La Mort de la Terre, roman, suivi de contes

Part 3

Chapter 33,635 wordsPublic domain

Des vols d’oiseaux tournoyaient sur la zone rouge; plusieurs s’avancèrent vers l’escadrille. A cinquante kilomètres de l’oasis, ils affluèrent; leurs mélopées confirmaient le désastre et prédisaient des secousses imminentes. Targ, le cœur serré, écoutait et regardait, sans pouvoir articuler une parole.

La terre désertique semblait avoir subi la morsure d’une prodigieuse charrue; à mesure qu’on approchait, l’oasis montra ses maisons effondrées, son enceinte disloquée, les récoltes presque englouties, de misérables fourmis humaines grouillant parmi les décombres...

Soudain, une immense clameur déchira l’atmosphère; le vol des oiseaux se brisa étrangement; un effrayant frisson secoua l’étendue.

La planète homicide consommait son œuvre!

Seuls, Targ et Arva avaient poussé un cri de pitié et d’horreur. Les autres aviateurs continuaient leur route, avec la tristesse calme des Derniers Hommes... L’oasis fut là. Elle retentissait de plaintes sinistres. On voyait courir, ramper ou panteler de pitoyables créatures; d’autres demeuraient immobiles, frappées par la mort; parfois, une tête sanglante semblait sortir du sol. Le spectacle devenait plus hideux à mesure qu’on discernait mieux les épisodes.

Les Neuf planèrent incertains. Mais le vol des oiseaux, d’abord enfiévré par l’épouvante, s’harmonisait; aucune autre secousse n’était prochaine; on pouvait atterrir.

Quelques membres du Grand Conseil reçurent les délégués des Hautes-Sources. Les paroles furent rares et rapides. Le nouveau désastre, exigeant toutes les énergies disponibles, les Neuf se mêlèrent aux sauveteurs.

Les plaintes parurent d’abord intolérables. Des blessures atroces avaient raison du fatalisme des adultes; les cris des enfants étaient comme l’âme stridente et sauvage de la Douleur...

Enfin, les anesthésiques apportèrent leur aide bienfaisante. L’ardente souffrance sombra au fond de l’inconscient. On n’entendait plus que des clameurs éparses, les clameurs de ceux qui gisaient dans la profondeur des ruines.

Une de ces clameurs attira Targ. Elle était craintive, non douloureuse; elle avait un charme énigmatique et frais. Longtemps, le jeune homme ne put la situer... Enfin, il découvrit un creux d’où elle jaillissait plus nette. Des blocs arrêtaient le veilleur, qu’il se mit à écarter avec prudence. Il lui fallait constamment interrompre le travail devant les menaces sourdes du minéral: des trouées se formaient, brusques, des pierres s’éboulaient ou bien on entendait des vibrations suspectes.

La plainte s’était tue; la tension nerveuse et la fatigue couvraient de sueur les tempes de Targ...

Soudain, tout sembla perdu: un pan de paroi croulait. Le fouilleur, se sentant à la merci du minéral, baissa la tête et attendit... Un bloc le frôla; il accepta la destinée; mais le silence et l’immobilité se refirent.

Levant les yeux, il vit qu’une grande cavité, presque une caverne, s’était ouverte vers la gauche: dans la pénombre, une forme humaine était étendue. Le jeune homme enleva péniblement l’épave vivante et sortit des décombres, à l’instant où un nouvel éboulement rendait le boyau impraticable...

C’était une jeune femme ou une jeune fille, vêtue du maillot argentin des Terres-Rouges. Avant toute chose, la chevelure émut le sauveteur. Elle était de cette sorte lumineuse, que l’atavisme ramenait à peine une fois par siècle chez les filles des hommes. Éclatante comme les métaux précieux, fraîche comme l’eau jaillissant des sources profondes, elle semblait un tissu d’amour, un symbole de la grâce qui avait paré la femme à travers les âges.

Le cœur de Targ se gonfla, un tumulte héroïque emplissait son crâne; il entrevit des actions magnanimes et glorieuses, qui ne s’accomplissaient plus jamais parmi les Derniers Hommes... Et, tandis qu’il admirait la fleur rouge des lèvres, la ligne délicate des joues et leur pulpe nacrée, deux yeux s’ouvrirent, qui avaient la couleur des matins, quand le soleil est vaste et qu’une haleine douce court sur les solitudes...

IV

DANS LA TERRE PROFONDE

C’était après le crépuscule. Les constellations avivaient leurs flammes fines. L’oasis, taciturne, cachait sa détresse et ses douleurs. Et Targ promenait une âme fiévreuse près de l’enceinte.

L’heure était affreuse pour les Derniers Hommes. Successivement, les planétaires avaient annoncé d’immenses désastres. La Dévastation était détruite; aux Deux-Équatoriales, à la Grande-Combe, aux Sables-Bleus, les eaux avaient disparu; elles décroissaient aux Hautes-Sources; l’Oasis-Claire et le Val-de-Soufre annonçaient ou des secousses ruineuses ou des fuites rapides du liquide.

L’Humanité entière subissait le désastre.

Targ franchit l’enceinte en ruines, il entra dans le désert muet et terrible.

La lune, presque pleine, rendait invisibles les plus faibles étoiles; elle éclairait les granits rouges et les piles violettes des ferromagnétaux: une phosphorescence pâle ondulait par intervalles, signe mystérieux de l’activité des nouveaux êtres.

Le jeune homme avançait dans la solitude, inattentif à sa grandeur funèbre.

Une image brillante dominait les navrements de la catastrophe. Il emportait comme un «double» de la chevelure vermeille; l’étoile Véga palpitait ainsi qu’une prunelle bleue. L’amour devenait l’essence même de sa vie; et cette vie était plus intense, plus profonde, prodigieuse. Elle lui révélait, dans sa plénitude, ce monde de beauté qu’il avait pressenti, et pour lequel il valait mieux mourir que de vivre pour le morne idéal des Derniers Hommes. Par intervalles, comme un nom devenu sacré, le nom de celle qu’il avait retirée des décombres venait à sa lèvre:

--Erê!

Dans le farouche silence, le silence du désert éternel, comparable au silence du grand éther où vacillaient les astres, il avançait encore. L’air était immobile autant que les granits; le temps semblait mort, l’espace figurait un autre espace que celui des hommes, un espace inexorable, glacial, plein de mirages lugubres.

Pourtant, une vie était là, abominable d’être celle qui succéderait à la vie humaine, sournoise, terrifique, inconnaissable. Deux fois, Targ s’arrêta pour voir agir les formes phosphorescentes. La nuit ne les endormait point. Elles se déplaçaient, pour des fins mystérieuses; la façon dont elles glissaient sur le sol ne s’expliquait par aucun organe. Mais il se désintéressait vite d’elles. L’image d’Erê l’entraînait; il y avait une relation confuse entre cette marche dans la solitude et l’héroïsme éveillé dans son âme. Il cherchait confusément l’aventure, l’aventure impossible, l’aventure chimérique: la découverte de l’Eau.

L’Eau, seule, pouvait lui donner Erê. Toutes les lois de l’homme le séparaient d’elle. Hier encore, il aurait pu la rêver pour épouse: il suffisait qu’une fille des Hautes-Sources fût, en échange, accueillie aux Terres-Rouges. Après la catastrophe, l’échange devenait impossible. Les Hautes-Sources recevraient des exilés, mais en les condamnant au célibat. La loi était inexorable; Targ l’acceptait comme une nécessité supérieure...

La lune fut claire; elle étalait son disque de nacre et d’argent sur les collines occidentales. Hypnotisé, Targ se dirigeait vers elle. Il vint dans un terroir de roches. La trace du désastre y restait; plusieurs s’étaient renversées, d’autres fendues; partout, la terre siliceuse montrait des crevasses.

--On dirait, murmurait le jeune homme, que la secousse a atteint ici sa plus grande violence... Pourquoi?

Son rêve s’éloignait un peu, l’ambiance excitait sa curiosité.

--Pourquoi? se redemanda-t-il... Oui, pourquoi?

Il s’arrêtait à chaque moment pour considérer les rocs et aussi par prudence; ce sol convulsé devait être plein de pièges. Une exaltation étrange le saisit. Il songea que, si une route existait vers l’Eau, il y avait bien des chances pour qu’elle se décelât dans cet endroit si profondément remanié. Ayant allumé la «radiatrice» qu’il ne quittait jamais en voyage, il s’engagea dans des fissures ou des corridors: tous se rétrécissaient rapidement ou se terminaient en cul-de-sac.

A la fin, il se trouva devant une fente médiocre, à la base d’une roche haute et très large, que les secousses n’avaient que faiblement entamée. Il suffisait d’examiner la cassure, par endroits étincelante comme du cristal, pour deviner qu’elle était récente. Targ, la jugeant négligeable, allait s’éloigner. Des scintillations l’attirèrent. Pourquoi ne pas l’explorer? Si elle était peu profonde, il n’aurait que quelques pas à faire.

Elle se révéla plus longue qu’il ne l’eût espéré. Néanmoins, après une trentaine de pas, elle commença de se rétrécir; bientôt, Targ crut qu’il ne pourrait aller plus loin. Il s’arrêta, il examina scrupuleusement les détails des murailles. Le passage n’était pas encore impossible, mais il fallait ramper. Le veilleur n’hésita guère; il s’engagea dans un trou, dont le diamètre excédait à peine la largeur d’un homme. Le passage, sinueux et semé de pierres aiguës, devint plus étroit encore; Targ se demanda s’il lui serait possible de revenir en arrière.

Il était comme encastré dans la terre profonde, captif du minéral, petite chose infiniment faible qu’un seul bloc réduirait en particules. Mais la fièvre de la chose commencée palpitait en lui: s’il abandonnait la tâche, avant qu’elle ne fût tout à fait impossible, il se haïrait et se mépriserait ensuite. Il persévéra.

Les membres trempés de sueur, il avança longtemps dans les entrailles du roc. A la fin, il eut une défaillance. Les battements de son cœur, qui faisaient comme un grand bruit d’ailes, s’affaiblirent. Il n’y eut plus qu’une palpitation chétive; le courage et l’espoir tombèrent comme des fardeaux. Quand le cœur reprit quelque force, Targ se jugea ridicule d’être engagé dans une aventure aussi primitive.

--Ne serais-je pas un fou?

Et il commença de ramper en arrière. Alors, un désespoir atroce l’accabla; l’image d’Erê se dessina si vive qu’elle semblait être avec lui dans la fissure.

--Ma folie vaudrait encore mieux que l’affreuse sagesse de mes semblables... En avant!

Il recommença l’aventure; il joua sauvagement sa vie, résolu à ne s’arrêter que devant l’infranchissable.

Le hasard parut favorable à son audace; la crevasse s’élargit, il se trouva dans un haut corridor de basalte dont la voûte semblait soutenue par des colonnes d’anthracite. Une joie aiguë le saisit, il se mit à courir; tout parut possible.

Mais la pierre est aussi pleine d’énigmes que, jadis, la forêt verte. Soudain, le couloir se termina. Targ se trouva devant une muraille ténébreuse dont la radiatrice tirait à peine quelques reflets... Néanmoins, il ne cessait d’explorer les parois. Et il découvrit, à trois mètres de hauteur, l’ouverture d’une autre crevasse.

C’était une fente un peu sinueuse, inclinée d’environ quarante degrés sur l’horizontale, assez large pour admettre le passage d’un homme. Le veilleur la considérait avec un mélange de joie et de désappointement. Elle attirait sa chimérique espérance, puisqu’enfin la voie n’était pas définitivement close; par ailleurs, elle se manifestait décourageante, puisqu’elle reprenait vers le haut.

--Si elle ne redescend pas, il y a plus de chances qu’elle me ramène à la surface que dans le sous-sol! grommela l’explorateur.

Il eut un geste d’insouciance et de défi, un geste qui lui était étranger, comme à tous les hommes actuels, et qui répétait quelque geste ancestral. Puis, il se mit en devoir d’escalader la paroi.

Elle était presque verticale et lisse. Mais Targ avait emporté l’échelle en fibres d’arcum, que les aviateurs n’oubliaient jamais. Il la tira de son sac d’outils. Après avoir servi à plusieurs générations, elle était aussi souple et solide qu’aux premiers jours. Il déroula sa fine et légère structure et, la saisissant par le milieu, il lui imprima l’élan utile. C’était un mouvement qu’il exécutait dans la perfection. Les crochets qui terminaient l’échelle s’agriffèrent sans peine au basalte. En quelques secondes, l’explorateur atteignit la fente.

Il ne put retenir un cri de mécontentement. Car si la crevasse était parfaitement praticable, en revanche elle remontait par une pente assez forte. Tant d’efforts auraient donc été vains!

Toutefois, ayant replié l’échelle, Targ s’engagea dans la fissure. Les premiers pas furent pénibles. Puis, le terrain s’aplanit, un couloir se montra où plusieurs hommes auraient pu marcher de front. Malheureusement, la pente montait toujours. Le veilleur supputa qu’il devait se trouver à une quinzaine de mètres au-dessus du niveau de la plaine extérieure; le voyage souterrain devenait une ascension!...

Il marcha vers le dénouement, quel qu’il fût, avec une tranquille amertume et tout en se reprochant la folle aventure: qu’avait-il fait pour aboutir à une découverte qui dépasserait en importance tout ce qu’avaient trouvé les hommes depuis des centaines de siècles? Suffirait-il qu’il eût un caractère chimérique, une âme plus révoltée que les autres, pour réussir là où l’effort collectif, appuyé d’un outillage admirable, avait échoué? Une tentative comme la sienne ne réclamait-elle pas une résignation et une patience absolues?...

Distrait, il ne s’apercevait pas que la pente se faisait plus douce. Elle était devenue horizontale lorsqu’il se réveilla, avec un grand sursaut: à quelques pas devant lui, la galerie commençait à descendre!...

Elle descendit régulièrement, sur une longueur de plus d’un kilomètre; large, plus approfondie au milieu que sur les bords, la marche y était généralement commode, à peine interrompue par quelque bloc ou par quelque fissure. Sans doute, à une époque lointaine, un cours d’eau souterrain s’y frayait passage.

Cependant, les déblais s’accumulèrent, parmi lesquels il en était de récents, puis l’issue parut de nouveau bouchée.

--La galerie ne s’arrêtait pas ici, fit le jeune homme. Ce sont des remaniements de l’écorce terrestre qui l’ont interrompue, mais quand? Hier..., il y a mille ans..., il y a cent mille ans?

Il ne s’arrêta pas à examiner les éboulis, parmi lesquels il eût reconnu la trace de convulsions récentes. Toute sa perspicacité se concentrait à découvrir un passage. Il ne tarda pas à apercevoir une fissure. Étroite et haute, dure, hérissée, rebutante, elle ne le trahit point: il retrouva sa galerie. Elle continuait à descendre, toujours plus spacieuse; à la fin, sa largeur moyenne atteignait plus de cent mètres.

Les derniers doutes de Targ s’évanouirent: un véritable fleuve souterrain avait, jadis, coulé là. _A priori_, cette conviction était encourageante. A la réflexion, elle inquiétait l’Oasite. De ce que l’eau avait jadis abondé, il ne s’ensuivait aucunement qu’elle fût prochaine. Au contraire! Toutes les sources actuellement utilisées se trouvaient loin des endroits où le liquide de vie avait afflué... C’était presque une loi.

A trois reprises encore, la galerie parut finir en cul-de-sac; chaque fois, Targ retrouva un passage. Elle se termina, cependant. Un trou immense, un gouffre apparut aux yeux de l’homme.

Las et triste, il s’assit sur la pierre. Ce fut un moment plus terrible que lorsqu’il rampait, là-haut, dans une galerie étouffante. Toute nouvelle tentative serait une amère folie. Il fallait revenir! Mais son cœur se révolta contre sa pensée. L’âme des aventures s’éleva, accrue par l’étonnant voyage qu’il venait de faire. Le gouffre ne l’épouvanta plus.

--Et quand il faudrait mourir? s’écria-t-il.

Déjà, il s’engageait entre des pointes de granit.

Abandonné à des inspirations rapides, il était descendu par miracle à une profondeur de trente mètres, lorsqu’il fit un faux mouvement et bascula.

--Fini! soupira-t-il.

Il s’écroula dans le vide.

V

AU FOND DES ABIMES

Un choc l’arrêta. Non le choc raide de la chute sur le granit, mais un choc élastique, assez violent, toutefois, pour l’étourdir. Quand il reprit conscience, il se trouva suspendu dans la pénombre et, se tâtant, il découvrit qu’une saillie avait accroché son sac d’outils. Les courroies du sac, rattachées à son torse, le retenaient: faites, comme son échelle, en fibres d’arcum, il savait qu’elles ne céderaient point. En revanche, le sac pouvait se détacher de la saillie.

Targ se sentait étrangement calme. Il calcula sans hâte ses chances de perte et de salut: le sac embrassait la saillie près de l’attache des courroies, en sorte que la prise était bonne. L’explorateur tâta la paroi rocheuse. Outre la saillie, sa main rencontra des surfaces raboteuses, puis le vide; ses pieds trouvèrent, vers la gauche, un appui que, après quelques tâtonnements, il jugea être une petite plate-forme. En empoignant la saillie d’une part, en s’étayant, d’autre part, sur la plate-forme, il pouvait se passer d’autre soutien.

Quand il eut choisi la position qu’il estima la plus commode, il réussit à détacher le sac. Plus libre alors de ses gestes, il darda de toutes parts les rais de sa radiatrice. La plate-forme était assez large pour qu’un homme s’y tînt debout et même exécutât de faibles mouvements. Au-dessus, une rainure du roc permettait à la rigueur de fixer les crochets de l’échelle; ensuite, l’ascension semblait praticable, jusqu’à l’endroit d’où l’Oasite était tombé. Au-dessous, rien que le gouffre, avec des murailles verticales.

--Je puis remonter, conclut le jeune homme... Mais la descente est impossible...

Il ne songeait plus qu’il venait d’échapper à la mort: seul, le dépit de l’effort vain agitait son âme. Avec un long soupir, il lâcha la saillie et, s’accrochant aux aspérités, il réussit à s’établir sur la plate-forme. Ses tempes bourdonnaient, une torpeur tenait ses membres et son cerveau; son découragement était si lourd qu’il se sentait peu à peu succomber à l’appel vertigineux de l’abîme. Quand il se ranima, il promena instinctivement ses doigts sur la muraille granitique et s’aperçut de nouveau qu’elle se dérobait, vers la moitié de sa hauteur. Il se baissa alors, il poussa un faible cri: la plate-forme se trouvait à l’entrée d’une cavité, que les rais de la radiatrice révélèrent considérable.

Il eut un rire silencieux. S’il allait à la défaite, du moins n’aurait-il pas couru une aventure qui ne valait pas la peine d’être tentée!

S’assurant qu’aucun outil ne lui manquait et surtout que l’échelle d’arcum était en bon ordre, il s’engagea dans la caverne. Elle étalait une voûte de cristal de roche et de gemmes. A chaque mouvement de la lampe, des éclairs rebondissaient, mystérieux et féeriques. Les innombrables âmes des cristaux s’éveillaient à la lumière: c’était un crépuscule souterrain, éblouissant et furtif, une grêle infinitésimale de lueurs écarlates, orangées, jonquille, hyacinthe ou sinople. Targ y voyait un reflet de la vie minérale, de cette vie vaste et minuscule, menaçante et profonde, qui avait le dernier mot avec les hommes, qui aurait, un jour, le dernier mot avec le règne ferromagnétique.

Dans ce moment, il ne la redoutait pas. Il considérait pourtant la caverne avec le respect que les Derniers Hommes vouent aux existences sourdes qui, ayant présidé aux Origines, gardent intactes leurs formes et leurs énergies.

Un vague mysticisme fut en lui, non point le mysticisme sans espérance des Oasites déchus, mais le mysticisme qui conduisit, jadis, les cœurs hasardeux. S’il se défiait toujours des pièges de la terre, il avait du moins cette foi qui succède aux efforts heureux et qui transporte dans l’avenir les victoires du passé.

Après la caverne vint un couloir aux pentes capricieuses. Plusieurs fois encore il fallut ramper, pour franchir des passes. Puis, le couloir reprit; la pente devint raide au point que Targ craignit un nouveau gouffre. Cette pente s’adoucit. Elle se fit presque aussi commode qu’une route. Et le veilleur descendait avec sécurité, lorsque les pièges reprirent. Sans que le couloir se fût rétréci en hauteur ni en largeur, il se ferma. Un mur de gneiss était là, qui luisait sournoisement aux lueurs de la lampe. En vain l’Oasite le sondait en tous sens; aucune grosse fissure ne se révéla.

--C’est la fin logique de l’aventure! gémit-il... L’abîme, qui s’est joué des efforts, du génie et des appareils de toute l’humanité, ne pouvait être favorable à un petit animal solitaire!

Il s’assit, recru de fatigue et de tristesse. La route serait dure, maintenant! Abattu par la défaite, aurait-il seulement la force d’aller jusqu’au bout?

Il demeura là longtemps, écrasé sous sa détresse. Il ne pouvait se décider à repartir. Par intervalles, il dardait sa lampe sur la muraille blafarde... Enfin, il se releva. Mais alors, saisi d’une sorte de fureur, il introduisit ses poings dans toutes les menues fissures, il tira désespérément sur les saillies...

Son cœur se mit à battre: quelque chose avait bougé.

Quelque chose avait bougé. Un pan de la paroi oscillait. Avec un han sourd, et de toute sa vigueur, Targ attaqua la pierre. Elle bascula; elle faillit écraser l’homme; un trou apparut, triangulaire: l’aventure n’était pas finie encore!

Haletant, plein de méfiance, Targ pénétra dans le roc, courbé d’abord, puis debout, car la fissure s’agrandissait à chaque pas. Et il avançait dans une sorte de somnambulisme, s’attendant à de nouveaux obstacles, lorsqu’il crut revoir un gouffre.

Il ne se trompait point. La fissure aboutissait au vide; mais, vers la droite, une masse déclive se détachait, énorme. Pour y atteindre, Targ dut se pencher au dehors et se hisser à la force des poignets.

La pente était praticable. Lorsque le veilleur eut parcouru une vingtaine de mètres, une sensation étrange le saisit, et découvrant son hygroscope il le tendit sur le gouffre. Alors, il sentit positivement la pâleur et le froid se déposer sur son visage...

Dans l’atmosphère souterraine, une vapeur flottait, invisible encore à la lumière. L’eau était venue!

Targ poussa une clameur de triomphe; il dut s’asseoir, paralysé par la surprise et la joie de la victoire. Puis, l’incertitude le reprit. Sans doute, le fluide vivant était là, il allait apparaître; mais la déception serait plus insupportable, s’il n’y avait qu’une source insignifiante ou une faible nappe. A pas lents, plein de crainte, le veilleur reprit la descente... Les preuves se multiplièrent; un miroitement s’apercevait par intervalles...

Et brusquement, tandis que Targ contournait une saillie verticale, l’eau se révéla.

VI

LES FERROMAGNÉTAUX

Deux heures avant l’aube, Targ se retrouva dans la plaine, au bord de la crevasse où avait débuté son voyage au pays des ombres. Affreusement las, il contemplait, au fond de l’horizon, la lune écarlate, pareille à une fournaise ronde et prête à s’éteindre. Elle disparut. Dans la nuit immense, les étoiles se ranimèrent.

Alors, le veilleur voulut se remettre en route. Ses jambes semblaient de pierre, ses épaules s’affaissaient douloureusement et, par tout son corps, passait une telle langueur qu’il se laissa choir sur un bloc... Les paupières entrecloses, il revécut les heures qu’il venait de passer dans les abîmes. Le retour avait été épouvantable. Malgré qu’il eût pris soin d’accumuler les traces de son passage, il s’était égaré. Puis, déjà épuisé par les efforts précédents, il avait failli s’évanouir. Le temps semblait d’une longueur incommensurable; Targ était comme un mineur qui aurait passé de longs mois dans la terre cruelle...

Tout de même, le voici revenu sur la surface où vivent encore ses frères, voici les astres qui, à travers les âges, exaltèrent les rêves de l’homme; bientôt, l’aube divine va reparaître dans l’étendue.

--L’aube! balbutia le jeune homme... Le jour!

Il étendit les bras vers l’orient, dans un geste d’extase; puis, ses yeux se refermèrent, et, sans qu’il en eût conscience, il s’étendit sur le sol.

Une lueur rouge le réveilla. Soulevant avec peine les paupières, il aperçut, au fond de l’horizon, l’orbe immense du soleil.

--Allons! debout..., se dit-il.