La Mort de la Terre, roman, suivi de contes

Part 17

Chapter 173,869 wordsPublic domain

--Ben! j’accepte, s’exclama-t-elle. Y me semble que ça me portera bonheur. Mais, par exemple, faut que vous me donniez votre adresse, car, pour ce qui est de prendre une aumône, c’est pas mon genre: je me ferais plutôt couper un doigt!

Mon adresse! Je ne la connaissais pas plus qu’elle-même.

--Je ne vis plus à Paris, répliquai-je, mais si vous voulez, je vous rencontrerai un de ces jours!

--Ça va, reprit-elle sans malice. Ben, samedi, le soir... je crois que je serai en ordre.

--Alors, ici même, à six heures.

Je vécus jusqu’au samedi dans un petit meublé et j’essayai du régime des pauvres gens. Il me parut épouvantable. Je faisais des rêves de suicide, mais au fond j’avais l’amour de la vie, il me semblait horriblement triste de l’abandonner alors que tant de visions brillantes peuplaient ma cervelle...

Le samedi, après une journée d’ignominieuse tristesse, je me rendis aux Halles, avec je ne sais quelle curiosité vague. La femme m’attendait déjà. La détresse avait quitté son visage; une confiance énergique luisait dans ses yeux gris:

--Vous m’avez porté bonheur! fit-elle tout de suite. Toute la mécanique est remise en route.

Vous ne sauriez croire combien ces paroles m’impressionnèrent. Il y avait une sorte d’admiration dans le regard que je jetai sur l’humble femme: combien elle était plus forte, combien mieux armée que moi pour les batailles de la vie!...

J’écoutai avidement le récit qu’elle me fit de ses aventures, depuis la nuit de notre rencontre. Ce fut une extraordinaire leçon de choses. Je conçus tout à coup l’inanité et la lâcheté de mes craintes. Le goût de la lutte chauffa mon âme; ma jeunesse bondit, pleine de foi et d’espérance; la vanité de ma caste tomba comme une guenille. Et j’eus la sagesse de confier mon infortune à la marchande de fleurs et de demander son avis. Stupéfaite d’abord, elle entra vite, avec l’admirable faculté d’adaptation des créatures primitives, dans la réalité simple et profonde de mon destin:

--Ah bien, fit-elle enfin en secouant la tête... et comme ça vous n’avez plus rien... plus rien du tout, mon pauv’ monsieur?

--J’ai cette bague, répondis-je. Et c’est toute ma fortune.

Elle regarda la bague avec respect:

--On en donnerait sûrement quatre ou cinq cents francs au clou, remarqua-t-elle... Ah! si j’avais quatre cents francs...

Et, brusquement, me dardant dans les yeux son regard de courage et de franchise:

--Ben, écoutez, reprit-elle, vous ne savez rien faire, s’pas? Va falloir tout de même mettre la bague chez ma tante. Et avant quelques semaines vous aurez bouffé la galette... Alors, savez-vous quoi? Mettez-vous avec moi dans les fleurs... On marchera en gros, on tâchera de gagner des mille et des mille... Moi, je sens qu’on va réussir. Et même si on ne réussissait pas, vous aureriez appris à vivre, vous vous tireriez des pattes. Qu’est-ce que vous en pensez?

Je tirai la bague de mon doigt, je la passai au doigt de la femme et je dis:

--Voilà ce que j’en pense!

Elle eut un rire, le rire joyeux du peuple, où sonne la jeunesse éternelle, et cria:

--Voulez-vous parier? On fera fortune.

Elle ne se trompait point. «J’appris les fleurs», nous eûmes une boutique avec un mauvais logement, nous achetâmes des cargaisons que nous revendîmes à des détaillants, et, dès la première année, nous avions «les mille» qui devaient nous permettre d’étendre nos affaires. J’étais heureux, replongé dans l’aventure réelle des hommes, je me battais contre le hasard et les circonstances avec une volupté de conquistador.

Et notre négoce grandit; nous y joignîmes les primeurs; l’argent s’habitua à croître dans notre caisse; avant ma trentième année, la fortune était venue.

Je pourrais aujourd’hui reprendre ma place parmi les gens qui s’amusent, mais je n’y trouverais pas de plaisir. Le bonheur est dans la lutte. Rien ne vaut ces péripéties où il faut vaincre par la ruse, par la force ou par la patience. Et j’ai même renoncé à ma race; j’ai épousé la fille de mon associée. Elle est fraîche comme la feuille nouvelle, elle a la chair saine, les yeux d’un enfant, et elle m’a donné deux fils aux reins solides.

APRÈS LE NAUFRAGE

Nous parlions du _Chanzy_. Chacun y allait de sa petite anecdote ou de son trait de mœurs. On aurait cru que la plupart d’entre nous avaient fait le tour des océans. Au fond, nous ressassions et déformions des faits déjà cent fois ressassés et déformés; c’est le sort des réalités humaines: toutes, par le secours de la parole ailée, se transforment en fables.

Seul, le commandant Desgenest, qui avait longuement parcouru la planète, gardait le silence. A la fin, cependant, il se mit à dire:

--Moi aussi, j’ai fait naufrage, et, comme le rescapé du _Chanzy_, j’ai eu seul la chance de revoir, après le désastre, la divine lumière.

«Je revenais d’Égypte sur un paquebot sénile, aux rouages essoufflés, mais à la carapace encore résistante. La tempête nous saisit presque en vue des côtes de France. Elle fut formidable. La triste demeure flottante tantôt croulait au fond d’un gouffre, tantôt s’élevait sur des collines écumeuses. La puissance et la sagesse humaines devenaient semblables à la puissance et à la sagesse de quelques fourmis saisies par un torrent. Le capitaine faisait ce qu’il pouvait, le pauvre bougre. Le torse lié à la passerelle, il rugissait stoïquement des ordres dans le porte-voix.

«L’heure du destin était venue. Les vieux flancs du navire craquèrent sur un écueil, l’eau souveraine saisit sa proie, et, cinq minutes plus tard, je flottais sur le désert liquide, frénétiquement accroché à une futaille vide.

«L’épouvante et la volonté se partageaient mon âme. Je croyais que j’allais mourir, mais cela ne diminuait en rien mon énergie... Ce qui finit par la diminuer, c’est que l’eau m’entra plusieurs fois par les narines ou par la bouche. J’étouffais, je sentais faiblir mes muscles, lorsque, dans un moment où la vague me soulevait, je vis la côte et, entre la côte et moi, un canot monté par un seul homme.

«Ce canot prenait à mes yeux quelque chose de fantasmagorique. Son unique occupant était-il un naufragé comme moi? Ou--hypothèse insane--était-ce un sauveteur?... Ces questions, vous pensez bien, passèrent dans ma cervelle en une fraction de seconde. L’instinct dominait, l’instinct qui me poussait sauvagement vers la barque.

* * *

«Les circonstances me favorisèrent. Un tourbillon saisit mon épave et la maintint à peu près en place, tandis qu’une vague tangente amenait le canot à peu de distance. Je vis l’homme ramer désespérément; il fut à quelques brassées, puis tout proche. Et, dans la fureur des météores, il réussit à me hisser dans sa coquille.

«--Ça y est! hurla-t-il... La «veigne» est pour nous... je la sens! Du «nerve»!

«C’était un type au visage berbère, les cheveux plats, le nez en cimeterre, et qui, lorsqu’il riait, montrait des dents de chacal. Il s’était remis à ramer. Une fureur héroïque crispait ses lèvres. Par moments, il poussait une clameur ou une injure:

«--Pécaïre! Rosse de mer... Pas peurr. Quand on a peurr, elle vous mange... Va donque, bougresse!

«J’étais inerte. Une paix extraordinaire m’était venue. Je me sentais comme débarrassé de ma personne. Cet homme avait pris mon sort en charge.

«Cependant, la côte approchait. Elle était hérissée de falaises, pleine de pièges, mais on apercevait aussi une longue plage qui nous faisait face.

«--C’est là qu’il faut arriver, ricana l’homme; si onn se fout contre la falaise, il y aura des embêtemains! Mais nous avons la veigne!

«Nous l’avions, effectivement; après quelques soubresauts, la barquette échoua sur le sable.

«--Hein! Sauvés... La rosse de mer, elle est bernée! mugit mon Provençal. Voyez-vous, quand on a la veigne! Aujourd’hui, je sentais que j’irais jusqu’au bout, dès le momain où j’ai filé à votre secours.

«--Comment! m’écriai-je avec stupéfaction. Vous aviez pris la mer pour me sauver?

«--Un peu, mon bon! Je vous suivais de là-haut, tenez... et de me painser que vous étiez tout seul, ça me crevait le cœur. Je me dis: «Pascalon, si tu n’es pas un couillon, tu iras jouer la partie avecque lui, bagasse!» Et comme je suis obstiné, biengue, j’ai marché, quoi!

«Mes yeux étaient pleins d’eau. Je regardais ce brave homme avec une exaltation de reconnaissance. Et, lui ayant saisi les mains:

«--Ah! mon ami, m’écriai-je, mon héros! C’est entre nous à la vie à la mort!

«--Vous emballez pas! riposta-t-il avec un attendrissement sur sa face bistre. C’est tout naturel, vé! Et puis, soyons pratiques. Il faut se sécher, se réchauffer et manger un morceau.

* * *

«Il me conduisit dans une bastide, construction solitaire et lézardée, où il alluma un feu d’épaves. Ensuite, il me donna de grossiers vêtements de rechange et se mit à cuire quelques poissons. Je fis là, avec ces poissons, des olives, du pain dur et une poignée de figues sèches, un repas magnifique, pendant lequel l’homme me raconta des histoires pleines de saveur, de réalisme et de malice méridionale. Après quoi, je lui exprimai une fois de plus ma reconnaissance et je me sentis saisir par une invincible torpeur.

«--Vous êtes mort de fatigue! remarqua mon hôte. Il n’y a qu’une chose à faire, mettez-vous là et roupillez...

«Il n’y avait qu’à lui obéir. Je m’étendis sur un matelas de varech, je tombai dans un sommeil profond et qui, pourtant, fut interrompu par je ne sais quelle inquiétude du subconscient...

«Je n’ouvris pas tout de suite les yeux. Et, quand je les ouvris, ce ne fut qu’à peine. A travers mes cils, j’entrevis mon sauveur, près du feu. Il palpait mes vêtements, qui séchaient sur une corde... Tout à coup, je vis qu’il tenait mon porte-monnaie... Il l’examina, d’un air rêveur, et l’ayant ouvert, il eut un tressaillement. Puis, avec précaution, il tourna le visage de mon côté: j’avais fermé les yeux; d’instinct, je respirais comme on respire pendant le sommeil... Alors, avec un soupir, il plongea ses gros doigts dans le porte-monnaie, qui était bourré, il en retira trois ou quatre pièces d’or et le remit en place...

* * *

«Hélas! conclut le commandant, cet homme avait risqué sa vie pour sauver la mienne, il avait été héroïque, généreux, hospitalier et même délicat... il méritait que je l’aimasse comme un frère, il n’aurait eu qu’un mot à dire pour avoir la moitié de ma fortune... et il me chipait quelques louis! Ah! que l’âme humaine est incohérente!»

LE SAUVETAGE DE NÉPOMUCÈNE

Lorsque j’étais le secrétaire de M. Arthème Callemarre, je n’avais pas de grandes espérances, raconta Desnoyers. M. Callemarre était riche et paléologue. Il m’employait à rédiger ses mémoires, à classer ses notes et à surveiller l’aménagement de son muséum, où s’amoncelaient des ossements innombrables, des armes et des outils de pierre éclatée, de pierre polie, de corne, de bronze ou de fer, des sculptures préhistoriques, des coprolithes, des insectes marinés dans l’ambre, des poteries millénaires.

C’était un homme patient, érudit et idiot. Il m’assurait le logis avec la nourriture, plus soixante-quinze francs par mois. D’ailleurs, en dehors des travaux qu’il m’assignait, j’existais beaucoup moins pour lui qu’une aiguille à chas des temps lacustres.

Je n’existais guère davantage pour ses amis, qui ne se montaient guère qu’à neuf ou dix personnes des deux sexes, parmi lesquelles un numismate fossile, un assyriologue au nez de tapir, et la famille Guerlin, composée de deux frères, Nicolas et Népomucène, respectivement entomologiste et statisticien, l’un veuf, l’autre armé d’une femme-peintre et d’une fille si claire, si fraîche, si vive, qu’on eût dit d’une églantine poussée parmi les choux.

J’eus la faiblesse de m’éprendre de cette demoiselle. Lorsque sa bouche rouge d’œillet, sa chevelure où se mêlaient dix nuances de blond, ses yeux de tourmaline, apparaissaient sur la terrasse ou dans la pénombre des salons, une excessive inquiétude agitait mes artères. Je gardais ces émotions pour moi-même, car je n’ai jamais eu de visions chimériques, et je savais quelle distance me séparait de Colette Guerlin. C’était exactement la distance qui sépare soixante-quinze francs par mois (plus la nourriture et le logis) de quarante mille livres de rentes et de vastes espérances. Il y fallait ajouter l’aversion que me témoignaient généreusement Mme Guerlin, Nicolas, l’entomologiste, et surtout le statisticien, Népomucène.

Ce dernier était l’oncle. Il avait un museau violâtre et rogue, des yeux de caïman affreusement immobiles, et, comme le prince de _l’Immortel_, portait l’art de mépriser à ses ultimes limites. Et je crois qu’il ne méprisait personne autant que moi. Pourquoi? C’est le secret de son âme de statisticien.

Dès qu’il m’apercevait, le dédain crispait sa lèvre, un sourire amer et sarcastique lui plissait les joues et son œil de saurien se fixait sur mon visage avec une insolence glaciale. Comme il tenait les rênes tant parce qu’il exerçait une sorte de fascination sur son frère Nicolas qu’à cause de sa fortune supérieure, son aversion faisait de moi, pour les Guerlin, l’excrément de la terre. La chose allait si loin que je craignais de perdre ma place auprès d’Arthème Callemarre...

* * *

Un après-midi d’été, je rêvais à mon humble destin, au bord de la rivière. Le soleil tapait comme un sourd. La terre était aussi chaude qu’un four à chaux. J’avais croisé Népomucène sur ma route, j’étais mélancolique jusqu’à la neurasthénie; je me disais: «Ce porc me portera malheur!»

Et des présages sinistres accablaient ma cervelle.

Comme j’étais venu avec l’intention de prendre un bain, je me déshabillai dans une cahute abandonnée et revêtis un caleçon. Puis, je fis quelques brasses, en ayant soin de ne guère m’éloigner des bords, car je nage sans maîtrise. Je reprenais haleine, debout sur un banc de sable, lorsque j’entendis une clameur horrifique.

En même temps, j’aperçus en amont une masse blanchâtre qui tournoyait parmi les flots: je reconnus le sieur Népomucène. Il disparut pendant une bonne demi-minute et reparut à fleur de courant. J’étais paralysé. Je regardais avec des yeux qui devaient être fixes, ronds et stupides. Et je n’avais évidemment aucune envie de risquer ma peau pour ce sale échantillon de la race statisticienne. A la fin, le hasard poussa Népomucène de mon côté, puis à portée de mon bras.

Alors seulement je saisis le noyé par sa veste de piqué et je l’attirai doucement. Il avait les yeux clos, il était inerte, perdu dans les pays lointains de l’inconscience. Je le poussai avec peine sur le rivage, je lui donnai quelques soins sommaires et ridicules, qui réussirent. Népomucène ouvrit les yeux, hébété d’abord, et soufflant comme une otarie; enfin, il s’exclama:

--C’est vous... vous?

Et, tout de suite, il fut saisi d’un délire:

--Vous avez plongé trois fois! affirma-t-il. Vous avez risqué dix fois votre vie...

Il me happa la main, il l’étreignit avec force, et il répétait:

--Trois fois! Vous avez plongé trois fois, noble jeune homme!

Je voulus protester. Mais lui, se levant de terre, m’interrompit avec véhémence:

--Pas de fausse modestie! Vous êtes tout bêtement un héros..., un de ces héros simples qui n’ont pas d’histoire..., mais que la statistique n’ignore point.

Il n’en voulut pas démordre. Il raconta aux siens, il raconta à Callemarre, il raconta au numismate et à l’assyriologue l’aventure telle que sa cervelle l’avait conçue au sortir de la pâmoison. Contrairement à M. Perrichon, la reconnaissance ne lui était pas à charge. Non seulement il voulut m’avoir pour secrétaire, il me prodigua les gratifications, mais il me fit traiter comme un fils par Nicolas et la femme-peintre; et lorsqu’il s’aperçut de mon inclination pour Colette, il la favorisa scandaleusement...

Le soir des fiançailles, il mena les invités dans son cabinet de travail:

--Je vais vous faire une surprise, dit-il.

On voyait, pendu à la muraille, un cadre voilé. Il le découvrit. Un tableau apparut, qui représentait un homme emporté par les flots et un autre qui se précipitait, héroïquement, à son secours:

--Il a plongé trois fois! murmura Népomucène avec attendrissement. Sans lui, je dormirais sous la froide terre!... Sans lui, mon grand œuvre, _les Statistiques des Crimes et des Traumatismes_, demeurait à l’état d’ébauche.

Ainsi, je connus pour ma joie combien l’illusion est supérieure à la plate réalité et de quelles rencontres hasardeuses dépend le sort des faibles créatures.

LE LION ET LE TAUREAU

Jusqu’à ma vingtième année, fit Mme des Jardes, j’ai habité une très vieille gentilhommière, ou plutôt la moitié d’une gentilhommière, car l’aile droite seule et une partie du corps pouvaient encore abriter des humains; le reste ressemblait en petit à l’ancienne Cour des Comptes; il y poussait des chênes verts, un hêtre rouge, un foresticule d’arbustes et de broussailles, une prodigieuse quantité de liserons qui argentaient les ruines jusqu’à l’automne.

Nous vivions vaille que vaille du loyer de quelques métairies et du produit de notre chenil; mon père élevait deux ou trois espèces de chiens rares et s’y entendait à merveille. C’étaient les éléments du bonheur: nous avions, par chance, le tempérament qu’il fallait pour le sentir. Je sais que j’ai vécu là des saisons de sortilège. Le terroir donne des forêts drues comme au temps de la Gaule celtique; des fontaines joyeuses chantent à tous les échos de la verdure; il y a des combes ombrageuses, de beaux étangs turquoise, des cavernes où vécurent les hommes qui taillaient dans la pierre des outils et des armes que nous collectionnions sans art, méthode ni vanité.

Pendant mes courses, je rencontrais souvent un personnage fantasmagorique. Il portait sur les épaules une longue chevelure jaune fauve, montrait un grand visage roux avec des yeux énormes, une bouche armée de canines aiguës et laissait croître à ses doigts dix griffes pointues qui eussent aisément déchiré un bélier ou même une génisse. Cet homme vivait à la corne du village, dans une grotte taillée en habitation, ainsi qu’il s’en trouve au pays, et rôdait par les bois. Il évoquait un lion baroque, comme les illustrateurs se récréent parfois à les faire pour un recueil de fables, mêlant la structure humaine aux structures de la bête. De fait, il se croyait une parenté avec les lions. Je ne sais pas très bien comment il arrangeait l’affaire. C’est le secret de sa cervelle, qui était mal aménagée, folle, avec le discernement de ce qui se peut faire et de ce qui ne se peut pas. On aurait pu l’enfermer; de nos jours, on n’y manquerait point; cela n’aurait servi de rien, car il était inoffensif et le resta jusqu’à la dernière heure. Quand je dis qu’il était inoffensif, je parle pour les autres, non pour moi, qui dois me féliciter grandement de ce qu’il ait vécu libre et qu’il ait eu sa manie...

Je le croisais dans les clairières profondes et je n’en avais aucune crainte. Il m’aimait bien, parce que je lui jetais un mot amical et qu’il m’arrivait d’écouter ses propos; il ne les prolongeait point, doué d’une tournure d’esprit laconique. Il lui suffisait de quelques paroles sur les événements de la forêt ou de l’annonce qu’il était sur la piste d’une gazelle, d’un buffle, d’une girafe. Car il ne se lassait pas de chercher une proie et voulait, bien entendu, que ce fût une bête comme il s’en trouve en Afrique. Au demeurant, il mangeait des faînes, des champignons dont il connaissait chaque sorte, des noisettes, des fraises et des pommes de terre qu’il cultivait lui-même dans les moments où il reconnaissait sa nature d’homme... Il rendait aussi des services aux braves gens, qu’il renseignait sur les bons coins des bois, et recevait en échange quelque quartier de lard ou quelque panier de légumes. Nous étions de ceux qui lui venaient le plus souvent en aide, particulièrement au creux de l’hiver.

* * *

Un après-midi, je revenais de chez les Pommereux-Lascombe avec Marguerite, notre plus vieille servante. C’était à l’automne verte. Le temps était gentiment nébuleux, avec des sautes de soleil, et je marchais bien contente de ma jeunesse, de la fraîcheur des prairies, de cette fine mélancolie des arbres, dont quelques-uns seulement montraient une petite rouille. Le soleil jouait à cligne-musette avec un gros nuage vieil argent, lorsque je parvins aux herbages de Montsaur. On y élevait des bœufs, des vaches et des chevaux, dont je voyais pâturer plusieurs douzaines. Près du ruisseau, je vis aussi le taureau noir, assez pareil au bœuf Apis avec sa tache blanche sur le front. Il n’avait pas bonne réputation, étant sujet à des rages brusques; plusieurs fois, on avait parlé de s’en défaire. On le gardait pourtant, à cause de sa beauté et de sa force. Mais, outre la clôture, une bonne corde le retenait. Je m’arrêtai pour le contempler, car il m’intéressait, justement parce qu’il passait pour terrible.

Ce jour-là, il était de fort mauvaise humeur. Au lieu de paître tranquillement l’herbe savoureuse, il s’interrompait d’un air agacé, aspirait l’air humide et poussait des beuglements furibonds. Quand il m’aperçut,--peut-être à cause d’une grande fleur rouge que je portais à mon chapeau,--il piétina le sol et ses yeux bleu-noir flambèrent. Puis, d’un élan furieux, il chargea. Quoiqu’il fût attaché et que, par surcroît, la clôture me mît à l’abri, je sentis un frisson froid sur la nuque. La corde se tendit, la bête eut un long halètement... Je vis qu’elle était libre! Je n’attendis pas la suite des événements, je m’enfuis à toute allure. Au reste, ma peur demeurait incomplète: je comptais sur la clôture... Après quelques minutes de course, je me retournai. Cette fois, ce fut la grande terreur qui a comme le goût de la mort: le taureau avait renversé l’obstacle, il bondissait, plein de la rage stupide et formidable de sa race. J’accélérais ma fuite, mais je n’étais pas de force. A chaque seconde la galopade de la brute devenait plus distincte!... Et personne à l’horizon: pas un vacher, pas une vachère. D’ailleurs, ils n’auraient pas eu le temps de me secourir; le taureau était proche; j’entendais son souffle furieux; il me semblait déjà sentir les cornes aiguës...

Soudain retentit une grande voix rauque, qui ressemblait à un rugissement; je vis se lever des hautes herbes l’homme aux cheveux jaunes et au visage roux. Formidable et grotesque, ses longues griffes étendues, sa bouche énorme ouverte, il bondissait comme un kangourou. En trois sauts, il se jetait sur le taureau... Je le jugeai perdu et, malgré mon épouvante, je me retournai. Alors, je vis un spectacle extraordinaire. L’homme s’était hissé sur le dos de la bête, il s’y accrochait des griffes, des genoux et, de ses fortes canines, il ouvrait une jugulaire, il se mettait à boire le sang pourpre à longs flots, comme eussent pu faire un léopard et un tigre. Le taureau, fou de rage, tantôt essayait de le désarçonner, tantôt galopait avec frénésie. Mais l’homme tenait ferme, il agrandissait encore la blessure, il ne cessait d’aspirer la liqueur écarlate...

La scène dura longtemps. Puis la bête s’arrêta, toute tremblante, et s’abattit sur le pâturage, tandis que l’homme, secouant sa tête chevelue, rugissait triomphalement.

* * *

Ce fut la seule fois que le bizarre personnage joua au naturel son rôle de lion. Il en garda une joie singulière et, lorsque je le rencontrais dans les bois ou sur les collines, il ne manquait pas de pousser le même rugissement qui avait précédé ma délivrance. Cela ne me faisait pas rire. J’en étais tout attendrie; aujourd’hui encore, quand j’y songe, je frissonne, mais de ce bon frisson où un souvenir craintif se mêle aux féeriques images de la vingtième année.

DES AILES!

--Non, monsieur, déclara, rancuneux et flegmatique, l’Alsacien rallié Hans Roser... Je donnerai ma fille à n’importe qui... à un Turc, à un Chinois, à un Peau-Rouge... mais je ne la donnerai pas à un Français.

Hans avait un visage rude, où croissait du poil blond en abondance; on pouvait deviner sous la barbe un de ces mentons d’entêté qui font galoche: