La Mort de la Terre, roman, suivi de contes

Part 4

Chapter 43,644 wordsPublic domain

Mais une torpeur invincible le clouait au sol; ses pensées flottaient engourdies, la fatigue lui prêchait le renoncement. Il allait se rendormir, lorsqu’il sentit un léger picotement par tout l’épiderme. Et il vit, sur sa main, à côté des écorchures qu’il s’était faites aux pierres, des points rouges caractéristiques.

--Les ferromagnétaux, murmura-t-il. _Ils boivent ma vie!_

Dans sa lassitude, l’aventure ne l’effraya guère. C’était comme une chose lointaine, étrangère, presque symbolique. Non seulement il ne ressentait aucune souffrance, mais la sensation se révélait presque agréable; c’était une sorte de vertige, une griserie légère et lente qui devait ressembler à l’euthanasie... Soudain, les images d’Erê et d’Arva traversèrent sa mémoire, suivies d’un ressaut d’énergie.

--Je ne veux pas mourir! gémit-il. Je ne veux pas!

Il revécut obscurément sa lutte, ses souffrances, sa victoire. Là-bas, aux Terres-Rouges, la vie l’attirait, fraîche et charmante. Non, il ne voulait pas périr; il voulait voir longtemps encore les aurores et les crépuscules; il voulait combattre les forces mystérieuses.

Et, rappelant sa volonté dormante, d’un effort terrible, il tenta de se redresser.

VII

L’EAU, MÈRE DE LA VIE

Au matin, Arva ne soupçonna point l’absence de Targ. Il s’était surmené la veille: sans doute, recru de fatigue, prolongeait-il son repos. Pourtant, après deux heures d’attente, elle s’étonna. Et elle finit par frapper à la cloison de la chambre que le veilleur avait choisie. Rien ne répondit. Peut-être était-il sorti alors qu’elle dormait? Elle frappa encore, puis elle poussa sur le commutateur de la porte: celle-ci, en s’enroulant, découvrit une chambre vide.

La jeune fille y entra et vit toutes choses disposées en bon ordre: le lit d’arcum était relevé contre la muraille, les objets de toilette intacts; rien n’annonçait la présence récente d’un homme. Et quelque appréhension serra le cœur de la visiteuse.

Elle alla trouver Manô; tous deux interrogèrent les oiseaux et les hommes, sans obtenir une réponse utile. C’était anormal, et peut-être inquiétant. Car l’oasis, après le tremblement de terre, demeurait pleine de pièges. Targ pouvait être tombé dans une fissure ou avoir été surpris par un éboulement.

--Plutôt est-il sorti de grand matin, fit l’optimiste Manô. Comme il est homme d’ordre, il aura d’abord rangé sa chambre... Allons à la découverte!

Arva restait anxieuse. Les communications étant devenues incertaines et beaucoup d’ondifères ayant été renversés, les recherches n’avançaient point.

Vers midi, Arva errait tristement, parmi des décombres, aux confins de l’oasis et du désert, lorsqu’un essaim d’oiseaux parut, avec de longs cris: Targ était retrouvé!

Elle n’eut qu’à monter sur l’enceinte, elle le vit qui venait, lointain encore, d’un pas lourd...

Son vêtement était déchiré, des estafilades lui balafraient le cou, le visage et les mains; tout son corps exprimait la fatigue; le regard, seul, conservait sa fraîcheur.

--D’où viens-tu? cria Arva.

Il répondit:

--Je viens de la terre profonde.

Mais il n’en voulut pas dire davantage.

Le bruit de son retour s’étant répandu, ses compagnons de voyage vinrent au-devant de lui. Et l’un d’eux, lui ayant reproché d’avoir retardé leur départ, il repartit:

--Ne me le reprochez pas, car j’apporte de grandes nouvelles.

Cette réponse surprit et choqua les auditeurs. Comment un homme pouvait-il apporter des nouvelles qui ne fussent à la connaissance des autres hommes? De telles paroles avaient un sens, jadis, lorsque la terre était inconnue et pleine de ressources, lorsque le hasard demeurait parmi les êtres, et que les peuples ou les individus opposaient leurs destins. Mais, à présent que la planète est tarie, que les hommes ne peuvent plus lutter entre eux, que toute chose est résolue par des lois inflexibles, que personne ne prévoit les périls avant les oiseaux et les instruments, ce sont des propos ineptes.

--De grandes nouvelles! répéta dédaigneusement celui qui avait fait les reproches... Êtes-vous devenu fou, veilleur?

--Vous verrez bientôt si je suis devenu fou! Allons trouver le Conseil des Terres-Rouges.

--Vous l’avez fait attendre.

Targ ne répondit plus. Il se tourna vers sa sœur et lui dit:

--Va, et ramène celle que j’ai sauvée hier... Sa présence est nécessaire.

Le Grand Conseil des Terres-Rouges était réuni, au centre de l’oasis. Il n’était pas au complet, plusieurs de ses membres ayant succombé dans le désastre. Rien n’annonçait la douleur, à peine la résignation, dans l’attitude des survivants. La fatalité était en eux, présente comme la vie même.

Ils accueillirent les Neuf avec un calme presque inerte. Et Cimor, qui présidait, dit d’une voix uniforme:

--Vous nous apportiez le secours des Hautes-Sources et les Hautes-Sources sont frappées elles-mêmes. La fin des hommes paraît très proche... Les oasis ne savent plus même quelles sont celles qui pourront secourir les autres...

--Elles ne doivent même plus se secourir, ajouta Rem, le premier chef des Eaux. La loi le défend. Il est équitable, lorsque les eaux ont tari, que la solidarité disparaisse. Chaque oasis réglera son sort.

Targ s’avança au-devant des Neuf et affirma:

--Les eaux peuvent reparaître.

Rem le considéra avec un mépris tranquille:

--Tout peut reparaître, jeune homme. Mais elles ont disparu.

Alors, le veilleur, ayant jeté un regard au fond de la salle et aperçu la chevelure de lumière, reprit avec tremblement:

--Les eaux reparaîtront pour les Terres-Rouges.

Une réprobation paisible parut sur quelques faces; tout le monde garda le silence.

--Elles reparaîtront, s’écria Targ avec force. Et je puis le dire, puisque je les ai vues.

Cette fois, une faible émotion, née de la seule image qui pût agiter les Derniers Hommes, l’image d’une eau jaillissante, passa de proche en proche. Et le ton de Targ, par sa véhémence et sa sincérité, fit presque naître un espoir. Mais le doute revint vite. Ces yeux trop vivants, les blessures, le vêtement déchiré, encourageaient les méfiances: quoique rares, les fous n’avaient pas encore disparu de la planète.

Cimor fit un signe léger. Quelques hommes cernèrent lentement le veilleur. Il vit ce mouvement et en comprit la signification. Sans trouble, il ouvrit sa boîte à outils, saisit son mince appareil chromographique et, déroulant une feuille, il fit apparaître les épreuves qu’il avait prises dans les entrailles du sol.

C’étaient des images aussi précises que la réalité même. Dès qu’elles eurent frappé les yeux des plus proches, les exclamations se heurtèrent. Un saisissement véritable, presque une exaltation, s’empara des assistants. Car tous reconnaissaient le fluide redoutable et sacré.

Manô, plus impressionnable que les autres, clama d’une voix retentissante. Le cri, répercuté par les ondifères, se répandit au dehors; une multitude rapide cerna le hall; l’unique délire qui pouvait encore soulever les Derniers Hommes enivra la masse.

Targ se transfigura; il fut presque dieu; les âmes, pareilles aux âmes anciennes, élevaient vers lui un enthousiasme mystique; des faces déferlaient, des yeux mornes s’emplissaient de feu, une espérance démesurée rompait le long atavisme de la résignation. Et les membres du Grand Conseil eux-mêmes, perdus dans l’être collectif, s’abandonnaient au tumulte.

Targ seul pouvait obtenir le silence. Il fit signe à la foule qu’il voulait parler; les voix s’éteignirent, la houle des têtes s’apaisa; une attention ardente dilatait les visages.

Le veilleur, se tournant vers cette lueur blonde qu’Erê mêlait aux chevelures sombres, déclara:

--Peuple des Terres-Rouges, l’eau que j’ai découverte est sur votre territoire: elle vous appartient. Mais la loi humaine me donne un droit sur elle; avant de vous la céder, je réclame mon privilège!

--Vous serez le premier d’entre nous! dit Cimor. C’est la règle.

--Ce n’est pas cela que je demande, répondit doucement le veilleur.

Il fit signe à la foule qu’on lui livrât passage. Puis, il se dirigea vers Erê. Quand il fut près d’elle, il s’inclina et dit d’une voix ardente:

--C’est entre vos mains que je remets les eaux, maîtresse de mon destin... Vous seule pouvez me donner ma récompense!

Elle écoutait, surprise et palpitante. Car de telles paroles ne s’entendaient jamais plus. Dans un autre moment, à peine si elle les eût comprises. Mais au milieu de l’exaltation des cœurs, et avec la vision féerique des sources souterraines, tout son être se troubla: l’émotion magnifique qui agitait le veilleur se refléta sur le visage nacré de la vierge.

VIII

ET SEULES SURVIVENT LES TERRES-ROUGES

Dans les années qui suivirent, la terre n’eut que de faibles secousses. Mais la dernière catastrophe avait suffi pour frapper de mort les oasis. Celles qui avaient vu disparaître toute leur eau ne l’avaient point reconquise. Aux Hautes-Sources, elle avait tari pendant dix-huit mois, puis s’était évanouie dans les gouffres insondables. Seules, les Terres-Rouges avaient connu de vastes espérances. La nappe trouvée par Targ donnait une eau abondante et moins impure que celle des sources disparues. Non seulement elle suffisait à l’entretien des survivants, mais on avait pu recueillir le faible groupe qui s’était sauvé à la Dévastation et beaucoup d’habitants des Hautes-Sources.

Là, s’arrêtait le secours possible. Une hérédité de cinquante millénaires les ayant adaptés aux lois inexorables, les Derniers Hommes acceptaient sans révolte le jugement du destin. Il n’y eut donc aucune guerre; à peine si quelques individus tentèrent de fléchir la règle et vinrent en suppliants aux Terres-Rouges. On ne pouvait que les rejeter: la pitié eût été une suprême injustice et une forfaiture.

A mesure que s’épuisaient les provisions, chaque oasis désignait les habitants qui devaient périr. On sacrifia d’abord les vieillards, puis les enfants, sauf un petit nombre qui furent réservés dans l’hypothèse d’un revirement possible de la planète, puis tous ceux dont la structure était vicieuse ou chétive.

L’euthanasie était d’une extrême douceur. Dès que les condamnés avaient absorbé les merveilleux poisons, toute crainte s’abolissait. Leurs veilles étaient une extase permanente, leurs sommeils profonds comme la mort. L’idée du néant les ravissait, leur joie croissait jusqu’à la torpeur finale.

Beaucoup devançaient l’heure. Peu à peu, ce fut une contagion. Dans les oasis équatoriales, on n’attendit pas la fin des provisions; il restait encore de l’eau dans quelques réservoirs, et déjà les derniers habitants avaient disparu.

Il fallut quatre ans pour anéantir le peuple des Hautes-Sources.

Alors, les oasis furent saisies par l’immense désert, les ferromagnétaux occupèrent la place des hommes.

Après la découverte de Targ, les Terres-Rouges prospérèrent. On avait reconstitué l’oasis vers l’Est, dans un territoire où la rareté des ferromagnétaux rendait leur destruction facile. Les constructions, le défrichement, le captage des eaux se firent en six mois. La première récolte fut belle, la seconde merveilleuse.

Malgré la mort successive des autres communautés, les hommes de l’Oasis Rouge vivaient dans une sorte d’espérance. N’étaient-ils pas la peuplade élue, celle en faveur de qui, pour la première fois depuis cent siècles, la loi implacable avait fléchi? Targ entretenait cet état des âmes. Son influence était grande; il avait l’attrait des créatures triomphantes et leur prestige symbolique.

Cependant, sa victoire n’avait impressionné personne autant que lui-même. Il y voyait une obscure récompense et, plus encore, une confirmation de sa foi. Son esprit d’aventure s’épanouissait; il eut des aspirations presque comparables à celles des ancêtres héroïques. Et l’amour qu’il ressentait pour Erê et les deux enfants nés d’elle se mêlait de rêves dont il n’osait parler à personne, hormis sa femme ou sa sœur, car il les savait incompréhensibles aux Derniers Hommes.

Manô ignorait ces fièvres. Sa vie restait directe. Il ne songeait guère au passé, moins encore à l’avenir. Il goûtait la douceur uniforme des jours; il vivait auprès de sa femme, Arva, une existence aussi insoucieuse que celle des oiseaux argentés dont les groupes, chaque matin, planaient sur l’oasis. Comme ses premiers enfants, à cause de leur belle structure, avaient été parmi les émigrants accueillis aux Terres-Rouges, à peine si une mélancolie fugitive le saisissait en songeant au dépérissement des Hautes-Sources.

Au rebours, ce dépérissement tourmentait Targ: maintes fois, son planeur le conduisit à l’oasis natale. Il cherchait l’eau avec acharnement, il s’éloignait des routes protectrices, il visitait des étendues terribles où les ferromagnétaux vivent la vie des jeunes règnes. Avec quelques hommes de l’oasis, il avait sondé cent gouffres. Quoique les recherches demeurassent vaines, Targ ne se décourageait point: il enseignait qu’il faut mériter les découvertes par des efforts opiniâtres et de longues patiences.

IX

L’EAU FUGITIVE

Un jour qu’il revenait des solitudes, Targ, du haut de son planeur, aperçut une foule près du grand réservoir. A l’aide de son télescope, il discerna les chefs des Eaux et les membres du Grand Conseil; quelques mineurs surgissaient des puits de captage. Un groupe d’oiseaux vint à la rencontre du planeur; par eux, Targ sut que la source inspirait des inquiétudes. Il atterrit, vite enveloppé d’une foule frémissante, qui mettait en lui sa confiance. Ses os se glacèrent, lorsqu’il entendit Manô lui dire:

--Les eaux ont baissé.

Toutes les voix confirmaient la triste nouvelle. Il questionna Rem, le premier chef des Eaux, qui répondit:

--Le niveau a été vérifié au bord de la nappe même. La baisse est de six mètres.

Entre tous, le visage de Rem était immobile. La joie, la tristesse, la crainte, le désir, n’apparaissaient jamais sur ses lèvres froides ni dans ses yeux pareils à deux fragments de bronze, et dont on voyait à peine la sclérotique. Sa science professionnelle était parfaite: il possédait toute la tradition des capteurs de sources.

--La nappe n’est pas immuable, remarqua Targ.

--C’est exact! Mais les écarts normaux ne dépassent jamais deux mètres et jamais ces écarts ne furent brusques...

--Savez-vous avec certitude s’ils le sont maintenant?

--Oui. Les enregistreurs ont été vérifiés: leur marche est normale. Ils ne décelaient rien encore ce matin. C’est vers le milieu du jour que la baisse a commencé. Elle a donc atteint plus d’un mètre cinquante à l’heure...

Son œil minéral demeurait fixe; sa main n’avait pas un geste; l’on voyait à peine remuer ses lèvres. Les yeux de Targ palpitaient comme son cœur.

--D’après les plongeurs, fit Rem, aucune fissure nouvelle ne s’est formée dans le lit du lac. Le mal vient donc des sources. On peut faire trois hypothèses principales: les sources sont obstruées, elles sont détournées de leur voie, ou elles sont taries. Nous conservons une espérance.

De sa bouche, le mot espérance tombait comme un bloc de glace.

Targ dit encore:

--Les réservoirs sont-ils pleins?

Rem eut presque un geste:

--Ils le sont toujours. Et j’ai donné l’ordre d’en creuser de supplémentaires. Avant une heure, toutes nos énergies seront en action.

Il en fut comme l’avait annoncé Rem. Les puissantes machines des Terres-Rouges creusèrent le granit. Jusqu’à la première étoile, une stupeur régna sur l’oasis.

Targ était descendu sous la terre. On y avait maintenant, à l’aide des galeries aménagées par les mineurs, un accès rapide et sans danger. A la lueur des phares, le veilleur considérait le site souterrain où, le premier de tous les hommes, il avait abordé. Il l’étudiait avec fièvre. Deux sources nourrissaient le lac. La première débouchait à vingt-six mètres de profondeur, la deuxième à vingt-quatre mètres.

Les plongeurs avaient pu pénétrer dans l’une, mais à peine; l’autre se trouva trop étroite.

Pour obtenir quelques notions complémentaires, on avait tenté des travaux dans le roc; un éboulement fit naître des craintes. Le remaniement ne pouvait-il déterminer des fissures, par où les eaux se perdraient?

Agre, l’ancêtre du Grand Conseil, avait dit:

--Cette eau nous a été donnée par le Désastre; sans lui, elle nous fût demeurée inaccessible. Peut-être aussi a-t-il creusé sa route actuelle. N’exécutons point de travaux incertains. Il suffit que nous ayons mené à bonne fin ceux qui étaient indispensables...

Cette parole ayant paru sage, on se résigna au mystère.

Vers la fin du crépuscule, le niveau baissa plus lentement; une onde d’espoir courut sur l’oasis. Mais les chefs des Eaux ni Targ ne partageaient cette confiance: si la déperdition s’atténuait, c’est que le niveau était descendu au-dessous des plus grosses fissures d’écoulement. L’eau contenue actuellement dans le lac pouvait descendre à quatre mètres et, si les sources demeuraient inaccessibles, ce serait, avec la provision des réservoirs, _toute l’eau possédée par les Derniers Hommes_.

Toute la nuit, les machines des Terres-Rouges creusèrent les nouveaux réservoirs; toute la nuit aussi, l’eau, mère de vie, ne cessa de se perdre dans les abîmes de la planète. Au matin, le niveau était descendu à huit mètres, mais deux réservoirs étaient prêts qui reçurent rapidement leur provision; ils absorbèrent trois mille mètres cubes de liquide.

Leur remplissage abaissa encore le niveau; l’on vit apparaître l’orifice de la première source. Targ y pénétra avant tout le monde et s’aperçut que le sol avait subi des transformations récentes. Plusieurs crevasses s’étaient formées, des masses de porphyre obstruaient le passage; il fallait provisoirement renoncer à définir le désastre.

Une seconde journée passa, funèbre. A cinq heures, l’écoulement souterrain et le remplissage d’un réservoir abaissèrent les eaux à la hauteur de la seconde source, dont l’orifice avait complètement disparu.

A partir de ce moment, la perte cessa; il devint presque inutile de hâter la construction de nouveaux réservoirs. Rem n’en persista pas moins à terminer sa tâche: et, pendant six jours, les hommes et les machines de l’oasis travaillèrent.

A la fin du sixième jour, Targ, harassé et le cœur fiévreux, méditait devant sa demeure. Des ténèbres argentées enveloppaient l’oasis. On apercevait Jupiter; une demi-lune aiguë fendait l’éther: sans doute, la grande planète aussi créait des règnes qui, après avoir connu la fraîcheur de la jeunesse et la force de l’âge mûr, se mourraient de pénurie et d’angoisse.

Erê était venue. Dans un rai de lune, ses grands cheveux semblaient une lumière douce et tiède. Targ l’attira près de lui; il murmura:

--J’avais retrouvé auprès de toi la vie des temps antiques... Tu étais le rêve des genèses...; rien que de sentir ta présence, je croyais aux jours innombrables. Et maintenant, Erê, si nous ne retrouvons pas les sources, ou si nous ne découvrons aucune eau nouvelle, dans dix ans les Derniers Hommes auront disparu de la planète.

X

LA SECOUSSE

Six saisons passèrent. Les chefs des Eaux firent creuser d’immenses galeries pour retrouver les sources. Tout échoua. Des fissures illusoires ou des gouffres impénétrables décevaient les efforts. De mois en mois, l’espérance décroissait dans les âmes. Le long atavisme de résignation retombait sur elles; leur passivité parut même s’accroître, à la manière dont s’aggravent, après un répit, des maladies chroniques. Toute foi, même légère, les abandonna. Déjà la mort tenait ces mornes existences.

Quand arriva l’époque où le Grand Conseil décréta les premières euthanasies, il se trouva plus de vivants prêts à disparaître que ne le voulait la loi.

Seuls, Targ, Arva et Erê n’acceptaient point le sort; mais Manô se décourageait. Non qu’il fût devenu prévoyant. Pas plus que jadis, il ne songeait aux lendemains; mais la fatalité lui était devenue présente. Lorsque les euthanasies commencèrent, il eut un sens si aigu de la disparition que toute énergie l’abandonna. L’ombre et la lumière lui furent également ennemies. Il vécut dans une attente funèbre et molle; son amour pour Arva avait disparu comme son amour pour sa propre personne; il ne prenait aucun intérêt à ses enfants, assuré que l’euthanasie les enlèverait bientôt. Et la parole lui devenant odieuse, il n’écoutait plus, il demeurait taciturne et torpide pendant des journées entières. Presque tous les habitants des Terres-Rouges menaient une existence analogue.

Aucun effort ne stimulait leur pitoyable énergie, car le travail devenait presque nul. Hors quelques massifs de plantes, entretenus pour garder des semences fraîches, toute culture avait disparu. L’eau des réservoirs n’exigeait aucun soin: elle était à l’abri de l’évaporation et purifiée par des appareils presque parfaits. Quant aux réservoirs mêmes, il suffisait, chaque jour, de leur faire subir une inspection que facilitaient des indicateurs automatiques. Ainsi, rien ne venait secouer l’atonie des Derniers Hommes. Ceux qui échappaient le mieux au marasme étaient les individus les moins émotifs, qui n’avaient aimé personne et ne s’étaient guère aimés eux-mêmes. Ceux-là, parfaitement adaptés aux lois millénaires, montraient une persévérance monotone, étrangers à toutes les joies comme à toutes les peines. L’inertie les dominait; elle les soutiendrait contre la dépression excessive et contre les résolutions brusques; ils étaient les produits parfaits d’une espèce condamnée.

Au rebours, Targ et Arva se maintenaient par une émotivité supérieure. Révoltés contre l’évidence, ils dressaient devant la formidable planète deux petites vies ardentes, pleines d’amour et d’espoir, palpitantes de ces vastes désirs qui avaient fait vivre l’animalité pendant cent mille siècles.

Le veilleur n’avait abandonné aucune de ses recherches; il tenait soigneusement en état une série de planeurs et de motrices; même il ne laissait pas tomber en ruines les principaux planétaires et veillait sur les appareils sismiques.

Or, un soir, après un voyage vers la Dévastation, Targ veillait seul dans la nuit. A travers le métal transparent de sa fenêtre, une constellation se montrait qui, au temps des Fables, se nommait le Grand Chien. Elle comptait la plus étincelante des étoiles, un soleil bien plus vaste que notre soleil. Targ élevait vers elle son désir inextinguible. Et il songeait à ce qu’il avait vu, vers le milieu du jour, tandis qu’il planait près du sol.

C’était dans une plaine excessivement morne, où se dressaient à peine quelques blocs solitaires. Les ferromagnétaux y dessinaient de toutes parts leurs agglomérations violettes. Il y prenait à peine garde lorsque, au sud, sur une surface jaune clair, il aperçut une race qu’il ne connaissait point encore. Elle produisait des individus de grande taille, chacun formé de dix-huit groupes. Quelques-uns atteignaient une longueur totale de trois mètres. Targ calcula que la masse des plus puissants ne devait pas être inférieure à quarante kilogrammes. Ils se déplaçaient plus facilement que les plus rapides ferromagnétaux connus jusqu’alors; en fait, leur vitesse atteignait un demi-kilomètre par heure.

--C’est effrayant, murmura le veilleur. S’ils pénétraient dans l’oasis, ne serions-nous pas vaincus? Le moindre hiatus dans l’enceinte nous ferait courir un danger mortel.

Il frissonna; une tendresse inquiète le mena dans les chambres voisines. A la lueur orange d’un Radiant, il contempla l’étonnante chevelure lumineuse d’Erê et le visage frais des enfants. Son cœur fondait. Rien que de les voir vivre, il ne pouvait concevoir la fin des hommes. Eh quoi! la jeunesse, la puissance mystérieuse des générations sont en eux, si pleines de sève, et tout va s’évanouir? Qu’une race cacochyme, lentement brisée par la décadence, en fût là, ce serait logique;--mais eux, mais ces chairs aussi jolies et aussi neuves que celles des hommes d’avant l’ère radio-active!...