La Mort de la Terre, roman, suivi de contes

Part 15

Chapter 153,751 wordsPublic domain

Dépourvu de la plus légère notion médicale, je ne pouvais naturellement rien faire. Je me bornai à lui mettre sous la tête sa couverture pliée en huit et je mangeai mon pemmican et mon biscuit. Quand j’eus terminé ce maigre repas, l’homme n’avait pas bougé,--son souffle était toujours aussi faible. J’allumai le calumet du conseil, c’est-à-dire que je fumai un des derniers cigares qui me restaient, et je me mis à réfléchir. Quoique je fusse impatient de revoir des endroits plus confortables que la Prairie, je ne songeai pas un moment à abandonner le dormeur. Le territoire abondait en bêtes de proie, qui ne se seraient pas gênées pour dîner d’un Yankee léthargique: d’ailleurs le fait seul d’être exposé à l’air humide pouvait être une cause de mort. «C’est agaçant, me dis-je... mais il faut que je reste. Je vais allumer du feu, faire sécher ma couverture, puis la sienne... et s’il y passe tout de même, je n’aurai pas du moins son départ sur la conscience.»

Je fis comme je l’avais résolu. De longues heures s’écoulèrent, et le soir approcha sans que l’homme eût fait le moindre mouvement. Dire que j’étais inquiet serait de l’exagération. Mon existence était trop aventureuse pour que j’attachasse un prix considérable à la vie d’un homme et celui-ci ne payait pas de mine. Avec son nez en rostre, sa bouche de fauve, son menton pointu, il avait l’air d’un écumeur de savane. Je n’étais donc guère ému, mais je m’impatientais--et j’ai souvent pensé depuis que la profession de garde-malade est une profession exécrable. Le crépuscule vint, puis la nuit. J’enveloppai l’homme avec soin et, recru de fatigue, je m’abandonnai au sommeil. Je dormais depuis plusieurs heures, lorsqu’un hennissement me réveilla. Tout de suite, j’aperçus des bêtes qui rôdaient autour de nous, je reconnus des coyotes, en nombre insuffisant pour m’inquiéter. Comme ils m’agaçaient cependant, je pris un tison et fis une charge à fond de train; les maudites bêtes s’enfuirent dans les ténèbres.

Tandis que je revenais près du feu, une voix faible se fit entendre:

--_What’s the matter?_[1]

[1] Que se passe-t-il?

--Il se passe, répondis-je, que je viens de chasser des coyotes qui énervaient nos chevaux. En ce qui vous concerne, vous venez de vous éveiller d’un sommeil dont j’ai vainement cherché à vous faire sortir pendant toute une maudite journée!

L’homme se redressa. A la lueur du feu, il me considéra de ses yeux sombres, et qui louchaient un peu, puis il murmura:

--Alors, vous vous êtes arrêté pour moi?

--Vous pouvez le dire, _old fellow_... Sans vous, je serais dans les environs de Horsetown...

L’homme parut pensif. A mesure qu’il s’éveillait, ses yeux luisaient davantage. Il finit par dire:

--Après tout, vous m’avez peut-être sauvé la vie...

--Ce n’est pas impossible! répliquai-je.

Il se tut encore. Puis il se mit à m’interroger, puis il me donna lui-même quelques détails sur la course qui avait abouti à sa léthargie.

Il me regardait fixement, il semblait m’observer jusqu’au fond de l’âme et peu à peu il me devenait sympathique: je le sentais fruste, rude, presque sauvage, mais loyal et sans mesquinerie. Il reprit:

--Savez-vous quoi? Je cherchais un compagnon sûr... Quelqu’un avec qui je pourrais lutter contre les _autres_... Pourquoi ce compagnon ne serait-il pas celui qui m’a, peut-être, sauvé la vie--plutôt qu’un autre?... Je vais vous dire: j’ai découvert un placer...

Je ne pus m’empêcher de sourire, car mes déceptions m’avaient rendu sceptique. Alors, lui, silencieusement, tira un sachet de sa ceinture et d’un geste qui ne manquait pas de noblesse, me le tendit. Je l’ouvris, après m’être rapproché du feu, et je ne pus retenir un cri: le sac était plein de belles pépites d’or.

* * *

L’homme tint parole, acheva James-Edward Wymond; nous exploitâmes ensemble le placer qu’il avait découvert et j’en retirai, pour ma part, un bénéfice net de cent mille dollars. Et voilà ma première grosse chance: avouez que mon énergie et mon habileté n’y eurent aucune part.

LE QUINQUET

Charles Labarre allumait devant nous sa lampe,--une de ces vieilles lampes où l’on entend tourner des rouages lorsqu’on l’arrange et qui lance des borborygmes comme un ivrogne. Il procédait à l’opération avec un air d’alchimiste ou de pharmacien. Barral se mit à rire:

--Est-ce que ce serait par hasard la lampe d’Aladin?

Labarre prit un air grave:

--C’est un fétiche. Elle est dans la famille depuis plus de cent ans; j’aimerais mieux donner cent mille francs que de la perdre!... Je ne la confie jamais à personne. Je l’arrange chaque jour de mes propres mains et je la répare moi-même lorsque par hasard elle se dérange,--ce qui est excessivement rare, car sa construction est robuste et son mécanisme admirablement construit.

La lampe, pendant ce discours, avait peu à peu haussé sa flamme. Elle jetait une lueur jaune, très égale et très douce.

--Oui, reprit Labarre, j’ai pour elle une affection véritable, comme je n’en ai pas pour beaucoup de gens. Elle a éclairé mes veilles, assisté à mes douleurs et à mes joies. Et puis, elle a une histoire. Si j’étais superstitieux, je dirais qu’elle a eu une influence bienfaisante sur ma famille. Mais je ne suis pas superstitieux, et pourtant... il y a des moments où je ne suis pas très loin de lui accorder une sorte de vie... Tenez, je ne résiste pas à vous raconter quelques-unes des aventures où elle parut jouer un rôle. La première remonte à dix-huit cent et quatre. A cette époque, elle n’appartenait pas encore à notre famille. C’était un soir, un soir de printemps. Un crépuscule d’escarboucle, de béryl et d’hyacinthe remplissait les nuages. Les aubépines et les lilas jetaient à travers l’étendue leurs âmes odoriférantes. Il s’élevait de la terre une douceur palpitante qui résonnait dans la chair des hommes. Et mon arrière-grand’mère Julienne, jeune comme l’avrillée, tout étourdie de rêves, était descendue par le parc, avec la servante Anastasie, et avait marché au hasard, jusqu’aux emblavures, en contre-bas de l’Yvelaine. La nuit était venue. Le four immense du firmament s’emplissait d’étincelles; la voie lactée étendait sa fourche d’étoiles... C’était dans la courbe de la rivière. L’Yvelaine s’enflait, tapageuse et bondissante. Julienne écoutait par moments ses voix humides, mais elle n’avait aucune inquiétude. Brusquement, il se fit une rumeur énorme, qui tenait des détonations de l’artillerie et de la chute de blocs dans la montagne: c’était l’eau qui rompait ses digues et qui se précipitait sur la plaine. Julienne ne le comprit pas tout de suite, mais la vieille Anastasie, servie par sa longue expérience, déclara:

--C’est l’inondation, mamzelle... faut nous sauver vivement.

Malheureusement les deux promeneuses occupaient le fond de la courbe. Deux torrents accouraient dans les ténèbres, sans qu’elles pussent préciser leur direction. Elles étaient nerveuses, elles perdirent la tête. Tantôt elles fuyaient vers l’orient, tantôt vers le couchant. L’eau cependant approchait. On entendait sa voix de troupeau, on discernait des phosphorescences redoutables. Et, comme elle arrivait de toutes parts, il devenait impossible de deviner où étaient les voies libres encore. La vieille Anastasie, d’abord assez sagace et résolue, se découragea plus vite que Julienne.

Elle criait:

--Nô va mourir! nô va mourir!

Et elle avait fini par s’asseoir, son tablier relevé sur la tête, attendant la fin. Julienne, presque aussi désespérée que la vieille femme, jetait tout autour d’elle des regards éperdus. Brusquement, elle aperçut une lueur dans les ténèbres, cette lueur des contes et des légendes qui a, de tout temps, symbolisé le secours inattendu. Elle fut saisie d’une inexprimable confiance, elle cria d’une voix assurée:

--Viens, Anastasie, j’ai retrouvé la route.

Et elle entraînait la bonne, elle courait de toutes ses forces. Il y eut un moment terrible, où des vagues hurlèrent tout près des fugitives. Mais un tertre les sauva, puis une espèce de chaussée, et, toujours guidées par la lumière, elles atteignirent enfin une grande maison blanche sur le versant de la colline. Elles étaient hors d’atteinte. Des braves gens les accueillirent; elles passèrent la soirée à la lueur de la lampe, de cette lampe qui les avait sauvées et à laquelle Julienne manifestait une telle gratitude que ses propriétaires lui en firent cadeau.

* * *

Entrée dans la famille, la lampe eut une histoire digne de ses débuts. Elle présida à des événements graves ou joyeux, mais presque toujours favorables, comme, par exemple, la fortune de mon père. Comme vous le savez, mon père fut un historien. Il avait la manie des documents. Le pays d’où nous sommes originaires fourmillait, à cette époque, de pièces curieuses, cachées dans d’antiques manoirs dont les propriétaires se prêtaient avec indulgence à la manie de mon ascendant. Il arriva même qu’un vieux maniaque, le dernier rejeton d’une famille lettrée, légua à mon père tout son patrimoine. A la vérité, c’était peu de chose: une tour lézardée, quelques murailles ruineuses, quatre ou cinq acres d’une terre sauvage, si ravagée de cailloux qu’elle ne se prêtait à aucune culture. Mais c’était un nid à documents, à inscriptions curieuses, à débris suggestifs. Mon père s’y installa tout un été et se mit à y faire des fouilles. Il les prolongeait quelquefois très tard. Armé d’une bonne lanterne, il parcourait des chambres, visitait des placards et des cachettes, sondait des murailles.

Or, un soir, sa lanterne se brisa. Il voulut la remplacer par une lampe de cuisine, mais cette lampe était si fumeuse qu’il dut y renoncer. Il alla alors prendre «sa» lampe, et, avec précaution, il s’en servit pour éclairer une chambre voûtée, où il soupçonnait des secrets. C’était au moins la vingtième fois qu’il y revenait--vainement--; ses échecs ne faisaient qu’irriter son envie. Il tapait sur les murailles, arrachait du plâtre, sondait à l’aide de ses outils. Rien. A la fin, dans un accès d’humeur où se mêlait quelque esprit jovial et burlesque, il se tourna vers sa lampe, et s’écria:

--Tu es entrée dans la famille en sauvant ma grand’mère... ne feras-tu rien pour moi?

Ce disant, il marchait à petits pas, la lampe tout près de la muraille. Tout à coup, la flamme fit une espèce de bond; puis elle palpita, vira, s’allongea:

--Voilà qui est singulier! murmura mon père, toujours dans la même disposition joviale... on dirait que tu me réponds...

Il s’arrêta; il vit une mince fissure dans la pierre:

--Eh bien! s’exclama-t-il en riant, nous allons prendre ta réponse pour bonne... Voyons un peu ce qu’il y a là derrière.

Il déposa la lampe au milieu de la pièce, et, armé de tout l’outillage utile, il se mit au travail. Après une heure d’efforts, ayant descellé un bloc de grès siliceux, il se vit devant une cachette carrée d’où s’exhalait une odeur fade. Des ossements, de vieilles étoffes moisies, s’étalèrent et, tout au fond, une boîte rouillée et vert-de-grisée, que mon père attira avec un cri de triomphe. Il s’attendait certes à trouver quelque chose de curieux et de valable; il s’empressa de faire sauter le couvercle. Mais alors, il demeura hébété de surprise et de joie: la boîte était au tiers remplie de joyaux: diamants, aigues-marines, rubis, saphirs, topazes... une grande fortune! Et mon père était le seul héritier de la famille qui avait caché ces richesses...

Quant à l’intervention de la lampe, un physicien vous l’expliquera en formulant l’hypothèse de gaz échappés par la fissure. Cette explication est certes plausible... Et pourtant!

* * *

Passons au troisième événement, qui, cette fois, me concerne, et qui est de l’ordre idyllique. J’avais vingt-quatre ans alors. J’étais désespérément amoureux d’Hélène Fombreuse. La passion que j’avais pour cette fille étincelante était partagée par dix rivaux. Hélène avait reçu les dons mystérieux de la grâce, elle était non seulement éclairée par la torche blonde de ses cheveux et la flamme écarlate de sa lèvre, mais je ne sais quelle féerie accompagnait ses mouvements, quelle force douce et puissante. Aussi, trop désirée, ne se décidait-elle pas à choisir.

Un soir, elle assistait à une réception que donnaient mes parents, dans notre château des Mouettes. Une nuit lactée s’étendait sur les arbres; on dansait sur la pelouse et, pendant les pauses, on se répandait à travers les jardins et jusque dans les allées du parc. Il arriva qu’Hélène se perdit dans un sentier. Des massifs lui cachèrent les lumières de la terrasse et des salons. La jeune fille, impatiente, marchait très vite et s’égarait davantage. A la fin, elle aperçut une lueur, la petite lueur des légendes, tout au bout d’une allée étroite. Elle y marcha instinctivement, elle finit par se trouver à l’extrémité d’une aile du château, et elle pouvait voir, à travers un rideau léger, une table épaisse, sculptée comme les meubles gothiques, un fauteuil vaste comme un lit, une grosse lampe de forme archaïque, un livre entr’ouvert. C’était une scène muette. Les meubles et la lampe en semblaient les seuls personnages. Hélène fut prise de curiosité. Elle poussa la première porte qui se présenta à ses regards et qui était entre-bâillée, elle se pencha sur le livre, qui se trouva être un grimoire mystique. Elle lut: «Toi qui es venue à travers la nuit, jusqu’à la chambre solitaire, tu entreras dans la famille de l’homme qui viendra te rejoindre.»

Tandis qu’elle lisait, un craquement se fit entendre, et comme le silence et la solitude avaient rendu Hélène un peu nerveuse, elle eut un grand frisson. La porte s’ouvrit; elle vit apparaître mon père qui, laissant à ma mère le soin des invités, venait se reposer dans son cabinet de travail. Il sourit à la belle jeune fille et l’interrogea gaiement sur les motifs qui l’avaient amenée jusque-là.

La conversation de mon père avait du charme; Hélène, lorsqu’elle reparut sur la terrasse, gardait de sa petite aventure un souvenir attendri, et gentiment fantastique. Elle y songea les jours suivants. Le passage du grimoire la hantait; en même temps, elle sentait qu’il ne lui serait pas désagréable d’entrer dans notre famille. Et, jour par jour, elle me préféra à mes rivaux jusqu’à ce qu’enfin elle me donnât sa petite main devant le maire de Tanneguy et le curé de Saint-Magloire.

Et j’essaye en vain de me débarrasser de cette croyance absurde et charmante que «notre» lampe avait attiré dans la nuit ma petite chérie auprès du vieux livre mystique.

LA BONNE BLAGUE

Le soir, les étudiants se rencontraient, au café de la Tramontane, avec un garçon frais, ahuri et timide. Il venait de Langres, patrie des couteliers et de l’empereur des polygraphes, Denis Diderot. Ce garçon s’asseyait dans une encoignure, commandait une demi-tasse et écoutait en silence, avec admiration.

Il n’était pas bête, il était même fort intelligent; mais, pour l’usage de la vie, il ne valait guère mieux qu’un imbécile. Car il avait toutes les gaucheries d’une tourte et toutes les ferveurs d’une poire. Sa timidité, constellant le tout, en faisait une de ces victimes dérisoires, qui sont destinées aux gaudissements des hommes et à la nargue des femmes. Son silence seul le préservait un peu. Il écoutait les gens pendant deux heures d’horloge sans desserrer les mâchoires, tandis que ses yeux d’outremer fixaient l’ambiance fuligineuse. Au fond, il avait un seul rêve, qu’aucune raillerie ne pouvait atteindre. Ce rêve était le plus simple de tous les rêves: il voulait être aimé par une honnête fille. Ce sont, dit l’autre, de ces choses qui arrivent.

En tout cas, ça ne lui était pas arrivé. Vraisemblablement, ça ne lui arriverait pas: il approchait de sa vingt-neuvième année et devenait de plus en plus timide, ahuri, gourde, poire et taciturne. Si, encore, il avait eu de la famille! Mais il était orphelin. Ou s’il avait eu une vieille amie. Mais il n’avait que des camarades.

En sorte qu’aucune honnête fille ne l’avait vu autrement que saugrenu et même grotesque. Quant aux autres, elles se bornaient à fondre sur lui, par intervalles, et à l’induire à des opérations fructueuses. Il n’avait à leur égard d’autre défense que l’inertie.

Assis dans son encoignure, il les laissait dire sans un geste ni une syllabe. Parfois, cependant, l’une ou l’autre l’empoignait sur un trottoir désert et le forçait à gravir des escaliers inconnus: après quoi, elle l’entôlait avec verve.

* * *

Nous connaissions sa marotte. Et nous lui avions déjà servi plusieurs «choucroutes garnies», sous les espèces de la grande Sophie, de Julia Moustache, de Mimi Fontaine-Saint-Michel et de la môme Fourchette. Ces donzelles avaient joué les mascottes à la détrempe. Comme elles manquaient de talent, leurs blagues avaient été éphémères.

C’est alors que Guillaume Fortune eut une bonne idée. Il existait, aux «Six Françaises», une petite modiste dont un satyre avait arraché le nez avec les dents et à qui, par surcroît, il avait fait une blessure terrible à la joue. La midinette en était restée fort laide et même hideuse. Elle s’en désolait, car elle possédait une âme tendre: aucun mâle n’avait cure d’étancher cette tendresse, d’autant plus que Christiane ne comprenait l’amour que sous sa forme la plus sociale, je veux dire la fondation d’une famille. Elle chiffonnait donc des chapeaux avec chagrin et ne se faisait pas de l’univers une idée très avantageuse.

Guillaume Fortune, qui la connaissait à travers les potins des petites amies, se ligua avec Cécile Boulot pour cuire sa farce. Cécile apprit donc à Christiane qu’on rencontrait, au café de la Tramontane, un type qui s’était amouraché d’elle. Christiane n’en crut pas un mot, mais Cécile lui montra le type, un jour qu’il passait rue Saint-Sulpice, et lui fit remarquer qu’il avait baissé les yeux et qu’il était devenu tout rouge. Elle ne mentait pas. Car elle avait manœuvré de manière à barrer la route à Jacques Degrenne, ce qui suffisait pour plonger ce jeune homme dans un abîme de consternation.

Cet incident frappa Christiane. Comme elle passait par une crise, elle se laissa aller à sa chimère. Cécile la chauffa pendant quelques jours et finit par lui dire:

--Le type est si extraordinaire qu’il faudra d’abord se mettre à de la correspondance. Car, pour ce qui est de faire connaissance de but en blanc, il serait capable de se fiche un évanouissement...

* * *

De son côté, Guillaume entretint Degrenne d’une demoiselle inconnue qui lui voulait du bien. En sorte que la petite au nez coupé et le jeune homme de Langres échangèrent des billets par l’intermédiaire de Cécile Boulot. Ces billets furent dangereux. Ils reflétèrent avec loyauté des âmes qui étaient nées pour s’entendre. Par ailleurs, la modiste ne fit que des allusions lointaines et incompréhensibles au malheur qui la privait de narines. Elle jugeait inutile d’en discourir, puisque, enfin, Degrenne ne le pouvait ignorer. Ce qui facilitait aussi le dialogue, c’est qu’ils ne se rencontrèrent pas et que, dans sa timidité, le garçon n’osa solliciter aucune entrevue: ses lettres n’exprimaient que de naïfs états d’esprit, opiniâtrement platoniques.

Tout de même, il fallait des conclusions. Cécile Boulot et Fortune résolurent qu’une rencontre aurait lieu au musée du Louvre, au fond d’une salle peu hantée, devant la déesse Hathor. Jacques Degrenne devrait apporter un bottillon de roses et Christiane une gerbe de lilas.

C’était un matin. La salle était plus déserte que jamais, mais les compagnons de la Tramontane veillaient, cachés derrière des colonnes et des sarcophages. Jacques se présenta tout d’abord, avec ses roses, tremblant de tous ses membres. Puis l’on vit paraître Christiane, qui tenait héroïquement la gerbe de lilas. Ils demeurèrent interloqués, l’un en face de l’autre, pour la grande joie des camarades épars parmi les sphinx. En la voyant si laide, Degrenne avait reculé d’un pas. Mais aussi, parce que cette laideur le rassurait, il osa regarder Christiane. Elle était fort pâle; de ses yeux, dilatés par l’émoi, s’élevait une expression pathétique qui les rendait plus féminins et plus beaux. D’ailleurs, hors les traits abîmés par le satyre, tout le visage ne décelait que des lignes pures et des nuances fraîches.

Et Jacques songea: «Elle a _été_ jolie!...»

* * *

Comme il avait une imagination active, il recomposait le nez disparu et la joue mâchurée. Puis il se dit encore: «Ce n’est qu’un accident. Au fond, tout ce que l’espèce voulait d’elle, elle le possède encore. Ses enfants seront aussi jolis que s’il ne lui était rien survenu... Ce qu’il y a de réel et de durable dans sa beauté n’a subi aucun dommage!... Elle a l’air laide, et _elle ne l’est pas_...»

Ces réflexions, jointes à son désir d’être aimé, lui causèrent une légère griserie. Il s’avança vers Christiane, lui prit la main, presque sans gaucherie, et y déposa un long baiser. La petite main était fraîche, flexible, un peu tremblante et finement veloutée. Jacques, d’abord balbutiant, retrouva au fond de lui des paroles qui y dormaient depuis des années et qui avaient une douce véhémence.

Et, le cœur chaud, l’âme fleurie, ils sortirent de la haute salle froide, ils marchèrent à petits pas vers le bonheur, tandis que les compagnons de la Tramontane, derrière les colonnes de granit et les antiques sarcophages, s’esclaffaient abondamment.

LA JEUNE SALTIMBANQUE

Je possède dans la Saintonge, raconta Rambourg, une forêt de pins, avec une maison de maître, une ferme et quelques vagues cultures. Il y a cent cinquante ans que ce bien est dans la famille: mon arrière-grand-père l’acheta, pour un morceau de pain, d’un vieux gentilhomme qui s’en débarrassait parce que sa femme, ses filles, ses fils et ses petits-enfants y étaient tous morts. Il croyait le domaine hanté par le diable. Jamais ma famille ne s’en est aperçue. Quatre générations s’y succédèrent sans catastrophes, sinon celles qui sont communes à la malheureuse bête humaine. L’acquéreur se prolongea jusqu’à quatre-vingt-neuf ans; mon grand-père ne fut pas loin d’atteindre son siècle; mon père et ma mère vécurent de longs jours.

Quand le domaine m’échut, j’approchais de la quarantaine: mes aînés me le cédèrent moyennant l’abandon d’une part raisonnable de mon héritage. Et moi, qui l’aimais beaucoup, j’y passais sept mois sur douze, dans une solitude ravissante. Ma vie était à la fois modeste et très large. Modeste pour ce qui regarde les luxes de pure parade; large en ce qui concerne les conforts profonds: deux forts chevaux à l’écurie, qui servaient indifféremment à la selle et à l’attelage, un coupé moelleux, un landau bien rembourré, une admirable cuisinière, un valet de chambre actif, silencieux et adroit, un excellent valet d’écurie et un jardinier qui me fournissait de fruits et de légumes merveilleux. Est-ce que les milliards peuvent, au fond, donner davantage à une créature périssable?

* * *

Un dimanche après midi, je lisais _Pantagruel_, devant une belle flambée de pin, car on approchait d’octobre et le vent du Nord soufflait moult aigrement. J’étais seul, ou à peu près. Sauf la cuisinière, mes domestiques assistaient à une fête votive, dans un canton prochain: ils ne devaient revenir que le soir. Je venais de déposer _Pantagruel_ et j’allumais une bouffarde, lorsque j’entendis palabrer dans le vestibule. L’accent rude de Florence, la cuisinière, alternait avec une voix basse et timide:

--Y a une croûte de pain et un verre d’eau! criait Florence. J’ai pas le droit de disposer du bien du maître!... Et faut déguerpir, vu que c’est pas une auberge...