains tremblaient de faim, de froid, d’épouvante, à l’approche des lions ou des eaux déchaînées. Plus tard, des naufragés clamèrent sur des îlots déserts ou sous les rocs d’une rive meurtrière; des voyageurs se perdirent au sein des forêts carnivores ou parmi les marécages. Innombrables furent les drames de la détresse!... Mais tous ces malheureux se trouvaient devant la vie sans bornes: Targ et ses compagnons n’apercevaient que la mort!
--Pourtant, songeait le veilleur en regardant les enfants d’Erê et ceux d’Arva, ce faible groupe contient toute l’énergie nécessaire pour refaire une humanité!...
Il poussa un gémissement. Les étoiles du pôle tournaient dans leur piste étroite; les ferromagnétaux phosphoraient sur la plaine; longtemps Targ et Arva rêvèrent, misérablement, auprès de la famille endormie.
Le lendemain, ils arrivèrent à l’Équatoriale des Dunes. Elle s’étendait au sein d’un désert formé jadis de sables, mais que les millénaires avaient durci. L’atterrissage glaça le cœur des arrivants: les cadavres de ceux qui, les derniers, s’étaient livrés à l’euthanasie, demeuraient là sans sépulture. Beaucoup d’Équatoriaux, ayant préféré mourir sous le ciel libre, on les apercevait parmi les ruines, immobiles dans leur terrible sommeil. L’air sec, et infiniment pur, les avait momifiés. Ils eussent pu demeurer ainsi, pendant des temps interminables, témoins suprêmes de la fin des hommes...
Un spectacle plus menaçant détourna la tristesse des fugitifs: les ferromagnétaux pullulaient. On voyait de tous côtés leurs colonies violettes; beaucoup étaient de grande taille.
--En marche! fit Targ avec vivacité et inquiétude.
Il n’eut pas besoin d’insister. Arva et Erê, connaissant le péril, entraînèrent les petits, pendant que Targ étudiait le site. L’oasis n’avait subi que des remaniements négligeables. A peine si les ouragans avaient disloqué quelques demeures, renversé des planétaires ou des ondifères; la plupart des machines et des générateurs d’énergie devaient être intacts. Mais les réservoirs d’arcum surtout préoccupaient le veilleur. Il y en avait deux, largement entamés, dont il connaissait l’emplacement. Quand ils apparurent, il n’osa d’abord les toucher; son cœur battait de crainte. Lorsque, enfin, il se fut décidé:
--Intacts! cria-t-il avec une sorte de saisissement... Nous avons de l’eau pour deux ans. Maintenant, cherchons le refuge.
Après une longue course, il choisit une langue de terre, près de l’enceinte, à l’ouest. Les ferromagnétaux y étaient en petit nombre: en peu de jours, on pourrait construire une barrière protectrice. Deux demeures s’offraient, spacieuses, que les météores avaient épargnées.
Targ et Arva parcoururent la plus grande. Les meubles et les instruments se décelaient solides, à peine couverts d’une fine poussière; de toutes parts, on sentait je ne sais quelle présence subtile. En entrant dans une des chambres, une profonde mélancolie saisit les visiteurs: sur le lit d’arcum, deux humains apparaissaient, étendus côte à côte. Longtemps, Targ et Arva contemplèrent ces formes paisibles, où la vie habitait naguère, où avaient tressailli la joie et la douleur...
D’autres y auraient pris une leçon de résignations; mais eux, pleins d’amertume et d’horreur, se raidissaient pour la lutte.
Ils firent disparaître les cadavres et, ayant abrité Erê avec les enfants, ils expulsèrent quelques groupes de ferromagnétaux. Ensuite, ils prirent leur premier repas sur la terre nouvelle.
--Courage! murmura Targ. Il y eut un moment, dans la profondeur de l’Éternité, où un seul couple humain exista; toute notre espèce en est descendue! Nous sommes plus forts que ce couple. Car s’il avait péri, l’humanité périssait. Ici, plusieurs peuvent mourir sans détruire encore toute espérance.
--Oui, soupira Erê; mais l’eau couvrait la terre!
Targ la regarda avec une tendresse sans bornes.
--N’avons-nous pas déjà retrouvé l’eau une première fois? fit-il tout bas.
Il demeura immobile, les yeux comme aveuglés par le rêve intérieur. Mais, se réveillant:
--Tandis que vous aménagerez la demeure, je vais examiner nos ressources.
Il parcourut l’oasis en tous sens, évalua les provisions laissées par les Équatoriaux, s’assura du fonctionnement des générateurs d’énergie, des machines, des planeurs, des planétaires et des ondifères. Le trésor industriel des Derniers Hommes était là, prêt à seconder toutes les renaissances. D’ailleurs, Targ avait amené des Terres-Rouges ses livres techniques et les annales, riches en notions et en souvenirs. La présence des ferromagnétaux le troublait. Dans tel district, ils s’accumulaient en masses redoutables: il suffisait de s’arrêter pendant peu de minutes, pour sentir leur sourd travail.
--Si nous avons une descendance, songeait le veilleur, la lutte sera formidable!
Il vint ainsi jusque vers l’extrémité sud de l’Équatoriale.
Là, il s’arrêta, hypnotisé: sur un champ où, jadis, croissaient des céréales, il venait d’apercevoir ces ferromagnétaux de grande taille qu’il avait découverts dans la solitude, près des Hautes-Sources. Son cœur se serra. Un souffle froid lui passa sur la nuque.
XIII
LA HALTE
Les saisons coulèrent au gouffre éternel. Targ et les siens continuaient à vivre. Le vaste monde les enveloppait de sa menace. Naguère, lorsqu’ils habitaient les Terres-Rouges, ils subissaient déjà la mélancolie de ces déserts où s’annonçait la fin des Hommes. Mais, après tout, des milliers de leurs semblables occupaient avec eux le refuge suprême. Maintenant, ils concevaient une plus complète détresse; ils n’étaient plus qu’une trace minuscule de l’ancienne vie. D’un pôle à l’autre, dans toutes les plaines, sur toutes les montagnes, chaque parcelle de la planète était ennemie, hors cette autre oasis où l’euthanasie dévorait des créatures qui avaient, sans rémission, abandonné l’espérance.
On avait enveloppé le terrain choisi d’une enceinte protectrice, consolidé encore les réservoirs d’eau, rassemblé et abrité les provisions, et Targ partait souvent à la découverte, avec Erê ou Arva, à travers l’étendue désertique. Tout en cherchant l’eau créatrice, il amassait partout les matières hydrogénées. Elles étaient rares; l’hydrogène, dégagé en masses immenses aux temps de la puissance humaine et aussi lorsqu’on avait voulu remplacer l’eau de la nature par une eau industrielle, avait presque disparu. Selon les annales, la plus grande partie s’était décomposée en protoatomes et disséminée dans les espaces interplanétaires. L’autre partie avait été entraînée, par des réactions mal définies, à des profondeurs inaccessibles.
Cependant, Targ récoltait assez de substances utiles pour accroître sensiblement la provision d’eau. Mais ce ne pouvait être là qu’un expédient.
Les ferromagnétaux, surtout, préoccupaient Targ. Ils prospéraient. C’est qu’il y avait sous l’oasis, à peu de profondeur, une réserve considérable de fers _humains_. Le sol et la plaine environnante recouvraient une ville morte. Or, les ferromagnétaux attiraient le fer souterrain à une distance d’autant plus grande qu’ils étaient eux-mêmes de plus forte taille. Les derniers venus, les Tertiaires, comme les surnommait Targ, pouvaient ainsi, pourvu qu’ils y missent le temps, puiser à plus de huit mètres. Par surcroît, les déplacements du métal, à la longue, ouvraient dans la terre des brèches par où les Tertiaires pouvaient s’introduire. Les autres ferromagnétaux déterminaient des effets analogues, mais incomparablement plus faibles. D’ailleurs, ils ne descendaient jamais dans des profondeurs de plus de deux ou trois mètres. Pour les Tertiaires, Targ ne tarda pas à constater qu’il n’y avait guère de limites à leur pénétration: ils descendaient aussi loin que le permettaient les fissures.
Il fallut prendre des mesures spéciales pour les empêcher de miner le sol où habitaient les deux familles. Les machines creusèrent, sous l’enceinte, des galeries dont les parois furent doublées d’arcum et plaquées de bismuth. Des piliers de ciment granitique, assis sur le roc, assurèrent la solidité des voûtes. Ce vaste travail dura plusieurs mois: les puissants générateurs d’énergie, les machines souples et subtiles, permirent de l’exécuter sans fatigue. Il devait, selon les calculs de Targ et d’Arva, résister pendant trente ans à tous les dégâts des Tertiaires, et cela dans l’hypothèse que la multiplication de ceux-ci serait très intense.
XIV
L’EUTHANASIE
Or, après trois années, grâce à l’appoint fourni par les corps hydrogénés, la provision d’eau n’avait guère décru. Les provisions solides demeuraient abondantes et il en existait encore dans les autres oasis. Mais aucune trace de source ne s’était décelée, quoique Arva et Targ eussent sondé le désert, infatigablement et à des distances énormes.
Le sort des Terres-Rouges troublait l’âme des réfugiés. Souvent, l’un ou l’autre avait lancé un appel dans le Grand Planétaire. Personne n’avait répondu. Le frère et la sœur poussèrent plusieurs fois leur voyage jusqu’à l’oasis. A cause de la loi inexorable, ils n’osaient atterrir, ils planaient. Aucun habitant ne daignait s’apercevoir de leur présence. Et ils virent que l’euthanasie accomplissait son œuvre. Beaucoup plus d’êtres que ne l’exigeait la règle avaient trépassé. Vers le trentième mois, à peine s’il demeurait une vingtaine d’habitants.
Un matin d’automne, Arva et Targ partirent pour un voyage. Ils comptaient suivre la double route qui reliait, depuis des âges immémoriaux, l’Équatoriale des Dunes aux Terres-Rouges. En route, Targ obliquerait vers une contrée qui, dans une précédente croisière, l’avait impressionné. Campée sur un des relais-refuges, Arva l’attendrait. Ils se parleraient aisément, car Targ emportait un ondifère mobile, qui pouvait recevoir et transmettre la voix à plus de mille kilomètres. Ainsi que dans leurs précédentes explorations, ils communiqueraient avec Erê et les enfants, tous les planétaires de l’oasis et des relais ayant été maintenus en bon ordre.
Aucun péril ne menaçait Erê, hors ceux qui dominent de si haut l’énergie humaine qu’ils ne lui feraient pas courir plus de risques qu’à Targ et à Arva. Les enfants avaient grandi; leur sagesse, précoce comme celle de tous les Derniers Hommes, ne différait guère de celle des adultes. Les deux aînés--un fils de Manô, une fille du veilleur--maniaient parfaitement les énergies et les appareils. Contre les entreprises aveugles des ferromagnétaux, ils valaient des hommes. Un atavisme sûr les conseillait. Cependant, Targ avait passé, la veille, de longues heures à inspecter l’enclave familiale et les alentours. Tout était normal.
Avant le départ, les deux familles s’assemblèrent auprès des planeurs. Ce fut, comme à chaque grand départ, une minute impressionnante. Dans la lumière horizontale, ce petit groupe était toute l’espérance humaine, toute la volonté de vivre, toute la vieille énergie des mers, des forêts, des savanes et des villes. Là-bas, aux Terres-Rouges, ceux qui palpitaient encore n’étaient plus que des fantômes. Et Targ enveloppa sa race et la race d’Arva d’un long regard d’amour. La clarté des races blondes avait passé d’Erê sur sa fille. Les deux têtes vêtues d’or se touchaient presque: quelle fraîcheur émanait d’elles!... quelles légendes profondes et tendres!
Les autres aussi, malgré leurs visages bistres et leurs yeux d’anthracite, avaient une singulière jeunesse,--le regard ardent de Targ ou l’aptitude au bonheur de Manô.
--Ah! s’exclama-t-il, qu’il est dur de vous quitter! Mais le danger serait bien plus grand de partir ensemble!
Tous savaient bien, même les enfants, que le salut était au dehors, dans quelque coin mystérieux des déserts. Ils savaient aussi que l’oasis, le centre de leur existence, devait toujours être occupée. D’ailleurs, ne communiaient-ils pas, plusieurs fois par jour, par la voix des planétaires?
--Allons! fit enfin Targ.
Le frisson subtil des énergies s’entendit aux ailes des planeurs. Ils s’élevèrent, ils décrurent dans le matin de nacre et de saphir. Erê les vit disparaître à l’horizon. Elle soupira. Quand Arva et Targ n’étaient plus là, la fatalité pesait plus lourde. La jeune femme épiait l’oasis avec des yeux craintifs et chaque geste des petits éveillait son inquiétude. Chose bizarre! Sa peur évoquait des dangers qui n’étaient plus de ce monde. Elle ne redoutait ni le minéral, ni les ferromagnétaux, elle redoutait de voir surgir des hommes inconnus, des hommes qui viendraient du fond de l’immensité inhabitable... Et cet étrange ressouvenir de l’antique instinct la faisait parfois sourire, mais, parfois aussi, lui donnait un frisson, surtout lorsque le soir posait ses ondes noires sur l’Équatoriale des Dunes.
Targ et sa compagne sillaient vertigineusement dans la mer aérienne. Ils aimaient la vitesse. Tant de voyages n’avaient pu éteindre la joie de défier l’espace. La sombre planète était comme vaincue. Ils voyaient s’avancer ses plaines sinistres, ses âpres rocs, et les monts semblaient se précipiter sur eux pour les anéantir. Mais, d’un geste menu, ils triomphaient des abîmes et des pics formidables. Effrayantes, flexibles et soumises, les énergies chantaient tout bas leur hymne; le mont était franchi, les planeurs légers redescendaient vers les déserts où, vagues, tardifs, pesants, évoluaient les ferromagnétaux. Qu’ils semblaient pitoyables et dérisoires! Mais Targ et Arva connaissaient leur force secrète. C’étaient les vainqueurs. Le temps était devant eux et pour eux, les choses coïncidaient avec leur volonté obscure; un jour, leurs descendants produiraient des pensées admirables et manieraient des énergies merveilleuses...
Targ et Arva résolurent d’aller d’abord jusqu’aux Terres-Rouges. Leur âme s’élançait vers l’ultime asile de leurs semblables, dans un désir passionné, où il y avait de la crainte, de la détresse, un amour profond et chagrin. Tant que des hommes persisteraient là-bas, il y aurait je ne sais quelle subtile et tendre promesse. Quand ils auraient enfin disparu, la planète semblerait plus lugubre encore, les déserts plus hideux et plus vastes.
Après une courte nuit passée sur un des relais, les voyageurs eurent, par la voie du planétaire, une causerie avec Erê et les enfants: c’était moins pour se rassurer que pour rejoindre la famille à travers l’espace. Ensuite, ils sillèrent vers l’oasis. Ils y parvinrent avant le milieu du jour.