La Mort de la Terre, roman, suivi de contes

Part 16

Chapter 163,836 wordsPublic domain

La voix basse insistait. Pris d’une de ces curiosités sans cause, comme nous en avons tous, j’ouvris ma porte et je jetai un regard furtif dans le couloir. Trois chétives silhouettes se tenaient au bout du perron devant la Florence moustachue, taillée en cent-gardes. C’étaient une adolescente et deux fillettes. Des oripeaux vétustes couvraient leurs ossatures; le vent, le soleil et la pluie avaient recuit leurs peaux; elles avaient cet air fauve et cet œil au guet des êtres qui vagabondent au sein d’une société conformiste, où chaque créature porte en quelque sorte son numéro matricule. L’adolescente montrait des joues aplanies, une terrible chevelure de poix et des yeux bleu-Léman, immenses et encore agrandis par la misère. Au demeurant, ni laide ni jolie, avec des particularités plutôt séduisantes:

--Ma petite sœur ne peut plus marcher! gémissait-elle. Non, elle ne peut plus... Elle a les pieds en sang.

C’était vrai; on voyait du rouge aux crevasses de la chaussure.

--Eh bien, m’écriai-je... qu’elle se repose!

Et m’adressant à la rude Florence:

--Tu donneras de la viande froide; du pain, des fruits... et du vin.

Florence, pour peu que sa responsabilité fût couverte, n’était pas inhospitalière:

--Comme Monsieur voudra! grommela-t-elle.

Quant à l’adolescente, elle demeura un bon moment interdite, ses vastes yeux fixés sur moi. Puis, elle murmura avec une ardeur émouvante:

--Merci, monsieur! Ça vous sera compté.

Je les fis installer dans une petite pièce badigeonnée au lait de chaux et ordonnai d’apporter de l’eau tiède afin qu’on pût soigner le pied de la sœurette.

Quand je reparus, une heure plus tard, les petites s’étaient réconfortées et avaient fait un bout de toilette. Avec son visage débarrassé de la poudre des routes, sa chevelure aux moires violettes, ses yeux frais et fervents, l’aînée avait un charme sauvage. J’appris qu’elle était la fille d’un saltimbanque, que ses parents étaient morts l’un après l’autre, qu’elle restait seule pour tenir les cadettes, n’ayant d’autre talent que le lancement du couteau et quelques menus tours d’escamotage. Une grande sincérité émanait de sa pauvre personne, si bien que, lorsqu’elle voulut repartir, avec la blessée qui boitillait, je lui dis:

--Restez jusqu’à demain... il y a des lits dans les combles et vous avez besoin de repos.

--Ah! monsieur, s’exclama-t-elle, pour sûr, ça vous portera chance!

Elle avait les yeux pleins de larmes.

* * *

Une heure plus tard, j’avais repris mon _Pantagruel_, et je lisais paisiblement, quand j’entendis une rumeur singulière. Comme je levais la tête, la grande porte claqua, Florence parut, tout échevelée, les mains tremblantes:

--Monsieur, cria-t-elle, je viens du verger... j’ai juste eu le temps de fuir... y sont là.

--Et qui donc est là? fis-je, stupéfait.

--J’sais pas, monsieur. Je crois bien que c’est la bande à Foyart.

Quoique je ne sois pas lâche, je me sentis mal à l’aise. Cette bande à Foyart, composée d’individus féroces et braves, terrorisait un département voisin et avait, depuis plusieurs années, commis des crimes épouvantables.

--Combien sont-ils?

--Ils sont quatre.

Je saisis la première arme à ma portée, une trique de chêne... Des vitres se brisèrent: les bandits, trouvant les portes fermées, entraient par les fenêtres. A tout hasard, je me précipitai vers le couloir; si je pouvais arriver au premier étage, j’aurais des armes à feu pour me défendre. Au moment où je sortais de la chambre, je vis la jeune saltimbanque avec ses deux sœurs. Elle était aux écoutes, le regard tendu et tenait à la main un petit sac rouge...

Une forme massive parut au bas de l’escalier, barrant la route de l’étage.

--Rentrons! dis-je aux petites.

Trois secondes plus tard, nous nous trouvions tous dans mon cabinet, la porte fermée à double tour et le verrou poussé. Un bruit de gros pas retentissait dans le corridor, et, pendant que les bandits se concertaient, j’eus le temps de tirer les volets aux croisées.

Florence allumait la lampe et des bougies.

A la fin, une voix rauque s’éleva, qu’accompagnait un coup de pied dans la porte:

--Ouvrez!... On vous fera pas de mal!

Toute réponse eût été vaine. Nous gardâmes le silence. Je tenais ma canne de la main droite et, de la gauche, j’étreignais un lourd presse-papier.

Brusquement, la porte fut défoncée; quatre individus, le visage couvert de linges, où l’on avait percé des trous pour les yeux, apparurent.

A toute volée, je jetai mon presse-papier. Il dut atteindre un des envahisseurs, car un cri de rage retentit, suivi d’une détonation.

Et alors il se passa une chose fantastique. La jeune saltimbanque s’était placée devant moi; elle avait extrait du sac rouge un couteau aigu, un de ces couteaux dont elle se servait, à la foire, pour ses jeux d’adresse; elle visait, d’un air candide et attentif.

L’arme fendit l’espace et s’enfonça dans la gorge du plus proche des survenants: l’homme poussa un rauquement; ses complices bondirent...

Mais, coup sur coup, avec une rapidité foudroyante, trois autres couteaux filèrent, dont aucun ne manqua le but.

Deux des bandits gisaient par terre. Les autres, épouvantés, essayèrent de fuir; je n’eus aucune peine à les terrasser à coups de canne et à les ligoter.

Quant à la jeune saltimbanque, elle demeurait là, avec son air innocent, un peu tremblante pourtant; et elle disait:

--N’est-ce pas, monsieur, que ça vous a porté chance?

L’AVARE

_A Louis Lumet._

Toute qualité humaine doit avoir son exagération, fit Henri Vérande: il n’y aurait pas de progrès sans cela. C’est ce qui me rend indulgent pour l’avarice: elle n’est, en définitive, que l’hypertrophie de la prévoyance. Et puis, je dois beaucoup à l’avarice. Il est juste que je m’en souvienne lorsque le hasard me met en présence d’une de ces tristes créatures pour qui l’univers a pris la forme d’un coffre-fort.

Quand j’avais vingt-trois ans, je séjournais trois ou quatre mois chaque été dans le gros bourg de Cissey-les-Rouvres. C’est un endroit qui a du caractère. On y voit des thermes du temps de Septime Sévère et un château marmiteux, édifié sous Philippe-Auguste. Des bois violets le ceinturent, coupés d’étroits pacages, aux herbes âpres et aromatiques, où vivent de petites vaches rouges, fantasques comme des chèvres, des porcs noirs et des brebis fauves, dont les béliers rappellent étrangement des mouflons. On y élève des mulets gigantesques, pêle-mêle avec des ânes velus comme des ours, et de pesantes cavales. Les gens n’y sont point pauvres: ils savent trafiquer, et le pays a des réserves d’or et d’argent accumulées par quelques compagnons de Montbard. Pour moi, j’étais orphelin et assez chétivement loti: un bois de hêtres, de bouleaux et de chênes, des étangs, quelques champs à épeautre constituaient mon patrimoine. Le loyer s’en montait à quelques mille francs, tout juste de quoi subsister. La sagesse me commandait de prendre, lorsque j’aurais soutenu ma thèse, la succession du vieux docteur Caron, qui sombrait dans la vieillesse et les infirmités et d’épouser mademoiselle sa fille, qui avait trente mille écus de terres au soleil. Caron le désirait; la fille ne disait point non. Mais je n’étais pas un sage. Je n’aimais pas cette excellente personne, un peu grognonne, au teint farine de maïs, aux yeux pareils à de petites pommes vertes, à la démarche de facteur rural. J’aimais Claire Presle, qui glissait sur les collines comme les oréades, qui secouait sa chevelure blonde ainsi qu’un nid de rayons, dont la peau rappelait à l’instant toutes les fleurs blanches de la forêt et des étangs, dont les yeux, les dents et les lèvres sortaient de chez le joaillier magique qui sait faire vivre l’émeraude, le saphir, la neige, l’émail, les corails, et les saturer de lumière. Mais cette fortune vivante croissait dans le jardin des Hespérides. Les filles de la Nuit et de l’Erèbe, avec le Dragon, veillaient sur elle, ou, pour parler simplement, Claire avait cent mille francs de rente et le double d’espérances. Munie de parents solides et ingénieux, comme des serrures de chez Fichet, elle était à l’abri des gens de ma sorte. Je me le disais chaque jour,--mais je ne m’écoutais point. Et j’allais parmi les hêtres du coteau et parmi les coudriers de la rivière, pour voir passer cette petite forme étincelante...

* * *

J’avais un ami à Cissey-les-Rouvres. C’était un vieux célibataire, sordide et graillonneux, qui vivait justement dans une aile du château de Philippe-Auguste. Il y vivait solitaire, sans crainte, car, de mémoire d’homme, on n’avait vu de bandits dans le canton. Ce personnage jouait à Cissey le grand premier rôle d’avare. Toutefois, il ne pratiquait pas l’usure et, par conséquent, n’avait pas pour profession de couper la chair des chrétiens. Il spéculait seulement, sur les terres, sur les denrées, avec une habileté prodigieuse; il ne possédait pas moins de six à sept millions. Jamais cet homme ne dépensait un sou de cuivre. D’ailleurs, c’est à peine s’il mangeait; quant à ses vêtements, outre qu’il les aimait immondes, il se les procurait toujours pour rien, comme appoint imprévu de quelque petit marché. J’avais fait sa connaissance pour l’avoir tiré d’une rivière, où il était en train de boire une tasse trop copieuse. Il tint que je lui avais sauvé la vie, il me prit sérieusement en affection. J’allais le voir parfois, je ne me déplaisais pas en sa compagnie: il avait un esprit bizarre, voire original, et une extraordinaire connaissance des hommes. Cette année-là, il s’aperçut vite de ma mélancolie. Il ne m’interrogea point, mais il me surveilla et, un après-midi que je soupirais, il soupira plus fort que moi, s’écriant: «Malheureux garçon! qu’est-ce que vous avez fait là?... C’est comme quelqu’un qui s’en irait lui-même se chercher le choléra ou la petite vérole!...»

Toute douleur a besoin d’un confident. Celui-là s’offrait: je m’en contentai. Il m’écouta tant que je voulus. Il tournait ses yeux jaunes d’un air désolé et il finissait toujours par dire:

--Il n’y a rien à faire!... Et puis, c’est juste: il serait abominable que ces gens donnent leur fille à un homme qui n’a presque pas le sou!

Puis, il ajoutait:

--C’est égal..., je voudrais bien tenter quelque chose pour vous..., mais là, quelque chose qui ne coûte rien!...

Cette idée le tracassait. Il répétait à voix basse, désolé:

--Quelque chose qui ne coûte rien!

Les jours suivants, il demeura rêveur, et il reparla plusieurs fois encore du plaisir qu’il aurait à faire pour moi quelque chose qui ne coûterait rien.

* * *

Un matin, je trouvai Darraz tout guilleret. Il s’était vêtu de son costume le moins graisseux, de celui de ses chapeaux qui ressemblait le moins à de l’amadou, et il frottait l’une contre l’autre ses mains sales:

--J’ai besoin de vous, me dit-il..., et tout de suite. Il faut que vous m’accompagniez chez les Presle...

Comme tous les fous de ma sorte, j’étais incapable de me refuser le douloureux plaisir d’aller voir l’objet de ma folie. Je fis donc un signe de consentement et le vieux fesse-Mathieu me conduisit au mesnil des Presle, par un sentier couvert--c’était une de ses manies de cacher ses moindres démarches. En route, il montra une gaieté qui lui seyait comme une robe de bal à un gendarme, et qui s’accentua lorsque nous parûmes devant le sévère Jean Presle. Celui-ci, type militaire à barbiche et à gros sourcils, me toisait d’un air dédaigneux, mais, en retour, montrait une considération presque respectueuse à mon immonde compagnon.

--Monsieur, dit le ladre après les premières paroles, je viens vous faire une demande singulière...

Et comme Presle le regardait, étonné:

--Oui, bien singulière... mais c’est un devoir: ce jeune homme m’a sauvé la vie... Alors, je voudrais comme ça, que vous lui accordiez la main de Mlle Presle. Ça me ferait plaisir.

Et tandis que Presle devenait tout rouge d’étonnement et de colère, il répéta placidement:

--Oui, ça me ferait plaisir!

--En considération de votre âge et de votre situation, s’écria Presle, j’excuse votre démarche...

--Et pourquoi ma démarche a-t-elle besoin d’être excusée? fit Darraz, d’un ton digne.

--Mais, reprit brutalement l’autre, vous devriez, mieux que personne, comprendre que je ne donnerai jamais ma fille à un homme pauvre.

--Mon jeune ami n’est pas pauvre! riposta placidement l’avare.

--Ne jouons pas sur les mots... M. Vérande a tout juste de quoi vivre...

--Oui, _maintenant_... mais dans quelques années il sera aussi riche, ou plutôt il sera plus riche que vous!

Et mettant sa main noire sur mon épaule, il dit:

--Je l’adopte!

Et il se hâta d’ajouter:

--Mais il n’aura rien avant ma mort!

Presle devint plus rouge encore, puis il eut un grand geste d’effarement, puis il sourit et dit, presque avec humilité:

--C’est différent... Il ne reste qu’à consulter ma fille!

* * *

--Hein! faisait Darraz, tandis que nous remontions vers le château Philippe-Auguste. J’ai fini par réussir... Je vous ai rendu service _sans dépenser un sou!_...

Il se frottait les mains, il riait comme un couteau contre la meule du rémouleur. Puis, une ombre parut sur son visage; il garda le silence pendant une bonne minute; enfin il murmura:

--C’est égal!... Ça n’est pas juste..., il ne faut pas faire des choses pareilles pour rien. Ça porterait malheur! Écoutez, mon petit..., il faut que vous me donniez quelque chose... Tenez, vous me donnerez votre étang des Armoises.

Je lui donnai mon étang des Armoises.

Plus tard, lorsqu’il fut allé rejoindre ses ancêtres au cimetière de Cissey-les-Rouvres, que de fois nous avons rêvé, Claire et moi, au bord de cet étang qui nous est revenu avec les millions du bonhomme! Par les grands crépuscules de juin, quand les nuages de feu nous enseignent la beauté et la brièveté des choses, nous regardons, attendris, cette eau qu’argentent, que cuivrent, que diamantent les lueurs célestes, et nous songeons avec une indulgence et une gratitude profondes aux Avares et à l’Avarice.

LA FILLE DU MENUISIER

--D’où vient donc la femme de Gerval? questionna Lemarchand... Elle est appétissante, sans doute: beaux yeux, beaux cheveux... mais elle a l’air de descendre de la Butte...

--Elle en descend, fit sévèrement Landa, ou à peu près... sa patrie exacte est le noble faubourg Saint-Antoine... Mais sois tranquille, vieil alligator... elle deviendra femme du monde... elle ne manque ni de grâce naturelle, ni d’intelligence. A moins que Richard ne préfère se retirer du monde avec elle...

--Mais qu’est-ce qu’elle lui a apporté? Car enfin, il n’a pu l’épouser pour ses beaux yeux...

--Non!... Il n’avait qu’un geste à faire pour obtenir la petite Gesvre... qui est exquise et qui a le sac... C’est une suite de l’histoire de Gerval... que tu n’as pas l’air de connaître...

--Pas plus que lui-même... Je l’ai rencontré de-ci de-là, depuis qu’il a rappliqué d’Égypte... je l’ai trouvé charmant compagnon... et le reste ne m’a pas assez intéressé pour que je m’adresse aux agences...

--Ben! on a une minute... Ce sera moi l’agence... Gerval appartient à une famille qui se perd dans les brumes de la guerre de Cent ans... Les Gerval de Brevilly, gens de sac et de corde sous Louis XI, se trouvent sous François Ier avoir acquis brutalement de vastes domaines, dont le plus notoire donnait rang de marquis. La branche aînée, dont est notre ami, demeura riche jusqu’à la Révolution, quoiqu’elle eût bu et mangé pas mal de pâturages, de forêts et de terres labourées. A la Révolution, par exemple, le Tiers leur escamota le plus clair de leur avoir. Sous Louis XVIII, ils retrouvèrent quelques menus domaines et eurent leurs miettes au gâteau du milliard. Ils n’avaient rien appris, comme dit l’autre, et ils n’avaient pas oublié l’art de faire danser les écus. Cette faculté précieuse s’étant transmise à leur fils, Gerval se trouva un beau jour orphelin d’un père ruiné jusqu’aux orteils, avec pour tous protecteurs deux ou trois oncles et tantes qui tiraient le diable par la queue et n’avaient pas le cœur tendre. Ils consentirent toutefois à s’assembler en une sorte de conseil de famille et discutèrent sur le sort du petit, qui avait alors dix ans et se rendait parfaitement compte de la situation.

La scène se passait dans une mauvaise chambre garnie, proche de celle où leur parent avait crevé son pneu. Le petit en attendait l’issue dans un couloir, au fond duquel un grand bougre de menuisier se livrait à un travail de consolidation. La séance durait longtemps: des propos aigres franchissaient les panneaux de la porte. De-ci de-là, le menuisier interrompait sa besogne et venait dire un petit mot à Richard, dont la frimousse lui revenait.

Vers midi, l’homme interrompit sa besogne et demanda:

--Tu dois avoir faim?

--Oh! oui, répliqua le gamin avec conviction.

Alors, l’homme cria à travers la porte, d’une voix bon enfant et goguenarde:

--J’emmène l’gosse pour déjeuner... J’vous l’ramènerai dans une demi-heure.

--Bon! riposta une voix pointue... mais pas plus tard!

Le menuisier emmena Richard dans un de ces restaurants à cochers, où on sert des repas substantiels, sains et succulents. Le petit mangea comme il n’avait pas mangé depuis longtemps, car le père le nourrissait sans largesse, et pour cause. Au bout d’une demi-heure, l’homme et son protégé remontèrent dans le couloir:

--Ça y est! cria le menuisier en tapant sur la porte... Est-ce qu’on peut rentrer?

--Oui! répondit la voix pointue.

Le conciliabule touchait à sa fin. Il avait pris des résolutions énergiques qui furent communiquées à Richard par le comte Népomucène Gerval de Brevilly, grand vieillard ficelle, dont les paupières semblaient sous l’influence de perpétuels coups de poing:

--Mon petit garçon, fit le comte Népomucène, en faisant craquer ses phalanges... dans notre famille, on n’y va pas par quatre chemins. Tu as dix ans, tu es un homme!... En ratissant nos poches jusqu’à la trame, nous avons réuni vingt-trois francs... C’est toute ta fortune... et c’est tout ce que nous pourrons faire pour toi... la noble race des Brevilly est réduite à la gueuserie... Il nous reste un semblant d’influence dont nous userons pour t’épargner l’Assistance publique en te faisant entrer à l’Orphelinat du Bon Berger...

--Sauf respect, interrompit le menuisier, j’ai entendu dire que l’Orphelinat du Bon Berger était une sale turne!

--Mon bon ami, fit le comte Népomucène, si vous vous mêliez de ce qui vous regarde?...

Ce Népomucène avait encore je ne sais quel fantôme de grand air. Le menuisier demeura vingt ou trente secondes interloqué.

--Faites excuse, dit-il, je voudrais savoir ce que l’petit pense de ça... Est-ce que ça t’chante, mon garçon, d’aller au Bon Berger?

--Oh! non, répliqua Richard avec dégoût et tristesse... ça me fait peur!

Et il tournait vers le menuisier un regard suppliant.

--Ben quoi! fit l’artisan... moi, ça m’chavire le cœur... un joli petit frisé comme ça, avec de bons yeux... non, vrai! j’trouve ça pire qu’d’aller à la fourrière... Savez-vous quoi? Ça m’dirait de l’emmener... J’gagne ma pièce de dix francs... J’ai qu’une fille... Y s’rait très bien à la maison... et j’vous promets, pisque vous êtes comme qui dirait des barons, malgré vos frusques... qu’j’y donnerais un métier distingué... quéque chose comme dessinateur... ou graveur... ou peintre d’enseignes...

Le comte Népomucène et les autres avaient daigné entendre ce discours. Au fond, c’était une solution moins humiliante pour le Nom que l’orphelinat: le petit serait perdu dans un faubourg; il ferait peut-être à la famille la grâce de claquer. Ils se regardèrent, puis le comte dit avec sévérité:

--Vous savez, mon brave homme, si vous le prenez, il n’y aura pas à s’en dédire!...

--On s’dédira pas, cria le menuisier... On a du cœur... et puis du bon!... Alors, c’est dit?

--C’est dit! fit solennellement Népomucène.

--Et toi, mon gosse, quèque t’en penses?

Richard ne répondit pas; il se précipita vers l’ouvrier; il se réfugia, il se pelotonna entre les bonnes grosses mains qui le saisirent et le soulevèrent dans un grand geste protecteur.

* * *

--Pour les enfants, continua Landa, les plaisirs ne sont pas dans les choses: les choses, pourvu qu’ils aient de l’air, une nourriture suffisante, un bon estomac et l’imagination droite, sont toujours assez belles. Richard grandit joyeusement sous la protection du menuisier et en compagnie de la petite Caroline. Il eut, comme son père adoptif l’avait promis, un métier «distingué», il devint un excellent dessinateur, avec des dispositions marquées pour l’architecture. Un maigre héritage le mena en Égypte, où une série d’entreprises le conduisirent à la fortune. Quand il revint de là-bas, il eût pu reprendre son rang dans le monde, aussi naturellement qu’un poisson dans une rivière, et épouser quelque fille de condition, jolie et bien rentée; mais il revit Caroline, il la trouva «en forme» pour devenir la mère de ses enfants. Cette Caroline a l’âme de son père le menuisier, une âme intrépide, patiente, infiniment sûre et généreuse: c’est de quoi rendre un homme heureux--et pas d’un bonheur en baudruche!

LA MARCHANDE DE FLEURS

Mes dettes payées, fit Lantoyne, il me restait quarante-deux francs et six sous, un complet veston, un pardessus, mes bottines et mon chapeau, sans oublier le linge que j’avais sur le corps. Il me restait aussi une bague de famille; elle valait peut-être sept cents francs pour un amateur, mais tout au plus vingt louis pour un bijoutier...

J’errais autour des Halles, plein d’affliction et de crainte. Car j’avais la certitude de ma nullité marchande. Mon père, homme excellent et plein d’une délicieuse insouciance, ne s’était mêlé de mon éducation que pour m’inspirer des goûts de luxe et m’avait fait si mal instruire que nul diplôme, pas même l’indigent diplôme des bacheliers, ne se mêlait à mes paperasses. De plus, aucune idée pratique ne garnissait ma cervelle. A part un peu d’escrime, de tir, de canne et de danse, je ne savais rien faire de mes membres. Et j’avais une sainte horreur de la servitude.

«Fichu! songeais-je, tandis que les chariots maraîchers affluaient dans les voies latérales. Jamais je ne m’en tirerai... Je suis un faible, hélas! je ne pourrai pas vivre dans la pénurie. Autant me casser la g... tout de suite.»

Comme je soliloquais, j’aperçus une femme de structure trapue, qui s’était arrêtée au coin du trottoir. Elle avait un visage épais, au menton solide; ses yeux gris marquaient à la fois l’angoisse et la résolution. J’ignore pourquoi elle m’intéressa: évidemment, sans mon état d’âme, je ne l’eusse pas même remarquée. Nos regards se rencontrèrent; elle eut un soupir et murmura:

--Y a pas de justice!

Notre conversation partit de là. La femme avait cette familiarité aussi naturelle aux pauvres gens des grandes villes qu’elle est étrangère aux paysans et aux sauvages. Elle me raconta, comme elle l’aurait raconté aux pavés, qu’elle venait de traverser une rude épreuve: une maladie de sa fille l’avait ruinée; ensuite, elle-même s’était mise au lit avec une pleurésie.

--J’avais quatre cents francs, monsieur, j’allais m’établir... et je vous prie de croire que c’était calculé! Nous aurions fait fortune... Maintenant, plus un radis... pas même de quoi acheter un petit chargement de fleurs... Va falloir s’adresser à un buveur de sang! Non! y a pas de justice.

Son récit m’avait fouetté. J’entrevoyais cet abîme du peuple, où grouillent les myriades d’énergies inconnues.

--Et combien vous faudrait-il? demandai-je.

--Ben! huit à dix francs... Avec ça, je vous garantis que je remonterais sur l’eau.

Je me sentis en quelque sorte obligé de lui offrir ce dérisoire pécule, et puis, dix francs de plus ou de moins... je n’en étais pas moins perdu.

--Voyons, dis-je, faites-moi un plaisir... laissez-moi vous prêter cette petite somme.

Elle me darda un regard prompt et pénétrant.

--C’est pour rire que monsieur dit ça?

Et, comme je souriais doucement, elle eut un élan de joie: